JACQUET ROHRBACH , FLORIAN GEYER , GOETZ DE BERLICHINGEN
Jeunesse de Jacquet. — Scs violences et son audace. — Il poignarde le bourgmestre de Bœkingen et nargue la justice. — Wendel Hipler le fait entrer dans la confédération. — Il forme une borde, prend des villes, traîne à sa suite une sorcière et un prédicateur, et se réunit à la horde centrale. — Florian, le plus beau caractère de la guerre. — Capitaine d’un régiment de lansquenets, il dépose et ses titres et son commandement pour défendre la cause du peuple. — Il forme une borde dite la Horde noire. — Goetz, le chevalier à la main de fer, offre ses services aux paysans et leur propose de se rallier à la petite noblesse. — Florian s’oppose à ce projet. — Hipler vote pour Goetz. — Les comtes de Ilobenlohe viennent dans le camp des paysans accepter les douze articles et prêter serment de fidélité. — Jacquet propose de se diriger sur Weinsberg.
Le village de Bœkingen est situé à une demi-lieue de Heilbron, au milieu d’une campagne fertile et plantureuse. Dans ce village , Jacques Rohrbach , vulgairement nommé Jacquet, tenait une auberge. De bonne heure, Jacquet s'était distingué par son audace, par ses mœurs sauvages et par ses instincts révolution- ' naires. Il était beau, bien fait, d’une force physique
extraordinaire, et issu d’une famille de bourgeois riches et libres. A ces avantages Jacquet réunissait un esprit vif et naturel : c’était la forte tête du lieu ; c’était lui enfin qui, dans les orgies et fêtes patronales des paysans, tenait le haut bout, tant par ses prouesses que par ses propos hardis et provoquants.
Jacquet, pour obtenir justice, — car il était querelleur, — avait rarement recours aux lois de son pays : il préférait se rendre justice lui-même. — C’était selon sou expression, plus court et moins ennuyeux. — En 1519 il fut accusé d’avoir poignardé le bourgmestre de Bœkingen, dont il se croyait offensé. Une enquête devait être faite au sujet de ce crime; mais Jacquet, soutenu par ses nombreux amis du village , menaça le bailli et les juges de mettre tout à feu et à sang, et de faire partager aux autres aristocrates le sort de Jacob d’Olenhausen (c’était le nom du bourgmestre assassiné ) ' s’ils persistaient à vouloir donner suite à cette enquête. Jacquet avait alors vingt-cinq ans.
Si, dès son enfance, les qualités et les passions natives de Jacquet eussent reçu une direction sage et naturelle; si une sphère d’activité expansive lui eût été ouverte de bonne heure, nul doute qu’il ne fût devenu un des hommes distingués do son époque. Mais dès son adolescence, Jacquet n’avait connu que compression, tyrannie, étouffement etinjustice. Son propre père l’avait renié pour quelques dettes de jeunesse, pour quelques aventures galantes tant soit peu excentriques; les gens paisibles, n’admettant que le commun et le banal, le désignaient ordinairement sous le nom de mauvais sujet etde vaurien, tout en craignant son esprit aventureux et sa force égale à sa témérité. Ainsi Jac-
quet, en guerre ouverte contre les lois de son pays et sa famille, haïssant elles privilèges des nobles, et les fraudes intéressées du clergé ; frappé au cœur par la disparition d’une jeune fille, sa fiancée, qu’unseigneur avait deshonorée après l’avoir enlevée, sous prétexte qu'elle avait cueilli des fraises dans le bois , Jacquet ferma son âme à tout sentiment humain et ne respira plus que haine et vengeance, que vengeance et haine !
Préoccupé de ces idées sanguinaires , ne songeant plus qu’à assouvir sa rage. Jacquet négligea ses affaires et consuma les restes de sa fortune en orgies auxquelles il admit tous ses camarades de jeunesse. Il n’est pas étonnant qu’il ait eu beaucoup de partisans parmi les jeunes paysans de son village, auxquels il ne prêchait que révolte, violence et délivrance; car Jacquet, nous le répétons, outre sa libéralité, était d’une éloquence cynique. A l’occasion d’un procès qu’un ecclésiastique lui avait intenté , et qui le fit citer devant les juges , Jacquet, au lieu de comparaître en personne, écrivit au tribunal la lettre suivante :
« Allez vous... promener... et ne nous ennuyez pas, vieilles croûtes que vous êtesl Verbalisez, écrivaillez, jugez et déjugez, je m'en... moque. Si vous soufflez, je viendrai demain, avec mes amis, voir ce que vous avez dans la tête, de la paille ou de la farce d’oie. Encore une fois, je me... moque de vous.
» Jacquet Rohrbach. »
Wendel Hipler jeta les yeux sur lui pour le faire entrer dans la grande conjuration des paysans. Jacquet
accepta de bon cœur. Depuis longtemps son auberge servait de refuge et d’abri aux conspirateurs de tout état, de toute religion, de toute province.
Jacquet nous montre ce que peut un homme résolu dans dos conjonctures extraordinaires. — Dès qu’il s’agit de lever la bannière do la révolte, Jacquet, avec une vingtaine d’hommes, se met à la tôle du mouvement. Le bourgmestre de Boekingen l'ayant déclaré hors la loi, Jacquet, à cetto nouvelle, se rend seul chez ce fonctionnaire, le saisit au milieu de ses gens, et le met en prison. Au bout de vingt-quatre heures, la bannière de Jacquet compte trois cents partisans, tous jeunes et vigouroux. Le même jour, un village voisin, Flein, se déclare pour lui. Le lendemain, Jacquet envoie à la ville de Sontheim la sommation de se rendre, sous menace de la prendre d’assaut et de la mettre à sac. Les autorités de Sontheim envoient des délégués à Heilbron pour demander conseil et protection ; mais pendant que l’on délibère. Jacquet, avec sa horde, paratt sous les murs, réitère ses menaces, et la ville se rend à discrétion. Il fêta cet heureux événement en permettant à sa horde de vider un étang poissonneux appartenant à un seigneur de Heilbron. En général, après une excursion réussie, Jacquet ordonne toujours une fêle ; il fait rassembler ses gens au bruit des tambours et des fifres, leur fait faire bonne chère, et les amuse par des contes drôlatiques. Il avait dans sa horde un prédicateur, Massenbach, surnommé langue de feu, et une vieille sorcière qui s’appelait Hofmann. Enfin, Jacquet et sa hordo forte de quinze cents hommes, se rendirent dans le pays de Hohenlohe pour rejoindre la horde centrale, au nombre de huit mille hommes, à la tête
Di
de laquelle se trouvaient Wendel Hipler et Georg Melzler.
Si Jacquet figure dans la Guerre des Paysans comme le dernier échelon de l’élément populaire, Florian Geyer de Geyersberg y représente la fine fleur de la noblesse. L’histoire n’a consigné que peu de traits de Florian ; mais ils suffisent pour le montrer comme le plus beau, le plus noble et le plus valeureux héros de son époque. Comme jadis le jeune Rodolphe de Werdenberg à Appenzell , Florian déposa volontairement ses titres de noblesse et son manteau de velours pour embrasser la cause des paysans opprimés. L’esprit de Hutten avait fécondé toutes ses nobles qualités. Capitaine d’un régiment de lansquenets, il quitta ce poste et vint, de son propre mouvement, dans le camp des paysans, leur offrir et ses talents et sa vie. Il forma une horde composée de paysans et d’anciens soldats — on l'appelait la Horde noire — qui se distinguait tant par son courage que par sa discipline. Nous verrons bientôt Florian, dans le conseil de guerre, combattre les erreurs et les arguments de Hipler, ainsi que les propositions intéressées de Goetz de Berlichingen.
Goetz, connu sous le nom de chevalier à la main de fer, correspondait avec les paysans, de son bourg de Hornbourg aux bords du Neckar. Il haïssait le clergé et la Confédération souabe. Il n’aimait guère non plus les riches bourgeois, les trafiquants, comme il les appelait, qu’il détroussait sans scrupule quand il pouvait les surprendre sur la route de Francfort, où ils se rendaient à la foire. Souvent aussi il prenait le parti du faible contre le fort, et de bonne heure il sympathisa avec la cause des paysans. Cependant Goetz, dans les
offres faites à ces derniers, n’avait point agi sans une arrière-pensée d’intérôt personnel. D’abord, grâce à son intervention , les paysans ménagèrent son frère et son bourg de Jaxthausen; en second lieu, en promettant de leur amener la petite noblesse, qui haïssait autant qu’eux les princes cléricaux et séculiers, il comptait faire sa bonne part do butin et s'agrandir aux dépens de ceux qui devaient être chassés ou pillés. Lui et ses frères envoyèrent en effet des circulaires réitérées à la noblesse franconienne, en l’invitant à se réunir à eux et aux paysans; en outre, une entrevue devait avoir lieu, dans le bourg de Goetz, semblable à celle provoquée par Sikingen, afin de se concerter sur les mesures à prendre.
Florian, au contraire, vota contre l'admission do la noblesse séculière, à moins qu’elle ne déposât ses titres et qu’elle ne se désistât de ses privilèges. Plus logiquo dans ses principes , moins intéressé que le chevalier détrousseur de Hornbourget de Jaxthausen, Florian insista pour l’abolition de tous les privilèges nobiliaires, quels qu'ils fussent. Selon lui, la noblesse, grande et petite, ne valait pas plus que le clergé, attendu qu’il y avait des privilèges attachés à chaque titre. Il demanda l’égalité complète devant la loi et rejeta les propositions de Goetz. Wendel Hipler, noble lui-même, se prononça en principe pour l’opinion de Florian ; mais croyant que le temps n’était pas encore mûr pour une telle mesure ; n’ayant pas, du reste, grande confiance dans les talents militaires des chefs paysans, il opta en faveur delà prise en considération des propositions faites par Goetz de Berlichingen. Une première discussion eut lieu àSchoenthal, où campaitla horde centrale. Aucune
résolution ne fut prise. Une question plus importante encore était attachée à cette résolution. Il s’agissait d’élire pour chef ou Goetz ou Florian. Le premier n’avait offert ses services qu’à la condition de l’adoption pure et simple de son plan de conduite; Florian, à son tour, trop modeste pour se proposer comme chef, bien qu’il surpassât Goetz en éducation, jeunesse, conviction , bravoure et talents militaires, s’était cependant proposé de se retirer du combat, en cas que Goetz l’emportât sur lui. Les événements rapides de la guerre empêchèrent le conseil de Schoenthal de se prononcer définitivement. Ce ne fut qu’après la prise de Weinsberg que Goetz de Berlicliingen fut adopté comme chef de la guerre, et sa nomination fut fatale aux paysans.
Après l’ultimatum envoyé par Wendel Hipler aux comtes de Ilohenlohe, les paysans marchèrent sur Neuenstein, où était le bourg du comte Albrecht. Ils enlevèrent la ville et le château et firent plusieurs prisonniers, parmi lesquels la comtesse avec ses enfants et ses domestique?. Une nouvelle ambassade fut envoyée aux comtes. Sommation leur fut faite de comparaître en personne dans le camp des paysans, faute de quoi la ville et le château seraient déclarés de bonne prise et livrés au pillage.
Les comtes demandèrent un sauf-conduit, ce qui leur fut accordé. Le mardi après le dimanche des Rameaux, ils parurent au milieu du camp sur une prairie. Albrecht proposa de nommer des arbitres, mais Wendel Krès, un des chefs des paysans, s’approcha d’eux et leur dit : — Frères Albrecht et Georg, laissez-là les ambages et les périphrases ! Venez à nous de bon cœur et jurez de nous
rester fidèles. Que parlez-vous d’arbitres 1 C’est vous faire illusion sur votre position ! Sachez qu’il n'est ici d’autres arbitres que nous, les paysans. Les rôles sont changés , mes bons messieurs. C’est nous qui sommes les maîtres, c’est vous qui ôtes nos serviteurs I Soumettez-vous en hommes de bon sens, ne chicanez pas et adoptez purement et simplement les douze articles pour cent et un an. — Ces paroles firent uno profonde impression sur les malheureux comtes. Ils prêtèrent serment. Lorsqu’ils levèrent la main pour jurer, on les força d'ôter les gants, tandis que les paysans gardaient les leurs avec ostentation. A cet affront une larme de rage mouilla les yeux du comte Albrecht, mais il l’essuya rapidement de crainte de déceler sa faiblesse.
. La horde centrale fêta cet heureux événement par deux mille coups de fusil en signe de réjouissance. Tous les prisonniers faits soit par les paysans soit par les comtes, furent échangés ou mis en liberté.
Deux jours après cette convention, Georg Metzler demanda aux comtos de lui livrer des canons et do la poudre, mais ceux-ci, s’appuyant sur les traités jurés, répondirent par un refus.
En attendant, Jacquet avec sa borde avait fait des excursions à. Lichtenstein. Il somma égalementles deux comtes de Loevenstein d’entrer dans la confédération et * de comparaître au camp. Les autres hordes s'étaient dirigées vers la vallée de Weinsberg dans l’intention de surprendre la petite ville de Neckarsulm, oh Jacquet avait des intelligences. Arrivées là, la nouvelle du refus des comtes de Hohenlohe se répandit dans le camp. On proposa de retourner à Neuenstein et de mettre tout à mort, mais Jacquet insista pour Neckarsulm et Weins-
berg. Dans cette dernière ville il y avait un petit nid de nobles que Jacquet couvait des yeux depuis longtemps. Dans ce moment môme on apprit la nouvelle de la défaite des paysans à Wurzacb, et la mort de Jacob Wehe. La rage des révoltés s’accrut de ces revers, et Jacquet en profita pour assouvir sa soif sanguinaire.