‹ Histoire de la grande guerre des paysansChapitre 19 sur 27 · CONSTITUTION DE WENDEL HIPLER · texte numérisé non relu

CONSTITUTION DE WENDEL HIPLER

Pourquoi les plus belles causes ne triomphent qu’après une lutte de plusieurs siècles. — Les exaltés et les modérée. — Sang et vin. — Fautes sur fautes. — La borde de Gaildorf. — Marion Feuer* bâcher le modéré, et Hans Wunderer l’exalté. — Les paysans d’Autriche se soulèvent.

Dans toutes les guerres, surtout dans les guerres civiles, il y a un moment de crise oü la victoire indécise flotte entre la justice et la force, entre le droit et la violence, entre la liberté et l’oppression. Malheureusement le droit du plus fort ne prouve rien, même s’il est du côté de la justice, parce qu’il dégénère toujours en violence. La victoire des armes, déesse routinière et pédantesque qui marche à quatre temps, n’est pas toujours la compagne fidèle du droit, parce qu’il faut qu’elle soit organisée de longue main. Un principe, il est vrai, ne périt pas dans une bataille; la liberté cl la justice, ces fées divines, ne sauraient être vaincues par des canons et des obus, mais on peut bien les dégoûter d’un peuple ou d’un pays, et les forcer d’émigrer ou de s’expatrier. La liberté et la justice n’aiment ni les champs de bataille jonchés de cadavres, ni les pays corrompus, démoralisés, ces vastes cimetières

oii, sous les fleurs et les arbustes, se trouvent des tombeaux et la mort. Pour vaincre au nom d’une idée, il ne suffit pas de ne pas craindre de mourir ; il faut savoir vivre pour elle et par elle, ce qui, à vrai dire, est bien plus difficile.

Quand un peuple se soulève au nom d’un principe, il faut d’abord que ce principe soit simple, clair et vrai ; il faut encore un homme grand, puissant et logique, qui, représentant de ce principe, lui serve en même temps de pivot. Cet homme, cette unité , se trouve presque toujours à propos; car d’ordinaire il surgit simultanément avec l’idée dont il est le révélateur (les Allemands disent porteur (trœger) ; mais souvent, dans notre société fondée sur le droit du plus fort et du plus riche, l’hommc-principe seul n’est pas assez puissant pour passer de suite de la théorie à la pratique; souvent aussi la victoire dépend du sort d’une bataille ou du génie d’un héros...

Thomas Munzer était le pivot moral des paysans ; ses douze articles étaient le drapeau, la charte politique de l’avenir ; mais, comme il le disait lui-même dans un accès de mélancolie : « Je suis un Moïse sans Josué, un Mahomet sans Omar. » Il lui manquaitun grand homme do guerre pour vaincre à l’instant même. L’idée de Munzer n’a pas péri par la défaite des paysans ; bien au contraire. Deux siècles plus tard elle fut ressuscitée et transfigurée parle peuple français, et aujourd’hui même l'idée capitale des paysans, l’unité allemande avec un seul empereur et l’abolition de tous les privilèges de la noblesse et du clergé, est à l’ordre du jour dans toute l’Allemagne.

Mais, dira-t-on, — et c’est là une question soulevée

même par quelques philosophes découragés, — pourquoi les plus belles causes succombent-elles pour ne ressusciter que quelques siècles plus tard?

Pourquoi tant de luttes , tant de noble sang versé pour la victoire tardive d’un principe divin !

— Pourquoi !

— C'est que par là Dieu montre aux humains que l’humanité entière, depuis le premier homme jusqu’au dernier, n’est qu’un seul corps solidaire qui, dans sa métamorphose continuelle, grandit, s’ennoblit et s’élève jusqu’à sa divine destinée; c’est pour prouver aux peuples que tous ensemble ne forment qu’une seule et sainte ligue; que tous sont responsables les unsdesautres; que tous reçoivent autant qu’ils donnent, et qu'aucun d’eux n’a le droit d’être fier de sa mission ; que tous enfin sont autant d’organes intellectuels d’un grand et immense tout ; c’est en dernier lieu , pour démontrer aux hommes la tendance générale vers l’unité, tendance qui commence avec la création du monde pour no s’arrêter jamais : car l’homme no connaît pas les limites de bonhour et de grandeur de l’avenir de l’humanité. Il en est du monde intellectuel comme du monde physique. Là-bas, à l’horizon, vous voyez le ciel toucher la terre. Marchez , à mesure que vous avancez l’horizon s’étend et s’élargit...

Aujourd’hui, en France, nous ne sommes pas encore tout-à-fait arrivés au terme que les paysans de Munzer posaient comme le dernier mot de bonheur et de liberté. Cependant une grande partie de leur programme a été acceptée par la Révolution française (1). Nous

(<) Voici la constitution des paysans projetée par Wendel Hipler.

Art. 1". Tons les privilèges du clergé, n’importe de quel rang, seront ré-

sommes plus libres et moins malheureux qu'eux. Est-co à dire que nous touchons aux colonnes d’Hercule du progrès ? Hélas , nous ne faisons que virer de bord 1 Mais enfin la route est tracée, la boussole est trouvée. Malgré vent et marée, nous arriverons à bon port, et si co n’est pas nous, ce seront nos enfants. Un jour nos

formés. Leon biens tomberont dans le domaine public, contre indemnités si cela est possible.

Art. 2. Tous les seigneurs séculiers seront réformés, afin que le pauvre devienne libre et ne soit plus opprimé. Princes et nobles protégeront les pauvres et vivront fraternellement avec eux, moyennant une rétribution honnête et honorable.

Art. 3. Toutes les villes, toutes les communes seront réformées selon la loi divine et le droit naturel. Plus de doctrine, plus de dogmes ni vieux ni neufs. Toute redevance est abolie.

Art. 3. Aucun docteur du droit romain ne peut être admis ni dans le conseil du prince, ni dans le tribunal. Il n’y aura que trois docteurs du droit impérial h chaque université, pour être consultés en cas de besoin.

Art. Aucun prêtre ordonné, n’importe de quel rang, ne pourra siéger dans le conseil de l’empire. Aucun' d’eux ne pourra être revêtu de fonctions publiques et administratives.

Art. 6. Totis les droits dont on ausé jusqu'à présent sont abolis. Il n’y aura que le droit divin et naturel, afin qu'il y ail justice pour le pauvre comme pour le riche.

Art. 7. Il y aura soixante-quatre tribunaux libres dans l’empire, dont les membres seront élus dans toutes les classes de la nation ; en outre, seize tribunaux départementaux, quatre tribunaux de cour et un tribunal suprême impérial et national, dont les membres seront également élus dans les quatre classes de la nation. Il y a appel d’un tribunal à l’autre. Les frais de justice seront jtayés par l'Etat.

Art. 8. Les taxes, droits d’entrée et tarifs seront abolis, à l'exception des péages nécessaires pour l’entretien des ponts et chemins vicinaux.

Art. 9. Toutes les routes seront libres, tout péage est aboli.

Art. 10. Plus d'impût, excepté C impôt national prélevé' tous les dix ans. (Saint Mathieu, 22.)

Art. II. Il n'y aura qu’un seul système monétaire.

Art. 12. Egalité des poids et mesures pour toute l’étendue de l'empire.

Art. 13. Les grandes maisons de banque seront limitées dans leurs opérations usuraires, afin qu'elles n'attirent plus tout te numéraire pour exploiter à discrétion riche et pauvre.

Art. 14. Tous les traités entre les princes, le clergé, les villes et les communes, sont et restent abolis.

Art. 15. Il n’y aura qu’un seul empereur et qu’une seule Allemagne.

On le voit, cette constitution, rédigée par WeigaudetHipler, écrite de la main de ce dernier, et dont l’original se trouve dans les Archives de Stuttgardt, est la digne avant-courrière de la Constitution française de la République. Il y a

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descendants, mille fois plus libres et plus heureux que nous, parleront avec un sourire sur les lèvres de nos prétentions modestes au bonheur, comme nous le faisons à l’égard de nos ancêtres.

L’épisode sanglant de Weinsberg était une faute, pardonnable il est vrai, quand on songe aux trahisons sans nombre des nobles, qui, en qualité de maîtres, foulèrent aux pieds les droits les plus sacrés de la nature ; quand surtout on verra la vengeance barbare et sauvage que les vainqueurs ont prise sur les paysans trahis : il y a là des scènes qui soulèvent le cœur, qui font frémir d’indignation; mais cet épisode n’en contribua pas moins à la perte des paysans. Chose singulière et caractéristique! cette terreur momentanée produisit une réaction , non dans le parti des oppresseurs, mais dans le camp des paysans même. Il s’y forma un parti des modérés à côté des exaltés, et cette scission devint la première cause de désunion. 11 est triste de dire que ce sont les modérés qui ont le plus contribué à la défaite des paysans, ne fût-ce que par l’élection de Goetz comme chef, ce chevalier brigand, qui, n’ayant de prime-abord aucune confiance dans la guerre, devint traître à la cause du peuple dont il avait brigué les suffrages.

Cependant, aprè3 la prise de Weinsberg et de Heil-

mètne l'indication de la loi sur le maximum dirigé contre les usuriers et le commerce intermédiaire. Chose étonnante, aucun historien de la Révolution française n’a indiqué cette source. C’est que, jusqu’à présent, il n’y a eu que des historiographes français, allemands et anglais dont chacun traite l’histoire de sa nation d’une manière indépendante et absolue, comme si, en faisant l'histoire de l'homme, on pouvait se borner à faire la description et l’analyse d'un seul organe, cet organe fût-il le cœur, siège de la vie. Nous l’avons déjà dit , l’histoire de l’humanité est encore à faire, elle n’est même pas ébauchée.

bron, dont il sera bientôt question, il eût été possible do créer un centre d’action, de réunir en un faisceau les différents et puissants éléments de guerro disporsés on Souabe, en Franconie, en Thuringe, dans la Forêt- Noire, en Alsace et jusque dans les Vosges, et de leur imprimer une seule et unique volonté; mais, pour arriver à ce but, ilauraitfallu transformer les cohortes en une armée régulière et soumettre les chefs des hordes au seul et unique commandement d'un homme aussi expérimenté dans l’art de la guerro que ferme dans ses convictions politiques etsociales. Il aurait fallu nommer à ce poste Florian Geyer. Mais Florian était exalté, et Wendel Ilipler, quoique distingué comme orateur et penseur, était modéré et l’ami personnel de Goetz.

Hipler avait songé à rendre une loi tendant à forcer les paysans do rester pour le moins une année sous les armes, afin do leur apprendre à vaincre. Malheureusement cette loi fut rejetéo par les paysans mêmes, qui n’y virent qu’une contrainte insupportable. C’était chose si agréable que faire la guerre pendant un mois, et rentrer dans son foyer chargé de butin !

Une seconde proposition de Ilipler, tendant à embaucher pour officiers des lansquenets déserteurs, ne fut pas plus heureuse. Les paysans ne virent dans les lansquenets que des rivaux importuns, offrant leurs services dans l’intention do participer au pillage. Celte résolution fut fatale aux paysans. Plus de deux mille lansquenets étaient prêts à se joindre à eux. Hommes de guerro éprouvés, ils auraient maintenu la discipline parmi les cohortes et leur auraiont appris à faire la guerre en soldats.

Plus tard les paysans se repentirent de ce refus et

firent eux-mêmes des propositions aux lansquenets; mais il était trop tard.

Ces deux faits prouvent qu’à cette époque il y avait déjà beaucoup d’éléments destructeurs et dissolvants dans les cohortes et que plus de la moitié des paysans, loin de faire la guerre au nom do l’Evangile, ne suivaient les hordes que dans le but de piller, brûler, boire, boire surtout, et retourner chez eux avec force butin. « Beaucoup de sang, dit le chroniqueur Frank, a été versé dans la Guerre des Paysans ; plus de cinquante mille hommes ont été tués, soit par le canon des lansquenets, soit par le glaive du bourreau, soit par les lances des paysans, mais dans aucuno guerre on n’a bu et versé autant de vin que dans celle-ci. I.e Rhin, depuis BAle jusqu’à Cologne, ne roule pas autant d’eau. Hélas! ajoute ce paysan chroniqueur, pour que le cultivateur boive du vin, il faut qu’avant et après il boive le sang des grands et des riches : quel monde! »

Voyant le refus des paysans de s’engager comme soldats et n'ayant guère d’espoir dans une armée non organisée et non disciplinée, malgré le grand nombre des combattants, Wendel nipler cherchait à se concilier la petite bourgeoisie et la petite noblesse par dos concessions pacifiques; concessions qui bientôt devaient s’étendre sur les douze articles thème qui, après la prise de Heilbron, furent considérablement modifiés. Malheureusement, plus le conseil de guerre de la cohorte centrale devint modéré, plus les hordes détachées devinrent terroristes et souvent dans l’unique intention de prouver à la horde centrale qu’elles désapprouvaient ses résolutions et qu’elles se moquaient de

ses ordres. Parmi ces hordes insoumises, se distinguaient celle de Jacquet dans la Souabe supérieure, et la horde noire de Florian qui se dirigea vers la Franconie.

Cependant, jusqu’alors les paysans étaient partout victorieux. Une cohorte, dite la horde de Gaildorf, se formait sous le commandement de Marten Feuerbacher. Elle prit, pilla les bourgs de Murhart, de Lorch, d’Adelberg et le fameux château de Hohenstaufen, berceau des grands empereurs sortis de cette maison. Ce château, élevé sur une montagne à pic qu’on voyait à vingt lieues à la ronde, passait pour inexpugnable. Il fut pris, et envoyé vert le ciel, c’està-dire livré aux flammes, qui de loin semblaient lécher les nuages. Ce spectacle produisit un effet terrible sur la noblesso d’alentour Plus de douze gentilshommes et seigneurs Qrent leur soumission et adoptèrent les douze articles, en prêtant serment de fidélité à la Confédération évangélique.

Comme tous les grands chefs, Marten Feuerbacher était porté à la modération, mais son sous-chef Hans Wunderer était du parti de Jacquet, et tandis que Feuerbacher songeait à se soumettre les châteaux par dos négociations, Hans Wunderer, avec sa horde, les brûlait, disant qu’il fallait commencer les négociations par le feu et les finir avec le vin. Marten cherchait surtout à sauver le château de Teck qui appartenait au prince de Wurtemberg. Il donna ordre de le ménager : Hans Wunderer le brûla et proposa & sa horde de chasser Marten par les lances, mais celui-ci imposa aux émeutiers par sa résolution, son courage, et réussit à se faire pardonner sa modération.

Nous avons déjà dit qu’au commencement de la guerre, l’archiduc Ferdinand entretenait des relations secrètes avec quelques chefs de paysans, mais bientôt, ses propres paysans s’étant soulevés, l'archiduc changea d’opinion sur leur compte et se tourna contre eux. Il était encore plus surpris de voir les Tyroliens, do tout temps distingués par leur fidélité, se soulever également et proclamer les douze articles. Cependant l’archiduc, au lieu de leur faire une guerre d’extermination, s’empressa de les pacifier par des concessions, mais dès ce moment, il se remit entièrement à la discrétion de la Confédération souabe, promettant hommes et argent, et la suppliant de redoubler de zèle et d'efforts afin de conjurer la tempête qui menaçait d’engloutir l’empire. La grande guerre recommença avec plus d'énergie, et le sénéchal Georg, après avoir embauché une nouvelle armée, s’avança, non sans peine, vers la grande cohorte, composée des trois hordes du Lac, de Ried et de l'Allgau.

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