KOFMANN LA SORCIÈRE. PRISE DE HEILBRON
Diugraphie de Hofinann la noire. — Sa haine intlinctive rontre lleilbron. — Négociations et duplicité de la ville. — Reddition de lleilbron. — Hans Flui. — La horde rouge.
Dans la ville de Heilbron, comme dans plusieurs autres villes, la petite bourgeoisie et même une partie de la grande était pour les paysans et conspirait en leur faveur. Après la prise de Weinsberg, elle fut sommée d’entrer dans la Confédération évangélique.
Dans cette ville, comme dans toutes les autres, les femmes exercèrent une grande influence en se rangeant du côté de l’opprimé contre l'oppresseur. A Heilbron, les conjurés s’étaient rassemblés dans la maison de la femme de Wendel Hipler, qui s’était mise à la tête du mouvement. Nous avons déjà fait mention do la sorcière Hofmann, qui, do sa main, éventra le malheureux comte do Helfenstein. Cette femme si terrible, si avide du sang des nobles et des bourgeois, joue un assez grand rôle dans la terreur de la guerre. Elle était cruelle, fanatique, sans pitié ni miséricorde, mais au
fond elle était mue par un sentiment exalté de liberté et de patriotisme dégénérant en une haine sanguinaire et barbare. Si la cause des paysans avait été victorieuse, nul doute qu’on n’eût chanté son nom en vers et célébré son souvenir par des statues.
Fille d'une bohémienne nomado qui l’abanbonna dans le village de Boekingen, tout près de Heilbron, dès sa tendre jeunesse, elle gagna sa vie à garder les vaches et les chèvres de la commune. Boekingen avait le droit do vaine pâture sur une prairie communale située entre la ville et le village. Un jour, les bourgeois de la ville firent une sortie et mirent en fourrière le bétail gardé par la jeuno fille, sous prétexte qu’elle n’avait pas le droit de le conduire sur la prairie. La jeune Hofmann, loin de se décourager, et risquant sa vie pour ses pauvres bêtes, fit une résistance opiniâtre, blessa deux hommes qui lui disaient des injures, et ne céda qu’au nombre ot è la force. Dès ce moment, elle avait juré une haine implacable aux bourgeois et à la noblesse , surtout aux nobles de Heilbron. Elle quitta son métier de gardeuse de vaches , et devint, on ne sait comment, sorcière, c'est-à-dire diseuse de bonne aventure. Durant trente années elle prédit la perte des tyrans, et sa bouche ne proférait que des paroles de sang. C’est elle qui fut l’Egérie de Jacquet : elle l’avait, pour ainsi dire, élevé en versant dans son sein cette haine ardente qui l’animait contre les bourgeois et les nobles. Dès que Jacquot eut formé sa horde, la Hofmann s’y enrôla et ne la quitta plus. La tête enveloppée dans une cape noire, une ceinture rouge autour do la taille, elle était partout la première à la chargo, s’exposant aux
balles des ennomis contre lesquels elle lançait des malédictions pour les rendre aveugles (c’était là son mot). Durant l'attaque de Weinsbcrg, elle s’était placée sur une colline en face des remparts, et, les deux mains levées vers le ciel, elle criait sans cesse : Tuez I massacrez! assommez! attaquez! Sus,! sus! Dieu le veut ! point de miséricorde ! Soyez hommes ! soyez courageux! je bénis vos armes, moi, la noire Hofmann, l’envoyée de Dieu. Courage! Dieu le veut!
Maintenant le moment était venu pour elle de prendre une vengeance éclatante sur les bourgeois de Heilbron , auxquels elle avait voué une haine si terrible ; mais, dès le premier mouvement de la grande cohorte vers la ville, le conseil intime, après de longues hésitations, intimidé par les scènes de Weinsberg et stimulé par la bourgeoisie démocratique, jugea à propos d’entrer en négociations avec les chefs de la cohorte. Ceci n’était pas l’affaire de la sorcière Hofmann, qui cria à la trahison ; et, chose remarquable, son instinct ne la trompa pas. En effet, les villes et les seigneurs, tout en adoptant les douze articles, tout en prêtant serment de fidélité à la Confédération évangélique, entretenaient des relations secrètes avec la Confédération souabe, et n’avaient en vue que d'échapper au danger le plus imminent et de gagner du temps pour ■prendre une revancho éclatante. Dans les villes, une grande partie des bourgeois, môme des plus riches, étaient de bonne foi ; mais le conseil intime des nobles ne signait qu’avec une restriction mentale, et ne se faisait pas faute do trahir ses serments, qu’il regardait comme extorqués par la violence.
Il y avait à Heilbron , dans la Souabe , un riche
boulanger, nommé Hans Flux , beau-frère de Georg Metzler, un des chefs de la cohorte centrale. Dès les premiers troubles, Hans Flux proposa au conseil intime de la ville d’entrer dans la Confédération évangélique, mais ses conseils furent repoussés avec mépris, et il fut môme question de le mettre en accusation comme suspect. Deux mois plus tard, les fiers et nobles conseillers de Heilbron , saisis de peur, se rendaient en personne auprès de Hans Flux et le priaient, les larmes aux yeux, de se rendre dans le camp de son beau-frère, afin d’y négocier la capitulation de la ville. Flux, flatté de cet honneur, se rendit au conseil et exposa ses plans, qu’on trouva très-modérés. Il alla, en effet, auprès de Metzler et de Hipler, et signa la reddition de la ville. Les chefs des paysans, afin de prouver qu'ils n’étaient pour rien dans les cruautés exercées à Weinsberg, se montrèrent fort traitables. La ville adopta les douze articles, s’engagea à payer une légère contribution et à équiper une horde forte de cinq cents combattants. Aucune maison, à l’exception de la maison teutonique, ne devait être livrée au pillage. La ville prenait le titre d’amie des paysans. Mais à peine le traité fut-il conclu, que le conseil intime refusa l’équipement d’une petite horde; Hans Flux, pour faire honneur à sa parole, raccola lui-même cinq cents hommes, et comme celte horde se faisait une bannière rouge avec une croix, la ville la nomma la horde rouge, mais les paysans l’appelaient la bannière de Heilbron.
Ce traité mécontenta une grande partie des paysans ; Jacquet, cependant, pour montrer sa bonne volonté, l’avait signé lui-même, mais il se sépara de nouveau
de la horde centrale dès qu’il apprit que Flux était entré en négociations avec les chefs dans le but de modifier les douze articles. Flux, en effet, faisait de fréquents voyages de la ville au camp et du camp à la ville. Un soir, revenant du camp vers minuit, sur la lisière d’une forêt, une femme tomba dans les rênes de son cheval et lui ordonna de descendre. — Que me veux-tu, noir fantôme ? lui dit-il. — Tu es un traître, lui répondit le fantôme en brandissant un poignard do la main droite, j’en veux à ta vie 1 Hans pâlit, il reconnut la noire sorcière ; mais le cheval s’étant cabré, le coup du poignard porta à faux, s’amortit dans la crinière et laissa le temps au cavalier do piquor des deux et de partir au galop. A partir de ce moment, la sorcière découragée rentra dans sa hutte couverte do chaume, à l’entrée du village de Boekingen, et n’en sortit plus que pour tuer de sa main le messager qui, un mois plus tard, faisait connaître au village la modification des douze articles. Nous la rencontrerons, pour la dernière fois, sur le bûcher.
Cependant Flux n’était pas un traître : il était modéré de bonne foi. Malheureusement les bonnes causes sont souvent moins compromises par des traîtres que par des hommes médiocres, fussent-ils de la meilleure foi possible. Or, Flux était un homme médiocre ; il était bourgeois et tenait à se montrer agréable aux seigneurs de sa ville natale. Pour comble de malheur, sa femme, sœur de Georg Metzler, exerçait beaucoup d’influence sur son frère. Dès-lors les intrigues l’emportèrent sur les principes.
En attendant, Goetz, après force hésitations de tout genre, après avoir offert tour-à-tour ses services à la
Confédération souabe ot aux paysans, après le refus de la première et les menaces des derniers , arriva au camp des paysans.