‹ Histoire de la grande guerre des paysansChapitre 27 sur 27 · LES VAINQUEURS ET LES VAINCUS · texte numérisé non relu

LES VAINQUEURS ET LES VAINCUS

Massacres à Wurzbourg. — Cruautés et barbaries des vainqueurs.

— Berthold Aichelin, monstre cruel, ami du sénéchal. — Le parricide margrave Casimir fait aveugler cinquante-neuf paysans et défend, sous peine de mort, de leur servir de guide. — Sa fin misérable. — Mort de Deuchlin et du moine aveugle. — Exécutions générales et en masse. — On y va de gaité de cœur.

— Plaisanteries patibulaires. — Exactions. — Trahison de deux chefs des paysans, Walter Bach et Caspar Schneider. — Fidélité de Knopf de Luibas. — Sa mort. — Bulgenbach est décapité.

— Les deux comtesses de Bappolstein. — Une main de cadavre qui se venge. — Dernière tentative. — La Confédération souabe convoque une diète. — Les paysans en Autriche. — Gaismeyer.

— Changement de politique en France. — Succès et échecs de Gaismeyer. — Il est assassiné par un sbire autrichien. — Dispersion et fin des chefs de la guerre. — Résultats de la guerre.

— Tiers-état allemand. — Fin de Wcndel Iliplcr, de Carlstadt, de Goelz, du sénéchal et de Luther. — La Guerre des Paysans et la révolution de 89,

L’histoire déplore et condamne les désordres qui ont ensanglanté la grande et noble révolution de 89 ; mais oü trouver des expressions assez énergiques pour stigmatiser les barbaries inhumaines que l’aristocratie victorieuse de 1525 exerça en Allemagne contre la dé-

mocratie vaincue. Il n’est pas d’injustice, de cruauté, de raffinement de cannibales , que les vainqueurs n’aient exercé contre les malheureuses victimes qui s'étaient soulevées au nom de la parole de Dieu, et qui, vaincues , ne demandaient que justice. Nous avons tracé un faible tableau des massacres de Saverno ; des scènes pareilles se répétèrent malheureusement en Allemagne même, notamment à Wurzbourg, oh la bourgeoisie, lâche et traîtresse, pactisant avec le sénéchal, promettait do lui livrer les chefs des paysans, pendant qu’elle engageait ces derniers à rester dans la ville pour être à l'abri des poursuites. Non-seulement les chefs furent odieusement livrés et décapités , mais les soldats du duc massacrèrent huit cents paysans auxquels on avait garanti la vie sauve. Partout les villages furent réduits en cendres avec tout ce qui était dedans. Le sénéchal ne voyageait plus que dans la société d’une douzaine de bourreaux. Son ami Berthold Aichelin, soudard de la ville d’Ulm, parcourut la Souabe et la Franconie avec les exécuteurs des hautesœuvres, et fit mettre à mort les paysans qui tombaient en son pouvoir, qu'ils se disculpassent ou non. Tous ceux qui prononçaient le nom de l’Evangile furent perdus, souvent des propres mains d’Aichelin. Ce monstre se vantait d’avoir, durant six semaines, pendu et fait pendro plus de vingt paysans par jour. Le duc lui fit cadeau des biens de deux chefs de Heilbron, mais la ville, quoique soumise, refusa d'exécuter les ordres du duc.

Parmi les vainqueurs, l’homme le plus cruel fut le parricide margrave Casimir. Il voyageait d’un village à l'autre avec des gibets ambulants. Sans perdre son

temps à choisir, il faisait d’ordinaire saisir les cent premiers paysans venus du village, en faisait décapiter ou aveugler une vingtaine, et coupait les poings aux autres. La peine cruelle et monstrueuse de l’aveuglement fut notamment exécutée sur cinquante-neuf paysans de Kizingen, qui le prièrent, mais en vain, de les décapiter.

« Vous avez juré , leur dit -il avec une ironie cruelle, de ne plus regarder ma face ; eh diantre ! il faut tenir son serment. » Après avoir assisté lui-même à ce supplice infernal, il les chassa du village et défendit, sous peine de mort, de leur donner des guides. La plupart tombèrent et trouvèrent la mort dans des ravins; un petit nombre d’entre eux seulement survécurent quelque temps, mendiant sur la grande route et maudissant le margrave. Un jour, l’horrible bourreau s’étant amusé à donner l’aumône à un de ces malheureux : « Dieu vous bénisse, répondit l’aveugle, à moins que vous ne soyez un ami du margrave : alors que Dieu vous maudisse I » Le noble vainqueur s’étant approché du malheureux aveugle pour lui donner un soufflet, le chien do ce dernier, devinant son intention, sauta sur lui et le mordit à la poitrine. Il mourut plus tard, comme un misérable, d'une honteuse maladie.

Partout les plus nobles têtes des chefs et des prédicateurs étaient tombées les unes après les autres. A Rottenbourg, à Menzingen, le prédicateur Deuchlin et le moine aveugle furent décapités le môme jour. Le moine refusa de mettre la tête sur le billot. Il fut frappé debout et ne tomba qu’au troisième coup.

Les exécutions furent si fréquentes , qu’on y allait presque de gaîté de cœur. A Wurzbourg , plusieurs

paysans qui, s'ils étaient restés aux derniers rangs, auraient eu la vie sauve, se pressèrent dans le premier rang pour être décapités; d’autres s'étant échappés, les valets du bourreau saisirent les premiers venus , condamnés ou non, pour les remplacer. Un petit paysan qu’on conduisait à l’échafaud, s’écria : — Mon Dieu, il faut déjà mourir, et je ne me suis pas rassasié deux fois dans ma vie! Un autre, durant le trajet fatal, dit au bourreau : — Mais oii voulez-vous donc que je mette mon chapeau quand je n’aurai plus de tête? — C’est vrai, répondit celui-ci ; et il alla demander sa grâce qu’il obtint.

Après les exécutions, vinrent les exactions. Quand on a tant de vies à sa disposition, il fautbion en vendre quelques-unes : c’est un moyen de battre monnaie employé par les grands scélérats de toutes les époques. Le duc Georg, le comte palatin, le margrave Casimir, tous les ducs et comtes de laThuringe, de la Franconie et de la Souabo, firent des tournées pour extorquer de l’argent aux villes et aux villages qu’ils n’avaient pas intérêt à anéantir par le meurtre et l’incendie. Tous ceux qui avaient une tête avec quelques idées dedans, notamment les prédicateurs, furent exécutés par les bourreaux ; mais ceux qui avaient une poche et quelque chose dedans, purent se racheter à tant par poche.

Tout cela n’était pas de nature à pacifier les campagnes, et au bout de trois semaines, la cohorto de l’Allgau, forte de six mille hommes, s’était augmentée jusqu’à vingt mille; mais elle fut trahie par ses deux chefs, Walter Bach et Caspar Schneider, qui la vendirent au sénéchal pour une forte somme deTducats, de ces ducats extorqués aux paysans mêmes.

La cohorte était campée sur une éminence fortifiée, près de Schrattenbach, et se trouvait dans une excellente position'vis-à-vis de l’armée du sénéchal. Elle avait une bonne artillerie et réunissait dans son sein tous les braves des autres hordes qui étaient parvenus à se sauver. Mais Walter Bach, le traître, non-seulement les fit sortir de leur bonne position , mais encore fit mettre le feu aux caissons remplis de poudre, de manière que deux tiers de la cohorte se débandèrent; le reste, commandé par Knopf de Luibas, ne se laissa pas entraîner et se fortifia de nouveau près de Sulzberg. Le sénéchal campait près de Durrach; mais au lieu d’attaquer, le duc préféra mettre tous les villages d’alentour en feu. Les malheureux paysans, campés sur une montagne, sans vivres ni poudre, voyaient à deux pas d’eux périr dans les flammes, leurs femmes, leurs enfants et leurs biens. Le découragement, le dégoût de la vie les saisirent, et ils se rendirent au duc à discrétion. Les chefs, Knopf de Luibas le premier, furent décapités ; les prédicateurs furent pendus et les autres mis à contribution.

Les hordes de la Suisse, du Schwarzwald et de l’Alsace se dispersèrent en môme temps. Le chef Hans Muller de Bulgenbach fut décapité à Lauffenbourg. Ensisheim s’était rendue à l’Autriche; des scènes hideuses do carnage s’y passèrent; un grand nombre de paysans compromis se réfugièrent à Mulhouse et à Bâle.

Chose curieuse! Les premières hostilités furent provoquées par une comtesse de Rappolstein, qui forçait les paysans de lui chercher des coquilles. Une autre comtesse de Rappolstein parcourait maintenant les contrées de Lupfen pour sauver les paysans victimes des fureurs de l’aristocratie. Ayant trouvé des hommes

pondus dans la forêt de Reichenweyer, elle les décrocha de ses propres mains et en sauva quelquesuns.

Les paysans de la Forêt-Noire, après une dernière tentative, s'étaient également dispersés. Un do leurs chefs, le prédicateur Ilans Rebman, fut pris par le comte Rudolph. Celui-ci lui fit crever les yeux avec une cuiller de fer, et fit emplir do paille les orbites.

Le malheureux expira durant l’opération; les autres furent pondus. Conrad Ichle de Nuderaiühle, un des braves paysans qui, vainqueurs, avait ménagé l’abbaye do Saint-Blasien, fut également pris et pendu. Le lendemain, on trouva la main de Conrad clouée sur les murs de l’abbaye, avec l’inscription : « Cette main se vengera. » Un mois après, l’abbaye fut réduite en cendres, et tous ceux qui s’y trouvaient périrent dans les flammes.

Au milieu de cette désolation générale, un cri de joie et de vengeance parcourait les pays allemands depuis les Alpes jusqu’aux Vosges. Los paysans autrichiens s’étaient emparés d’une cinquantaine do nobles, y compris leur chef, le cruel Dietrich, et avaient exercé sur eux le droit do talion.

Un nouveau chef leva en Tyrol la bannière de la ' liberté et du vrai christianisme. Gaismoyer, homme pieux, courageux et expérimenté, soutenu en secret par la France et la république de Venise, avait formé une horde en Tyrol, pour arracher ce pays à la domination de l’Autriche. La politique imaginée plus tard par le grand Richelieu commençait à poindre. Les débris des hordes révolutionnaires palpitèrent de nouveau, semblables à des tronçons de serpents, cherchant, mais en

vain, à se réunir. Les tyrannies et les cruautés dos vainqueurs étaient devenues insupportables. Tous les anciens droits des paysans furent abolis. On leur ôta jusqu’aux instruments aratoires, de peur qu’ils ne s’en servissent en guise d’armes; on leur défendit de se réunir le dimauche pour fêter leurs patrons ; on leur prescrivit la manière de porter la barbe; on força leurs femmes de s’habiller en noir et de changer leurs costumes ordinaires; des bandes d’orphelins et de veuves parcouraient le pays en mendiant, pleurant et mourant de faim. Les exactions des seigneurs furent telles que la Confédération souabe, ennemie des paysans, fut forcée de prendre leur parti et de menacer de guerre le clergé et les seignours, qui partout exerçaient le droit de vie et de mort dans les campagnes.

Il se formait de nouveau des sociétés et des réunions secrètes en Souabe et en Franconie. Le mot d'ordre était : Que veux-tu ? et la réponse : Ce que tu veux, je le veux aussi. Gaismeyer avait remporté en Tyrol quelques petites victoires sur les Autrichiens ; un éclair d’espoir illuminait les figures attristées des victimes, lorsque Gaismeyer perdit une bataille près de Bruuexen et se réfugia à Venise. Le gouvernement de Venise lui donna 400 ducats de revenu. Gaismeyer négocia de nouveau avec le gouvernement français pour embaucher une armée ; mais , sur les conseils do l’évêque de Brixen, le gouvernement autrichien résolut de le faire assassiner. Gaismeyer s’était rendu à Zurich. On avait offert une forte somme à un de ses trabans pour le tuer; celui-ci refusa; on en chercha un autre, et le pieux et chevaleresque chef, prêt à créer une nouvelle

armée, fut poignardé par un sbire autrichien, en sortant de la maison d’un de ses amis. Ce fut un coup mortel pour les nouveaux conjurés d’Allemagne. H y avait bien encore des bandes de vagabonds qui, sous prétexte de mendier, incendiaient les châteaux et assassinaient des nobles et des prêtres; le chef Hans Matten était à la tête d'une de ces bandes, prêt à se joindre à Gaismeyer; mais les meilleures têtes de l’époque étaient, les unes abattues, les autres fugitives à l’étranger. Tous les prédicateurs avaient disparu. L’Allemagne n’était plus qu’un corps frémissant sans tête, et le peuple avait l’âme déchirée. Il ne se souleva plus pour le momeut; mais même silencieux et soumis, la Confédération souabe le craignait tellement, qu’elle résolut de rester sous les armes Elle convoqua une diète pour le 27 août 1526, dans le but d’arranger les démêlés entre les nobles et les paysans ; elle ordonna enfin aux seigneurs de traiter les paysans avec bonté et grâce, sous menace de les abandonner à leur sort, en cas d’attaque de la part de ces derniers.

Plus de mille châteaux et couvents furent détruits par les paysans. Le temps dos burgravos était passé à tout jamais. Les bourgs disparus ne pouvaient plus servir de rofuge aux nobles détrousseurs de grand chemin, et les couvents, ces pépinières de fanatisme et d’ignorance, ne purent plus se relever. Les princes eux-mêmes , quoique vainqueurs , poursuivirent le système des paysans et sécularisèrent les couvents ménagés par ces derniers. Avant la Guerre des Paysans, la noblesse, par ses bourgs et ses forêts, le clergé, par ses couvents, dominaient la bourgeoisie et la gouver-

naient, sous prétexte de la protéger. A partir de la guerre, le tiers-état domine en Allemagne, et la noblesse se réfugie dans les cours, dans l’armée, dans la diplomatie et dans l'administration, pour s’y créer des titres, des privilèges, de nouvelles sources de pouvoir et de richesses.

En France, la féodalité nobiliaire et cléricale fut combattue et vaincue par la royauté; en Allemagne, ce fut le peuple qui la terrassa; mais, en véritable Samson, ce peuple s’enterra lui-même sous les ruines de l’édifice.

La plupart des héros de la guerre avaient mordu la poussière ; un petit nombre fut assez heureux pour échapper par la fuite, si l’on peut appeler heureux ceux qui mangent le pain de l’exil ! On n’entendit plus parler de Georg Metzler. Claus Calw reparut quinze années plus tard comme marchand de bestiaux. Andrès Wittich fut trouvé mort dans un fossé de la grande route. Hans von der Matten resta longtemps à la tête d’une bande de brigands. Hans Flux fut sauvé par l’intercession de l’Autriche, moyennant rançon. Benkler devint braconnier , Feuerbacher et Theus Gerber se sauvèrent en Suisse, Wendel Hipler erra fugitif dans les campagnes, déguisé et avec un faux nez ; il assista même en spectateur à la diète de Spire, en 1526. Il fut pris plus tard et mourut dans la prison de Neustadt. Carlstadt, sauvé par une jeune fille qui, à l’aide d’une corde, lui fit franchir les murs de Rottenbourg, fut d’abord caché par son ancien ennemi Luther, redevenu son ami ; puis, s’étant de nouveau brouillé avec lui, il se rendit en Suisse et fu^ nommé professeur àBâlo, grâce à l’intervention de Zwingli.

La légende dit que c’est le diable qui l’a emporté. Enfin, Goelz de Berlichingen récolta le fruit de sa trahison. Malgré son amitié avec Dielrich Spaet et la protection du sénéchal, il fut mis en prison, accusé de haute trahison, et placé sous la surveillance perpétuelle de la Confédération. Il lui fut défendu de jamais monter à cheval et de passer une nuit hors de sa maison. Il devint la risée du peuple, et les gamins du village chantèrent des ponts-neufs sur son compte. Le sénéchal lui-même ne recueillit que de l’ingratitude, soit de la Confédération, soit de l’archiduc Ferdinand. Vers la fin de sa vie, il changea complètement d’opinion, et demanda pardon à Dieu d'avoir vaincu les paysans. Il mourut bourrelé de remords.

Enfin, Luther reconnut, mais trop tard, ses torts envers les paysans et leurs chefs. Il n’avait pas vu d’abord la connexion intime qui existe entre la théologie et la politique. Apôtre de la réforme religieuse qui allait s’accomplir sous ses yeux, il avait peur que son œuvre à lui ne fût compromise par les prétentions politiques que les paysans y rattachaient. Maintenant que, par la réaction politique, la réforme religieuse même était arrêtée au beau milieu de son cours, maintenant que les hommes de progrès maudissaient la Réforme et l’égoïsme de ses représentants, Luther, désenchanté, dépopularisé, attristé par les fureurs et les méfaits des princes qu’il avait soutenus, devint sombre, pensif, et traîna une vie de langueur et de découragement. Il mourut en 1546.

Jamais, à aucune époque, l’Allemagne ne posséda tant de véritables grands hommes que dans le court intervalle de la Réforme à la Guerre des Paysans.

Sans citer le parti de Luther, qui était puissant et qui, dans son sein, comptait un petit nombre de princes humains et pénétrés de leur sainte mission, l’Allemagne d’alors a vu des hommes tels que Franz do Sikingen, Ulric de Hutten, l'évêque Albrecht, le docteur Carlstadt, Thomas Munzer, Wendel Hipler, Florian Geyer, une foule de chefs courageux et pénétrés des vérités évangéliques, enfin une armée de prédicateurs , tous de l'école de Munzer, dont l’éloquence égalait le courage personnel, et qui, tour-à-Jour, maniaient la parole et l’épée. Après les individualités de premier ordre, le duc Ulric de Souabe et Jacquet Rohrbach se distinguent au second rang.

Terminons par les observations de l’historien Zim merman :

« Le mouvement populaire du seizième siècle nous apparaît comme une carcasse de vaisseau naufragé, comme un fragment incomplet, comme un épisode isolé et abrupt ; mais l’histoire, qui plane sur les siècles et qui ne perd jamais le fil conducteur, quoique invisible, du progrès, l’histoire y reconnaît l’origine de la grande révolution française du dix-huitième siècle. En effet, l’esprit qui anime la Guerre des Paysans est absolument le même qui, deux siècles et demi plus tard, a ébranlé et renversé les fondements de l’Europe. En 1525, c’est le peuple qui fut vaincu;- en 4793, ce fut l’aristocratie. — Tout crime est suivi de sa vengeance, toute victime trouve son expiation, toute semence porte ses fruits.

» Les libertés religieuse et politique sont les sœurs jumelles de la Réforme. Dès la naissance de la première, l’autre était couchée à ses côtés dans le même

berceau. En 1323, toutes deux reçurent lo baptême de sang. Mais après le premier cri retentissant dans l’Europe entière et poussé par la liberté politique, celle-ci, la cadette, fut mise en prison ; tandis que l’autre, l’aînée, grandissait et se fortifiait. Quand elle sera majeure, soyez-en sûr, elle délivrera sa sœur jumelle et l’affranchira complètement. Elle a déjà commencé à démolir une à une les pierres de sa geôle.

» La liberté monte et descend avec le véritable christianisme. La victoire de celui-ci est aussi la victoire de celle-là ; non pas de cetto liberté fougueuse et licencieuse dont les hommes se servent pour donner libre cours à leur égoïsme, mais de cette liberté douce et éclairée qui porte le flambeau de l’humanité, et sous l’égide de laquelle chacun se sent heureux, parce qu’il sait apprécier sa dignité d’homme, parce qu'il peut se développer selon les lois divines de la nature, parce qu’il se sent protégé contre les injustices d'en haut et d’en bas; parce qu’il verra son voisin aussi heureux, aussi digne, aussi bon que lui, et que, dans le cas contraire, il est protégé par les lois, soit contre les empiètements du pouvoir, soit contro les excès du peuple.

» Les peuples marchent dans la voie progressive tracée par Dieu même. Ils y marcheront toujours, malgré tous les obstacles. Ces obstacles mômes sont autant de moyens pour aider à élever le royaume de Dieu, royaume dans lequel tous les hommes seront reconnus comme frères , comme fils de Dieu , jouissant des mêmes droits, en deçà et au-delà de la vie terrestre.

» Autre chose est l’avenir du voyant, autre chose

l’avenir du mathématicien ! — Telles espérances dont le raisonnement, enfermé dans le cercle étroit du présent, so moque en souriant et en hochant la tête, deviennent des réalités et des points de réunion entre la raison et la foi...

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