‹ Histoire de la grande guerre des paysansChapitre 26 sur 27 · HORDE NOIRE · texte numérisé non relu

HORDE NOIRE

Florian, l’Achille de la Guerre des Paysans. — Mot d’ordre de sa horde. — Méprise et devoir. — Bataille de Sulzdorf. — Retraite de Florian dans le château d’Ingolstadt. — Lansquenets de la horde de Florian. — Défense héroïque. — Nouvelle retraite de Florian avec deux cents braves. — Ses adieux à la lueur des flambeaux. — 11 lui reste sept héros. — 11 rejoint la horde de Gaildorf. — Fête de la Pentecôte. — Il organise une nouvelle bande. — Il no perd ni le courage ni l’espoir. — Mort sublime. — Il est atteint par son propre beau-frère, Guillaume de Grumbach. — Hutten et Florian.

Il me faudrait la plume d’Homère pour décrire dignement la mort héroïque de Florian, l’Achille delà Guerre des Paysans. Chevalier sans peur et sans reproche, aussi vaillant dans le combat que sage dans le conseil, il bouda les paysans après la nomination de Goelz aussi longtemps que ceux-ci furent victorieux ou eurent chance de victoire ; mais voyant les malheurs de ses frères, Florian, oubliant tous les torts qu’on avait eus envers lui, accourut se mettre de nouveau à la tête de sa horde noire pour tenter un dernief effort, pour

vaincre ou mourir. Tout n’était pas encore perdu. A côté de la horde d’Odenwald, battue à Kœnigshofen, dont Florian n’avait pas de nouvelles, le chef Grégor, dans la haute Franconie, tenait en échec le margrave Casimir. Quelques messagers annoncèrent bien à Florian la perle do ses camarades à Kœnigshofen et à Nekarsulm ; mais le vaillant héros, ne connaissant que son devoir qui l'appelait au secours de Wendel Hipler, n’ajouta aucune foi à cetto nouvelle désastreuse et se dirigea courageusement, en quittant Wurzbourg, vers la plaine de Sulzdorf. Le mot d’ordre do sa horde aguerrie était : point de quartier. Ils avaient juré en effet, non-seulement de n’en point donner, mais encore de n’en point recovoir. Florian croyant la horde d’Odenwald entre lui et l’ennemi, et ne comptant nullement se trouver en face de ce dernier, avait quitté le château d’Ingolstadt pour camper dans la plaine môme, à une demi-lieue de la forêt de Guttenberg.

Le duc Georg, après avoir fait lui-même la reconnaissance du terrain, jeta à l’instant sa meilleure cavalerie entre la forêt et le camp de Florian. Celui-ci, voyant devant lui un ennemi puissant et nombreux, et reconnaissant l’impossibilité de se retirer dans la forêt, se barricada derrière les chariots, et engagea la bataille. Mais, cerné de tous les côtés, il lui était impossible de tenir tête en rase campagne à toute une armée ; et, tandis que les paysans de Franconie, fuyant en tous sens, tombaient sous les coups des confédérés, Florian, avec six cents de sa brave horde et une cinquantaine de lansquenets, se fraya un passage et atteignit le village et le château d’Ingolstadt.

Florian était le seul chef des paysans qui eût embau-

ché dos lansquenets. Les paysans qui, au commencement de la guerre, avaient refusé de les accueillir, reconnurent, mais trop tard, l’immense avantage qu'ils auraient pu tirer de cette troupe mercenaire, qui, malheureuse et prolétaire elle-même, aurait certainement préféré marcher avec les paysans contre les nobles que de batailler avec ces derniers contre les paysans. Cela est si vrai que, deux jours avant l’engagement dans la plaine de Sulzdorf, les lansquenets du duc, sachant que Florian n’était pas loin, firent une émeute, refusèrent de marcher, et tuèrent trois hommes qui se séparaient d’eux pour prendre le parti du duc. En vain celui-ci leur rappela-t-il leurs serments : — Que nous importe nos serments, répondirent-ils, il nous faut de l’argent, faute de quoi nous ne marcherons pas. Le duc s’exécuta de son mieux ; il aurait bien voulu les châtier, mais craignant que, dès le premier engagement, ils ne tombassent eux-mêmes sur ses autres troupes, comme cela était arrivé au duc Léopold d’Autriche, force lui fut de céder et de garder sa rancune jusqu’après la pacification complète.

Pendant que Florian se jetait dans le château, deux cents de ses braves envahirent l’église et le cimetière pour empêcher l'ennemi de poursuivre leur chef. De tous lés coins de l’église, du haut de la tour crénelée, des fenêtres et jusque de la dernière flèche, les paysans lancèrent tour-à-tour des pierres et des balles sur les assaillants. Ceux-ci, voyant qu’ils n’eu viendraient pas à bout, jetèrent des torches allumées dans l’église. En peu de temps l’édifice fut en flammes, mais au lieu de se rendre, les deux cents héros tirèrent encore sur l’ennemi du milieu do l’incendie. Pas un d’eux ne défi

manda grâce, tous périrent dans l’église, mais l’ennemi perdit pour le moins autant de monde.

Le château, quoiqu’on ruines, était encore entouré de murs assez hauts et d’un fossé largo et profond. Florian s’y fortifia de son mieux et accueillit l’ennemi avec force arquebusades. Il n’y eut que trois lâches qui, cherchant à se sauver, furent percés par les lances des gens du comte palatin. Le comte fit braquer toute sa grosse artillerie sur cette bicoque, et, au bout d’un quart d’heure, il y avait une largo brèche dans le premier mur. A l’instant, le comte donna ordre de prendre le château d'assaut. Cela paraissait si facile, que tous les cavaliers, nobles et roturiers, mirent pied à terre pour y entrer. Crottés jusqu’à l’échine, car le fossé était plein d’une boue gluante et argileuse, les assaillants montèrent sur la brèche, mais là se trouvaient des hommes qui avaient résolu de vendre cher leur vie. Après avoir accueilli les ennemis par une vigoureuse décharge, les assiégés, au lieu de tirer, lancèrent sur eux des pierres, sautèrent des murs, et les chassèrent à coups do crosses dans le fossé marécageux. Plus de deux cents des assiégeants restèrent sur la place. Le comte palatin, tout furieux, dirigea de nouveau ses nombreux canons sur le premier mur d’enceinte. Plusieurs nouvelles brèches plus larges y furent pratiquées ; un second assaut fut commandé, et ce premier obstacle fut enlevé sans aucune résistance de la part des assiégés.

Ce silence n’était pas de bon augure pour les assaillants. Aussi, à peine le premier mur franchi, ils virent avec effroi qu’il y en avait un second qu’il fallait démolir pour arriver jusqu’à l’intérieur de la ruine. Une

seule porte était pratiquée dans ce second mur ; audessus de cette porte se trouvait une croisée; mais sous la porte môme se tenaient tes restes héroïques de la bande noire qui en défendaient vigoureusement le passage : de la croisée il pleuvait des balles, des pierres, des tuiles et des poutres. Il y avait là 5,000 hommes contre 300, et ce furent les 5,000 qui reculèrent. On s’avisa alors de transporter les canons dans les brèches du premier mur pour les braquer sur le second. Une ouverture s’y déclare, l'ennemi avance et force les braves noirs jusque dans leurs derniers retranchements. Confédérés et noirs jettent leurs fusils; les derniers, du reste, n’avaient plus de poudre, e' il s’engage autant de combats singuliers qu’il y a de combattants. Sur ces entrefaites, la nuit étant survenue, nuit de nuages et d’orage, Florian, voyant l’impossibilité de se maintenir, quitte le château et se fraie un passage avec deux cents de ses braves vers un petit bois voisin. Poursuivi par le comte palatin, qui copendant n’a pas le courage d’entrer dans le bois, Florian, loin de se tenir sur la défensive, fait des sorties et tue tout ce qui tombe sous sa main. En-, fin, voyant venir le jour, et jugeant bien qu’il n’y avait plus de salut, il tint un conseil à la lueur d’une torche de résine. La plupart de ses compagnons étaient blessés ou hors de combat. Us désiraient la mort. Sept seulement résolurent d’accompagner Florian jusqu’au dernier moment. Il leur fit ses adieux, — adieux silencieux , mais déchirants , — et parvint , avec ses sept fidèles, à gagner le large. Son but était d’atteindre la horde de Gaildorf, qui était encore entière, et de recommencer la guerre.

A la pointe du jour, les confédérés pénétrèrent dans le bois et massacrèrent tous ceux qui n’avaient pu ni voulu suivre Florian. Ils se laissèrent tuer sans aucune résistance. C’était le jour de la Pentecôte.

Après la bataille de Boeblingen, cette journée fut la plus terrible pour l’armée des confédérés. Elle y perdit deux fois plus de monde que les paysans. Les chevaux étaient si fatigués, qu’ils moururent par douzaines, et que le duc fut forcé de lever le camp à cause des miasmes qui l’empestaient.

Tous les villages des environs furent brûlés et détruits. Tous ceux qui s’y trouvaient périrent par les flammes ou par les lances de l’ennemi. On ne fit point do quartier. La consternation était partout.

Florian seul ne perdit point courage. Aussi longtemps qu'il conservait sa tête et son bras, il ne désespérait pas de l’avenir de son pays. Au bout de trois jours, suivi de ses sept héros, il gagna Than, où naguère avait campé la horde de Gaildorf.

Mais les nouvelles des défaites de Kœnigsùofen et d’Ingolstadt avaient paralysé tous les mouvements des .paysans de cette contrée. La horde s’était complètement dissoute, la plupart des paysans de Hall avaient do nouveau fait leur soumission, d’autres avaient pris la fuite... N’importe! tout cela n’ébranla pas encore le courage de Florian. De nouveau il organisa une horde, retint les paysans armés qui n’avaient pas encore renouvelé leur soumission, et résolut de parcourir et de soulever les contrées de Ries, de Rotenbourg et de Barngrund ; mais son heure avait sonné. Le 9 juin, Florian Goyer, à la tête d’une petite troupe do paysans, fut atteint par ses persécuteurs sur le Spel-

tieh, espèce de colline boisée entre les châteaux de Belberg et de Lemberg. Ce fut son propre beau-frère, Guillaume de Grumbach, qui l’assaillit avec un détachement de troupes réglées. Florian tomba avec tous ses amis, et en tombant il se couvrit le visage.

Comme Hutten, Florian sorti des premiers rangs des nobles, ne rêva que l’affranchissement et l'unité de son pays. Son cœur no battait que pour le bonheur du peuple. Héros sans tache, profondément pénétré des vérités évaDgéliques, il était le premier et le dernier au combat et ne perdit un instant ni courage ni espoir. Il eut le bonheur de mourir sur le champ de bataille pour une grande idée qui remplissait et occupait toute sa vie : idée impérissable, invincible, qui trente fois vaincue, se relève toujours plus glorieuse, plus vivante que jamais. — Quand un jour tous les peuples seront libres et heureux, quand un jour l’esprit de l’Evangile planera sur l’humanité et la remplira de joie et de liberté, on élèvera des statues à Hutten et à Florian, vrais chevaliers du Saint-Esprit, grands héros de la liberté humaine.

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