‹ Histoire de la grande guerre des paysansChapitre 6 sur 27 · PREMIERS SOULÈVEMENTS DES PAYSANS. — LES DOUZE ARTICLES · texte numérisé non relu

PREMIERS SOULÈVEMENTS DES PAYSANS. — LES DOUZE ARTICLES

Op inion de Lulher sur la corvée. — La comtesse de Rappolstein.

— La cueillette des fraises et la recherche des coquilles. — La Confédération évangélique. — Jean Muller de Bulgenbach , chef des paysans de la Forét-Noire. — Les couleurs nationales des paysans. — Les douze articles réunis dans une brochure deviennent la Charte des paysans. — Seconde tentative du duc Olric pour rentrer dans son pays. — Scs relations avec François I er .

— Echec et nouvelle fuite en Suisse.

Hulten, par ses pamphlets, avait beaucoup contribué au détrônement du duc de Wurtemberg. Dans l'intervalle de ces six années, depuis l’exil du duc jusqu’à la campagDe de Sikingen, les principes de la Réforme avaient pénétré dans les masses. Plusieurs villes s’étaient rangées sous la bannière de l’Evangile, et le mouvement révolutionnaire allait toujours croissant, grâce aux écrits, pamphlets, brochures sans nombre qui surgissaient de tous côtés, grâce surtout aux sermons publics des prédicateurs évangélistes qui se répandaient dans toutes les provinces allemandes, depuis Strasbourg jusqu’à Prague.

Hutten lui-même, pendant ses voyages dans la Forêt-Noire, en Alsace, en Lorraine et en Suisse, avait tâché d'organiser los éléments révolutionnaires et de préparer une levée en masse contre les seigneurs et les évêques. Il succomba, ainsi que son noble ami Franz ; mais peu de temps après sa mort, les semences qu’il avait jetées dans les campagnes germaient, poussaient, croissaient et gagnaient de jour en jour en force et en nombre !

Il en est des idées comme dos hommes : il faut qu’elles meurent pour ressusciter !

Or donc, quinze mois après la malheureuse tentative de Franz, los paysans de la Forêt-Noire se rassemblèrent, formèrent uno ligue, déclarèrent la guerre aux seigneurs et proclamèrent la liberté de tous au nom de l’Evangile.

Le Bundschuh, mort, puis ressuscité dans le Pauvre Conrad, se transfigurait enfin dans la Confédération évangélique.

Ce n’est pas que parmi les seigneurs do cette époque il n’y eût de nobles exceptions. Quelques-uns d’entre eux, animés des véritables principes du christianisme, compâtirent aux misères des paysans, mais ils étaient extrêmement rares. L'histoire n’en mentionne que deux. C’est presque un devoir de les citer.

Eberhard de Wurtemberg était un prince aussi pieux que juste. La prière quotidienne qu’il récitait à haute voix était conçue en ces termes :

« Dieu, créateur du ciel et de la terre, je te prie de vouloir, par ta grâce, me faire connaître si j’ai fait un tort quelconque à un de mes sujets, soit par des faits, soit par des paroles, afin que dans le premier cas je le

puisse réparer par mes biens, et, dans le second, par mes eicuses. Et si cette réparation ne suffit pas, je te prie de me punir en ce monde-ci, afin que mon âme rentre pure dans ton royaume du ciel. »

Henri d'Einsiedel, voyant ses paysans appauvris faire la corvée pour lui, en éprouva des remords si cuisants qu’il s’adressa à Luther, pour lui demander si ce n’était pas un péché de priver ces pauvres malheureux de leur temps et de leur travail. La réponse de Luther est caractéristique. Le grand réformateur lui écrivit : « Qu’il pouvait maintenir cette servitude en toute conscience, attendu qu’il est dans l’ordre que l'homme commun soit grevé de charges, de peur qu’il ne regimbe. » Cette réponse se trouve dans les archives royales de Sluttgardt. Elle nous dispenso de tout commentaire.

Henri d’Einsiedel n’en suspendit pas moins les corvées pour ses paysans.

Il paraît que la comtesse de Lupfen, Hélène de Rappolstein, était de l’avis de Luther. Elle supprima mémo les jours de fête pour ses paysans, les forçant d’aller le dimanche cueillir des fraises pour les dames de la cour, et lui quérir des coquilles de limaçon pour en faire des pelottes.

Cette circonstance, si futile en apparence, fut la cause do la conflagration générale. Ce fut la goutte d’eau faisant déborder le vase. Les coquilles de limaçon étaient la dernière limite de la servitude des paysans.

Le comte et la comtesse de Lupfen résidaient à leur château de Sthulingen, dans une des contrées les plus fertiles de la Forêt-Noire.

Le jour de la cueillette des fraises du bois et de la recherche des coquilles, les paysans do Stuhlingen, de Bondorf, d’Ewalingen s’assemblèrent, et, après avoir élu pour chef Jean Muller de Bulgenbach , ils déclarèrent au comte que dorénavant ils se regardaient comme des hommes libres, dégagés de toute corvée, de toute servitude, de toute obéissance.

Ils étaient six cents le premier jour. Ce fut le 24 août 1524. Au bout de quinze jours, ils étaient / quatre mille.

Ils firent une bannière tricolore, noir , rouge et or. Aujourd'hui, après trois siècles, cette bannière est encore le drapeau de V affranchissement commun et de l'unité de l’Allemagne.

La petite bourgeoisie s’associa aux paysans, et ceuxci se constituèrent enfin sous le nom do Confédération évangélique. Là, pour la première fois, il fut question de l'Evangile dans les sociétés secrètes des paysans.

Des émissaires furent envoyés, non-seulement dans les campagnes de la Forêt-Noire, mais dans la Souabe, la Franconie, l’Alsace, la Suisse, la Thuringe, aux bords du Rhin, dans toutes les provinces de l’Allemagne. Ils invitèrent les paysans à s’associer à la Confédération évangélique.

Bientôt les confédérés s’assemblèrent dans chaque province en cohortes disciplinées. On comptait jusqu’à sept cohortes principales. Leurs opérations, toutefois, étaient isolées, et souvent, pendant que l’une d’elles essuyait une défaite, l’autre se signalait par une victoire. Ce qui leur manqua, ce fut un chef militaire comme Sikingen.

En revanche, ils eurent un chef spirituel, l’homme

le plus calomnié de son époque, quoiqu’il en fût, ou peut-être parce qu’il en fut le plus avancé : Thomas Munzer.

Les seigneurs, ducs et évêques, se trouvant, lors de l'ouverture des hostilités, tout-à-fait dépourvus do troupes, qui étaient en Italie à guerroyer pour l’empereur contre François I er , employèrent, comme de coutume, les moyens dilatoires, proposant des pourparlers et des compromis, parlementant, convoquant des diètes, et créant des tribunaux d’arbitres, dans l’unique but do gagner du temps et de pouvoir embaucher une armée assez forte pour tenir tête aux cohortes de paysans. Ceux-ci, toujours dupes, consentirent bien à parlementer, mais en gardant leurs armes, qui d’abord ne consistaient qu’en faux, crocs, assommoirs, fléaux et autres ustensiles, ce qui leur suffit préalablement pour démolir les bourgs , incendier les châteaux et chasser les seigneurs.

Les paysans soulevés de la Forêt-Noire formulèrent d’abord leurs griefs en seize articles, réduits ensuite à douze. Us furent imprimés et recueillis dans une brochure répandue dans toute l’Allemagne en peu de temps, et reconnus par les paysans pour leur charte et ultimatum. Ces douze articles étaient conçus en ces termes :

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