‹ Histoire de la grande guerre des paysansChapitre 5 sur 27 · LE PAUVRE CONRAD ET LE DUC ULRIC DE WURTEMBERG · texte numérisé non relu

LE PAUVRE CONRAD ET LE DUC ULRIC DE WURTEMBERG

Le Bundschu A. — Avènement du duc. — Sa vie, ses débauches, ' ses amis. — Révolte du Pauvre Conrad. — Traité de Tubingue.

— La vallée de Rems. — Le duc sauvé par son cheval. — Négociations. — Trahison. — Bannissement et exil du duc.

Quelques années déjà avant la levée de boucliers de Franz de Sikingen , un souffle révolutionnaire embrasait toute l’Allemagne; le foyer ardent de la guerre des Hussites l’avait éclairée d’un feu lugubre, et partout le sol germanique tremblait sous les secousses violentes des conspirations et des sociétés secrètes.

Une de ces sociétés secrètes, embrassant la Suisse, l’Alsace et les contrées de la Forôt-Noire, était connue sous le nom de Bundschuh ( Soulier fédératif). Dans ce temps de servitude et d’oppression , il était défendu aux paysans et hommes liges de porter bottes ou brodequins; le soulier était leur chaussure exclusive. Ce signe de servitude devint leur bannière d’affranchissement. Un grand soulier, peint ou brodé dans un drapeau rouge, leur servait de point de ralliement. Bien-

dineux, le duc ne connut point de frein, ne recula devant aucun crime. S’étant épris de la jeune épouse de son ministre, l’oncle d’Ulric de Hutten , il fit assassiner le mari , déshonora la femme et la chassa quelques jours après. Pour lui et ses familiers, le rapt et le viol n’étaient que de joyeuses fredaines, et pour peu que le père ou le frère de la malheurouse victime voulût faire résistance , il était traîné à la cour par les lansquenets du duc et exposé , à demi nu et les mains liées, aux outrages d’une meute do courtisans avinés.

Selon la propre expression d’Ulric, « le paysan n’est qu’une béte de somme qui, tombé sous la pesanteur du fardeau, se relèvera après quelques coups de fouet appliqués sur le dos. »

Il ne confirmait aucun ecclésiastique dans son emploi, à moins qu'il ne fût parfait musicien.

Les fonctionnaires prévaricateurs, d’ordinaire aussi grands buveurs que petits administrateurs, accusés d’exaction et de corruption, étaient solennellement maintenus par lui , et leurs accusateurs malencontreux mis à la question.

Enfin, au bout de dix ans de règne, le pays était appauvri, le trésor épuisé, et par-dessus tout le duc avait contracté pour deux millions de dettes qu’il comptait payer avec les revenus d’une nouvelle taxe sur la viande, le pain et le Yin, dont il prélevait un sixième net.

Mais pendant que le duc, insouciant et ne demandant à ses ministres que de l'argent, se vautrait dans la crapule, les paysans, réduits à l’extrémité, songèront aux moyens de se soustraire au joug du tyran. Sous

le nom de Pauvre Conrad (1), ils formèrent une association secrète, dans laquelle ne devaient d'abord entrer que des travailleurs, des journaliers et de petits propriétaires ; car les paysans craignaient encore plus l’aristocratie bourgeoise quo la haute noblesse. Los affiliés ne se rassemblaient, dans les premiers temps, que les dimanches et fêtes, sous prétexte do s’amuser, de boire et do chanter. Sous cotte apparence de folie extravagante, les initiés se concertaient sur le but et les moyens de leur association. Chacun des conjurés payait quatro kreutzers par mois et prêtait serment do fidélité et d’obéissance. Grâce à cet argent, lo Pauvre Conrad envoya des messagers et dos émissaires dans toutes les contrées de la Souabe et y fit de nombreux et de puissants prosélytes. Bientôt les paysans les plus riches de différentes communes et un grand nombre d’artisans des villes firent partie de la société, et, lorsqu’au bout de quatre ans le Pauvre Conrad jugea à propos de jeter le masque et de formuler ses griefs les armes à la main, il comptait sept mille membres.

La bourgeoisie, également mécontente du régime du duc , profita de ces circonstances pour se soulever contre lui. Le duc, voyant enfin lo sol manquer sous ses pas, consentit à convoquer une diète, ce qu’il avait négligé depuis huit ans. Après plusieurs soulèvements comminatoires dans la ville de Stullgardt, Ulric fit quolques concessions, et signa un traité connu sous le nom de Traité de Tubingue , en échange duquel la

(I) I.e chef de U société s'appelait Conrad, nom provenant d'un calembour provincial : Konn rath, point de conseils, « Car, disait-il, j’en ai assez reçu. » Il était surtout réputé pour le farceur le plus jovial de la troupe.

diète lui accorda de nouveaux impôts grevant particulièrement les campagnes. Restait à faire accepter le traité par les paysans , qui s’étaient rassemblés au nombre de six mille dans la vallée de Rems.

En ce moment, les troupes du duc n'étaient pas assez nombreuses pour tenir tôte aux paysans armés ; aussi employa-t-il tour-à-tour promesses et menaces pour gagner du temps, embaucher des lansquenets et attendre l'arrivée des soldats auxiliaires que lui avaient promis se3 convives et compagnons de plaisir, l’électeur du Palatinat et le margrave Philippe do Bade.

Le 27 juillet 1514 (mois fatal aux rois et aux princes), les conseillers du duc se rendirent dans la vallée de Rems, auprès des paysans, pour les engager à accepter le traité de Tubingue et à prêter un nouveau serment de fidélité et d’allégeance. Les premiers paragraphes du traité furent écoutés dans un silence religieux, mais peu à peu la voix du lecteur fut couverte par des murmures. On entendit les mots : voleurs, brigands, oisifs, débauchés, intrigants ! Le duc, qui était resté dans la ville, à peine instruit de ces mouvements, résolut de se montrer lui-même. Dès qu’il parut avec sa suite, les paysans se rangèrent en ordre do bataille. Ce voyant, Ulric, perdant toute contenance et arrêtant son cheval en face et tout près de leur ligne, les accabla de menaces injurieuses, et les invita à rentrer dans leurs foyers, « autrement, dit-il, il les ferait chasser à coups de fouet. »

— Tes fouets n’ont plus de mèches, lui cria Conrad à l’habit bigarré, qui cumulait les fonctions de chef et de fou.

— Que ne les emploies-tu, lui cria un autre, à chasser tes créanciers, grand bretteur ?

— Chasse d’abord, dit un troisième, en sortant des rangs, chasse d'abord tes financiers, tes courtisans, tes chanteurs, tes maîtresses, tes conseillers et tes chiens.

Ces quolibets excitant la fureur du duc, le maréchal Thumb s’écria : — Que ceux qui tiennent pour le duc notre maître, viennent à moi I Personno ne bougea.

Ulric, suffoquant de colère, fut pris d’un tremblement nerveux. — Ils me le paieront, dit-il à voix basse au maréchal. — Il aurait bien voulu se venger sur-lechamp ; il porta môme la main à la garde de son épée ; mais voyant que la lutte serait par trop inégale, il tourna bride pour rentrer à la ville.

A ce moment, un paysan, Schlechtin Claus, saisit les rênes de son cheval; Veit, un autre paysan, lance son javelot sur le duc, mais le manque. Ulric ne dut son salut qu’à l’impétuosité de son coursier. — Tirez sur le misérable ! cria Ruprocht de Boutelspach ; et à l’instant deux coups de fusil partirent des rangs des paysans ; mais le duc était déjà hors de portée.

Dès lors, les paysans ne pouvant plus reculer, ce qui était l’intention des chefs, se disciplinèrent, prirent quelques forts, pillèrent quelques couvents, et formèrent un camp sur le mont Cappelsberg.

Ulric, toujours dans l’espoir de voir arriver les troupes de ses amis et couvant une sombre vengeance, envoya des négociateurs aux paysans pour leur faire dire qu’il souscrivait à toutes les conditions formulées par eux ; qu’ils n’avaient qu’à mettre bas les armes et rentrer on paix dans leurs foyers. Il promit en outre que les nouveaux impôts ne seraient point perçus, et,

pour preuve de sa bonne volonté, il renvoya ses conseillers et congédia une partie de sa cour. En vain les chefs les plus influents s’attachèrent-ils à prouver aux paysans qu’on ne pouvait pas se fier à la parole jurée du duc, qu’il était déjà par trois fois parjure, la nature bénigne et niaise du Souabe, selon les expressions d’un historien de cette époquo, l’emporta. La majorité des paysans optèrent pour la paix ; ils quittèrent le Cappelsberg et déposèrent les armes. Les autres, vrais moutons de Panurge, à l’exception de quelques chefs plus avisés qui se rendirent en Suisse, suivirent le mouvement et se fièrent en toute conscience aux serments du duc. Un autre motif assez puissant ne contribua pas peu à cette résolution pacifique. Effrayées des progrès révolutionnaires des paysans, les villes, naguère ennemies d’Ulric, lui promirent soudain aide et protection contre les projets d’affranchissement des campagnes. La ville do Tubingue lui envoya une troupe de mercenaires commandée par le chef Ernest de Furst ; celles de Balingen, Stuttgardt, Cannstadt et Kirscheim en firent autant. Würzbourg, ville étrangère, lui envoya trois cents cavaliers, dont soixante-dix-sept nobles. Les lansquenets de l’électeur et du margrave arrivèrent enfin; l’évêque de Constance même lui envoya des soldats. Ulric, devenu plus fort que jamais, grâce à la crédulité des campagnards, grâce surtout à la coopération de l’aristocratie bourgeoise, se décida à jeter le masque.

A peine les paysans étaient-ils rentrés que toutes les communes insurgées furent mises hors la loi. Les chefs qui n’avaient pas cherché leur salut dans la fuite furent pris, et, après d’horribles tortures, livrés

au bourreau. Leurs maisons furent démolies, leurs femmes violées. Des communes entières furent livrées au pillage des hordes sanguinaires d’Ulric. Aux paysans qui refusaient de se mettre à genoux devant le dernier des lansquenets on coupait les jambes avec une faux.

Seize cents suspects furent faits prisonniers. Le 5 août, Ulric les fit venir devant lui, sur le même pré, dans la vallée de Rems, théâtre do son premier affront. A sa vue, tous ces malheureux tombèrent à genoux. Quarante-six des plus récalcitrants étaient là, à deminus, liés, garrottés et bâillonnés. Le duc dit aux premiers qu'il leur pardonnerait, à condition qu’ils lui prêteraient un nouveau serment de fidélité. Les seize cents levèrent la main. Il fit ôter les bâillons aux quarante-six, et des flots de malédictions tombèrent sur sa tête ; vingt-six furent exécutés le jour même par le bourreau de Stuttgardt; les autres furent exilés et leurs biens séquestrés. Tous les réfugiés, au nombre de cent cinquante, furent' condamnés par contumace et leurs biens confisqués au profit du duc. Car Ulric avait encore plus besoin d’argent que de vengeance. Le maréchal Thumb, son ignoble ami, lui dit à ce sujet : — Je savais le duc notre maître très-vindicatif, mais je ne lui croyais pas tant d'aptitude pour les affaires d'argent. — Une loi fut proclamée, par laquelle tout sujet ayant connaissance de la présence d’un conjuré du Pauvre Conrad, fût-il son père ou son frère, était puni de mort, s’il ne le dénonçait à l’autorité.

Enfin, dans l’espace de quinze jours, la vallée de Rems, naguère si bruyante, devint si sombre et si silencieuse, que le duc lui-même, la parcourant et

ogle

voyant ce calme de cimetière, en frissonna et eut un moment de repentir.

Deux ans plus tard, après avoir régné par la terreur, maltraité sa femme, qui prit la fuite, et commis quelques meurtres sur ses conseillers, le duc fut ignominieusement chassé de son pays par les efforts réunis de la bourgeoisie et d’une partie de la noblesse, coalisées sous le nom de Confédération Souabe. Il ne trouva d’autre refuge que la Suisse, oü il rejoignit quelques chefs du Pauvre Conrad.

Au boutde plusieurs années d’exil et après de dures épreuves, Ulric se prit soudain d'une belle passion pour la liberté des paysans.

Chose extraordinaire , mais qui n'est pas sans exemple , c’est au nom de l’affranchissement du peuple qu’il fit plusieurs tentatives pour rentrer dans son pays. Sa dernière descente coïncide avec les premiers soulèvements en masse des paysans.

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