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Histoire de la grandeur et la décadence de César Birotteau

Ce livre est le [ncniiiT coté d'nnv iiK-daill*' (jiii l'oulcni «lans lonics les sociétés , le i-evers est i,\ Maison NuciXiKN. C^esdeux histoires sont nées jumelles. Qui lit ('('S(ir liirollcfiii . «levra donc lire /« Maison i\'n(nt(i<' Il . s'il v<miI coiuiaîti*erouvrai;c entier. Tonte «envre comique est nécessaii'cnH'nt bilatérale. LCciivain, ce grand rapj>or!i'iir de |»i<»cés, doit met Ire les a<lversaires lace ii ra(<'. Alceste, cpioiciue lumineux par lui-iuème. reç(»it s«>n \rai jour de Pliilintc :

.SV tanla lied ionijunu'rt' parvis

IIIÈRE PARTiE.

€'KS.àR t SfP:¥ AJROGMS^^,

CHÂinïRE L

U1]I ALTIIE^ATI®! Bl milMA'^Iic

Durant les nuits d'Iiiver, le bruit ne cesse dans I» rue Saint-Honoré que pt^iilant un instant, car le>i maraîchers y contument , en allant à la balle, le mouvement des retours du spectacle ou du bal. Au milieu de ce point d'ort^ue ([ui. dans la grande syuipbonie(bi tapage parisien . se rencontre vers une

i2 CÉSAR BIROTTEAU.

heure du matin, la femme de M. César BiroUeau, marchand parfumeur étabh près de la place Vendôme, fut réveillée en sursaut par un épouvantable rêve. Elle s'était vue double, elle s'était apparu à elle-même en haillons, tournant d'une main sèche et ridée le bec tle canne de sa propre boutique, où elle se trouvait h la fois et sur le seuil de la porte et sur son fauteuil dans le comptoir ; elle se demandait l'aumône, elle s'entendait parler à la porte et au roiiiptoir. Elle voulut saisir son mari et posa la main Mil- une place froide; sa peur devint alors tellement intense qu'elle ne put remuer son cou qui se pt'irifia : les parois de son gosier se collèrent, la voix lui manqua; elle resta clouée sur son séant, les yeux agrandis et hxes, les cheveux douloureusement aiïeclés, les oreilles pleines de sons étranges , le cœur contracté mais palpitant , enfin tout à la fois en sueur et glacée au milieu d'une alcôve dont les deux battans étaient ouverts.

Li peur est un sentiment morbifique à demi , qui presse si violemment la machine humaine que les facull(''S y sont soudainement portées soit au plus

haut degré de leur puissance , soit au dernier de la désorganisation. La physiologie a été pendant longtemps suj'prise de ce phénomène qui renverse ses systèmes et bouleverse ses conjectures, quoiqu'il soit tout simplement un fouch^oiement opéré à rini«'rieur, mais, comme lous les accidens électriques, bizarre et capricieux dans ses modes: explication qui deviendra vulgaire le jour où les savansauroni j-econnu le rcMe immense que joue l'électricité dan> la pensée humaine.

Madame Biiotteau subit alors quelques unes des souflrances en quelque sorte lumineuses qut* [«•ocureiit ces terribles décharges de la voloiiic répandue ou conceutn-e pa r un mécanisme incom » 1 1 . Ainsi pendant un laps do temps, fort court en l'appréciant à la mesuic de nos chronomètres , mais incommensurable au compte de ses rapides impressions, cette pauvre femme eut le monstrueuv pouvoir d'émettre plus d'idées, de faire surgir plus de souvenirs que, dans lélat ordinaire de ses laiultés, elle n'<*n aurait conçu pendant tout u\)>' j(>uiii('('. ]/A poignanir histoire de ce monologue

14 CÉSAR BIROriEVU.

peut se résumer en quelques mots absurdes , contradictoires et dénués de sens comme il le fut.

— Il n'existe aucune raison qui puisse faire sortir Birotleau de mon lit ! Il a mangé tant de veau que peut-être est-il indisposé; mais s'il était malade, il m'aurait éveillée. Depuis dix-neuf ans que nous couchons ensemble dans ce lit , dans cette même maison, jamais il ne lui est arrivé de quitter sa plac»saîîs me le dire , pauvre mouton ! 11 n'a découché (jue pour passer la nuit au corps-de-garde. S'estil couché ce soir avec moi? Mais oui. Mon Dieu . .suis-je bête!

Elle jeta les yeux sur le lit, et vit le boniiel de I mit de son mari qui eonservail la forme presque ionique de la tête.

— Il est donc mort ! Se serait-il tué ? Pouiquoi ? reprit-elle. Depuis deux ans qu'ils l'ont nommé adjoint au maire, il est tout je ne sais comment. L<' inetlie dans les lonclions publiques , n'est-ce pas , loi d'honnête femme, à faire piîié? Ses affaires voni bien, il m'a doncé un châle. Elles vont niai jXMit-èlreî Uah ! j(* le saurais. Sait-on junî^is (e

CÉSAR BIROTTEATT. §5

qu'un homme a dans son sac? ni une femme non plus , ça n'est pas un mal. Mais n'avons-nous pas vendu pour cinq mille francs aujourd'hui ? D'ailleurs un adjoint ne peut pas se faire mourir soimême , il connaît trop bien les lois. Où donc est-D ?

Elle ne pouvait ni tourner le cou , ni avancer la main pour tirer un cordon de sonnette qui aurait jjiJs en mouvement une cuisinière , trois commis e( ini garçon de magasin; en proie au cauchemar qui continuait dans son état de veille, elle oubliait sa fill»' paisiblement endormie dans une chambre contiguc à la sienne, et dont la porte donnait au pied de son lil. Enfin elle cria : — Birotleau î et ne reçut aucune réponse. Elle croyait avoir <rié le nom, et ne l'avait pronoiuté que mentalemenî.

— Aurait -il une maîtresse? Il est trop bête, repritelle. D'ailleurs . il m'aime trop pour <;ela. N'a-t-i (as dit à jjiadauK' Hoguin qu'il ne m'avait jamais fait d'inlidélité , même en ix^nsée. C'est la probité venue sur terre, cet honnnc-là. Si quehju'un mérite le paradis, n'est-ce pas lui? De quoi peutil s'accuser à son ronfiisseur? il lui «lit des iiuini.

Î6 «:ÈSAR BIROTTEAU.

Pour un royaliste qu'il est . sans savoir pourquoi, par exemple, il ne fait guère bien mousser sa relii^àon. Pauvre chat, il va dès huit heures en cachette à la messe , comme s'il allait dans une maison tie plaisir. Il craint Dieu, pour Dieu même : l'enfer ne le concerne guère. Comment aurait-il une maîtrtsse? il quitte si peu ma jupe qu'il m'en ennuie. Il m'aime mieux que ses yeux , il s'aveuglerait pt>uf moi. Pendant dix-neuf ans, il n'a jamais proféré i]v parole plus haute que l'autre, parlant à ma jm tsonne. Sa fille ne passe (pi'après moi. MhIs (^ésarine est là 7 Césarine! Césarine! 11 n'a jamais eu dépensée qu'il ne me l'ait dite. îl avait bien raison, quand il venait au petit matelot , de préi«ridre que je ne le connaîtrais qu'à l'user. Et plus là voilà de l'extraordinaire.

Elle tourna péniblement la tête et rt^garda luitivement à travers sa chambre, alors pleitu' de ces pittoresques effets de nuit qui font le desespoir du langage, et semblent appartenij- «xclusivemcnt au pinceau <les peiîïîres de geni*'. Vm quels mois reiîdre 1<^ elTioyables zigzags <ni<-

produisent les onibi'cs portées , les apparences faulastiques des rideaux bombés par le vent , lesjeox (le la lumière incertaine que projette la reilieuso dans les plis du calicot rouge, lesiïammesque vomit une patère dont le cenlic rutilant ressemble ù Tœil d'un voleur, l'apparition d'une robe agenouillée, enfin toutes les bizarreries qui effraient l'imagination au moment où elle n'a de puissance que pour percevoir des douleurs et pour les agrandir. -Madame Birotteau crut voir- une forte lumière dans la pièce qui précédait sa chambre et pensa tout ii coup au feu ; mais en apercevant un foulard rouge <\u\ lui parul cire une mare de sang répandu, les voleurs Toccupèrent exclusivemenl , surlout quand elle voulut trouver les traces d'une kuio <lans la manière dont les meubles étaient [ylacés. \u souvenir de la somme (jui était en caisse, une crainte généreuse éteignit les froides ardeurs du cnnclieniar; elle s\''lauça tout effarée, en cliejuise, au milieu de sa (bambre, jour secouiir s')n maii (péelle su[)[>osail aux prises avec des assassins.

— Birotteau ! Birotteaii ! cria-t-elle enfin d'une voix pleine d'angoisses

Elle trouva le marchand parfumeur au milieu de la pièce voisine, une aune à la main et mesurant l'air, mais si mal enveloppé dans sa robe de chambre d'indienne verte, à pois couleuichocolat, que le froid lui rougissait les jambes sans qu'il le sentît , tant il était préoccupé. Quand César se retourna pour dire ii sa femme : Eh bien, (jue veux-tu, Constance? son air, comme celui des hommes distraits par des calculs, fut si exoihitamment niais, que madame Birotteau se mi! à rire.

— Mon Dieu , César, es-tu original connue* çaî dît -elle. Pourquoi me laisses -tu seule sans me prévenir? J'ai mancpié mourir de peur. Je v.r savais quoi miniaginer. Que fais-tu donc là , ouvert h tous vents? ïu vas t'enrhumei' comme un loup. M'enlends-tu , Birotteau ?

— Oui, ma fcMume, me voilà, n^pondit le paifumeur en rentrant dans la clunubre.

— Allons, arrive donc te chaufier. et dis-inni

quelle lubie tu as, reprit madame Birotteau en ceartant les cendres du feu qu'elle sempressa de rallumer. Je suis gelée. Étais-je bète de me lever en chemise ! mais j'ai vraiment cru qu'on l'assîissinait.

Le marchand posa son bougeoir sur la cheminée, s'enveloppa dans sa robe de chambre, et alla chercher machinalement à sa femme un jupon de tlanelle.

— Tiens, minii, couvre-loi donc, dit-il. Vingtdeux sur dix-huit , reprit - il en continuant son monologue, nous pouvons avoir un superbe salon!

— Ah ça , Birotteau , te voilà donc en train do devenir fou? rêves-tu?

— Non , ma l'emme , je calcule.

— Pour l'aire tes bêtises , tu devrais bien au moins attendre le jour, s'écria-t-elle en rattachant son jupon sous sa camisole poui- al loi- ouviir la porte de la chambre où couchait sii (ille.

— Césarine dort, dit-elle, elle ne nous en- UMKlra point. Voyons, Birotteau, parle donc. Qu'as-tu ?

— Nous pouA'ons donner un bal.

— Donner un bal ! nous ? Foi d'honnête femme y lu lèves, mon cher ami.

— Je ne rêve point , ma Ijelle biche blanche. Écoute , il faut toujours faire ce qu'on doit relativement à la position où Ton se trouve. Le gouvernement m'a mis en évidence ; j'appartiens au gouvernement : nous sommes obligés d'en d'étudier Fesprit et d'en favoriser les intentions en les développant. Le duc de Richelieu vient de faire cesseï* l'occupation de la France. Selon M. deLaBillardière, les fonctionnaires qui représentent la ville de Paris doivent se faire un devoir , chacim dans la sphère (le ses influences, de célébrer la libération du territoire. Témoignons un vrai patriotisme qui fei'a rougir celui des soi-disant libéraux , ces damnés inlrigans, hein! hein! Est-ce (pie tu crois que je naime pas mon pays ? Je veux montrer aux libéraux , à mes ennemis, (pi'aimer le roi , c'est aimer la France !

— Tu crois donc avoii' des ennemis , mon pauvre Birottcau !

CÉSAR BÏROTTEAU. 2f

— Mais oui , ma femme , nous aVons tics ennemis ! Et la moitié de nos amis dans le quartier sont nos ennemis. Ils disent tous : Birotteau a la chance, Birotteau est un homme de rien , le voilà cependant adjoint ! tout lui réussit. Eh bien! ils vont être encore joliment attrapés. Apprends la première que je suis chevalier de la Légion-d'Honneur, le roi a sigué hier l'ordonnance.

— Oh ! alors , dil madame Birotteau tout émue , faut donner le bal , mon bon ami. Mais qu'as-tu donc tant fait pour avoir la cioix ?

— Quand hier M. de La Billardièrem'a dil c^-tle nouvelle , reprit Birotteau embai'i\assé , je me suis aussi demandé, comme toi, quels ('laient mes litres ; mais en revenant, j'ai fini par les reconnaître et approuver le gouvernemeiU. Dabord je suis royaliste, j'ai été blessé à Saint-Rocheii vendéuiiaire, n"esl-ce pasquelque chose que d'av<!ir {mmU' les armes dans ce lenq>s-l;i jtour la bonne cause? Selon cpiel- <pi('s iK'gocians, je me suis acijuiué de mes fonclions consulaires ;i la saiisfaclion générale. Knliii je suis adjoinl , le roi accorde qu:\l!'e croix an

corps municipal de la ville de Paris. Examen fait des personnes qui , parmi les adjoints , pouvaient être décorées, le préfet m'a porté le premier sur la liste. Le roi doit d'ailleurs me connaître ; grâce au vieux Ragon , je lui fournis la seule poudre dont il veuille faire usage, car nous possédons seuls la recette de la poudre de la feue reine, pauvre chère auguste victime ! Le maire m'a violemment appuyé. Que veux-tu ? Si le roi me donne la croix sans que je la lut demande, il me semble que je ne peux pas la refuser sans lui manquer à tous égards. Ai-je voulu être adjoint? Aussi, ma femme, puisque nous avons le vent en pompe, comme dit ton oncle Pillerauît <]uand il est dans ses gaîtés, suis-je décidé à mettre chez nous tout d'accord avec notre haute fortune. Si je puis être quelque chose, je me risquer ;ii à devenir ce que le bon Dieu voudra que je sois , souspréfet, si tel est mon destin. Ma fennue, tu cou)niets une grave erreur en croyanl (ju'un ciloyena payé sa dette à son pays apiès avoir dt'bité pendant vingt ans des parfumeries à ceux qui venaient noiis «•n ( liercher. Si l'Ëtat réclame le concours de nos

lumières , nous les lui devons , comme nous lui devons l'impôt mobilier, les portes et fenêtres, et cœ- Icra. As-tu donc envie de toujours rester dans ton comptoir? Il y a, Dieu merci, bien assez long-temps que tu y séjournes. Le bal sera notre fête à nous. Adieu le détail , pour toi s'entend ! Je brûle notre enseigne de la Relne des Roses , j'efface sur notre lableau César Rirotteau, marchand parfumeur , successeur de Ragon, et mets tout bonnement Parfumeries en grosses lettres d'or. Je place à l'entresol le bureau, la caisse et un joli cabinet [>our toi. Je fais mon magasin de rariicre-bouti- ({ue , tle la salle ii nuangei' et de la cuisijie actuelles. Je loue le premier étage de la maison voisine , où j'ouvre une porte dans le nnu*. Je retourne l'escalier afin d'aller de plain-pied d'une maison à l'au- Ire. INous aurons alors un grand api)artemenl meubh' aux oiseaux! Oui, j(; renouvelle ta cham- \m\ je te ménage un boudoir et donne une jolie cliambre à O'sarinc. La demoiselle de com[>(oii' <|U(' lu picndras, notre premier commis et ta femme de chambn* (oui, madame, vous en aurez.

24 CÉSAR lilKOTTEAU.

iiiiel) logeront au second. Au troisième , il y aura l'A cuisine, la cuisinière et le garçon de peine. Le quatrième sera notre magasin général de bouteilles, cristaux et porcelaines. L'atelier de nos ouvrières dans le grenier î Les passaiis ne verront plus collci' les étiquettes, faire des sacs, trier clés llacons , boucher les lioles. Bon pocir la rue Saint-Denis , mais rue Saini-Honoré... ii doiicl Hftauvais genre. Notre magasin doit être cossu ionimc un salon. Dis donc , sonuiies-rious les seuls l«n*rumeurs qui soient daus les honneurs? N'v at-il î)as des vinaigriers , des marchands de moutarde qui commandent la garde nationale et (pii sont très bien vus au château? ImitoriS-les! étendons notre conunerce , et en mèuie temps poussons-nous dans les hautes sociétés.

— Tiens, Birotteau, sais-tu C(* que je {lense en r< 'coulant? Eh bien ! tu me fais l'enél d'un homme q^ji cherclic midi à quatorze heuj-es. Souviens-toi <leceque je lai conseillé (piand ii a é!(' question de ïe iionuner Jiiaire : ta tran((uinil('' avant tout ! « Tu es lait, t'ai-j<' dit . pour èlic eu ('videuce, connue

mon bras pour faire une aile de moulin. Les grandeurs seraient la perte. » Tu ne m'as pas écoutée, la voilà \enue notre p-erle. Pour jouer un rôle politique, il faut de rargenl, en avons-nous? Comment, tu veux brûler ton enseigne qui a coûté six cents francs , et renoncer à la Reine des Roses , ii la vraie gloire? Laisse donc les autres être des ambitieux. Qui met la main ii un bûcher en retire delà llannne, est-ce vrai? La politiijue brûle aujourd'hui. Nous avons ccnl bons mille francs, écus, placés en dehors de notre commerce , de notre fal)rique et de nos marchandises? Si tu veux augmenter ta fortune , agis aujourd'hui connue eu 1793. Les rentes son! à soixante -douze francs, achète des i-entes ! Tu auras dix mille livres de revenu , sans que ce placement nuise à nos alVaires. Profue de ce j-evirement pour maiier noire i'iWe, vends notre fonds et allons dans ton pays. G)nunenl, jjendaiU quinze ans, lu n'as parlé que d'acheter /es Tn'sorirrcs, ce joli petit bien près ih (iliinoiî . où il y a des eaux , des pr(''S , des bois , des vignes, ilenx UK-lairics, (pii rapport»' inilie (''cus.

dont rhabitalion nous plaît à tous deux , que nous pouvons avoir encore pour soixante mille francs , et Monsieur veut aujourd'hui devenir quelque chose dans le gouvernement! Souviens-toi donc de ce que nous sommes ;, des parfumeurs. Il y a seize ans , avant que tu n'eusses inventé la double Pâte DES Sultanes et l'Eau carminative , si l'on était venu te dire : «Vous allez avoir l'argent nécessaire pour acheter les Trésorières! » ne te serais -tu pas trouvé mal de joie? Eh bien ! tu peux acquérir cette propriété dont tu avais tant envie, que tu n'ouvrais la bouche que de ça! maintenant tu parles de dépenser en bêtises un argent gagné à la sueur de notre front, je peux dire le nôtre, j'ai toujours été assise dans ce comptoir par tous les temps comme un pauvre chien dans sa niche. Ne vaut-il pas mieux avoir un pied-à-terre chez ta fdle , dcveimela femme d'un notaire de Paris, et vivre huit mois de l'année à Chinon, que de (îommencer i(i à faire de (•in({ sous six blancs, et de six blancs rien. Attends la hausse des fonds pul)lics , tu «lonneras huit mille livres de rente à ta fille , nous

en garderons deux mille pour nous, le produit de notie fonds nous permettra d'avoir les ïrésorières. Là , dans ton pays , mon bon petit chat ! (m emportant notre mobilier qui vaut gros , nous serons comme des princes , tandis qu'ici , faut au moins un million pour faire figure.

— Voilà où je t'attendais , ma femme , dit César IViroUeau. Je ne suis pas assez bète encore (quoi- <[ue tu me croies bien bête , toi ! ) pour ne pas avoir pensé à tout. Ecoute -moi bien. Alexandre Crottai jious va comme un gant pour gendre, et il aura l'étude de Roguin , mais crois-tu qu'il se cortjtenle de cent mille francs de dot ( une supposition ([ue nous donnions tout noire avoir li<piide pour «'lablir notre (ille, et ('est mon avis! J'aimerais mieux n'avoir que du pain sec pour le reste de mes jours, et la voii- heureuse comme une reine, enfin la feinine d'un notaire de Paris, comme tu dis). Kh bienî cent mille francs ou même huit mille livres de renie ne sont ri(Mi pouF" aclieler rétu<l(; à Roguin. Ce petit Xandrot , comme nous l'appelons, nous ci-oit, ainsi (jne tout le

monde, bien plus riches que nous ne le sommes. Si son père , ce gros fermier qui est avare comme un colimaçon , ne vend pas pour cent mille francs (le terres , Xandrot ne sera pas notaire , caj; !'(''lude à Roguin vaut quatr<» ou cinq cent mille francs. Si (j-oltal n'en donne pas moitié conq)tant, comment se tirerait-il d'alfaire? Césarine doit aA oir deux cent mille francs de dot , je veux nous retirer bons bourgeois de Paris avec quinze mille livres de rentes. Hein ! Si je le faisais voir ça ( lair comme le joui', n'aurais-tu pas la margouletîe fei-mée?

— Ah , si tu as le Pérou !

— Oui , j'ai , ma biche. Oui , dit-il en prenant sa feujme \YàY la taille et la frappant à petits coups . ('uui par une joie qui anima tous ses traits. Je n'ai point voulu te parler de cette afl'aii'c , avant qu'elle ne fût ciîile ; mais, ma foi, d(Miiain je la terniineiai pciil-ètre. Voici : Roguin m'a proj)0S('' ime spéculation si sûre, qu'il s'y met avec lUgon , avec ton oncle Pillerault et deux autres de ses cli<'ns. Nous allons acheter aux environs de

la Magdeleine des terrains que, suivant les calculs (ie Roguin , nous aurons pour le quart de la valeur à laquelle ils doivent arriver d'ici à trois ans, f'poque à laquelle, les baux étant expirés, nous deviendrons maîtres d'exploiter. Nous sommes tous six par portions convenues. Moi je fournis trois cent mille francs, afin d'y être pour trois huitièmes. Si quelqu'un de nous a besoin d'argent , Roguin lui en trouvera sui* sa part en l'hypothéquant. Pour tenir la queue de la poêle et savoir comment frira le poisson, jai voulu être propriétaire en nom pour la moitié qui sera commune entre Pillerault, le bonhomme Ragon et moi. Roguin seia sous le nom d'un monsieur Charles (Ma[)aron, mon co - propri(''laiie , (pii donnera, comme moi, une contre-lettre à ses associés. Les actes d'acquisition se font par promesses de vente sous seing-priv('' jusqu'à ce que nous soyons maîtres de tous les terrains. Roguin examinera (juels sont les contrats qui devront êlre l'éalisés, car il n'est pas sûr cpie nous puissions nous dispenser de l'enregistrèmenl cl en rejeter les

droits sur ceux à qui nous Tendrons en détail , ce serait trop long à lexpliquer. Les terrains payés, nous n'aurons qu'à nous croiser les bras, et dans trois ans d'ici nous seions riches d'un million. Césarine aura vingt ans , notre fonds sera vendu , nous irons alors à la grâce de Dieu modestement vers les grandeurs.

— Eh ! bien où prendras-tu donc tes trois cent mille francs? dit madame Birotteau.

— Tu n'entends rien aux affaires, ma chatte aimée. Je donnerai les cent mille francs qui sont chez Roguin , j'emprunterai quarante mille francs sur lesbàtimensetlesjardms oii sont nos fabi'iques dans le faubourg du Temple, nous avons vingt mille fiancs en portefeuille ; en tout , cent soixante mille francs. Reste cent quarante mille autres , pour lesquels je souscrirai des effets à l'ordre de M. Charles Claparon, banquier : il en donnera la valeur, moins l'escompte. Voilà nos cent mille écus payés, qui a terme ne (U)il rien. Quand les effets arriveront à échéance , nous les acquitterons avec nos gains. Si nous ne

pouvions plus les solder, Roguin me remettrait des fonds à cinq pour cent , hypothéqués sur ma part de terrain. Mais les emprunts seront inutiles ; j'ai découvert une essence pour faire pousser les cheveux, une Huile Comagène! Livingston m'a posé là bas une presse hydraulique pour fabriquer mon huile avec des noisettes qui, sous cette forte pression , rendront aussitôt toute leur huile. Dans un an, suivant mes probabilités, j'aurai gagné cent mille francs , au moins. Je médite une alïiche qui commencera par : à bas les perruques ! dont l'effet sera prodigieux. ïu ne t'aperçois pas de mes insomnies , toi ! Voilà trois mois que le succès de I'Huile de Macassar m'empêche de dormir. Je veux couler Macassar !

— Voilà donc les beaux projets que tu roules dans ta caboche depuis deux mois, sans vouloir m'en rien dire. Je viens de me voir en mendiante, à ma [U'opre porte! Quel avis du ciel! Dans ([uel- (jue temps , il jie nous restera que les yeux pour pleurer. Jamais tu ne feras v*» > "^'>i vivante, entends-tu, (x'sar! 1) se trouve là-dessous quel-

({lies manigances que lu n'aperçois pas ; tu es trop prolje et trop loyal pour soupçonner des fi'iponneries chez les autres ! Pourquoi \ient - on l'ofïï'ir des millions? Tu le dépouilles de toutes les valeurs, lu t'avanres au-delà de tes moyens, el si Ion huile ne prend pas, si l'on ne trouve |)as d'argent , si la valeur des terrains ne se j'éalise pas, avec quoi paieras -tu tes billets? est-ce avec les coques de tes noisettes? Pour le placer plus haut dans la société , tu ne ven\ îiîus être en nom , tu veux ôler l'enseiane de la Reine des Roses , et tu vas faire encore les salamalecs d'aUlches et de prospectus qui montreront César Birotteau au coin de toutes les bornes et au dessus de toutes les planches , aux endi'oils où Ton bâtit.

— Oh! lu n'y es pas. J'aurai une succursale sous le nom de Popinot, dans quehpie maison autour de la rue des Lond)ards, où je mellrai le petit Anselme. J'acquitterai ainsi la délie de la reconnaissauce envers monsieur el madame Ragon, en établissant leui' neveu, qui pourra l'aire (ortune.

eÉSAR BIROTTEAU. 33

Ces pauvres Ragonnins m'ont l'air d'avoir ëtë bien grêlés depuis quelque temps.

— Tiens, ces gens-là veulent ton argent.

— Mais quelles gens donc , ma belle? Est-ce ton oncle Pillerault qui nous aime comme ses petits boyaux et dîne avec nous tous les dimanches? Estce ce bon vieux Ragon , notre prédécesseur, qui voit quarante ans de probité devant lui , avec qm' nous faisons notre boston? Enfin serait-ce Roguin, un notaire de Paris, un homme de cinquante-sept ans, qui a vingt-cinq ans de notariat ? Un notaire de Paris , ce serait la fleur des pois , si les honnêtes gens ne valaient pas tous le même prix. Au besoin, mes associés m'aideraient ! Où donc est le complot , ma biche blanche ? Tiens, il faut que je te dise ton fait! Foi d'honnête homme , je l'ai sur le cœur.

Tu as toujours été défiante comme une chatte ! Aussitôt que nous avons eu pour deux sous à nous dans la boutique, tu croyais que les chalands étaient des voleurs.

II faut se mettre à les genoux afin de te supplier I. 3

Xi CÉSAR RIROTTEAF.

de te laisser enrichir! Pour une iîlle de Paris, (u n'as guère d'ambition! Sans les craintes perpe'luelles. il n'y auiait pas eu d'homme plus heureux (|ue moi !

Si je t'avais écoutée , je n'aurais jamais foit ni la Pâte des Sultanes^ ni VEau carminalive. Notre l)outique nous a fait vivre , mais ces deux découvertes et nos savons nous ont donné les cent soixante mille francs que nous possédons clair et net !

Sans mon génie, car j'ai du talent connue ])arfumeur, nous serions de petits détaillans, nous tirerions le diable par la queue pour joindre les deux bouts, el je ne serais pas un des notables négocians qui concourent à l'élection des juges au tiibunal du commerce, je n'aurais «'té ni juge ni adjoint. Sais-tu ce que je serais? lîn boutiquier connue a été le père Ragon , soit dit sans l'oiï'enser, car je respecte les boutiques, le plus beau de notj'<* nez en est fait !

Apiès avoir vendu de la parrumeri(î pendant (juaiaile ans. nous posséderions, connue lui, trois

mille livres de rentes ; au prix où sont les choses^ dont la valeur a doublé, nous aurions, comyie eux, à peine de quoi vivre. (De jour en jour, ce vieux ménage-là me serre le cœui* davantage. Il faudia que j'y voie clair, et je saurai le iin mot par* Popinot, demain! )

Si j'avais suivi tes conseils, toi qui as le bonheur inquiet et qui te demandes si tu auras demain ce <|ue tu tiens aujourd'hui , je n'aurais pas de crédit , je n'aurais pas la croix de la Légion-d'Honneur. et je ne serais pas en passe d'être un homme politique. Oui , tu as beau branler la tête , si notre al- Faire se réalise , je puis devenir député de Paiis. Ah! je ne me nomme pas César pour lieii, tout ma réussi.

C'est inimaginable, au dehors chacun m'accordt^ d(! la capacité ; mais ici, la seule personne à laqiK^lle je veux tant plaire que je sue sang et eau (lour la rendre heureuse, est piu'cisément celle qin me prend pour une bcte.

(.es phrases, quoique scind<Vs ])ai" des repos élo-

quens et lancées comme des balles, ainsi (pieloni

36 CÉSAR BIROTTEÀU.

tous ceux qui se posent dans une attitude rëcrimînatoire , exprimaient un attachement si profond , si soutenu , que madame Birotteau fut intérieurement attendrie ; mais elle se servit, comme toutes les femmes, de l'amom- qu'elle inspirait pour avoir 2;ain de cause.

— Eh hien ! Birotteau , dit-elle , si tu m'aimes , laisse - moi donc être heureuse à mon goût. i\i toi, ni moi, nous n'avons reçu d'éducation; nous ne savons point pai-ler, ni faire un serviteur à la manière des gens du monde, comment veut-on que nous réussissions dans les places du gouvernement? Je serai heureuse aux Trésorières , moi ! J'ai toujours aimé les bêtes et les petits oiseaux , je passerai très bien ma vie h prendre soin des poulets, à faire la fermière. Vendons notre fonds , marions Césarine , et laisse ton Imogène. Nous viendrons passer les hivers à Paris, chez notre gendre, nous serons heureux, rien ni <ians la politique ni dans le commerce ne pourra changer notre manière d'être. Pourquoi vouloir écraser les autres? Notre fortune actuelle ne nous

suffil-elle pas? Quand tu seras millionnaire , dîneras-tu deux fois, as-tu besoin d'une autre femme que moi ? Vois mon oncle Pillerault ? il s'est sagement contenté de son petit avoir, et sa vie s'emploie de bonnes œuvres. A-t-il besoin de beaux meubles , lui ! Je suis sûre que tu m'as conmiandé le mobilier, j'ai vu venir Braschon ici , ce n'était pas pour acheter de la parfumerie.

— Eh bien ! oui , ma belle , tes meubles sont ordonnés, nos travaux vont être commencés demain et dirigés par un architecte que m'a recommandé M. de La Billardière.

— Mon Dieu, s'écria-t-elle, ayez pitié de nous!

— Mais tu n'es pas raisonnable , ma biche. Estce à trente - sept ans , fraîche et jolie comme tu l'es, que tu peux aller t'enterrer à Chinon! Moi, Dieu merci , je n'ai que trente-neuf ans. Le hasaid m'ouvre une belle carrière, j'y entre! en m'y cx)nduisant avec piudence, je puis faire une maison honorables dans la bourgeoisie de Paris, comme cela se j)i*a(iquait jadis, fonder les Birotleau, comme il y a des Keller, des Jules

?tH CÉSAR BIROTTEAIJ.

Oesniarets. dos Roguiii, des Cochin, des Guillaume, des Lebas, des Nucingen , des Saillard. desPopinot, desMalifat, qui marquent ou qui ont marqué dans leurs quartiers. Allons donc! Si cette affaire - là n'était pas sûre comme de l'or en barre...

— Sûre !

— Oui, sûre. Voilà deux mois que je la cliiffre. Sans en avoir l'air, je prends des informations sur les constructions , au bureau de la ville , chez des architectes et chez des entrepreneurs. M. Rohault , le jeune architecte qui va remanier notre appartement , est désespéré de ne pas avoir d'argent tx)ur se mettre dans notre spéculation.

— Il y aura des constructions à faire; il vous y pousse pour vous gruger.

— Peut-on attraper des gens comme Pillerauh, conuTie Charles Claparon et Roguin? Le gain est sûi' comme celui de la Pâle des Sultanes, vois-^u ?

— Mais, mon cliei" ami, qu'a donc besoin Roguin de spéculer, s'il a sa charge payée et sa for-

tune faite? Je le vois quelquefois passer plus soucieux qu'un ministre d'État, avec un regaifl eu dessous que je nainie pas : il cache des soucis. Sa figure est devenue, depuis cinq ans. celle d'un vieux débauché. Qui te dit qu'il ne lèvera pas le pied quand il aura vos fonds en main? Cela s'est vuî Le connaisons-nous Lien? Il a beau depuis quinze ans être notre ami , je ne mettrais pas ma main au feu pour lui. Tiens, il est punais et ne vit pas avec sa femme , il doit avoir des maîtresses qu'il paie et qui le ruinent; je ne trouve pas d'autre cause à sa tristesse. Quand je fais ma toilette , je regarde à travers les i)ersiennes , je le vois rentrer à pied chez lui, le matin, revenant d'où? personne ne le sail. 11 me fait l'effet d'un homme qui a un ménage en ville, qui dépense de son côté, madann; du sien. Kst-ce la vie d'un notaire? S'ils gagnent cin<piaiUe mille francs et qu'ils en maiigent soixante, en vingl ans on voit la lin <le sa fortune, on se trouve nus comme de petits saint Jean; mais conuiie on s'est habituel bril-

1er, on dévalise ses amis sans pitié : charité bien ordonnée commence par soi-même. Il est intime avec ce petit gueux de du Tillet , notre ancien commis , je ne vois rien de bon dans cette amitié.S'il n'a pas su juger du Tillet, il est bien aveugle ; s'il le connaît, pourquoi le choye-t-il tant ? Tu me diras que sa femme aime du Tillet ? eh bien ! je n'attends rien de bon d'un homme qui n'a pas d'honneur à l'égard de sa femme. Enfin les possesseurs actuels de ces terrains sont donc bien bêtes de donner pour cent sous ce qui vaut cent francs. Si tu rencontrais un enfant qui ne sût pas ce que vaut un louis, ne lui en dirais-tu pas la valeur? Voire affaire me fait l'effet d'un vol , à moi , soit dit sans t'offenser.

— Mon Dieu ! que les femmes sont quelquefois drôles ! et comme elles brouillent toutes les idées. Si Roguin n'était rien dans l'affaire , tu me dirais : Tiens, tiens, César, tu fais une affaire où Roguin n'est pas; elle ne vaut rien. A celte heure, il est Mk connne une garantie, et tu me dis. . .

— Non, c'est un monsieur Claparon.

— Mais un notaire ne peut pas être en nom dans une spéculation.

— Pourquoi fait-il alors une chose que lui interdit la loi ? Que me répondras- tu, toi qui ne connais que la loi ?

— Laisse -moi donc continuer. Roguin s'y met, et tu me dis que l'aflaire ne vaut rien? Est-ce"raisonnable ? Tu me dis encore : Il fait une chose contre la loi. Mais il s'y mettra ostensiblement s'il le faut. Tu me dis maintenant : Il est riche? Ne ">eut-on pas m'en dire autant à moi? Ragon et Pillerault seraient-ils bien venus à me dire : Pourquoi faites-vous cette affaire , vous qui avez de l'argent comme un marchand de cocJions !

— Les commerçans ne sont pas dans la position des notaires, dit madame Birotteau.

— Enfin ma conscience est bien intacte, dit Ce% sar en continuant. Les gens qui vendent, vendent par nécessite'' ; nous ne les volons pas plus qu'on ne vole ceux à qui on achète des rentes à soixante-quinze. Aujourd'hui, nous acquérons les

4^2 CÉS.iil lilROTTEAU.

lerrahis à leur prix daujourd'lmi ; dans deux ans , ce sera différent, comme pour les rentes. Sachez , Conslance-Barbe-Joséphine Pillerault , que vous ne prendrez jamais César Birotteau ii faire une action qui soit contre la plus rigide probité, ni contre la loi, ni contre la conscience, ni contre la délicatesse. Un homme établi depuis dixhuit ans être soupçonné d'improbité dans son ménage !

— Allons, calme-toi, César î Une femme qui vil avec toi depuis ce lemps connaît le fond de ton ame. Tu es le maître après tout. Cette fortune, tu l'as gagnée, n'est-ce pas? elle est à toi, tu peux la dépenser. Nous serions réduites à la dernière misère, ni moi ni la lille nous ne te ferions un seul reproche. Mais écoute : quand tu inventais ta Pirte des Sultanes et ton Eau Carminative, que risquais-tu? d(;s cinq à six mille francs. Aujourdhui , lu mets toute ta fortune sur un coup de cartes, tu nés pas seul h le jouer, tu as des associi's qui peuvent se montrer plus tins que toi. Donne ton bal, renouvelle ton ap[>arlemenl .

fais dix mille francs de dépenses, c'est inutile, ce n'est pas ruineux. Quant à ton affaire de la Madeleine, je m'y oppose formellement. Tu es parfumeur, sois parfumeur, et non pas revendeur de terrains. Nous avons un instinct qui ne nous irompe pas, nous autres femmes! Je t'ai prévenu, maintenant agis à ta têle. ïu as été juge au tribunal de commerce , tu connais les lois , tu as bien mené ta barque, je te suivrai, César! Mais je tremblerai jusqu'à ce que je voie notre fortune solidement assise , et Cés:uine bien mariée. Dieu veuille que mon lève ne soit pas une prophétie !

Cette soumission contraria Birotleau, qui employa l'innocente ruse à laquelle il avait recours en semblable occasion.

— Écoule, Constance, je n'ai i>as encore donn<' ma parole : mais c'est tout conmio.

— Oli! (](''sar, tout est dit, n'en parlons plus. J/honneur passe avant la fortune. Allons, couclieloi, mon cher ami, nous n'avons plus de bois. D'ailleurs, nous serons toujours mieux au lit pour eau-

ser, si cela t'amuse. Oh! le vilain rêve. Mon Dieu! se voir soi-même ! Mais c'est affreux ! Césarine et moi, nous allons joliment faire des neuvaines pour le succès de tes terrains.

— Sans doute l'aide de Dieu ne nuit à rien , dit gravement Birotteau. Mais l'Essence de noisettes est aussi une puissance , ma famme ! J'ai fait cette découverte comme autrefois celle de la Double Pâte des Sultanes, par hasard : la première fois en ouvrant un livre, celte fois en regardant la gravure d'Héro et Léanch-e. Tu sais , une femme qui verse de l'huile sur la tête de son amant, est-ce gentil ? Les spéculations les plus sûres sont celles qui reposent sur la vanité , sur l'amour-propre , l'envie de paraître. Ces sentimens-là ne meurent jamais.

— Hélas! je le vois bien.

— A un certain âge , les hommes feraient les cent coups pour avoir des cheveux, quand ils non ont pas. Depuis quelque temps , les coiffeurs me disent qu'ils ne vendent pas seulement le Macassar, mais toutes les drogues bonnes à teindœ

les cheveux , ou qui passent pour les faire pousser. Depuis la paix , les hommes sont bien plus auprès des femmes , et elles n'aiment pas les chauves, hé! hé! mimi!La demande de cet article-là s'explique donc par la situation politique. Une composition qui vous entretiendrait les cheveux en bonne santé se vendrait comme du pain , d'autant que cette Essence sera sans doute approuvée pai* l'Académie des Sciences. Mon bon monsieur Vauquelin m'aidera peut-être encore. J'irai demain lui soumettre mon idée , en lui offrant la gravure que j'ai fini par trouver après deux ans de recherches en Allemagne. Il s'occupe précisément de l'analyse des cheveux. ChilTreville , sou associé pour sa fabrique de produits chimiques, me Ta dit. Si ma découverte s'accorde avec les siennes, mon Essence serait achetée par les deux sexes! Mon idée est une fortune, je le répète ! Mon Dieu, je n'en dors pas. Eh ! par bonheur, le petit Popinot a les plus beaux cheveux du monde! Avec une demoiselle de comptoir qui aurait des cheveux longs à tomber jusciu'à terre

et qui dirait, si la chose est possible sans offenser Dieu ni le prochain, que T huile Comagène ( car ce sera dëcidémenl une huile) y est pour quelque chose , les têtes de grisons se jetteraient là dessus comme la pauvreté sur le monde ! Dis-donc , mignonne , et ton bal ? Je ne suis pas méchant , mais je voudrais bien rencontrer ce petit drôle de du Tillet , qui fait le gros avec sa fortune , et qui m'évite toujours à la Bourse. Il sait que je connais un trait de lui qui n'est pas beau. Peut-être ai-je été trop bon avec lui. Est-ce drôle, ma femme, qu'on soit toujours |)uni de ses bonnes actions, i(ù-bas s'entend! Je me suis conduit comme un père envers lui , lu ne sais pas tout ce que j'ai ïn\t pour lui.

— Tu me donnes la chair de poule rien que de m'en pailer. Si lu avais su ce qu'il voulait faire de loi, lu n'aurais pas gardé le secret sur le vol des irois mille francs, car j'ai deviné la manière dont l'alfairc sesl arrangée. Si tu l'avais (învoyé en police coireclionnelle , ]t<Mit-èli'e aurais-lu rendu servit «• à bien du monde !

CESAR BIROTTEATJ. iT

— Que prétendait-il donc faire de moi?

— Rien. Si tu étais en train de m'écouter ce soir, je te donnerais un Ijon eonseiî, Birotîeau, ce serait de laisser ton du Tillet.

— Ne trouyeT*ait-on pas extraordinaire de voir exclus de chez moi un commis que j'ai cautionné pour les premiers vingt mille francs avec lesquels il a commencé les affaires? Va, faisons le bien pour le bien! D'ailleurs, du Tillet s'est peut-être amendé.

— Il faudra meître tout cou dessus dessous m,

— Que dis-(u donc avec Um cen dessus dessous? Mais tout sera ranîT(!' connue un pa})ier de musi(}ue. Tu as donc d(*jà oublie* ce que je viens de te dire relativemenl à l'escalier cl à ma location dans la >naison voisine que j'ai arranjjjee avec le marchand tU' parapluies, (^ayron. Nous devons aller ensemble ilemain chez M. Molineux, sou |)roprié(air(', car j'ai d(;main des alïaiirs aulanl (|U*en a nn niinistre...

— Tu m'as loiniK' la cvrvelle avec les projels,

48 CÉSAR BreOTTEAU.

lui dit Constance, je m'y brouille. D'ailleurs , Birotteau, je dors.

— Bonjour, répondit le mari. Ecoute donc, je te dis bonjour parce que nous sommes au matin, mimi. Ah ! la voilà partie, cette chère enfant! Va, tu seras richissime, ou je perdrai mon nom de César.

Quelques instans après, Constance et César ronflèrent paisiblement.

Un coup d'œil rapidement jeté sur la vie antérieure de ce ménage confirmera les idées que doit suggérer lamicale altercation des deux principaux personnages de cette scène de la vie parisienne. En peignant les mœurs des détailliuis , cette esquisse expliquera d'ailleurs par quels singuliers hasards César Birotteau se trouvait adjoint , et parfumeuiy ancien officier de la utarde nationale et chevalier de la Légion-d'Honneur. En éclairant la profondeur de son caractère , et les ressorts de sa grandeur, on pourra comprendre comment les accidens commerciaux que surmontent les têtes fortes deviennent d'irréparables catastrophes pour de jxîtitj» esprits. Les événemens ne sont jamais absolus.

leurs résultats dépendent entièrement des individus : le malheur est un marche-pied pour le génie, une piscine pour le chrétien, un trésor pour l'homme hahile , pour les faibles un abîme.

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