‹ Histoire de la grandeur et la décadence de César BirotteauChapitre 2 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l>E €KS VR BinOTlEAI

Un dosier <lc*^s environs de (^hinon noinni*^ .larqucs Biiotlc.-ni ôpoiisn la l'euiiiu> de cîianibrr «I'iijk* ♦lame <Tioz Ia(|noll<' il laisail l«'s vi}j[nrs ; il cul trois garçons, sa rcinnic nioiinit en ('<ui( luvs rln d<»i'ni<îr, et 1(5 panvrp homme no lui snrvmit paslong-lenips.

La maîlressc aiïectioniuiil sa l'einiiu' de chambre; elle fit élever ii\cc ses fils l'aîné des eafaiis de son closier, nommé Fjaneois , et le plaça dans un séminaire. Ordonné prêtre, François Birolleau se ea- ( ha })endant la lévohition et mena la vie errante des prêtres non assermentés, traqués comme des bêtes fauves, et pour le moins guillotinés. Au mojuent où connnence cette histoire, il se trouvait vicaire de la cathédrale de Tours ei n'avail quitté qu'une seule l'ois cette ville, pour venir voir son frère César. Le mouvement de Paris étourdit si fort k' bon prêtiH» qu'il nosait sortir de sa chambre ; il nommait les cabriolets des petits jarres, et s'étonnait de tout. Après une semaine de séjour, il revint à Tours, en se promettant de ne jamais jetourner dans la capitale.

Le deuxième fils du vigneron . Jean Hirotteau , pris par la mihce, gagna |)j'omptement le grade de cajûtahie pendant les premières guerres de la rc'vohuion. A la bataille de la Trébia, Macdonald iiemanda des honunes de bonne volonté pour emj)oil('r imc batterie, le capitaine Jean Birotteau s'a-

CÉSAR BlROTTEAl . 5")

vaiiça avec sa compagnie et fut tué. La desliiu'e des Birolteau voulait sans doule qu'ils fusseni oppi iméspar les hommes ou par les événeiiieiis. parlnui où ils se planteraient.

Le dernier enfant esl le héros de celle scène. Lorsqu'à làge de (jualorze ans, Césai- sut lire, écrire et compter, il quilta le pays, vinl à pied ii Paris y chercher fortune a\ ec un louis dans sa po- <;he. La recommandalion dun apothicaire de Tours le fil entrer, en qualité de gardon de magasin . chez monsieur et madame Ragon, marchan<ls parfumeurs. (]ésar [)0ssédail alors une paire de souliers ferrés, une culotte et des has hleus. son gilet à {leurs, une veste de paysan, Irois ^jrosses chemises de honne toile et son gourdii, de roule. Si ses cheyeux étaient coupés connue le sout ceux des enfaus de cliann", il avait les rehis solides du Tourangeau ; s'il se laissait aller parfois àla paresse en vigueur dans le pays , elle était compensée par le désir de faire fortuue ; s'il manquait d'esprit et d'instruction, il avail uiu' rectitude instinctive et des senlimens délicats ([uil tenait de s;i

56 CÉSAR BIKOTTEAU.

mère, créature qui, suivant l'expression tourarîgelle , était un cœur d'or. César eut la nourriture , six frimes de gages par mois , et fut couché sur un grabat, au grenier, près de la cuisinière. Les commis qui lui appiirent à faire les emballages et les «commissions, à balayer le magasin et la rue, se moquèrent de lui , tout en le façonnant au service, par suite des mœurs bouliquières où la plaisanterie entre comme principal élément d'instruction. Monsieur et madame Ragon lui parlèrent comme à uu chien ; personne ne prit garde à sa fatigue, quoique le soir, ses pieds meurtris par le pavé lui fissent un mal horrible et que ses épaules fussent, brisées. Cette rude application du chacun pour soi, l'évangile de toutes les capitales, lui lit trouver la vie de Paiis fort dure. Le soir, il pleurait eu j>ensant à la Touraine où le paysan travaille à sou aise , où le maçon pose sa pierre en douze temps , où la paresse est sagement mêlée au labeur ; mais il s'endormait sans avoir le temps dépenser à s'enfuir, car il avait des courses pour la matinée et obéissîiit à son devoii' avec l'instinct d'un chien de

CÉSAR BIROTITAU. 57

garde. Si, par hasard, il se plaignait, le premier commis souriait d'un air jovial.

— Ah , mon garçon , disait-il , tout n'est pas rose à la Reine des Roses, et les alouettes n'y tomhent pas toutes rôties ; faut d'abord courir après, puis les prendre , enfin faut avoir de quoi les accommoder.

La cuisinière , grosse Picarde , prenait les meilleurs morceaux pour elle , et n'adressait la parole à (^sar que pour se. plaindre de monsieur ou de madame Ragon, qui ne lui laissaient rien à voler. Vers la fin du premier mois , cette fille , obligée de garder la maison un dimanche, entama la conversation avec César. Ursule décrassée sembla charmante au pauvre garçon de peine , qui , sans le hasard, allait échouer sur le premier écueil cach(* dans sa carrière. Comme tous les êtres dénués de protection, il aima la première femme qui lui jetait un icgard aimable. La cuisinière^ prit César sous sîi protection, et il s'ensuivit de secrètes amours que les commis raillèrent impitoyablement. Deux ans après, la cuisinière quitta très heureusement Césai-

pour un jeune rëfractaire de son pays eaché à Paris , un Picard de vingt ans , riche de quelques arpens de terre,, qui se laissa épouser par Ursule. ■ Pendant ces deux années, la cuisinière avait bien nourri son petit César, lui avait expliqué plusieurs mystères de la vie parisienne en la lui laisant examiner d'en bas , et lui avait inculqué par jalousie une profonde horreur pour les mauvais lieux dont les dangers ne lui paraissaient ])as hîconnus. En 1792, les pieds de César trahi s'étaient accoutumés au pavé , ses épaules aux caisses , et son esprit à cequil nommait les bourdes de Paris. Aussi, quand Ursiile labandonna, fut- -il proiuptement consolé , car elle n'avait réalisé auctune de ses idées instinctives sur lés sentimens. Lascive et bourrue, patdine et pillarde , égoïst*' et buveuse^, elle fioissait la candeur de Birotteau sans lui oiîiir aucune riche perspective. Paifois, . le pauvre entant se voyait avec douleur lié par les nœuds les plus forts pour les cœurs naïfs, à une créature avec laquelle il ne sympathisait pas. Au monienl où il ilevjnl mailie de son cœur.

il avait grandi et atteint î'àgc de seize ans. Son esprit développé par Ursule et par les plaisanteries des commis lui fit étudier le commerce d'un regard où l'intelligence se cachait sous la siniplesse : il observa les chalands ^ demanda dans les momens perdus des explications sur les marchandises dont il retint les diversités et los places ; il connut im heau jour les articles, les prix et les chiffres mieux que ne les comiaissaicnt les nouveau-venus ; monsieur et madame Ragon s'hahitaèrent dès lors à l'employer.

Le jour où hi terrible réquisition de Tan II fit maison nette chez le citoyen Ragon, César Birotteau, promu second connnis, profita de la circonstance pour obt(;nir cincjuante livres dappoinleuient par mois , et sassit à la table des liagon avec une jouissance ine fiable. Le second connnis de la Rciur des liuses, déjà riche de six cents francs, eul nue cliainbre où il put convenablement sérier dans des meuldes long-lemps <onvoitésles irn)p('S(|u il sCtail auiasst'es. Les jours de décadi , mis comme les jeunes gens dv l'i-poqne

à qui la moile ordonnait d'affecter des manières brutales, ce doux et modeste paysan avait un air qui le rendait au moins leur égal , et il franchit ainsi les barrières qu'en d'autres temps la domesticité eût mises entre la bourgeoisie et lui. Vers îa iin de cette année, sa probité le fit placer à la ciiisse. L'imposante citoyenne Ragon veillait au linge du commis , et les deux marchands se familiarisèrent avec lui.

En vendémiaire 1794, César, qui possédait cent louis d'or, les échangea contre six mille francs d'assignats, acheta des rentes à trente francs, les paya la veille du jour où l'échelle de dépréciation eut cours à la Bourse, et serra son inscription avec un indicible bonheur. Dès ce jour, il suivit le mouvement des fonds et des affaires publiques avec des anxiétés secrètes qui le faisaient palpiter au récit des revers ou des succès qui marquèrent cette période de notre histoire. M. Ragon, ancien parfumeur de Sa Majesté la reine Mario-Antoinette, confia dans ces momens critiques son attachement pour les tyrans déchus à César Birotleau. Cette confidence fut

C3ÉSAR BIROTTEAU. 61

une des circonstances capitales de la vie de César. IjQS conversations du soir, quand la boutique était close, la rue calme et la caisse faite , fanatisèrent le Tourangeau , qui , en devenant royaliste , obéissait k ses sentirnens innés. Le narré des vertueuses actions de Louis XYI, les anecdotes par les- (juelles les deux époux exaltaient les mérites de la reine , échaufïèrent l'imagination de César. L'horrible sort de ces deux têtes couronnées , tranchées à quelques pas de la boutique , révolta son cœur sensible et lui donna de la haine pour un système de gouvernement à qui le sang innocent ne coûtait rien à répandre. L'intérêt commercial lui montrait la mort du négoce dans le maximum et dans les orages politiques, toujours ennemis des aflaires. En vrai piirfunieur, il haïssait d'ailleurs une révolution qui mettait tout le monde à la Titus et supprimait la poudre. La tranquillité (pie procure le jR)uvoir absolu jxnivant seule doimcr la vie à l'argent, il se fanatisa pour la royaut('*. Quand M. Hagon le vit en Ixmne disposition , il le nomma son premii^r commis et l'inilia au si^cret de la boutique de la Reine

lies Roses , dont quelques chalands étaient les plus actifs , les plus dévoués émissaires des Bourbons , et où se faisait la correspondance de l'Ouest avec Paris. Entraîné par la chaleur du jeune âge , électrisé par ses rapports avec les Georges , les La Billardière, les Montauran , les Bauvan , les Longuy, les Mandat , les Bernier, les Fontaine, César se jeta dans la conspiration que les royalistes et les terroristes ri'unis dirigèrent au 13 vendémiaire contre la Convention expirante.

César eut l'honneur de lutîer contre Napoléon sur les marches de Sainl-Roch, et fut blessé dès le commencement de l'affaire. Chacun sait l'issue de cette tentative. Si l'aide-de-camp de Barras sortit de son obscurité , Birotteau fut sauvt' par la sienne. Quelques amistransportèrenl le belliqueux premier <'xnnmis à la Reine des Roses , où il resta caché dans le grenier, pansi; par madame Ragon et heureusement oub!i(''. César Birotteau n'avait eu qu'un éclair de courage milifaire. Pendaîil le mois que dura sa convalescence, il fit de solides n'flexions sui' l'alliance ridicule de la politique et de la parfumerie*

S'il resta royaliste , il résolut d'être purement et simplement un parfumeur royaliste , sans jamais plus se compromettre, et s'adonna corps et ame à sa partie.

Au dix-huit brumaire , monsieur et madame Ragon , désespérant de la cause royale, se décidèrent à quitter la parfumerie, à vivre en bons bourgeois, sans plus se mêler de politique. Pour recouvrer le prix de leur fonds, il leur ûdlait rencontrer un homme qui eût plus de probité que d'ambition, plus de gros bon sens que de capacité, Ragon proposa; donc l'affaire à son premier commis. Birotteau, maître à vingt ans de mille francs de rente dans les Conds publics , hésita. Son ambition consistait à vivi-e auprès de Chinon quand il se serait fait quinze (•«'uts francs de rente, et ([uc le premier consul aui-ait consolidé la dette publique en se consolidant aux Tuileries. Pourquoi risquer son honnête <'l modesic indépendance dans les chances connneiciales? se disait-il. Il n'avnit jamais cru gagn«'r une fortune aussi consid(''rab!e. dii'^ à ces chances auxquels (in ne se livre (juc [endaiit la jcMi-

nesse; il songeait alors à épouser en Touraine une femme aussi riche que lui pour pouvoir acheter et cultiver Les Trésorières , petit bien que , depuis l'âge de raison , il avait convoité , qu'il rêvait d'augmenter, où il se ferait mille écus de rente , où il mènerait une vie heureusement obscure. Il allait refuser quand l'amour changea tout à coup ses résolutions en décuplant le chiffre de son ambition.

Depuis la trahison d'Ursule, César était resté sage , autant par crainte des dangers que Ton (%)urt à Paris en amour, que par suite de ses travaux. Quand les passions sont sans aliment j elles se (changent en besoin ; le mariage devient alors pour les gens de la classe moyenne une idée fixe , <ar ils n'ont que cette manière de conquérir et de s'aj)[>ropri(u' une femme. César Birotteau en était là. Tout roulait sur le premier commis dans le magasin (le la Reine des Roses ; il n'avait pas un moment à donner au plaisir. Dans une semblable vie , les besoins sont encore plus impérieux ; aussi la renc:>ntre d'une belle fille , à laquelle un commis

CÉSAR BIROTTEAC. #5

libertin eût à peine songé, devait-elle produire ie plus grand effet sur le sage César.

Par un beau jour de juin, en entrant par le pont Marie , dans l'île Saint-Louis , il vit une jeune fdîe debout sur la porte d'une boutique située à VeneoigniH'e du quai d'Anjou. Constance Pillerault était la première demoiselle d'un magasin de nouveaulés , nommé le Petit Matelot, le premier des magasins qui depuis se sont établis dans Paris av< <• plus ou moins d'enseignes peintes, banderoles tlot- (antes, montres pleines de châles en balançoire, riavates arrang(>es comme des châteaux de caries , et mille autres séductions commerciales . prix. fixes , bandelettes , affiches , illusions et oîlets d'optique portés à un tel degré de perîeclionnement que les devantures de boutiqne soitt devenues des poèmes matériels. Le bas prix d<' tous les objets dits Nouveautés qui se trouvaienJ :!u Petit Miitelot, lui donna une vogue inouïe, dans I endroit de Paris le moins favorable à la vogue et au commerce. Cette première demoiselle était alors «itéepour sa beauté, connue depuis le furent la

Belle Limonadière du cafë des Mille Colonnes et plusieurs autres pauvres créatures qui ont fait lever plus de jeunes et de vieux nez aux carreaux des modistes , des limonadiers et des magasins , qu'il n'y a de pavés dans les rues de Paris. Le premier commis de la Reine des Roses , logé entre Saint- Rocli et la rue de la Sourdière , exclusivement occupé de parfumerie , ne soupçonnait pas l'existence du Petit Matelot , car les petits commerces de Paris sont assez étrangers les uns aux autres. César fut si vigoureusement féru par la beauté de Constance qu'il entra fuiieusement au Petit Matelot pour y acheter six chemises de toile , dont il débattit long-temps le prix , en se faisant déplier des volumes de toiles , ni plus ni moins qu'une Anglaise en humeur de marchander [rltoping). La première demoiselle daigna s'occuper de César en s'apercevant à quelques symptômes conmis de toutes les femmes , qu'il venait bien plus pour la mar- ( hande que pour la marchandise. 11 dicta son nom et son adresse h la demoiselle qui fut très-indilfcrenteà l'admiration du chaland, après l'emplette.

Le pauvre commis avait eu peu de chose à faire pour gagner les bonnes grâces d'Ursule ; il était demeuré niais comme un mouton , l'amour l'enniaisant encore davantage , il n'osa pas dire un mot et fut d'ailleurs trop ébloui pour remarquer l'insouciance qui succédait au sourire invitateur de cette syrène marchande.

Pendant huit jours il alla tous les soirs faire faction devant le Petit Matelot, quêtant un regard comme un chien quête un os à la porte d'une cuisine , insoucieux des moqueries que se permettaient les commis et les demoiselles , se dérangeant avec humilité pour les acheteurs ou les passans, attentif aux petites révolutions de la boutique. Quelques jours après , il entra çle nouveau dans le paradis où était son ange , moins pour y acheter des mouchoiis que pour lui connnuniquer une idée lumineuse.

— Si vous aviez besoin de parfumeries , niadciMoiseile , je vous en fournirais bien toyt de même, dit-il en la payant.

(Constance PiilerauU recevait jomnellement de

brillantes propositions où il n'était jamais question de mariage, et quoique son cœur fût aussi pur que son front était blanc, ce ne fut qu'après six mois de marches et de contremarches , où César signala son infatigable amour , qu'elle daigna recevoir les soins de César, mais sans vouloir se prononcer, prudence commandée par le nombre infini de ses serviteurs , marchands de vins en gros , riches limonadiers et autres qui lui faisaient les yeux doux. L'amant s'était appuyé sur le tuteur de Constance , M. Claude-Joseph Pillerault , alors marchand quincaillier sur le quai de la Ferraille , (ju'il avait fini par découvrir en se livrant à l'espionnage souterrain qui distingue le véritable amour.

La rapidité de ce récit oblige à passer sous silence les joies de l'amour parisien fait avec inno- «ence, à taire les prodigalités particulières aux comin'is: melons apportés dans la primeur, fins dîners chez Vénua suivis du spectacle, parties de camj)agne en fiacre , le dimanche. Sans être joli garvon, César n'avait rien dans sa personne qui s'op-

CÉSAR BraOTTEAU. 6Î1

posât à ce qu'il fut aimé. La vie de Paris et son séjour dans un magasin sombre avaient fini par éteindre la vivacité de son teint de paysan. Son abondante chevelure noire , son encolure de cheval normand, ses gros membres, son air simple et probe, tout contribuait à disposer favorablement en sa faveur. L'oncle Pillerault , chargé de veillei* au bonheur de la fille de son frère , avait pris des renseignemens , il sanctionna les intentions du Tourangeau. En 1800, au joli mois de mai, mademoiselle Pillerault consentit à épouser César Birotteau, qui s'évanouit de joie au moment où, sous un tilleul, à Sceaux, Constance-Barbe-Joséphine l'accepta pour époux.

— Ma petite, dit monsieur Pillerault, tu acquiers un bon mari , il a le cœur chaud et des sentimens d'honneur: c'est franc comme l'osier et sage tromme un Enfant-.Jésus , enfin le roi des hommes.

Constance abdiqua franchement les brillantes destinées auxquelles, comme toutes les filles de boutique , elle avait ï)arfois r^^vé : elle voulut être une honnête fennne . une bonne mère de famille ,

et prit la vie suivant le religieux programme de la classe moyenne. Ce rôle allait d'ailleurs bien mieux à ses idées que les dangereuses vanités qui séduisent tant déjeunes imaginations parisiennes. D'une intelligence étroite , Constance offrait le type de la petite bourgeoise dont les travaux ne vont pas sans un peu d'humeur, qui commence par refuser ce qu'elle désire et se fâche quand elle est prise au mol , dont l'inquiète activité se porte sur la cuisine et sur la caisse, sur les affaires les plus graves et sur les reprises invisibles à faire au linge, qui aime en grondant, ne conçoit que les idées les phis simples , la petite monnaie de l'esprit , raisonne sur tout, a peur de tout, calcule tout et pense toujours à l'avenir. Sa beauté froide mais candide , son air touchant , sa fraîcheur empêchèrent Rirotteau de songer à des défauts compensés d'ailleurs par cette délicate probité naturelle aux femmes, par un ordre excessif, par le fanatisme du traA'ail et par le génie de la vente. <loustan<Y' avait alors dix-huit ans, et possédait onze mille francs.

CÉSAR BIROTTEAUi 71

César, à qui l'amour inspira la plus excessive ambition, acheta le fonds de la Reine des Roses, et le transporta près de la place Vendôme dans une belle maison. Agé de vingt et un ans seulement, marié à une belle femme adorée, possesseur d'un établissement dont il avait payé le prix aux trois quarts, il dut voir et vit l'avenir en beau, surtout en mesurant le chemin fait depuis son point de départ. Roguin , notaire des Ragon, le rédacteur du contrat de mariage, donna de sages conseilsau nouveau parfumeur, enTempêchant d'achever le paiement du fonds avec la dot de sa femme.

— Gardez donc des fonds pour faire quelques bonnes entreprises , mon garçon , lui avait-il dit !

Rirotteau regarda le notaire avec admiration, prit l'habitude de le consulter, et s'en fit un ami. (]omme Ragon et Pillerault , il eut tant de foi dans le notariat, qu'il se livrait alors à Roguin sans se permettre un soupçon. Grâce à ce conseil , César, muni des onze mille francs de Constance pour commencer les affaires , n'eût pas alors échangé son (iritiï' conire celui du premier (Consul ,

quelque brillant que parût être l'avoir de Napoléon. D'abord, Birotteau n'eut qu'une cuisinière, il se logea dans l'entresol situé au dessus de sa boutique , espèce de bouge assez bien décoré par un tapissier et où les nouveaux mariés entamèrent une éternelle lune de miel.

Madame César apparut comme une merveille dans son comptoir. Sa beauté célèbre eut une énorme influence sur la vente , il ne l'ut question que de la belle madame Birotteau parmi les élégans de l'Empire. Si César fut accusé de royalisme, le monde rendit justice à sa probité ; si quelques mar- <;bands voisins envièrent son boidieur, il passa pour en être digne. Le coup de feu qu'il avait reçu sur les maiches de Saint-Roch lui donna la réputation d'un homme mêlé aux secrets de la politique et celle d'un homme courageux , (|uoiqu'il n'eût aucun courage militaire au cœur et nulle idée politicpie dans la cervelle. Sur ces données, les honnêtes gens de l'arrondissement le nommèrent < apitainede la garde nationale ; mais il fut cassé pai- Napoléon qui, selon Birotteau, lui gardait rancune

(Je leur rencontre en vendémiaire. César eut alors à bon marché un vernis de persécution qui le rendit intéressant aux yeux des opposans, et lui fit acquérir une certaine importance.

Voici quel fut le sort de ce ménage . constamment heureux par les sentimens, agité seulement par les anxiétés commerciales.

Pendant la première année , César Birotteau mit sîi femme au fait de la vente et du détail des parliimeries , métier auquel elle s'entendit admirablement bien ; elle semblait avoir été créée et mise au monde pour ganter les chalands. Cette année Knie, l'inventaire épouvanta l'ambitieux parfumeur : tous frais prélevés , en vingt ans à peine am-ait-il gagné le modeste capital de cent mille francs , auquel il avait chilTic; son bonheur ! Il r«''Solut alors d'arriver à la fortune plus rapidement, et voulut d'abord joindre la fabrication an <l(?tail. (Contre l'avis de sa femme , il loua une biira(|ueet des terrains dans le faubourg du Temple . H Y fit peindi'c en gros caractères :

I \nuiyi K lu: cksak imuottkai .

11 débaucha de Grasse im ouvrier avec lequel il commença de compte à demi quelques fabrications de savon , d'essences et d'eau de Cologne. Son association avec cet ouvrier ne dura que six mois , et se termina par des pertes qu'il supporta seul. Sans se décourager, Birotteau voulut obtenir un résultat à tout prix , uniquement pour ne pas être grondé par sa femme , à laquelle il avoua plus tard qu'en ce temps de désespoir la tête lui bouillait comme une marmite , et que plusieurs fois , n'était ses sentimens religieux , il se serait jeté dans la Seine.

Désolé de quelques expériences infructueuses , il flânait un jour le long des boulevarts en revenant dîner, car le flâneur parisien est aussi souvent un homme au désespoir qu'un oisif. Parmi quelques livres à six sous étalés dans une manne à terre , ses yeux furent saisis par ce titre jaune de poussière ^

ABDEKERj ou

l/AIIT DE ClttSEliVEll L\ BEAUTÉ.

Il prit ce prétendu livre arabe , espèce de roman fait pai' un médecin du siècle précédent , et tomba sur une page où il s'agissait de parfums. Appuyé sur un arbre du boulevart pour feuilleter le livre , il lut une note où l'auteur expliquait la nature du derme et de l'épiderme, et démontrait que telle pâte ou tel savon produisait un effet souvent contraire à celui qu'on en attendait, si la pâte et le savon donnaient du ton à la peau qui voulait être j'elàchée , ou relâchaient la peau qui exigeait des toniques. Bii'otteau acheta ce livre où il vit une fortune.

.Néanmoins, peu confiant dans ses lumières, il alla chez un chimiste célèbre , Vauquelin , auquel il demanda tout naïvement les moyens de composer un doubhî cosmc'tiquc qui produisît des effets appropriés aux diverses natures de r<''piderme humain. I^es vrais sa vans, ces hommes si r(''ellement jjçrands on ce sens qu'ils n'obtiennent jamais de leur vivant 1<' icnom j)ar lequel leurs immenses travaux inconnus devraient être payés, sont [)resqne tous serviables el sourient aux [»:iu-

t6 CÉSAR BIROTTEÀL.

vres d'esprit. Vauqiielin protégea donc le parfumeur, lui permit de se dire l'inventeur d'une pâle pour blanchir les mains et dont il lui indiqua la composition.

Birotteau appela ce cosmétique la Double Pâte des Sultanes. Afin de compléter l'œuvre , il appliqua le procédé de la pâte pour les mains à une eau pour le teint qu'il nomma l'Eau Carminative. Il imita dans sa partie le système du Petit Matelot , il déploya , le premier d'entre les parfumeurs, ce luxe d'affiches, d'annonces et de moyens de publication que Ton nomme peut-être injustement charlatanisme.

La Pâte des Sultanes et l'Eau Carminative se produisirent dans l'univers galant et commercial par des affiches coloriées , en tète desquelles étaient ces mots :

Approucécs par rinslUnt !

dette fornmle, employée pour la première fois, eut un eflet magique. Non-seulement la France,

mais le continent fut pavoisé d'affiches jaunes, rouges, bleues, par le souverain de la Reine des Roses qui tenait , fournissait et fabriquait , à des prix modérés, tout ce qui concernait sa partie. A une époque où l'on ne parlait que de l'Orient , nommer un cosmétique quelconque Pâte des Sultanes, en devinant la magie exercée par ces mots <lans un pays où tout homme tient autant à être sultan que la femme à devenir sultane, était une inspiration qui pouvait venir h un homme ordinaire conmie à un homme d'esprit ; mais le public jugeant toujours les résultats, Birotteau passa d'autant plus pour un honmie supérieur, commercialement parlant , qu'il rédigea lui-même un prospectus dont la ridicule phraséologie fut un élément de succès, car en France, on ne rit que des choses et des liommes dont on s'occupe, et personne ne s'occupe de ce qui ne réussit point. Quoique Rirottoaii n'eût pas joué sa bêtise, on lui donna le talent de savoir faire la bête à pro|>os.

11 s'est retrouvé, non sans peine, un exemplaire »lc ce prospectus dafîs la maison INtpinot et

compagnie, droguistes rue des Lombards. Cette pièce curieuse est au nombre de celles que , dans un cercle plus élevé , les historiens intitulent pièces justificatives. La voici donc.

Page 1