LETTRE DE <;ÉSAU A I KA><;OIS BIROTI'EAU
Mon cher frèrr.
Je me trouve dans une crise romnierrhi/e s( difficile, que je le supplie de uf envoyer (ouf iarijeni donl lu pourras disposer . [allul-il même en emprunter.
Tout à toi . (^ESAK.
la nièce Ce sa ri ne. qui nie voit écrire cette lettre pendant que ma pauvre femme dort, se recommande à loi et t'envoie ses tendresses.
{j\ posf-scri}>luui lut ;ijou(é à la pi'uTO de Côsarinc.
iO CÉSAU BIKOTlKAir.
— Kagiiet. jtortez cette lettre à la grande poste, dit la jeune fille, elle peu( encore partir aujourd'hui.
— Mon père , dit Césarine en remontant , voici M. Lebas qui veut vous parler.
— M. Lebas ! s'écria César ^flrayé comme si son désastre le rendait criminel , un juge !
— Mon cher monsieur Birotleau , je prends tiop d'intérêt à vous, dit le gros marchand drapier, nous nous connaissons depuis trop long-temps . nous avons été élus lous deux juges la premièi'c l'ois ensendjle , poiu' ne pas vous dire «{ue Gigonnel . un usui'ier a des ellels de nous passés ;i son ordre, sans yarav lie. \>i\v la maiso.i (^laparon. Os deux mots sont non seulement im alï'ront , mais encore hi mort de voti*e crédil.
— Monsieur Claparon désire vous pailer. dil Célestin en se montrant , dois-je le faire mouler ?
— Oui, dit Birotleau.
— Nous allons savoir la cause de celle insulle . dit Lebas.
CÉSAR lîIKOlTLAl. 41
— Monsieur, dit le parfunieui' à (liaparun . en le voyant entrer, voici monsieur Leljas. juge au tribunal de commerce et mon ami
— Ah! monsieur est monsieur Lebas, dit Claparon en interrompant , je suis enchanté de la cir- ( onstance , monsieur Lebas du tribunal , il y a tant de Lebas. sans compter...
— Il a vu , reprit Birolteau en interrompaul le buvard, les elfels que je vous ai lemis. el qui, disiez-vous, ne circuleraient pas. 11 les a vus avec ces mois : sans garantie.
— Eh bien î dil (^laparon , ils ne circuleroiil [>as en ell'et, ils son! cnlre les niaisis d un homme avec ([ui je l'aisbeaiKoup d alî'aii'es. iejière Bidaulî. Voilà pourquoi j ai mis sans ^ai'anlic. S'ils avaieul (\\\ circuler vous les amie/ (ails l\ son ordi'e diiM'cleniciil. Monsiein- le juge va comprendre ma siuialifHi.Oue re|ir('s('nl('iii (('sellels .' un prix diimneublcs. Pave par{pii ? par lîirollcaii. INiuiupioi voulezvous que je,uaranhsse lîinklieaii pai- ma simialm-e? nous dr\(»ns pa\('r cliacini de noire côn'' nolic pari (laii-- ce dil |>ri\. < )i'. n Csl-cc pas assez, d cire soli-
42 CÉSAK BIROITEAL.
daiie vis-à-vis de nos vendeurs'^ Chez nun . la règle commerciale est iiillexible : je ne doime pas plus inutilement ma garantie que je ne donne quittance d'une somme à recevoir. Je suppose tout. Qui signe , paie. Je ne veux pas être exposé à payer tiois fois.
— Trois fois , dit César.
— Oui. monsieur, repiit Cla[>ar()ii. D/'jàj'ai garanti Birotteau à nos vendeurs, pourquoi legarantirais-je encore au l)anquier? Les circonstances où nous sommes sont dures. Roguin m'emporte cent mille francs. Ainsi, déjà ma moitié de terrains m<' coûte cinq cent mille au lieu de quatre cent mille francs. Roguin emporte deux cent quarante mille francs à Birotteau. Que feriez- vous à nia [)lace, monsieur Lebas? mettez- vous dans ma peau. Je naipas l'honneur d'être connu de vous, plus que je ne coimais monsieur Birotteau. Suivez bien! Nous faisons une allàire ensend)le pai'uioitié. Vous ajjporlez toul iargent de \<>lre pari, moi je règle la mienne <'n mes valeurs, je vous les olîre. vous vous chargez par une excessive complaisanc e de les con-
CÉSAR BIROTTEAL. i3
veitir en argeiil. Vous apprenez que Claparon . banquier, riche, considéré, j'accepte toutes les vertus du monde, que le vertueux Claparon se trouve dans une faillite pour six millions à rembourser, irez -vous en ce moment là même mettre votre signatuie pour garantii' la mienne ? Vous seriez fou ! Ne voyez-vous pas que je puis payer aux acquéreurs comme solidaire , être tenu de lembourser encore la part de Birotteau jusqu'à concurrence de ses effets, si je les garantissais, et sans avoir....
— A qui ? demanda le parfumeur en interrompant.
— Et sans avoir sa moitié de terrains ! dit Claparon sans tenir compte de l'interruplion, car je n'aurais aucun privilège ! il faudrait donc encore l'acheter ! Dom je puis payer trois fois.
— Rembourser à qui? demandait toujours
Birotteau.
— Mais an li<'rs-porleui-. si j (iiulobsais et (pi'il vous arrivât un malheur.
— Je ne manquerai pus. monsieur, dit liirotleau.
44 CÉSAR BlR(JTTFAl.
— Bien . dit C.laparon. Vous avez été juge , vous êtes lial)ilo couînierçanl , vous savez qu<^ Ion doit lout jnévoir, ne vous étonnez donc pas que je fasse mon métier.
— JMonsieui" (llapai'oji a laison . dit Joseph Lebas.
— J'ai jaisoii , lepril Cla{)aion. raison eomniei'cialement. Mais cette alï'aire est territoriale. Or, que dois-je recevoir, inni?... de l'argent! il faudra donnei" de l'ara-enl à nos vendeurs. Laissons de ( ù(é les deux cent quaranle mille fiancs que M. Birott<'au (rouvera, j'ensuis sur, dit (^llaparon en reî^ardant Lebas. Je venais vous deniander la bagat<'lle de vingl-( iiu[ mille Irancs , dit-il en regardant Birotleau.
— Vingt-ciixj mille lianes ! sécria (]ésaj' en se sentant de la glace au lieu de sang dans les veines. Mais, monsieur, à ipiel (ilre?
— Hé, mon cher monsieur, nous sommes obligés de i-é'aliser les v<'n(<'s pardevant notaire. ()i\ relalivcMK'Ul au piix . nous pouviuis uousenlendre
CLSAK BlROTTKAr. 45
entre nous; mais avec ie fisc. voli*e servileur! l.e (isc ne s'amuse pas à dire des }»aroIes oiseuses, il l'ait crédit de la main à la poclie, et nous avons à lui cracher quarante-quatre mille francs de droits . cette semaine. J'étais loin de m'ai tendre à des reproches en venant ici, car pensant (jue ces vingtcinq mille francs pouvaient vous gêner, j'avais à vous annoncer que par le plus grand des hasaids . je vous ai sauvé...
— Quoi ! dit P)irolteau en faisîmt enlendie ce cri «le détresse auquel au<;un homme ne se trompe.
— Une misère ! les vingt mille francs d'effets sur divers que Roguin m'avait remis ii négocier , je vous en ai cré<lité sur remcîgistrement et l(\s frais dont je vous enverrai !<• compte, il y a la ju'tiie négociation à d(''duir('. vous me rrdcvrrz six <mi sept mille l'rancs.
— Tout cela me semble [)aiJaitement juste , dit Lehas. A la place de Monsieur, qui me paraît très bien entendre les alïaires, j'agirais de même envers un inconnu.
— Monsieur liirotleau ne mourra pas de cela ,
46 CÉSAH BIROTTEAl',
Hit Clapaton , il faut plus d'un c'ouj> pour tuer un vieux loup, j'ai vu des loups avec des balles dans la tête courir comme. . . et pardieu ! comme des loups.
— Qui peut prévoir une scélératesse semblable à celle de Roguin , dit Lebas effrayé du silence de César autant que de le savoir dans une spéculation aussi étrangère à son commerce.
~ Il s'en est peu fallu que je ne donnasse quillance de quatre cent mille francs à Monsieur , dit Claparon, et j'étais gobé! J'avais remis cent mille francs à Rosuin la veille. INotre confiance mutuelle m'a sauvé. Que les fonds fussent à l'étude , ou fussent chez moi jusqu'au jour des contrats définitifs, la chose nous semblait h tous inditlérente.
— Il aurait mieux valu que chacun gardât son ;ii'gent à la Ranque jus([u'au momeni de payer, dit Lcbas.
— Pioguin était la Banque pour moi, dit (îésar. Mais il csl dans l'affaire, reprit-il en regardant (^lapai'ou.
— Oui . poiu* un qunri. i^Vfvpiîfdle. répondit ('la-
CÉSAR birottf.au. 47
paron. Après !a soUisede lui laisser emporter nion argent, il y en a une plus pommée, ce serait de lui en donner. S'il m'envoie mes ceiit mille francs et deux cent mille autres pour sa part , alors nous veiTons ! Mais il se gardera bien de me les envoyer pour une affaire ipii demanjlc cinq ans de [)Ot-houille avant de donner un premiei' potage. S'il n'emporte, comme on le dit, que trois cent mille francs, il lui faut bien quinze mille livres de rente poui' vivre convenablement à l'étranger.
— Le bandit !
— Kli! mon Dieu! Une passion a conduit là Roguiii, (lit Claparon. Quel est le vieillard qui [)eul r(''pondre de ne [>as se laisser dominei". emporter pai- sa dernièi'c fantaisie. Personne d<' nous, qui sonnnes sages, ne sait comment il finira ! Un dernier amour. <'ii ! c'est le plus vioiiMit ! Et si nous son unes f/o/>c.s', n <'sl-(<' p:is noli'e lanl<'? ('(Mument ne nous sommes-nous pas d(''(i(''s d un notaire (pii se mellail dans inie s;t(vulalion ? Tout notaire , lout ag<'nl (le eliMUge, (oui eouilier faisani une affaire esl suspect. La faillile est poui' eux une
58 f:î;svR BiHontvU.
hanquoroiilc fr'auduleuse, ils Iraionl cmi cour dassises, ils prërèrenl alors aller dans uiiecoui' élraiigère. Je ne i'erai pins pareille école ! Eh bien , nous sommes assez faibles ponr ne pas faire eondanmer par contumace des gens chez qui nous avons ('(('• dîner j qui nous ont donne' de beanx bals , des gens du monde enfin! Personne ne se plaint, on a tort.
— Grand tort! dit Birotteau, la loi sur les faillites et sur les déconfitures est à refaire.
— Si vous aviez besoin de moi. dit Lebas à Birotteau, je suis tout à vous.
— Monsieur n'a besoin de personne, dit l'infatigable bavard chez (pii <lu Tillel avait lâché les écluses après y avoir mis Teau, car Claparon répétait une l(M;on qui lui avait (''l('' très habilement soufflc'c |)ar du Tillel. Son affairv est claire : la faillite de Roguin doimcra cinquante [)our cent de dividende, à ce que le petit Crollat m'a dit. Outre ce dividende, M. Birotteau retrouve quarante mille francs (jue son prêteur n'avait pas, il peut emprunter siirj sesTpropriétés. Or nous
'tsxV. filftOtTKAt:- 4*^
a avons a |ja)>M' (ioux Ctni laille iVancs :i iios vendeurs que dans quatre jnois. D'ici là, M. Biroiieau paiera ses effets, car monsieur ne devait pas com|>ter sur ce que Roguin a emporté pour les acquitter. Mais quand même monsieur Birotteau serait un peu serré... Eh bien ! avec quelques circulations, il arrivera.
Le parfumeur avait repris courage en entendant Claparon analyser son affaire et la résumer en lui traçant pour ainsi dire son plan de conduite. Aussi sa contenance devint-elle ferme et décidée, et conçut-il une grande idée des moyens de cet ancien voyageur.
Du Tillet avait jugé à propos de se faire croire victime de Uoguin [»ar (Maparon. Il avait remis cent mille francs à Claparon pour les donner à Roguin qui les lui avait rendus. Claparon inquiet jouait son rôle au naturel, il disait à quiconque voulait l'entendre que Roguin lui coûtait cent mille francs. Du Tillet n'avait pas jugé Claparon assez fort, il lui croyait encore trop de principes d'honneur et trop de délicatesse pour lui conlier ses plans dans
50 rÉSAH BIROTTEAU.
toule leur éioudiu'. il lo savait iiioapuJjle de les deviner.
— Si notre premier ami nesi pas notre première dupe, nous n'en tiouverions pas une seconde , ditil àClaparon le jour où, recevant des repioehes d^ sou Proxénète commercial . i! le brisa comme un instrnment usé.
M. Lehas et (îiaparon s eu allèrent ensemble.
— .le puis m eu tirer, se dit lîirotteau. ^lon passif en ejlètsà payer s'élève à deux cent Irenle-cinqs ru il le francs , :i sav<»ir soixanîe-qiiin'/c uiiHe francs [M)ur ma maison, et (eut soixantîe - quinze mille francs pour les terrains. Or pour suffire à ct^spaieniens, j'aile dividende Hoguin q.ui sera peut-être de cent mUle francs , je puis faire aninder l'emprunt sur mes terrains . en toul^ cent quarante. U sa-gil de gagner cent mille francs avec l'Huile Cépha- \'\(^e et d'atteindre, avec; quelques billets de service OU- par un crédit chez unl^anquier, le niomenl où? j'aurai réparé la perte, et on les terrains awiveront à leur plus va4ue.
Une fois que dans b' m;dbrur nu bouun« peiU s<?
CjfeSAR BiaOTTKAl'. 61
faire un roman d'espérance par une suite de raisonnemens plus ou moins justes avec lesquels il bourre son oreiller pour y reposer sa tête , il est souvent sauvé. Beaucoup de gens ont pris la confiance que donne l'illusion pour de l'énergie , et peut-être l'espoir est-il la moitié du courage. Aussi la religion catholique en a-t-elle fait une vertu î L'es})éranc/' n'a-t-ellc pas soutenu beaucoup de faibles, en leur donnant le temps d'attendre les basî^rdsde la vie?
r.HAHiTRi: \.