‹ Histoire de la grandeur et la décadence de César BirotteauChapitre 12 sur 24 · LA HALTE BANQUE · texte numérisé non relu

LA HALTE BANQUE

Ilésol(i<l all»*r cht'z l'oncle (i(; sa rcriinic t'\p«>S(*r ^îi situation avant dv ( Ijrrclier dos secours ailleurs, Birottcari ne descendit pas la rue Sainl-Honoré jus- ({u'à la me d«s r>(mrdonîiais sans «'prouver des anjjfoisses ijinort-t^s vi qui l'agitèrent si violennuent ♦pi'il <j iil sa s;»iii(' d<M'angée. Il avait le Iru dans K»s

56 CÉSAR bîrotti:au.

entrailles. En effet , les gens qui sentent par le diaphragme souffrent là , de même que les gens qui perçoivent par la tête ressentent des douleurs cérébrales. Dans les grandes crises, le physique est atteint là où le tempérament a mis pour l'individu le siège de la vie : les faibles ont la colique , Napoléon s'endort.

Avant de monter à l'assaut d'une confiance en passant par dessus toutes les barrières de la fiei'té, les gens d'honneur doivent avoir senti plus dune fois au cœur l'éperon de la nécessité , cette dure cavalière ! Aussi Birotteau s'était-il laissé éperonner pendant deux jours avant de venir chez son oncle . il ne se décida même que par des raisons de famille : en tout élat de cause , il devait expliquer sa situation au sévère quincaillier. Néîmmoins eji arrivant à la porte, il ressentit cette intime défaillanceque lout enfant a éprouvée en entranl chez un dentiste : mais ce défaul de cœur endu'assail la vie dans son entier, au lieu d'embrasser une douleur passagère. Ijirotleau monta lenlenjcntl 11 trouva le vieill:ud lis:>nt )•• Con^fUnUonv^l \\\\ roin

CtSAU BIROITEAU. 57

de son ieii, devant la petite table ronde où était son frugal déjeuner : un [^elit pain , du beurre , du fromage de Brie et une lasse de café.

— Voilà le vrai sage . dit Birotteau en enviant la \ ie de son oncle.

— Eh bien! lui dit Pillerault en ôlant ses besicles, j'ai su hier au café David raifaire de Roguin . l'assassinat de la belle Hollandaise , sa maîtresse î j'espère que . prévenu par nous (jui voulions être propriétaires réels . tu as été pivudre quittance de Claparon,

— Hélas I mon oncle î tout est Ih. vous avez mis le doigt sur la jdaie. Non. ,

— Ail! boullre! lu »'s juiué . dit Pillerault en laissant tond)er son journal cpje Birotteau ramassa, quoique ce fût le Conslilnliorinel

Pilleiault fut si violemment i'rappe par ses rellexioiis (jiK'sa (igrnv île nuMlaille et de style sévère se hion/a comme le m<*Ld sons un conp de balancier, il demema li\e^regar<la sans la Noiila nmlaillc d en fac<' ;i!i lra\rrs d'' ses Niirrs. en <"( on- «llit !'• 'on'" di-i;/.in-.s lie nii<'H.';Hj, | ',\ id<nMi|<'llt il

r>8 i:i;SAIî lîlK(HTi.Al'

eiitendail el jiii^ejtit . il pcsnil Je pour et le contre ;nee l'iiiflexibililé d'un Minos (jiii avait passé le Styx du commerce en (juittanl le quai des Morfondus pour son petit troisième étage.

— Eh bien! mon onde, dit Birotteau qui altendait une iépons(î . après a voir conclu par une prière de vendre poiu' soixante mille Trancsde rentes.

— Eh bien î mon [>auvi'e neveu, je ne le puis pas , lu es trop fortement com[)romis. Les Ragoii et moi nous allons peidre chacun nos cinquante mille francs. Ces braves gens ont vendu par mou «onseil leurs actions dans les mines de \ orlschin ; je jue ciois oblige . en cas de perte , non de leur rendre le capital , mais de les secouîir, <le secourir ma nièce et Césarine. H vous faudra peut-être du [Kiin à tous , vous le trouverez chez moi...

— Du pain , mon oncle !

— Eh bien! oui, du pain ! Vois donc les choses comme elles sonl : Tu ne Cou tireras pas ! I)<'cin(j mille six cents fran<s de renies , je pourrai distraire qiiatre mille fi-uxs j>our les pai lager entre vous et lf*s Hagon. Ton malhem- arrivf^.jç connais Cous-

CKSAR BIROTTEAT'. 59

tance. eHe travaillera corni ne une |>erdue . elle se refusera tout, et toi aussi César î

— Tout n'est pas désespéré . mon oncle î

— Je ne vois pas comme loi.

— Je vous prouverai le contraire.

— Rien ne me fera plus de plaisir.

nirotteau quitta Pilleraiilt sans répondre. 11 était venu chercher des consolations et du courage , il recevait un second coup moins loi l à la vérité que le premier ; mais au lieu de porter sur la tète , il frappait au cœur : le cœur était toute la vie de ce pauvre homme. Il l'evint a[)rès avoir descendu quelques marches.

— Monsieur, dit-il dune voix froide. Constance ne sait rien, ççardez-moi le secret au moins! Et priez les Ragon de ne pas in'ôter chez moi la tranquillité dont j'ai besoin pour lutter contre le malheur.

IMllerault lit un signe de consentement.

— Du couiage . (]ésar, ajoula-t-il , je le vois IVirlii' rontre moi . mais ])lus t;u(l lu me icudras ju>ticr ru iM'nsîuU il la femme cl a la lille.

60 CtSAR BIROÏTEAI.

Dét'ouragt^ j>;ir ropinion (te ■xm oiick' auquel il reconnu issait un(luci«lilO}>arrkuii<Tt', ('.ô>dr toinlia (le loule la hauteur de son esjx)ii' <.huis les marais fangeux ciel' incertitude'. Quand, dans ces horribles crises commerciales, un homme n'a pas une ante trempée connne celle de PilierauU , il devient le jouet des événemens : il suit les idées d'aulrui, les siennes , connne un voyatieui'couiM après des feux follets. Il se laisse eniporler p;sr le lourbillon au lieu de se rouciser' sans le ie;^aidei* (juand il passe . ou <le s'éh'V*'!' poui' ( n suivie la direction ru y ('chappam. Au milieu de sa douleui" . lîirolteaii se souvinî du procès rclaiif à stm ejupi'unl. Il alla rue Nivieune . che/. Deiville. son avoué, pour conmieiK er au J>his loi la prncéduie, dans le cas où la Voué" Nt'i'î'ail quelque chanee de faiie annuler le coiiirai

Le parfumeur trouva Derville enveloppé dans sa robe de chambi'e en molleton blanc, au coin de son [ru . ( aime et pose . comme tous h s avoués roiuj)Us aux plus {erribles confidences. Uirottoau i*i'n»ar<pia p<»iir |;i piciriièjr !<.>is ci.lle froideui'

n-sAk b-iuoruAr. t\

tu'<:essait'(' , (jui ^lacr' j iioimiii' j»as>!(>nin' . l»lrssf% pris par la fièviv de riri1(MVl en (laii^«'r . et (louIoureusetnciU alteinl dans sa vie. dans son honneur, dans sa (Vomie et ses e]ifans . coomie l'étaj} Birottean racontant son niMllienr.

-- S'il est prouvé, lui (iil ]><'rvili<' apii-s l'avoir mMlté, <pi(' I*' juvlctu' ur poss(''dai{ plus thrz Waguin la somme que Hoiiiiin lui laiNail vous jirè{«'r. lounne il n'y a pas «ni «lélivranee dCspircs. i! va lieu à reseisioti . le piV(<ur aura son recoins sui" le eaulionnenjcnt, eonune vous pour voserni iuill«* Iranes. Je r<'ponds alors du pioecs autant quOn {:keut en ré'pondrr. il n'y a pas de procvsj^agn^'* d'avance.

L'avis d un aussi lorl juriseonsnilr rendit un peu de courat;»' au pailunicnr. (jui j>F'ia I)<'rville d'ohlenir ju^iiiient dans la quinzaine. Lavom* répondit que peut-être il aurait avant trois mois un jugement ([ui annulerail le contrai.

— Dans trois mois î dit le parfumciu' qui croyait avoir trouvé des ressources.

— Mais , tout en obtenant une prompte mise

t>2 ri:SAR birotte a L'-

an rôle , nous no pouvons pas meure votre adversaire à votre pas : il usera des délais de la procédure , les avocats ne sont pas toujours là , qui sait si votre partie adverse ne se laissera pas condamner par défaut ? On ne marche pas comme on veut, mon cher maître î dit Der ville en souriaiU.

— Mais au tril)unal de commerce , dit Birotteau.

— Oh! dit l'avoué, les juges consulaires et les juges de première instance sont deux sortes de juges. Vous autres , vous sabrez les alVaires ! Au palais nous avons des formes , la forme est protectrice du droit. Aim<'riez-vous un jugement à brûle pourpoint , qui vous ferait perdi-e vos quarante mille francs? Eh bien! votre adversaire , qui va voir cette sonmie < ompromise , se défendra. Les délais sont les chevaux de frise judiciaires.

— \ous avez raison, dit Birotteau qui salua Oerville, et sortit la mort dans le cœur.

Ils ont tous raison. De l'argent! de l'argent î

( riait le parfumeur [K\r les rues, en se parlant à luimême, comme font tous les gens all'airés de ce turbulent etlK)uillonnanl Paris, qu'un pf>ète moderne

CÉSAR BIRÔTTEAU. 6*1

nomme une cuve. En le voyant entrer, celui de set» commis qui allait pajtout présentant les mémoires lui dit que, vu l'approche du jour de l'an, chacun rendait l'acquit de la facture el la gardait.

Il n'y a donc dai'genl nulle part , dit le

[)arfumeur à haute voix dans la boutique.

Il se mordit les lèvres , ses commis avaient tous levé la tète vers lui.

Cinq jours se passèrent ainsi, cinq jours pendant lesquels Hraschon , Lourdois , Rohault , Grindoi , (^haflai'oux, tous les créanciers non réglés passèrent par les phases caméléonesques que subit le créancier avant d'arriver de létal paisible où le met la conhance aux couleurs sanguinolentes de la Bellone commerciale. \ Paris, la période astringente de la défiance est aussi rapide à venir que le mouvement expansil" de la confiance est lent ii se décider : une l'ois tombé dans le système restrictildes craintes et des précautions commei'ciales , le créancici* arrive à des làchelés sinistres «pii le medenl au dessous du (lébil<Hn'. 1) une [)olilesse doucereuse, les créanciers pnssèrcnl ;i(i nmgc «je l'iinpîUiencc.

64 f:F«?4i; lUKoirrAi.

uti\ jtéiiUrivieii?, sombres lics iiuport unités, aux éclats (\n désajjpoiulemcnt , au (ïoitl bleu (i' un parti pris, et à la noire insolence de l'assignation préparée. Braschon, ce riche tapissier du faubourg Saint-Antoine qui n'avait pas été invité au bal, sonna la charge en créancier blessé dans son amour-propre : il voulait être payé dans les vingtquatre heures , il exigeait des garanties . non des dépôts de meubles , mais une hypothèque inscrite après les quarante mille francs sur les terrains du faubourg. Mali^ré la violence de leurs réclamations, ils laissèrent encore quelques intervalles de repos pendant lesquels Birottean respirait.

Au lieu de vaincre ces premiers tiraillemens d'une position ditïicile pai- une résolution forte. César usa son intelligence à empêcher que sa femme, la seule personne qui pût le conseiller, ne les connût. Il faisait sentinelle sur le seuil de sa porte, autour de sa boutique. 11 avait mis Célestin dans le secret de sa gène momentanée , et Célestin examinait son patron d'un regard aussi curieux qu'étonné : à ses yeux, Cc^sar samoindrissait . comme

riSAU BIROTTEAl. 65

samoiudi'isseiu dans ies désasiros It's hoimiics habitues au succès et dont toute la force coiisisie dans l'acquis que donne la routine aux moyennes intelligences.

Sans avoir l'énergique capacité nécessaire pour se défendre sur tant de points menacés à la fois , César eut cependant le courage d'envisager sa position. Pour la lin du mois de décembre et le quinze janvier, il lui fallait, tant pour sa maison que pour ses échéances , ses loyers et ses obligations au comptant, une somme de soixante mille francs, dont trente mille pour le trente décembre. Toutes ses ressources en donnaient à peine vingt mille. Il lui manquait donc dix mille francs. Pour lui rien ne parut désespéré, car il ne voyait déjà jdus que h* moment présent , comme les aventuriers qui vivent au jour le jour.

Avant ([ue le bruit de sa gène ne devînt public, il résolut donc de tenter ce qui lui paraissait un grand coup, en s'adressant au fameux François Keller, banquier, orateur et phihmtrope , célèbre par sa bienfaisance cl pai' son désir d'être utile M. 5

66 CÉSAR BIROTTEÂU.

au rommerco parisien, en vue d'être toujours à la Chambre un des députés de Paris. Le banquier était libéral , Birotteau était royaliste , mais le parfumeur le jugea d'après son eœur, et trouva dans la difTérence des opinions un motif de plus pour obtenir un compte. Au cas où des valeurs seraient nécessaires, il ne doutait pas du dévoûment de Popinot, auquel il complait demander une trentaine de mille francs d'elTets . qui aideraient à atteindre le gain de son procès, offert en garantie aux créanciejs les plus altérés. Le parfumeur expansif, qui disait sui* l'cMoiller à sa chère Constance les moindies émotions de son existence , qui y puisait du courage, (pii y cheichait les lumières de la contradiction . ne pouvait s'entretenir de sa situation ni avec son premier conmiis , ni avec son oncle , ni avec sa femme. Ses idées lui pesaient doublement. Mais il aimait mieux soutfrir que de jeter ce brasier dans lame de sa femme, ('e généreux martyr voulait lui raconter le dang<M' quand il serait passé! Peut-être reculait-il devant cette horrible confidence? La jienr que lui inspii'ait sa feuune

VjkSAn BIBOTTEAU. 6t

lui donnait du courage. Il allait tous les matins entendre une messe basse à Saint-Hoch , et il prenait Dieu pour confident.

— Si , en rentrant de Saint-Roch chez moi , je ne trouve pas de soldat , ma demande réussira ! ce sera la réponse de Dieu, se disait-il après avoir prié Dieu de le secourir.

Et il était heureux de ne pas rencontrer de soldat. Cependant il avait le cœur trop oppressé, il lui fallut un autre cœur où il i)ût gémir. Césarine, à laquelle il s'était déjà confié lors de la fatale nouvelle, eut tout son secret. 11 y eut entre eux des regards jetés à la dérobée , des regards pleins de désespoir et d'espoir étouffés, des invocations lancées avec une nmtuelle ardeur, des demand(\s et des réponses sym|)allii(iues, des lueurs dame à ame. Birolteau se faisait gai , jovial pour sa fennnc. Constance faisait-elle une question? Hah ! loutallaii bien, Popinot auquel César ne pensait p:Ls, réiis- Kissait! l'huile s'enlevait ! les elTeis (ilaparon seraient payés, il Fiy avait rien ii craiiuire. Oite fausse joie éliiit «'(Irayante. Quand sa lennne était

^ndoiTuic i\im> œ lit somptueux. Biiolleau se dressait sur sou sëaut , il touibait dans la contemplation de son malheur. Césarine arrivait parfois alors en chemise, un chàle sur ses blanches épaules , pieds nus.

— Papa, je l'entends, tu pleures! disait-elle en pleiu-ant elle-même.

Birotteau fut dans un tel état de torpeui* apiès ;ivoir (^crit la lettre j>ar laquelle il demandait un rendez-vous au i^rand Fjançois Keller, «pie sa fille 1 etnniena dans Paiis. Il aperçut seulement alors dans le-wues d'énoiines affiches routes, «'l ses r <'gar(.ls inrent fraj>]K's }>ar (*es mots *

m ÏLIK CI^PHALIUI K.

Pendant les catastrophes occidentales delà Reine ties Roses, la maison A. Popinot se levait radieuse, dans les flammes orientales du succès. Conseillé pai* Gaudissarl et par Finot , Anselme avait lancé son huile avec audace. Deux mille affiches avaient été mises depuis trois jours aux endroits les plus appa-

CÉSAK BIUOTTEAl, 69^

reiis de Paris. IVi-sonric iii" poiivail évitfi' do se trouver face à face avec l'Huile Cé})hali<|ue et do lire une phrase concise , inventée par Finol , sur rinipossibilité de faiie pousser les cheveux et sur le danger de les teindre, accompagnée de la citation du Mémoire lu à l'Académie des sciences par Vauquelin; un vrai certificat de vie pour les che- Nt'ux nioits promis i» o'us qui useraient de l'Huile (>'phali(iue. f-nis Ks roitîéirs de Paris, les perruquiers, les [KU'fuiiKMHS avaient décoré leurs portes de cadres dorés, contcnan! mi IhI imprimé :-ur )»apier vélin, en lêle duquel luillnM h\ ^y^iwis'" d Héro et (!«• L<''andr«' n-duil" . ave cite assertion ••n épigraplu' :

Les anciem peup/cs de I anUquitv ronsenxn'enf leurs chevelures par remploi de l Huile Cépha- Wpie.

— Il a invcnlé* 1(S( adivs pcrmancns. Tannonc*? «'•K'rnojk-: s<' dit Hi!«.tt«';in qui demcma stupéfait f-n |v>Lrard:»n( l,( d<\;«M»iii< .If 1;» t;i<Mlic d ;»|-<^'»'n(.

70 CÉSAR BlROTTEAi;.

— Tu lias donc pas vu chez loi , lui dit sa fille, "un cadre que monsieur Anselme est venu luimême apporter, en déposant à Célestin trois cents bouteilles d'huile.

— Non, dit-il.

— Célestiu en a déjà vendu cinquante à de* passans, et soixante à des pratiques!

— Ah I dit César.

Ix parfumeur, étourdi par les mille cloches que la misère tinte aux oreilles de ses victimes, vivait dans un mouvement vertigineux. La veille, Popinot l'avait attendu pendant une heure, et s'en était allé après avoir causé avec Constance et Césarine, qui lui dirent que César était absorbé par sa grande affaire.

— Ah ! oui , l'affaire des terrains.

Heureusement Popinot, qui depuis un mois

n'était pas sorti de la rue des Cinq-Diamans , passait les nuits et travaillait les dimanches à la fabrique, n'avait vu ni les Ragon, ni Piilerault, ni son oncle le juge. Il ne dormait que deux heures, Je pauvre enfant î il n'avait que deux commis, et

CÉSAR BlHOTfEAl. 71

au train dont allaient les choses , il lui en faudrait bientôt quatre. En coniuierce. l'occasion est tout. Qui n'enfourche pas le succès en se tenant aux crins manque sa fortune. Popinot se disait qu'il serait bien reçu quand, après six mois, il dirait à sa tante et à son oncle : « Je suis sauvé , ma fortune est faite î » Bien reçu de Birolteau quand il lui apporterait trente ou quarante mille francs pour sa part, après six mois. A ignorait donc la fuite de Roguiii. les désastres et la gène de César, il ne put dire aucune parole indiscrète à madame Birolteau.

Popinot promit à Finot cinq cents francs par grand journal, et il y en avait dix! trois cents francs par journal secondaire , et il y en avait dix autres ! s'il y était parlé trois fois par mois , de l'Huile Céphalique. Finot , vit trois mille francs pour lui dans ces huit mille francs , son premier enjeu à jeter sur le grand et immense lapis vert de la Spéculât ion! Il s'étaitdonc élancé' connue un lion sur ses amis, sur ses connaissances. 11 habitait alors les bureaux de n'-dadion. il s<.' glissait au chevet

72 CliSAll BIROTTliAU.

du lit de tous les rédacteurs le malin , et le soir il arpentait les foyers de tous les théâtres.

— Pense à mon huile, cher ami, je n'y suis pour rien, affaire de camaraderie, tu sais! Gaudissart, un bon vivant ! était la première et la dernière phrase de tous ses discours.

11 assaillit le bas de toutes colonnes finales aux journaux où il fît des articles en en laissant l'argent aux rédacteurs. Il devint rusé comme un figurant qui veut passer acteur, alerte comme un sauteruisseau qui gagne soixante francs par mois. Il écrivit des lettres caplieuses, il flatta tous les amours-propres, il rendit d'immondes services aux rédacteurs en chef, afin d'obtenir ses articles. Ai'gent, dîners, platitudes, tout servit son activité passionn(''e. Il corrompi( avec des billets de spectacle les ouvriers qui, vers minuit, achevaient les colonnes des journaux en prenant quelques arlicles dans les petits faits, toujours prêts, les en <os du Jonnial. Finol se Jiouvait alors dans l'imprimerie. occup(' comuM' s'il avail un aili< Icà re - Aoir. Ami d»' fout !<• jnondc il li( triompher

î" Huile Céphaliquo de la Pâte de Regnault , de la Mixture Brésilienne, de toutes les inventions qui, les premières , eurent le génie de comprendre l'influence du journalisme et l'effet de piston produit sur le public par un article réitéré. Dans ce temps d'innocence, beaucoup de journalistes étaient comme les boeufs, ils ignoraient leurs forces, ils s'occupaient d'actrices , de maflame Valmonzey, de danseuses, des Noblet, etc. Ils régentaient tout , et ne ramassaient rien. L<'s pn'tenlions d'Andoche ne concernaient ni une actrice à faire applaudir . ni une pièce à faire jouer , ni ses vaudevilles à faire recevoir*, ni des articles à faire payer; au contraire, il offrait de l'argent en temps utile, un déjeuner à propos; il n'y eut donc pas un journal qui ne ]>arlât de l'Huile Cé}»]ialique, de sa concordance avec les analyses de Vauquelin. qui ne se moquîît de ceux cpii cioient (jue l'on peut faire pousser les cheveux, qui ne proclamât le danger de les teindre.

Cesai'licles réjouissaient lame <le(iaudiss;M't cpii s;«rm:ii( des journaux pour* d«'lruir<' les préjugés

74 CÉSAR BIROlTEAr.

et faisait sur la province ce que depuis les spéculateurs ont nommé, d'après lui, la charge à fond de train. Dans ce temps-là, les journaux de Paris dominaient les départemens encore sans organes , les malheureux ! Les journaux y étaient donc sérieusement étudiés, depuis le tilrejusqu'au nom de 1 imprimeur , ligne où pouvaient se cacher les ironies de l'opinion persécutée. Gaudissart appuyé, sur la presse , eut d'éclatans succès dès les premières villes où donna sa langue. Tous les boutiquiers de province voulaient des cadres et des impiiraés à gravure d'Héro et Léandre.

Finot dirigea contre l'huile de Macassar cette charmante plaisanterie qui faisait tant rire aux Funambules , quand Pierrot prend un vieux balai de crin dont on ne voit que les trous, y met de l'huile de Macassar et rend ainsi le balai forestièrement touffu. Cette scène ironique excitait un rire universel. Plus tard, Finot racontait gaîment que, sans ces mille écus, il serait mort de misère et de douleur. Pour lui mille écus étaient une fortune. Trois mois uprè^, il fut rédacteur en chef d'un petit journal , ej

dans cette campagne , il devina lui le premier, le [Mjuvoir de l'Anonce. De même que la chai^ge à fond de train faite par l'illustre Gaudissart , le Murât des voyageurs, sur les dëpartemens et les frontières, fit triompher commercialement la maison A. Popiiiot , de même elle triompha dans l'opinion, grâce au famélique assaut livré aux journaux et qui produisit cette vive puhlicité, également obtenue par la Mixture Brésilienne et la Pâte de Uegnault. A son début . cette prise d'assaut de l'opinion publique engendra trois succès , trois fortunes , et valut l'invasion des mille ambitions descendues depuis en bataillons épais dans l'arène des journaux où elles créèrent les annonces payées , immense révolution! En ce moment la maison .1 Popinol et compiKjnw se pavanait sur les murs et dans toutes les devantures. Incapable de mesurer la portée d'une pareille publicité, liirotleau se contenta de dire à Césarine: «Ce petit Popinot marche sur mes traces ! » sans conq^icndre la différence des temps, sans appr('ci<'r la ])uissance des nouveaux moyens d'exécution don! h rapidité .

76 CÉSAK BIROTIEAU.

rétendiieenibrassaient beaucoup plus pi'oin[itemeiit qu'autrefois le monde commercial. Birolteau n'avait pas mis le pied à sa fal)rique depuis son bal : il ignorait le mouvement et l'activité que Popinot y déployait. Anselme avait pris tous les ouvriers de Birotteau, il y couchait: il voyail Césarine assise sur toutes les caisses, couchée dans toutes les ex- |)éditions, imprimée sur toutes les la< tures : il se disait: Elle sera ma remnn*! quand . la chemise retroussée jusqu'aux coudes, habit bas, il enfonçait ïageusemcnt les clous (\'u\)'' <aisse. à défaut de ses commis en course.

f.e lendemain , après avoii- «^tudié pendant toute la nuit tout ce qu'il devait dire et ne pas dire à l'un des grands hommes de la haute banque. César arriva rue du Houssaye. et n'aborda pas sans d'horribles palpitations l'holel du banquier libéral (pji appartenait à cette opinion , accusée à si juste titre de vouloir le renversement des Bourbons. Le parfumeur, i'omnn^ tous les gens du petit commerce parisien, ignorai! les nuein'^ etics lionunes delà h;»ute b.niqin'.

r.fSAK Hm<HTi;\t'. 77

A Piuis. eiiti'i* la haute Inuique < i k* coiiimerco. il esl des maisons secondaires , intermédiaire utile à la Banque, elle y (rouve une garantie de plus. Constance et Birolteau, qui ne s'étaient jamais avancés au delà de leurs moyens , dont la caisse n'avait jamais été à sec et qui gardaient leurs effets en portefeuille, n'avaient jamais eu recours à ces maisons de second ordre , ils étaient à plus forte raison inconnus dans les hautes régions de la Banijue. Peut-être est-ce une lautc de ne pas se fondei' un crédit même inutile, les avis sont partagés sur ce point. Quoi (ju'il en soit, Birolteau regrettait beaucoup di' nu pas avoir émis sa signature. Mais connu comme adjoint et comme homme politique, il crut n'avoir qu'à se nonnner <'t entrer, ii ignorait l'affluence quasi-royale qui disti.-iguait l'audience de ce banquier. Introduit dans le salon qui pré(;édait le cabinet de l'homme célèbre à tant de litres, Birolteau s'y vit au milieu d'une société nombreuse composée de députés, écrivains, journalistes, agens de change, hauts comnierçans, gens dalfaires, ingéuieiu'S,

t8 CÉSAR BIROTTEAU.

surtout de familiers qui traversaient les groupes et frappaient d'une façon paiticulière à la porte du cabinet où ils entraient par privilège.

— Que suis-je au milieu de cette machine , se dit Birotteau , tout étourdi pai- le mouvement de cette forge intellectuelle où se manutentionnait le pain quotidien de l'opposition, où se répétaient les rôles de la grande tragi-comédie jouée parla Gauche.

11 entendait discuter à sa droite la question de l'emprunt pour l'achèvement des principales lignes de canaux proposé par la direction des ponts-et-chaussées, et il s'agissait de millions! A sa gauche , des journalistes à la curée de l'amourpropre du banquier s'entretenaient de la séance d'hier et de l'improvisation du patron. Durant deux heures d'attente, Birotteau aperçut trois fois le banquier politique , reconduisant à trois pas audelà de son cabinet des hommes considérables. François Keller alla juscprà l'antichambre pour le derniei", le général Foy.

— .Je suisperchi! se dit Biroiteau dont lecteur se serra.

riSAR BIROTTEAU, 79

La Iroupe des courtisans, des amis, des inléressés assaillait le banquier levenanl à son cabinet comme l'est une jolie chieime poursuivie. Quelques roquets hardis se glissaient malgré lui dans le sanctuaire. Les conférences duraient cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure. Les uns s'en allaient contrits , les autres affichaient un air satisfait ou prenaient des airs importans. Le temps sécoulait, Birotteau regardait avec anxiété la ()cndnlc, personne ne faisait la moindre attention à cette douleur cachée qui gémissait sur un fauteuil doré au coin de la cheminée, à la porte de <e ca])inet où résidait la panacée universelle, le ci'édit ! ('ésar pensait douloureusement qu'il avait été un moment chez lui roi , comme cet homme était roi tous les matins, et il mesurait la profondeur de l'abhne où il était tombé! Amère i)ensée! (xmibien de lainies rentrées durant cette heure passée là! (^cHubicn de fois Birotteau supplia Dieu de lui rendre c«'t honune favorable, car il lui trouvait, sous une grosse cuvcloppe de bonhomie po|)ulain'. luic insolence, une lyraimie coh'riqne,

!^0 CÉSAR BIROTlKAr.

une biutale envie de dominer doni son anie douer s'épouvantait. Enfin, quand il n'y eut plus que dix ou douze personnes, Birotleau se résolut quand la porte extérieure du cabinet grognerait, de se dresser, de se mettre au niveau du grand orateur en lui disant : Je suis Birotteau î Le grenadier qui s'élança le premier dans la redoute de la Moskowa, ne déploya pas plus de courage que le parfumeur n'en rassembla pour se livrer à cette manœuvre.

— Après tout , je suis son adjoint , se dit-il en se levant ])our décliner son nom.

La physionomie de Fiançois Keller devint accorte , il voulut évidemment être aimable , il regarda le ruban rouge du parfumeur, se recula, ouvrit la porte de son cabinet , lui montra le chemin, et resta pendant quelque temps à causer avec deux personnes qui s'élancèrent de l'escalier avec la violence d'une trombe.

— Decazes veut vous parler, dit l'une des deux.

— Il s'agit de tuer le pavillon Mai'san ! le roi voit clair, il vient à nous! s'écria l'autre*

CÉSAR BliKUTl'Al. ^\

— Nous irons cnseiiiblr à la chambie, dit le l>anqiiit')' on rentrant dans son cabinet I air énni.

— Comment })eut-il penser anx atlaires deban- (jue, se demanda Birolleaii loul l)oulrveise.

Le soleil de la supérioiilé seinlillait, éblonissail le [)arrnmeu!' (onmie la bnnir!<' avciigh,' les insectes ({ui veulent un jour doux ou 1rs demi-lénèbres d'une belle nuil. Sur une iunnensc !;d»le il apercevait !«' budget. les mille imj)rimés <l<' la cliainbie. les volumes du Moniteur ouxerls. consultés et marqués j»our jeter à la (ète d'un mi« nistre ses précédentes paroles oubli* -es et lui laiie cbanter la palinodie au\ a[»plaudissen(ens d'une loule niaise, incapable de eoniprendi'i! que les ('•vénf'iuens modifie?!! loul. Sur nue autre table. (les carions ejilassés. le» ineuMiires. les proj<'ts . les ntille i'<'nseiiiueHieMs eonjies à un lioiiuue dans lacaiss*' duquel (ouïes les industries naissaïUes essayaient de puiseï'. Le luxe loyal d(Me cabinet plein de tableaux, de statuettes, (r(iMivi<'s (raîl:rencoinbrenientdela clKniiiuv, reiUassement d<'s inteièls nationaux on ('trangers amoncelés comme* des II. G

82 (.ÉsMx îîiiumKAi'.

haJluls ; tout frappait Biioîleaii . raiiioiiKlrissait , augmentait sa lerjeur et lui glarail le sant>. Sur le bureau de Franeois Keliei' gisaient des liasses d'eCleîs. de lettres de change, de circidaires eonimerciales. Keller s'assit et se mit à signer rapidement les lettres qui n'exigeaient aucun examen.

— Monsieui*. à quoi dois-je l'honneur de votre visite? lui dil-il.

A ces mots, prononcés pom- lui seul par cette voix qui parlait li TEurope, pendant <{ue cette main avide allait sm* le papier, le paiivi'<' parl'umeur eut comme un î'er chaud dans le ventre. 11 pi'il un air agréable que le banquier voyait prendre depuis dix ans à ceux ({ui avaient à l'entortillei" d'une an'aiie imi)oiiante pour eux seuls, et qui déjà lui donnait baiif sur eux. François Keller jeta donc il César nn regard qui lui traversa la lète, un regard napoléonien. F'iniilalion du regard <le Napoléon «lail un l<''g<M' j'idicuh^ (pic se permettaient alors • [uehph's parv<MUis<pii n nn( incmc pasc'ié \v billon dr l<Mir ('iiijH'K'ur. (> regard lonii>a sur lîirotteau. heinmc de la dioite y tjéide du pou^ oir, élément

d'ëleclioii monarchique, comme un ploaii) de douanier qui marque une marchanciise.

— Monsieur, je ne veux pas ai>user de vos momens , je serai courl. Je viens pour une affaire purement commerciale . vous demander si je puis obtenir un crédit chez vous. Ancien juge an tribunal de commerce el connu à la banque, vous comprenez que si j'avais un porlei'euille plein, je n'aurais qu'à m'adresse!' !à où vous êtes régent. J'ai eu riionneur de si(*ger au tribunal avec M. le baron Thibon, cfn>!'du comité d'escompte, et il ne me jefuserait certes ]>as. Mais je n'ai jamais usé de mon crédit ni do ma signature, ma signature est vierge et vous savez combien alors une négociation prése!ile de dilucullés...

Keller :\'/',U\ la léi.e. cl lîirotleau prit ce mouvenicnl pour un mouvcMicnt d'impatience.

— Monsieur, voici ir {"ail . rcpiil-il. .(e me suis engagé dans une all'aire (('[-riloriale . en dehors de mon commerce...

l'ianeois Kellci'. <|ui sigiiail loiijnnis ri hsjiit.

sans avoir laii' défouler <;ésai", louina la lèle 4't

m CESAR Bl ROUE AL'.

lui lit lUJ signe d'adhésion qui Tencouragea. Birotteau crut son alï'airc en bon chemin, et respira.

— Allez, je vous entends, lui <lit Keller avee bonhomie.

— Je suis acquéreur pour moitié des terrains silnés autour de la Madelaine.

— (ïui. j'ai entendu parler chez Nucingen de cette immense aflaire engagée par la maison (^laparon.

— Eh bien î leprit le parfumeur, un crédil de cent mille Irancs, garanti par ma moitié dans cette affaire , ou par mes propriétés connnerciales suffirait à me conduire au moment où je léaliserais des bénéiic<'s ([ue doit donner prochainement une coiicepîion '.l'- pe.jT j);u'ii5niei ie. S'il était nécessaii'<^ je vous couM-irais pitr des ell'eîs dune nouv<'ll(' maison, hi maison PopinoL iine j<'un<' maison ({ui —

^Keller |)arut se souciei' loil j»eu de la maison Popinot , et lîirotteau compiit qu'il s'engageait dans une mauvaise voie, il s'arrêta, puis elïiayé du silence, il reprit : — Quant aux intérêts, nous...

— Oui, oui. dil le ljaiiqui<M'. I;i chosi* peu! sarraiiger , ne doutez pas de mon désir de vous être agréable. Occupé connue je le suis, j'ai les finances européennes sur les bras, la chambre prend tous mes momens , vous ne serez pas étonné d'ap- })rendre que je laisse étudier une foule d'affaires à mes bureaux. Allez voir,en bas. mon frère Adolphe, expliquez -lui la nature de vos garanties : s'il approuve l'opération, vous reviendrez avec lui demain ou après-demain à l'heure où j'examine h fond h»s affaires, ii cinq heures du matin. Nous serons heureux et liers d'avoir obtenu votre confiance ; vous «Hes un de ces royalistes conséquens doni on peut être i'ciuicnii jiolilicpie . mais dont l'estime est tlalleuse. . .

— Monsieur, dit le parfumeur exalté par cettf phrase de tribune, je suis digne de l'honneur que vous me failes <'omme je le suis de l'insigne et royale laveui" qiiej';n mei il^'c en siegeani ;m tribunal consulaire e( en eomi):itl:ml...

— Oui, repiit le bancpiiej". la réputation dont vous jouissez est un passepoil . nionsieni' HiroJ-

86 CÉSAR BIROTTKAr.

leau. Vous ne (levez proposer que des alïaiies l'aisiibies et vous pouvez compter sur notre concours. Unelemme ouvrit une j>orl<' (jiie Birolteau n'avait pas vue.

— Mon ami, jespère le voir avant la chambre , rlil-elle.

— H est (ieux heures, s'écria le banquier, La l)aîailie est eiUamée ! F.xcnsez-moi , monsieur, il s'agit (le ciilbiUer un sniiiisièie... Yovez mon frère.

ïl reconduisit le parlumeur jusqu'à la porte du salon et dit a l'iui de siv. .;^ens : — Menez Monsieui" chez monsieur Adolphe.

A travers le labvi iîiihe d'escaliers on le ç>uidail un hoîunie en livi'ce vers ud cabhiet moins somptueux que celjsi du chef de i;3 maison, uïais plus utile, !e parfinui ui*, à cheval sm* un S(\ la pins douce monture de lesperance, se caressait le ntenlon en trouvant les iïatteries de l'hounne célèbre de très bon augure. Il regrettait (pi'un emiemi des Bourbons fût aussi gracieux, aussi capable, aussi jj^rand orateur.

CF.SAR HlHOTTK'ir. 87

Plein de ces illusions, il entra dans un cabinet )ui, froid, meubla de deux secrétaires à cylindres, de mesquins fauteuils, orné de rideaux très négligés et d'un maigre tapis. Ce cabinet était à l'autre ce qu'est une cuisine à la salle à manger , la fabrique à la boutique. Là s'éventraient les affaires de banque et de commerce, s'analysaient les entreprises, et s'arracbaient les prélèvemens de la banque sur îous les bénéfices des industries jugées profitables. Là se corubinaient ces coups audacieux |>ni- lesquels les Keller se signalèrent dans le baut commerce, et par lesquels ils se créaient pendant quelques jours un monopole rapidement exploitf^. Là s'étudiaient les défauts de la législation . et se stipulaient sans lionle ce que la liourse nomme /es paris à fjoinfre. commissions exigées pour les moindres services , comme dappuyer une entreprise de leur nom , et de la créditer. Là s'ourdissaient ces tromperies lleuretées deK'gali!('' (jui consislenl à commanditej'sans engagement des entreprises douteuses, afin d en atiendr»' le succès el (h* les hier |MMir s en <'|ii[>:un')' «mi lede-

88 r.ÉSAR BTROTTEAl.

iiiandant les capitaux (iaiis un moment critique: horrible manœuvre dont tant d'actionnaires ont été victimes.

Les deux frères s étaient distribué leurs rôles. En haut, François, homme Ijrillant et politique, se conduisait en roi , distribuait les grâces et les promesses, se rendait agréable h tous. Avec lui, tout était facile ; il engageait noblement les affaires , il grisait les nouveaux débarqués et les S])éculateurs de fraîche date , avec le vin de sa faveur et sa capiteuse parole , en leur dévelojipant leurs propres idé<?s. En bas, Adolphe excusait son frère sur ses préoccupations politiques, et il passait habilement le râteau sur le tapis ; il était le frère compromis, l'homme difficile. Il fallait donc avoir «lenx paroles pour conclure avec cette maison perfide. Souvent le gracieux oui du cabinet somptueux devenait un non sec dans le cabinet (rAdoli)he. Cette sus])ensiv<' maïueuvre permettait la réllexion. o\ servait souvent à anuiser d'inhabiles conçu rrens.

\je frère du banqui er causait alors avec le fameux

CÉSAR BIROTTEAT. 89

Palma, le conseiller intime delà maison Keller (|ui se retira à l'apparition du parlunieur. Qnand Birolleau se fut expliqué. Adolphe, le plus iin des <leux frères, un vrai loup-cervier , à l'œil aigu, aux lèvres minces, au teint aigre, jeta sur Birotteau, par dessus ses lunettes et en baissant la tète, un i-egard qu'il faut appeler le regard du banquier, et qui tient de celui des vautours el des avoués : il es! avide et indifférent, clair et ol)scur, éclatant el sond))e.

— Veuillez m' envoyer les actes sur lesquels repose l'alfaire de la Madeleine, dit-il, là gît la garantie du compte , il !aut les examiner avant de vous r^mvrir et de discutei' les intérêts. Si l'affaire es! bonne, nous pourrons, pour ne j>as vous grever, nous contenter d'une ]>art dans les bénéfices au lien d'un escompte.

— Allons, se diJ Bii-olleau en revenant chez lui. je voiscrdonl il s agit. Il laul . coiunie le casloi' poursuivi , me dc'barrassrr d luic partie de ma p'\m. Il vaiil mii'iiN se laissrr londie <|ue d<' mourir.

9(1 CÉSAR BIROTTEAI'.

Il remonta ce jour-là chez lui „ liés riani , et sa gaîté fut (le bon aloi.

— .Te suis sauve. <iit-il à Césariiie, j'aurai un crédit chez les Keller.

Huit jours après, le vingt-neuf décembre seulement, Birotteau ])ul se trouver dans le cabinet d'Adolphe Keller. \a\ première fois que le parfumeur revint , Adolphe étaii allé visitei* une terre à six lieues de Paris que le grand orateur voulait acheter. J.a seconde fois, les deux Keller étaient en affaire pour la matinée: il s'agissait de soumissionner un emprunt proposé aux chambres, ils priaient M. Birotteau de revenir le vendredi suivant. Os délais tuaient le i)arfumeur. Mais enfin ce vendiedi se leviî. Birotteau se tiouva dans le cabinet, assis au coin delà cheminée, au jour de la fi^nétre, et Adolphe Keller à l'autre coin.

— (restbien, monsieui', lui dit le bampiier en ^ lui montrant les actes, mais qu'avez-vous payé

sur les prix des terrains?

— Cent quarante mille francs.

\rgen! ?

CKSAR BIROTTKAU. 91

— Eîïets.

— Sont-ils pay(''s?

— Jlssoîit à échoir.

— Mais si vous avez surpayé les terrains, eu égard à leur valeur actuelle, oîi serait notre garantie? elle ne reposerait que sur la bonne opinion que vous inspirez et sur la considération dont vous jouissez. Les aU'aires ne reposent pas sur des sentimens. Si voîis aviez payé deux cent mille francs, en supposant (juil y ais cent mille francs de donnés en trop pour* s emparer des terrains, nous aurions bien alors une garantie de cent mille francs pour répondre de ccîU mille francs es<'<)jiiplés. Le résultat pour nous serait d* h'c pi'opj'iclaii'es de votre part en [layanl ;i voîre j)la((% iî l'aiH alors sav<Mr si Talfaireest bonne Alîendrecinq ans pour doubler ses fonds, il vaul mieux les faiie valoir en banque, il y a îani (i Cveiiciiieiis! Vous voulez faii'e une circulalion ])(>ur payr des billcls à ('clioii' , malui'iiMc dangereuse, ou ic<iil:' pour mieux sauter. LalYaire ne nous va pas.

(^etle phrase frappa IJirollenu connue si Icbom-

9â CKSAR BIROTTF.AU.

reau luiavail mis sin l tpaiiie son ï'ov à inarquer, il perdil la tète

— Voyous, dit Adolphe, mon IVère vous porte un vif intérêt , il m'a parlé de vous. Examinons vos affaires , dit-il en jetant au parfumeur un regard de courtisane pressée de payer son terme.

Birolteau devint Molineux , dont il sétait moqué si supérieurement. Amusé parle banquier, qui se complut à dévider cette bobine, et qui s'entendait à interroger un négociant comme ht juge Popinot à faire causer un criminel , il raconta ses entreprises : il mit en scène la Double Pâte des Sultanes, l'Eau Carminativc. raîlaiie Roguin , son procès à propos de son emprunt liypothécaire dont il n avait rien reçu.

En voyanl fair souriaiît et ri'lléchi de Keller, à ses hocbemens de tète, ]>irolleau se disait : « îl nÛM'oiUc! j<' rinl«'i('SS(*! jaui ai mon cn'dit ! » Adolphe Keller riait de Rirolican comme le parfumeur avait ri de i\!<>!ine'.!x.

Entraîn('' pai- la loquacité parliculière aux gens «{ui se laissent griser par h' malheur . ('('sar montra

CÉSAR BIROllEAl. 9S

le vrai BiroUeau : il donna sa mesure en proposant comme garantie THuile Cephaiique el la maison INjpinot, son dernier enjeu. Le bonhomme. [»romenë {)ar im iaux espoir, se laissa sonder. <'\aminer. Adolphe iveller leeonnut dîuis le par- Inmeui- une ganache royaliste , près de faire laillite. Les Keller élaient enchantés de voir laillii' un adjoint au maire de leni' arrondissement, un honnne d<'Coré de la veille, un honnne du j)ouv<Mr! Adolphe dil alors nettement à Bii'oJl(';uj qui! nv pouvaiî ni lui ouvsir un compte, ni l'irn dire en sa î'avcui' l\ son ("rère François, le grand orateur. Si l'iancois se laissait allci" iî d im- Ix'ciles générosités on sccouranl les gens d'uiic opinion cuHlrairr ;i la sif'iinc cî ses (*!m<'niis poli ti(pies. lui Adolplir. ^ opixi^.crrnt d«' tout son poiivoir ;i ce (pi il l'il mm on-licr de (Iu{m', ri l'ciiiiiècherail dr londic ht main :\ un vieil advcjsairc dr Napoléon, un hlesséde Saint-Uoch.

Birotleau exaspéré vouait dire quelque cliose de Tavidilc' d<' la haute hanque. de sa <lurelé. de sa fnutîse philanlropie; mais il lui [>ris d'une si vio-

94 CES AU cmoTTEAr.

lenle douieur , qu'il put à peine balbutier quelques phrases sur l'iiistitutioii de la Banque de France où les Keller puisaient.

— Mais, dit Adolphe Keller, la l)an(]ue ne l'era jamais un escompte (ju un simple banquier refuse.

— La Banque , dit Birotteau . ui'n toujours paru manquei" à sa desSination quand elle s'applaudit en présentant le <'om|>l<' de ses bénëiices de n'avoir perdu que cent ou deux cent mille francs avec le connnerce parisien! IJle en est îa tutrice.

Adolphe se prit à sourii-e en se levrdil par un geste d'homme ennuy('>.

— Si la Banque se mêlait de commanditer les gens embarrassés sur îa place la j)lus friponne et la plus glissante du monde linancier. elle déposerait son bilai) af.i ])oul d'un an. i^^lle a déjh beaucoup de ])eine h se défendre (ontrc les circulations et les fausses valeurs . (pie serait-ce s'il fallait étudier les affaires de (eux (fui voudraient se faire aider par elle!

— Où trouver dix mille francs (jui me manquent

CÉSAR BIKOlTEAl. 95

pour cleiiiaiii , samedi trk.me ! se disail Birolleau en tia versant la cour.

Suivant la coutume, ou paie îe Irenlc, ({uand le trente et un est un jour férié.

CHÂPiïHE XI.

IN a:

Va\ ;illri|;n;uil la itoi'UHOcliL'i'c, h'S yeux l»;»ii:ii<'s «le larmes -li' ]»;irrimi<nir viliuM'inc un hcaii c !u\;il ai»i>lais en sii('Ui<]iiiarivla nclàla poiic ini i!i's [iliis jolis caldiidcls (|iii roiilassciil vu <<• inoiip-nl Mille [►a\«'' de l'aiis. L«' paiTiiiMciir aiiiail l)i<'ii \<uilii riiv Crrji^*: par co cabriulcl, il serait mw l par a( -

100 CÉSAR BlROTTEAl.

cident , et le désordre de ses affaires eût été mis sur le compte de cet événement. 11 ne reconnut pas du Tillet qui , svelte et dans une élégante mise du matin , jeta les guides à son domestique et une couverture sur le dos en sueur de son cheval pur sang.

— Et par quel hasard ici ? dit du Tillet à son ancien patron.

Du ïillet le savait bien , les Keller avaient demandé des renseignemens à Claparon qui, s'en référant à du Tillet , avait démoli la vieille réputation du parfumeur. Quoique subitement rentrées, les lai'mes du pauvre négociant parlaient énergiquement.

— Seriez- vous venu demander quelques services à ces arabes , dit du Tillet , ces égorgeurs du commerce qui ont fait des tours infâmes , hausser les indigos, baisser le riz, qui n'ont ni foi , ni loi , ni âme. Vous ne savez donc pas ce dont ils sont capbles? Le Havre, Bordeaux et Marseille vous en diront de belles sur leur compte. La politique leur KTt à couvrir bien des choses , allez ! Aussi les

ploité-je sans scrupule ! Promenons-nous , mon cher Birolteau? Joseph! promenez mon cheval, il a trop chaud. Diable! c'est un capital que mille écus !

Et il se dirigea vers le boulevard.

—Voyons, mon cher patron, car vous avez été mon patron, avez-vous besoin d'ai-gent? Ils vous ont^demandé desjgaianties, les misérables ! Moi je vous connais , je vous offre de l'argent sur vos simples effets. J'ai fait honorablement ma fortune avec des peines inouïes, j'ai été la chercher en Allemagne , la fortune ! Je puis vous le dire aujomd'hui: j'ai acheté les créances sur le roi, h soixante pour cent de remise , alors votre caution m'a été bien utile , et j'ai de la reconnaissance, moi! Si vous avez besoin de dix mille francs, ils sont à vous.

— Quoi, du Tillet! s'écria César, est-ce vrai! ne vous jouez-vous pas de moi? Oui, je suis un peu gêné, mais ce n'est rien.

— Je le sais , l'affaire d(^ Uoguin, répondit (hi Tillet. Hé; j'y suis de dix mille francs qu'il m'a emprunti'S pour s'en aller; mais madame^ Roguin me

Î02 CÉSAR BIROTTEAr.

Ifs rendra suisses reprises. Je lui ai eonseilié de ne ,|>as faire la sottise de donner sa fortune pour fxiyer des dettes faites pour une fille. Ce serait bon ^i elle aequiltait tout , mais comment favoriser certains créanciers au détiiment des aulres ? Vous ïi^ètespas unRoguin, je yous connais, ditduTillet, \ous vous brûleriez la cervelle plutôt que de me fcâire perdre un sou. Venez, nous voilà rue du Montl»lanc , montez chez moi.

Le pai'venu prit plaisir à faire passer son ancien patron par ses appartenions au lieu de le mener dans ses bureaux , et il le conduisit lentement afin de lui laisser voir une belle et somptueuse salle à manger, garnie de tableaux achett% en Allemagne, deux salons d'une élégance et d'un hixe queBirotteau n'avait encore admirés que chez le du(* de Lenoncoml. Ses yeux furent éblouis par des dorures, des œuvres dart, des bagatelles folles , des vases précieux , par mille délails qui faisaient bien pâlir le luxe de l'appaitement de Hirotteau , et sachant le prix de sa folie ^ il se disait : — Us ont donc des millions !

îi (mlvA dans une chanibi'C ii coiiclici' auprès de laquelle celle de madame Birotleaii lui parut être ce que le troisième étage d une compaise est à l'hôtel d'un premier sujet de r()[)éra. Le plafond ("lait en salin violet rehaussé par des [dis de satin blanc, l ne descente de lit en hermine se dessinait sur les couleurs violacées d'un tapis du Levant. Les meuhles, les accessoires odraient des lornies nouvelles et d'une recherche extravagante. Le parfumeur s'arrêta devant une ravissante pendule de; l'Amour et de Psyché qui venait d'être faite {>our un banquier célèl)re et dont du Tillel avait obtenu le seul exemplaire qui existât avec cehndeson confrère. Lniin ils arrivèrent à un cabinet de petit-maître, élégant, co(juet, sentant plus l'amour «pie la linance. VhulameRoguin avait sans doute ollérl. pouri-econnuîlre les soins donnivs à sa forluue. un coupoir en or sculpté, desserre-papiers eu uialachite garnis de ciselures, tous les coûteux < oliii<li(Ms d'un luxe efï'réné. Le tapis était uu (a|)is belge dune «'lunnaute lichesse. Du Tillel lil ass«M»ir au coin

(le sa cheminée , le pauvre parfumeur ébloui, surpi'is, confondu.

— Voulez-vous déjeûner avec moi?

II sonna. Vint un valet de chambre mieux mis (|ue Birotteau.

— Dites à M. Legras de monter, puis allez diiti à Joseph de rentrer ici, vous le trouverez à la porte de la maison Keller, vous entrerez dire <hez Adolphe Keller qu'au lieu d'aller le voir, je l'allendrai jusqu'à l'heure de la bourse. Failesmoi servir, et tôt !

Ces phrases stupéfièrent le parfumeur.

— Il fait venir ce redoutable Adolphe Keller! il lesifïle comme un chien! lui, duïillet!

Un tigre, gros comme le poing, vint déplier une lable que Birotteau n'avait pas vue tant elle était mince , et y apporta un pâté de foie gras , une bouteille de vin de Bordeaux, toutes les choses recherchées qui n'apparaissaient chez BiroUeau que deux fois par trimestre, aux grands jours. Du Tillet jouissait ! Sa haine contre le seul homnKî qui eût le droit de le méi)riser s'épanouissait si

chaudement que Birotteau lui fil éprouver la sensation profonde que causerait le spectacle d'un mouton se défendant contre un tigre. Il lui passa par le cœur une idée généreuse ; il se demanda si sa vengeance n'était pas accomplie, et flottait en- Ire les conseils de la clémence réveillée et ceux de la haine assoupie.

— Je puis anéantii' commercialement cet homme , pensait-il ; j'ai droit de vie et de mort sur lui , sur sa femme qui m'a roué , sur sa fille dont la main m'a paru dans un temps tout une fortune, .l'ai son argent , contentons-nous de le laisser nager au bout delà corde que je tiendrai.

Les honnêtes gens manquent de tact, ils nont aucune mesure dans le bien , parce que pour eux tout est sans détour ni airière-pensée : Birotteau consomma son malheur, il irrita le tigre, le perça au cœur sans le savoir, il le rendit imi)lacable par un mot, par un éloge, par une expansion vertueuse , par la bonhomie^ nicmc de la probité. Quand le caissier vint, du Tilicl lui montra César.

— Monsieur Legras, apportez-moi dix mille

106 CÉSAR BIROTTEAl^

francs et un billet de cette somme fait à mon ordre et à quatre-vingt-dix jom*s par monsieur qui est monsieur Birotteau , vous savez son adresse ?

Du ïillet servit du pâte , versa un verre de vin de Bordeaux au parfumeur qui , se voyant sauvé , se livrait ii «les rires convulsifs, il caressait sa chaîne démontre, ne mettait mie bouchée dans s;i bouche que quand son ancien commis lui disait : — Vous ne mangez pas? 11 dévoilait ainsi la profondeur de l'abîme où la main de du Tillet l'avait plongé , d'où elle le retirait , où elle pouvait le replonger. Lorsque le caissier revint, qu'après avoir signé l'effet, César sentit les dix billets de banque dans sa poche , il ne se contint plus ! Un instant auparavant, son quartier , la banque allaieni savoir qu'il ne payait pas, et il lui fallait avouer sa ruine à sa femme! Maintenant, tout était réparé! Le bonheur de la délivrance égalait en intensité les tortures de la dc^faite , ses yeux s'humectèreni malgié lui.

— Qu'avez- vous donc , mon cher patron? dit <lu Tillet. Ne feriez-vous pas pour moi demain , ce que

CÉSAR BIROTTEAU. lOT

je fais aujourclhui pour vous ? N'est-ce pas simple comme l)onjour ?

— Du ïillet , dit a\ec emphase et gravité le bonhomme en se levant et prenant la main de son ancien commis, je te rends toute mon estime.

Du Tillet fut si vigoureusement atteint au sein de sa prospérité qu'il rougit.

— Comment l'avais-je perdue? dit-il.

Birotteau fut de son côté foudroyé par sa bêtise,

car certaines paroles nobles peuvent être fort sottes par ywirf «-position.

— Perdue , pas précisément , dit le parfumeur , on m'avait dit des choses sur votre liaison ave( madame Roguin! Diable, prendre la femme d'un autre...

— Tu bals la breloipie , mon vieux , pensa du "j'illet en se servant d' un mot de son premier métier.

En se disant cette plnase , il revenait à son projet d'abattre celle verlu, de la fouler aux pieds, de rendre méprisable sui- la place de Paris, riiomme vertueux et bonorable qui l'avait pris la main dans le sac. Toutes les haines, politiques

OU privées , de femme à femme , d'homme h homme, n'ont pas d'autre fait qu'une semblable surprise. On ne se hait pas pour des intérêts compromis, pour une blessure , ni même pour un soufflet , tout est réparable ! Mais avoir été saisi en flagrant délit de lâcheté, le duel qui s'ensuit entre le criminel et le témoin du crime, ne se termine que par la mort de l'un ou de l'autre.

— Oh ! madame Roguin , dit railleusement du Tillet, mais n'est-ce pas au contraire une plume dans le bonnet d'un jeune homme? Je vous comprends , mon cher patron ; on vous aura dit qu'elh» m'avait prêté de l'argent. Eh bien ! au contraire , je lui rétablis sa fortune étrangement compi'omise dans les affaires de son mari. L'origine de ma fortune est pure, je viens de vous la dire. Je n'avais rien , vous le savez ! Les jeunes gens se trouvent parfois dans d'affreuses nécessités. On peut se laisser aller au sein de la misère. Mais si l'on a fait , «omme la république, des emprunts forcés, eh bien ! on les rend , on est alors plus probe que la France.

— C'est cela, dit Birotteau. Mon enfant... Dieu... ^ est-ce pas Voltaire , qui a dit :

Il fit du repentir la vertu des mortels.

— Pourvu , reprit du Tillet encore assassiné par celle citation , pourvu qu'on n'emporte pas la forlune de son voisin, lâchement, bassement. ( oinnie par exemple , si vous veniez à faire faillil*' avant irois mois et que mes dix mille francs fus- «ienl ilambés....

— Moi, faire faillite, dit Birotleau qui avait \m li'ois verres de vin et que le plaisir grisait. ()ji coTuiaît mes opinions sur la faillite ! La faillite eM 1;« inoit d'un commerçant , je mourrais.

— A votre sanU', du Tillet.

— S. ta prosp('Tité, réimrtit le parfumeur. PouiqiM)i n«' vous loiniiissez-vouspas chez moi?

— Ma foi, dit (lu Tillrt , je l'avoue, j'ai jmmijdf iiKidamc César, rllr méfait toujours une inipussion, et si vous n'é'iiez pas mou patron, m<i lui ! je...

110 CÉSAR BIROTÏEATI.

— Ah ! tu n'es pas le premier qui la trouve belle, et beaucoup l'ont désirée, mais elle m'aime! Eh bien ! du Tillet, reprit Birotteau, mon ami, ne faites pas les choses à demi.

— Comment ?

Birotteau expliqua Taflaire des terrains à duTi[let qui ouvrit de grimds yeux et complimenta le parfumeur sur sa pénétration, sur sa prévision, en vantant l'affaire.

— Eh bien , je suis bien aise de ton aj)probatiou , vous passez pour une des fortes têtes de la banque, du Tillet! Cher enfant , vous pouvez m" y pnt- < urer un crédit afin dîUtench'c les produits dr riîuilc Céphalique.

— Je puis vous adresser à la maison Nucingen , r(*pondit du Tiîlet en se promettant de faire danser toutes les figures de la contredanse desfailHs à sa victime.

Ferdinand se mit à son )>ure:ni pour écrire l;« lettre suivant^e :

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