II
— Je suis occupé, dit César à tous les garçons qui laissèrent les factures.
— M. Rohault , dit Lourdois en voyant l'archiiecte plier un effet que signa Birotteau , vous vériiierez et réglerez mon mémoire , il n'y a qu'à toiser, tous les prix sont convenus par vous au nom de M. Birotteau.
Pillerault regarda Lourdois et Rohault.
— Des prix convenus d'architecte à entrepreneur, dit l'oncle à l'oreille du neveu , tu es volé.
Rohault sortit, Molineux le suivit et Taborda d'un air mystérieux.
— jMonsieur, lui dit-il , vous m'avez écouté, mais vous ne m'avez pas entendu , je vous souhaite un i)arapluie.
La peur saisit Rohault. Plus un bénéfice est illégal, plus l'homme y tient; le cœur humain est ainsi lait. L'artiste avait en effet étudié l'appartement avec amour, il y avait mis toute sa science et son temps, il s'y était donné du mal pour dix mille francs et se trouvait dupe de son amoiu^-propre. Les entrepreneurs eurent peu de peine à le séduire. L'ar-
gument irrésistible et la menace bien comprise de le desservir en le calomniant furent moins puissans encore que l'observation faite par Lourdois sur J'affaire des terrains de la Magdeleine : Birotteaune. comptait pas y bâtir une seule maison , il spéculait seulement sur le prix des terrains. Les architectes et les entrepreneurs sont entre eux comme un auteur avec les acteurs , ils dépendent les uns des autres. Roliault , chargé par Birotteau de stipuler les prix , fut pour les gens du métier contre le bourgeois. Aussi trois gros entrepreneurs , Lourdois , Chaffaroux et Grindot le charpentier le proclamèrent-ils lin de ces bons en fans avec lesquels il y a du plaisir à travailler. Rohault devina que les mémoires sur lesquels il avait une part , seraient l)ayés, comme ses honoraires, en effets, et le petit vieillard venait de; lui donner des doutes sur leur paiement. Rohault allait cire impitoyable, à la manière des artistes, les gens les plus cruels ii rciit'ontrc des bourgeois.
Vers la lin de déccnd)re. César eut pour soixantedix mille francs de mémoires. Félix, le café de
âO CÉSAR BIROTTEAU.
Foy, Tanrade et les petits créanciers qu'on doit payer comptant , avaient envoyé trois fois. Dans le commerce, ces niaiseries nuisent plus qu'un malheur, elles l'annoncent. Les pertes connues sont définies , la panique ne connaît pas de bornes. Birotteau vit sa caisse dégarnie. La peur saisit alors le parfumeur à qui jamais pareille chose n'était arrivée durant sa vie commerciale. Comme tous les gens qui n'ont jamais eu à lutter contre la misère et qui sont faibles, celte circonstance vulgaire dans la vie de la plupart des petits marchands de Paris porta le trouble dans la cervelle de César. Le parfumeur donna l'ordre à Célestin d'envoyer les factures chez ses pratiques ; mais avant de le mettre à exécution , le premier commis se fit répéter cet ordre inouï. Les cliens , noble terme alors appliqué par les détaillans à leurs pratiques et dont César se servait malgré sa femme, qui avait fini par lui dire : Nomme-les comme tu voudras pourvu qu'ils paient! ses cliens donc étaient des personnes riches avec lesquelles il n'y avait jamais de pertes à essuyer, qui payaient à leur fantaisie , et chez
lesquelles César avait souvent cinquante ou soixante mille francs. Le second commis prit le livre des factures et se mit à copier les plus fortes. César redoutait sa femme. Pour ne pas lui laisser voir l'abattement que lui causait le Simoon du malheur, il voulut sortir.
— Bonjour, monsieur, dit Rohault en entrant avec cet air dégagé que prennent les artistes pour parler des intérêts auxquels ils se prétendent absolument étrangers. Je ne puis trouver aucune espèce de monnaie avec votre papier , je suis obligé de vous prier de me l'échanger contre des écus, je suis l'homme le plus malheureux de cette démarche , mais je ne sais pas parler aux usuriers , je ne voudrais pas colporter votre signature , je sais assez de commerce pour comprendre que ce serait l'avilir, il est donc dans votre intérêt de....
— Monsieur, dit Birolteau stupéfait , plus bas s'il vous plaît , vous me surprenez étrangement.
Lourdois entra.
— Lourdois, dit Birotleau souriant, comprc^ nez-vous?...
Birotteau s'arrêta. Le pauvre homme allait prier Lourdois de prendre l'effet de Rohaiilt en se moquant de l'arehitecte avec la bonne foi du négociant sûr de lui-même : il aperçut un nuage sur le front de Lourdois, il frémit de son imprudence. Cette innocente raillerie était la mort d'un crédit soupçonné. En pareil cas , un riche négociant reprend son billet , il ne l'offre pas. Birotteau se sentait la tête agitée comme s'il eût regardé le fond d'un abîme taillé à pic.
— Mon cher monsieur Birotteau , dit Lourdois en l'emmenant au fond du magasin , mon mémoire est toisé , réglé , vérifié , je vous prie de me tenir l'argent prêt demain. Je marie ma fdle au petit Crottat , il lui faut de l'argent , les notaires ne négocient point , d'ailleurs on n'a jamais vu ma signature.
— Envoyez après-demain , dit fièrement Birotteau qui compta sur les paiemens de ses mémoires. Et vous aussi, Monsieur, dit-il à l'architecte.
— Et pourquoi pas tout de suite ? dit l'architêcte.
— J'ai la paie de mes ouvriers au faubourg , dit César qui n avait jamais menti.
Il prit son chapeau pour sortir avec eux. Mais le maçon , Grindot et ChafTaroux l'arrêtèrent au moment où il fermait la porte.
— Monsieur , lui dit Chalfaroux , nous avons bien besoin d'argent.
— Eh ! je n'ai pas les mines du Pérou ! dit César impatienté qui s'en alla vivement à cent pas d'eux.
— 11 y a quelque chose là dessous. Maudit bal î tout le monde vous croit des millions. Néanmoins l'air de Lourdois n'était pas naturel! pensa-t-il , il y a quelque anguille sous roche.
Il marchait dans la rue Saint-Honoré sans direction , se sentant comme dissous.