‹ Histoire de la grandeur et la décadence de César BirotteauChapitre 8 sur 24 · CHAPITRE MIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE MIL

QIELQLES ÉCLAIRS.

Huit jours après celte fête, dernière flammèche (lu feu de paille d'une prospérité de dix-huit années prête as éteindre, César regardait les passans, à travers les glaces de sa l)outi(iue , en songeant à rétendue de ses affaires qu'il trouvait lourdes ! Jusqu'alors tout avait été sinqde dans sa vie : il

ral)riquait et vendait , ou achetait pour revendre. Aujourd'hui raffaire des terrains , son intérêt dans la maison A. Popinot et compagme, le remboursement de cent soixante mille francs jetés sur la place, et qui allaient nécessiter ou des trafics d'eflets qui déplairaient à sa femme, ou des succès inouischez Popinot, effrayaient ce pauvre homme par la multiplicité des idées, il se sentait dans la main plus de pelotons de lil qu'il n'en pouvait tenir. Comment Anselme gouvernerait-il sa barque? Hirotteau traitait Popinot comme un professeur d(; rhétorique traite un élève, il se défiait de ses moyens, et regrellait de n'être pas derrière lui. J^e coup de pied qu'il lui avait alongé pour le faire taire chez Yauquelin explique les craintes que le j<'une négociant ins}Mrait au parfumeur. Birotteau se gardait bien de se laisser deviner par sa femme, par sa lille ou par son commis ; mais il était alors comme un simple canotier de la Seine à qui, par hasard , un minisli'c aurait donné le commandement d'une frégate. Ces pensées formaient comme un brouillard dans son intelligence peu propre à

CÉSAR BIROTTEAU. fl

la méditation , et i! restait debout , cherchant à y voir clair.

Eu ce moment apparut dans la rue une figure ]»our laquelle il éprouvait une yiolente antipathie, «t qui était celle de son deuxième propriétaire, le l>etit Molineux. Tout le monde a fait de ces rèvej» pleins d'événemens qui représentent une vie entière, et où revient souvent un être fantastique chargé des mauvaises commissions, le traître de la pièce. Molineux semblait h Birotteau chargé par le hasard d'un rôle analogue dans sa vie : cette ligure avait grimacé diaboliquement au milieu de la fête, en en regardant les somptuosités d'un «l'il haineux. En le revoyant, César se souvint d autant plus des impressions que lui avait caustîes ce petit pingre , un mot de son vocabulair(* , que Molineux lui fit éprouver une nouvelle répulsion en se montrant soudain au milieu de sa rêverie.

— Monsieur, dit le petit homme de sa voix atrorcment arïo<line, nous avons bâclé si lestement les «dioses que vous avez oublié d'approuvei* l'écriture sur n(>lre petit sous-seing.

Birotteau prit le bail pour réparer l'oubli. L'architecte entra , salua le parfumeur et tourna d'un air diplomatique autour de lui.

— Monsieur, lui dit-il enfin à l'oreille , vous savez combien les commencemens d'un métier sont difficiles ; vous êtes content de moi , vous m'obligeriez beaucoup en me comptant mes honoraires ►

Birotteau, qui s'était dégarni en donnant son portefeuille et son argent comptant , dit à Célestin de faire un effet de deux mille francs à trois mois d'échéance, et de préparer une quittance.

— J'ai été bien heureux que vous prissiez ;ï votre compte le terme du voisin, dit Molineux d'un air sournoisement goguenard. Mon portier est venu me prévenir ce matin que le juge de paix apposait les scellés par suite de la disparition du sieur Cayron.

— Pourvu que je ne sois pas pincé de cinq mille francs , pensa Birotteau.

— Il passait pour très bien faire ses affaires , dit Lourdois qui venait d'entrer pour remettre son mémoire au parfumeur.

— Un commerçant n'est à l'abri des revers que <{uand il est retiré, dit le petit Molineux en pliant son acte avec une minutieuse régularité.

L'architecte examina ce jxîtit vieux avec le plaisir que tout artiste éprouve en voyant une caricature qui confirme ses opinions sur les bourgeois.

— Quand on a la tête sous un parapluie , on l>ense généralement qu'elle est à couvert s'il pleut, dit l'architecte .

Molineux étudia beaucoup plus les moustaches et la royale que la figure de l'architecte en le regardant, et il le méprisa tout autant que M. Rohault le méprisait. Puis il resta pour lui donner un «oup de grifl'e en sortant. A force de vivre avec ses chats, Molineux avait, dans sa manière comino «lans ses yeux , quelque chose de la race féline.

En ce moment, Ragon et Pilleraull entreront.

— Nous avons parlé de notre affaire au jug»', dit Ragon à l'oreille de César, il prétend que, dans une spéculation de ce genre, il nous fau- (U-ait une quittance des vendeurs et réaliser les ;îc -

fï CÉSAR BIROTTE\U.

tes, afin d'être tous réellement propriétaires indivis...

— Ah î vous faites l'affaire de la Magdeleiiie , dit Lourdois , on en parle , il y aura des niaisons à construire !

Le peintre'qui venait se faire promptenient régler ti'ouva son intérêt à ne pas presser le parfumeur.

— Je vous ai remis mon mémoire à cause de la lin de Tannée, dit-il à l'oreille de César, je n'ai ])esoin de rien.

— Eh bien! qu'as-tu César! dit Pillerault , en remarquant la surprise de son neveu, qui, stupéfait par la vue du mémoire , ne répondait ni à Raison ni à Lourdois.

— Ah ! une vélille , j'ai pris cinq mille francs d'effets au marchand de parai)luies , mon voisin qui fait faillite. S'il m'avait donné des valeui^ mauvaises , je serais gobé comme un niais.

— Il y a pourtant long-temps que je vous lai dit, s'écria Ragon : cehii qui se noie s'accro- < lieiail à la jandie de son père pour se sauver, el il If noie avec lui. J'en ai tant observé df faillites!

CÉSAR BIROTTEAU. If*

on n'est pas précisément fripon au commencement du désastre, mais on le devient par n('cessité.

— C'est vrai, dit Pillerault.

— Ah ! si j'arrive jamais à la chandue des députés , ou si j'ai quelque inthience dans le gouvernement , (lit BiroUeau se dressant sur ses pointes et retombant sur ses talons.

— Que feriez-vous , dit Lourdois , car vous êtes un sage.

Molineux que toute dis(iissi(^n sur le Droit intc'ressait se rapprocha de Lourdois et de M. liohauh, appiiy*' sur le comptoir : Pilleraull et Ragon savaient les opinions de César , néimmoins connue lalleiitiun des autres rend allenfif, ils écoulèi eut gravement Birotleau, connue les Irois étrang<TS.

— .le voudrais, dit le pai liimeur , un trilunial de jut;es inaiii()vil)l(\s ave»' iiii minislère puhlii jugeant .'ni ciiiniiicl. Aj)rès inie iiislruclion , pciidani laquelle un jni^c rcnqilwiiil innii('<li:tl('ini'nl 1rs Wnu- Jionsacluelles des agcns. syndic-, cl jugr-i onunis- Siiire,len(*gocianl sernil (!('(lar('' [(lilii n'hahililablr ou bavquproiilicj'. V:ù\\\ r'''liai»ilila!)l(', il sérail Icnii

de loiit payer, il serait alors le gardien de ses biens, de ceux de sa femme , car ses droits , ses héritages, tout appartiendrait à ses créanciers, il gérerait |K)ur leur compte et sous une surveillance, enfin il continuerait les affaires en signant toutes fois : un tel , failli , jusqu'au parfait remboursement. Banqueroutier, il serait condamné , comme autrefois , au pilori dans la salle de la Bouise , exposé pendant deux heures, coiffé du bonnet vert. Ses biens, ceux de sa femme et ses droits seraient acquis aux créanciers et il serait banni du royaume.

— Le commerce serait un peu plus sûr, dit Lourdois, et l'on regarderait à deux fois avant de faire <fes oix^rations.

— La loi actuelle n'est point suivie, dit César exaspéré , sur cent négocians , il y en a [»lus de «inquante qui sont de soixante-quinze ix)ur cent au dessous de leurs affaires , ou qui vendent leurs marchandises à vingt-cinq ix)ur cent au dessous du prix d'inventaire, et qui ruinent ainsi le commerce.

— Monsieur est dans le vt ai, d'il Molineux, la

loi actuelle laisse trop de latitude. Il faut ou l'abandon total ou l'infamie.

— Eh diantre ! dit César, un négociant , au train dont vont les choses , va devenir un voleur patenté. Avec sa signature , il peut puiser dans la caisse de tout le monde.

— Vous n'êtes pas tendre , monsieur Birotteau , dit Lourdois.

— Il a raison , dit le vieux Ragon.

— Tous les faillis sont suspects , dit César exaspéré par cette petite perte qui lui sonnait aux oreilles comme le premier cri de Vhalali à celles d'un cerf.

En ce moment le maître d'hôtel apporta la facture de Chevet. Puis unpatronnet de Félix, un garçon du café de Foy, la clarinette de Collinet arrivèrent avec les mémoires de leurs maisons.

— Le quart d'heure de Rabelais , dit Ragon on souriant.

— Ma foi , vous avez donné une belle fête , dit Lourdois.

Page 1