E. Babelon, Catalogue des camées, p. 213, n
LA KENAISSANCI- CAROLIXCilHNNF.
taies L't l'activilc de leurs relations avec ConstaïUinople, l'J-gypte et la Syrie musulmanes '.
Mais cette recherche des gemmes antiques ou orientales n'est
Fig. 14. — Julie, fille de Titus. — Monture carolingienne.
pas, à notre point de vue, la seule caractéristique de la période carolingienne.
Au milieu du ix"-' siècle, sous les successeurs de Charlemagne, nous assistons soudain à une véritable renaissance de la glyp-
I. Em. Molinicr, Hisl. ghi. des arts afipUqtn's à Tinduslric, t. IV : VOrJèvrcrie religieuse et civile, p. 71.
22 LA RLXAISSAXCE CAROLINGIENXE
tique, ou plus précisément, de la gravure en creux sur le cristal de roche et sur le jaspe, car nous ne connaissons pas dautrcs variétés du quartz hyalin ou opaque qui aient été gravées à cette époque. La source ordinaire des grandes sardonyx multicolores, c'est-à-dire l'Egypte et les régions reculées de l'Asie, était depuis longtemps tarie pour les graveurs de l'Occident de l'Europe, tandis que les filons quartzeux des Alpes et des Carpathes continuaient à mettre les plus beaux blocs de jaspe et de cristal à portée de leur main.
Il est vraisemblable qu'il n'y avait pas que des antiques dans le nombre des vases et phylactères de cristal, qu'énumère Everard, comte de Frioul, gendre de Louis le Débonnaire, dans son testament '. Au temps des fils de Charlemagne, le Trésor de l'abbaye de Saint-Denis était déjà riche de vases en pierres fines Çcaliccm i\\ siiiaragiio ; vciscula iiiiiriiia aiiro et gi'iiiiiiis parata ^) ainsi qu'en autres précieux objets d'onyx ou de cristal qui, en partie sans doute, étaient de travail occidental, comme le joyau, décoré d'un disque de cristal, que se fit exécuter, vers le même temps, le roi anglo-saxon Alfred le Grand (849-901) '.
Mais nous pouvons apporter, pour reconstituer l'histoire de la glyptique carolingienne, autre chose que des conjectures vraisemblables ; il nous en est parvenu quelques beaux échantillons.
Les plus importantes des intailles des ix« et x'^ siècles, ont des types iconographiques qui reproduisent les effigies plus ou moins conventionnelles des rois ou des empereurs de cette époque,
1. Tesiamentum Everardi. dans Miraeus, Opéra diplomatica, t. I, p. 19; Eni. Molinier, Hist.gcn. tics arts appliques à l'industrie, t. IV : L'orjcvreric religieuse et civile, p. 89-90.
2. Lcopold Delisle, Instructions adressées par le coiiiiié des travaux historiques. Littérature latine, p. 8; Em. Molinier, op. cit., p. 79.
3. Cette dernière pièce d'orfèvrerie qui porte le nom du roi Alfred le Grand est conser\'èe à Oxford, dans l'Ashmolean Muséum. Em. Molinier, op. cit., t. IV, p. 92; H. Shaw, Dress and décorations, t. I, pi. I. Sur les arts industriels chez les Anglo-Saxons, à l'époque carolingienne, \'ovcz Alfred Darcel, \otice des émaux et de l'orjèvrerie du musée du Louvre (1883, in-S"), p. 381.
LA KHXAISSAXCn CAKOI.IXGIIA'Xr. 2}
rapprochées de celles des empereurs romains. Il va aussi des sujets religieux tels que la Crucifixion, le Baptême du Christ, les Apôtres, des scènes hibliques ou évangéliques, des légendes de saints.
L'intaille célèbre du Trésor d'Aix-la-Chapelle, sur laquelle est gravé en creux un buste royal entouré de la légende : + XPE ADIVVA HLOTHARIVM REG(c/;0 est un cristal de roche, de terme lenticulaire (42 millimètres sur 36), qui a dû servir de sceau [PI. II, fig. 1], rjle décore présentement, avec des cabochons et des camées antiques, une croix reliquaire en or, que la tradition désigne comme un don de l'empereur Lothaire au Trésor d'Aixla-Chapelle '. Mais l'inscription que nous avons reproduite prouve qu'il ne saurait être, en réalité, question de ce prince qui, associé à l'empire par son père, Louis le Débonnaire, dés 817, a toujours porté le titre d'iinpercitor i:t jamais celui de/r.v seul, même après qu'il eut ajouté à son titre impérial celui de roi d'Italie '.
Il s'agit, au contraire, de Lothaire II, roi de Lotharingie, de 855 à 869 '. L'habile graveur de cette intaille s'est inspiré d'un portrait impérial de la meilleure époque romaine. Le buste, imberbe, de profil, a les épaules couvertes du piiliiilaiiiriiliiiii romain, agrafé sur la poitrine; la tête est laurée. Les lettres de la légende sont gra-
1. Les PP. Caliicr et Martin, Mélanges d'archcologie, t. I, pi. xxxi : .\us'M Wcerth, Kuiistdeiikmiiler âer christikhen Miltelalt. in den Rheinhiiden, pi. XXXIX ; Franz Bock, Karl's desgrossen P/al^kapcllc, p. 35, pi. n" 2; J. Labarte, Hist. des ails industriels, t. I, p. 199 et suiv. et pL XXIV bis, fig. 2 ; E. Babelon, La gravure en pierres fines, p. 232 ; Em. Molinier, Hisl. gt'n. des arts, etc., t. IV, p. 124.
2. Aug. Longnon, Atlas historique de h France, texte explicatif, 2= livr., p. 67 ; A. Giry, Manuel de diplomatique, p. 723.
3. On ne saurait adopter l'opinion contraire, soutenue par J. Labarte, suivi par A. Bequet (Annalesde la Société archèol . de Namur, t. XVIII, 1889, i"^ liv. p. 12 et suiv.), sous prétexte que Lothaire II prend le titre de rex Francoruin, tandis qu'il fut simplement roi de Lotharingie. En effet, c'est même seulement après l'acquisition de la Lotharingie, en 911, qu'un autre prince carolingien, Charles le Simple, ajouta à ses titres celui de rex Francoruin (A. Giry, ob. cit., p. 725).
24 I-A Ri;\AlSSAXCE CAROLIXGIEXXE
vées avec assurance et fermeté : elles sont manifestement contemporaines de la gravure du buste. Le stvle excellent de l'ouvrage révèle un artiste qui sut s"inspirer de l'antique, comme les graveurs de certains coins monétaires de Charlemagne, de Louis le Débonnaire et de leurs premiers successeurs.
Le chef-d'œuvre de la glyptique carolingienne est le grand disque en cristal de roche sur lequel se déroule, en scènes juxtaposées, l'histoire de la chaste Suzanne: il mesure 113 millimètres de diamètre [PI. IL fig. 2, et ci-contre, lig. 13] '. Conservé dans l'abbaye de ^^'aulsort-sur-Meuse, près de Dinant, jusqu'à la Révolution, il entra, après avoir passé en diverses mains, au Musée britannique, seulement en 18)7 '. Quarante figures, formant huit épisodes de la légende de Suzanne, sont intaillées sur cette énorme lentille et accompagnées de légendes explicatives empruntées au texte de la Bible : SiirrfXi'niitt sciirs (les deux vieillards se montrent à la vierge dans un jardin clos par un treillis); Occurrcniiit servi (les serviteurs ayant entendu des cris sortent de leur maison et se dirigent à pas précipités du côté du jardin); Mitlitc ad Siisaiiani (les vieillards, dans la maison de Joachim, demandent au peuple qui les accuse, qu'on fasse comparaître la jeune fille); Miseniiil iiitiiiiis (Suzanne comparaît devant le juge et, en présence du peuple, les vieillards lèvent les mains pour l'accuser;
1. La ténuité des lettres des longues inscriptions de l'intaille de Waulsort empêche qu'elles puissent être bien rendues par la phototvpie ; c'est pour cette raison que nous donnons ce précieux monument à la fois sur notre planche et en un dessin sommaire, à la plume.
2. Voyage littéraire de deux religieux h'uédictins, t. 11(1724, in-4), p. i32;Ch. de Linas, Orfèvrerie mérovingienne. Les œuvres de saint Êloi, p. 48 ; A. Béquct, dans les Annales de la Société archéologique de Xawiir, t. XVIII, !'= livr. 1889. Le Musée britannique acheta ce splendide joyau à la vente de la collection Bernai en 1857 (n° '295 du Catalogue devente, Londres, in-8); cf. A. Darcel. dans la Galette des Beaux-Arts, t. XIX, 1865, p. 130; J. Labarte, Hist. des arts industriels, t. I, p. 199 et suiv. ; E. Babelon, La gravure eu pierres fin :s, p. 231 ; le même, Compte rendu des séances de l'Acad. des Inscript, et Belles- Lettres, 1895, p. 410.
LA RHXAISSANCU CAROLIX(;n:N\E
malgré ses prtjlcstatioiis clic est condamncc); Ciinnjuc dmciciil ad iiiorlciii (tandis qu'on entraîne la malheureuse pour lui faire subir le dernier supplice, Daniel interviciU); liarlciiilc dieniiii iiiidoniiii (le prophète invective l'un des misérables qu'il traite de pécheur
Fig. 15. — Intaillc du roi Luih.iirc, à l'abbavc de WauIsorl-sur-Mcuse.
endurci); Kccte iiicntiliis es (Daniel le convainc d'imposture devant tout le peuple rassemblé); Fi'ci'riiiitqiie tis siciil nialc cgcnint (le peuple lapide les vieillards, leur infligeant la peine à laquelle Suzanne avait été condamnée); Ht salvalns est saiigiiis iiinoxiiis in die ista (et le sang innocent fut sauvé en ce jour, et de là le
26 LA RI-XAISSAN'CE CAROLINGIEXXE
triomphe de h jeune fille en présence du roi). La dernière inscription gravée au-dessus du médaillon central est celle-ci :
LOTHARIVS REX ''raNC.[F]IERI IVSSIT
(Lothaire, roi des Francs, a fait exécuter) '.
Par là, nous sommes certains que ce curieux monument est carolingien : il a été exécuté sur Tordre du roi de Lotharingie Lothaire II (864-869). Au moyen âge, sans prendre garde à l'anachronisme, on considérait ce joyau comme l'œuvre de saint Eloi, et la Chronique de l'abbaye de Waulsort lui fait jouer un rôle essentiel dans la fondation de ce monastère : il fut porté sur la poitrine comme un talisman, par un clerc de l'église de Reims, puis par Gilbert de Florennes, l'un des ennemis les plus acharnés de Charles III le Simple. Quant au choix de la légende de Suzanne fait par le roi Lothaire pour être gravé, il n'étonnera pas ceux qui se rappellent jusqu'à quel point furent populaires les épisodes du livre de Daniel, dès les premiers siècles du christianisme. L'art chrétien les a reproduits à satiété; nous rappellerons seulement, ici, une coupe en verre gravé, du v"-' siècle, à laquelle nous avons déjà fait allusion, et dont le sujet est emprunté à la même légende ainsi qu'à d'autres épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament -. Et ainsi éclate le lien étroit qui rattache la gravure sur verre à la glyptique, l'une n'étant que l'imitation ou même la contrefaçon de l'autre.
1. Le graveur carolingien avait, par inadvertance, oublié la lettre F Ju mot FRANC; il l'a ajoutée, après coup, au-dessus de la lettre R.
2. Gerspach, La verrerie, p. 76. Il faut aussi rapprocher Tintaille de l'abbaye de Waulsort des dessins du célèbre psautier d'Utrecht, dont les compositions symboliques sont du même temps, formées de petites figures analogues et inspirées du même sentiment artistique. Latin Psalter in tlie University Libiary 0/ Utrecht, plioiograpljed ami prodiiced in foc simile, l>y ttie permanent, aulot\'pe process of Spencer, Saicyer, Bird and C° (Londres, 187;, in-4);P. Durrieu, dans les Mélanges Julien Havet, p. 639.
LA KHNAISSAXCn CAROLINGIENNE 2"]
Le muscc de Rouen possède une plaque en cristal de roche sur laquelle est gravé le l^aptê'mc du Christ : c'est aussi une (vuvre du ix^' siècle [PI- II, fig. 3| '. Le Sauveur a l'aspect d'un adolescent, debout, la tête environnée du nimbe crucii^ère, vêtu d'une longue tunique, les mains ramenées sur les genoux. Il est plongé jusqu'à la poitrine dans les eaux du Jourdain, représentées par des ondulations symétriques en forme de cône. A côté du Christ, saint Jean-Baptiste, tenant sa houlette de berger et posant la main sur la tête du Christ; l'ange apporte un linge. Au-dessus de la tête du Christ, le Saint-I-sprit, sous l'aspect d'une colombe. La scène est dominée par la Main bénissante et rayonnante, symbole de Dieu le Père, et par deux anges qui tiennent des draperies pour couvrir les épaules du Christ à sa sortie du lleuve. Sur le pourtour, eniîn, d'élégants rinceaux.
Il sutïït de comparer le style de cette gravure avec l'intaille de Waulsort pour se convaincre qu'on est en présence de deux œuvres contemporaines. Même attitude des personnages, mêmes mouvements donnés aux gestes et aux draperies ; même profondeur des traits de la gravure. Cette impression se fortifie encore, si possible, lorsqu'on rapproche la scène figurée sur l'intaille de Rouen, d'autres représentations du Baptême du Christ, de l'époque carolingienne. Par exemple, un ivoire célèbre de Munich, ' et une miniature d'un Graduel de l'abbaye de Prum, conservé à la Bibliothèque Nationale '.
1. Dimensions de l'original : haut. 85 niillim. ; larg. 71 millim.
2. Le P. Cahier, Nouveaux iiiâanoes iraichcoJogie, t. II, p. 56.
3. Bibl.Nat., ms. latin 9448, fol. 26 vo; d. Didron, koniwr.chràieime, Histoire de Dieu, p. 210. Comparez aussi le Baptême du Christ du Codex Egherti, dans F. X. Kraus, Die Miiiialuieii des Codex Egberti, pi. XVIII (1884, in-4). D'autres monuments, en particulier un vitrail de la cathédrale de Chartres, au XIF siècle, représentent encore le Baptême du Christ comme notre intaille (Las;us et Didron, Mcn.igr. de la cuthediale de Chartres, Mlai, pi. LI, D); cf. Eug. Grésy, dans les Mémoires de la Sjc. des Antiquaires de France, t. XXI, 1852, p. 175 à 178.