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MOEURS ET ORGANISATION SOCIALE DES TEMPS HÉROÏQUES

Ce qui a été dit des événements, on doit le répéter des mœurs. S'il faut renoncer à dégager des anciennes traditions une histoire certaine et se contenter d'accepter quelques faits pris dans leur généralité, on ne peut espérer d'arriver à une précision plus grande pour les institutions politiques. Cependant, pour elles aussi, la légende renferme une portion de vérité : c'est l'impression que nous laissent du caractère de ces temps les récits qui en proviennent, et surtout pour une époque relativement moderne, les deux poèmes de Y Iliade et de Y Odyssée,

Considérée dans son ensemble, la poésie légendaire se rapporte à deux époques. L'une peint la Grèce se débattant dans la vie barbare contre les fléaux physiques et les bêtes des forêts, contre les rapines des forts et les violences des puissants. C'est le temps des hérosJ

1. Helbig, Die Sittlichen Zuslxnde des Griech. Heldenalters , 1839. Humpert, De c'mtate Homerica , 1839, et les ouvrages précédemment cités.

L'autre montre un état plus civilisé, une vie plus stable, des races royales respectées, et au lieu de luttes intestines, l'accord de tous pour une même entreprise, l'unité remplaçant l'anarchie, le patriotisme national s'élevant au-dessus des rivalités et des haines. Au lieu de tribus hostiles on voit enfin un peuple dont la guerre de Troie a pour jamais rattaché l'une à l'autre les diverses fractions. Évidemment dans la première période se continue la lutte des Hellènes et des Pélasges, ou des tribus primitives ; dans la seconde, la victoire des Hellènes est assurée, l'unité de la nation établie, quoiqu'elle n'ait encore d'autre nom général dans Homère que celui de Panachéens*

L'indépendance du caractère grec se montre déjà, dans ce poème. Point de castes. Les nobles sont les plus forts, les plus agiles et les plus braves. C'est parce qu'ils possèdent ces qualités, qu'on les croit fils des dieux et qu'on leur accorde respect et obéissance. Mais cette origine, qui ne peut la revendiquer s'il la prouve par son courage ? Entre le peuple et les nobles il n'y a pas d'infranchissable barrière. Personne qui puisse vivre paresseusement de la gloire de ses aïeux. Comme chez les anciens Scandinaves, tout appartient au brave. Malgré la prétendue descendance des dieux, l'homme se fait a lui-même sa place pour le moment par la force, plus tard par l'intelligence. A quelle distance sommes-nous déjà de l'immobile Orient? C'est une civilisation nouvelle qui va naître, une seconde vie de l'humanité qui commence. En Orient, où les dieux régnaient, tout devait rester immuable comme la divinité même. Ici l'homme commande, tout sera mouvement, passion, désirs sans bornes, efforts audacieux ; Prométhée a brisé ses chaînes et dérobé le feu du ciel, la vie, la pensée î

Ces fils des dieux en effet , à qui Jupiter a remis le sceptre et qui le transmettent à leur fils aîné, ne sont

guère que les chefs militaires de leur peuple. Ils prennent le titre de roi, et les plus puissants ont pour palais où ils s'enferment au besoin avee leurs richesses, une de ces enceintes eu pierres énormes, que les Pelasges leur ont léguées , ou qu'à leur exemple ils ont construites. Mais ces rois, en toute affaire, consultent les nobles qui les entourent. S'ils jugent , c'est avec le concours des vieillards et des sages. lueurs revenus sont des dons volontaires, les fruits de leurs domaines, une part plus grande dans le butin, et, dans les sacrifices, une double portion de la chair des victimes. Pour se faire reconnaître, ils n'ont d'autre insigne que le sceptre, d'autres gardes que les hérauts, et aux réunions la place la plus honorable. Nulle trace de cette adoration, de ces formes serviles qu'imposent les rois de l'Orient à ceux qui les approchent.

Si, dans X Iliade, Agamemnon, le roi des rois, parait avoir un pouvoir plus grand, c'est qu'une expédition loin des foyers et une lutte dangereuse exigent une plus grande concentration du commandement. D'ailleurs Agamemnon joignait au titre ce qui dans ce temps le faisait surtout respecter, la force; il était parmi les plus vaillants et ses soldats étaient les plus nombreux. Voyez pourtant comme Achille le brave, et comme Thersite l'insulte; voyez aussi, dans X Odyssée, en quel état tombaient ces rois de l'âge héroïque, quand ils fléchissaient sous le poids des ans, comme Laërte, et qu'ils n'avaient pas pour retenir le respect des hommes le souvenir de grands exploits ou la parole harmonieuse de Nestor. Ulysse lui-même, bien souvent, est moins le chef que l'égal de ses compagnons.

Quant aux nobles, ou les bons, les justes, comme on les appelle, ce sont les descendants de certaines familles aimées des dieux et qui d'eux reçoivent, comme par droit héréditaire, la force, la bravoure et l'éloquence, c'est-àdire des familles qui ont conquis leur noblesse par leur

courage, et qui la conservent par leurs exploits. Du reste, ils ne prétendent, sur le champ de bataille, qu'aux postes les plus dangereux, aux combats singuliers avec les plus braves des ennemis; dans la cité, à quelques prérogatives honorables plutôt qu'utiles. Dans l'intervalle des combats ils s'exercent aux jeux, image de la guerre. Quelques-uns jouent de la lyre, à l'exemple d'Amphion et d'Orphée, . et chantent les hauts faits des braves, ou écoutent les rhapsodes qui, comme les bardes celtiques, étaient tenus en grand honneur; car en conservant la généalogie des héros, ils conservaient la gloire des familles. Cependant ces guerriers ne dédaignent pas plus les travaux manuels que Yulcain, le Gis du maître des dieux. Un d'eux, tué devant Troie, est célébré par Homère comme très-habile en toutes sortes d'ouvrages, et pour cela particulièrement aimé de Minerve. Ulysse se sert de la hache aussi bien que de la lance. C'est lui qui construit sa couche et son vaisseau. Achille lui-même fait tous les apprêts du festin ; et les charpentiers habiles sont admis à la table des rois, à côté des médecins et des chantres inspirés des Muses.

Cependant cette aristocratie vivra des siècles. C'est qu'elle n'a point seulement pour elle la force et le respect traditionnel des peuples, mais aussi la richesse. La massue d'Hercule et sa peau de lion ne suffisent plus aux guerriers; il leur faut un char de guerre, des chevaux fougueux et une complète armure, si coûteuse qu'on la croit souvent un don des dieux, et si forte que, dans la mêlée, elle assure au chef, comme au chevalier du moyen âge, un immense avantage sur la multitude livrée sans défense à ses coups.

Au-dessous des nobles, composant le conseil du roi et, dans la bataille, la ligne des chars de guerre, est la foule clés hommes libres; plus bas, les esclaves. Les premiers forment dans toutes les occasions importantes une assemblée qui se réunit autour du cercle de pierres polies où les chefs siègent avec le roi, au milieu de la place pu-

blique. S'ils ne prennent poiut encore part à la délibération, au moins ils entendent discuter devant eux tous les graves intérêts, et ils influent par leurs murmures, favorables ou contraires, sur la décision à prendre. Quand un roi a parlé, a l'assemblée émue est comme les grandes vagues de la mer Icarienne, soulevée par l'Eurus et le Notus qui se précipitent des nues, ou comme la vaste moisson dont un vent impétueux agite et courbe les épis, n Aussi Homère veut-il que Calliope soit la compagne assidue des rois, pour adoucir par l'éloquence les emportements populaires.

Nous trouvons donc, si loin que nous remontions dans ; l'bistoire de la Grèce, l'habitude des assemblées et de la discussion publique. La nécessité de convaincre avant de / commander aiguisa l'esprit de ce peuple; toutes ses facultés furent ainsi tenues en haleine et prêtes pour le plus brillant essor.

Ce peuple, déjà si libre dans sa constitution politique, l'était plus encore dans son organisation religieuse : point de prêtres, ou, pour mieux dire, point de clergé constitué à part, et point de livre saint, comme la Bible, les Védas ou le Zendavesta, c'est-à-dire point de corps de doctrines consacrées 1 : double fait fondamental dans l'histoire du développement intellectuel des Hellènes. Le roi est le premier pontife, c'est lui qui immole la victime, sans penser pour cela qu'il soit investi d'un caractère sacré*; quand

1. La source de» croyances religieuses était les poésies d'Homère. <Hérodote, II, 53.)

2. Il faut faire une exception pour le grand prêtre des Cabires de Sarnothrace, qui était en même temps souverain de l'Ile, comme peutêtre aussi celui d'Apollon à Délos. Mais ceux qui avaient même des sacerdoces héréditaires n'en étaient pas moins, pour tout le reste, citoyens. Une plus grande pureté de mœurs leur était imposée.

Beaucoup de sacerdoces étaient remplis par des femmes : la prétresse de Gérés avait la téte couronnée de pavots et d'épis; celle de Minerve, à Athènes , portait l'égide , la cuirasse et le casque. Le temple de Bacchus, aux Marais, était desservi par quatorze vierges, comme les Vestales de Rome. Démosth., in Neœr., § 73. Beaucoup de ces prétresses étaient astreintes à faire vœu de chasteté, comme le montrent vingt en-

il sacrifie pour son peuple, il remplit une fonction publique. Tout chef de famille est le prêtre de sa maison.

Mais la superstition est un des instincts les plus naturels de l'homme et jamais le culte ne s'est encore borné à un acte d'adoration et de reconnaissance envers l'Etre souverain. Tous les peuples ont voulu arracher à l'avenir les secrets qu'il gardera toujours, et tous ont eu des sorciers, des magiciens ou, comme les Grecs, des devins qui interprétaient les signes célestes, des hallucinés qui voyaient le monde invisible, des convulsionnaires comme la Pythie de Delphes, qui sentaient le dieu s'agiter en eux et exprimaient ses volontés. Les Grecs croyaient ces devins en relation directe avec les dieux et les consultaient en toute confiance. Ainsi le temple deDodone avait des ministres qui faisaient parler ses chênes prophétiques et ses colombes sacrées, et les oracles d'Apollon à Delphes étaient traduits par la bouche de ses prêtres. Orphée accompagna les Argonautes pour charmer par ses chants leur long voyage, mais aussi pour leur expliquer les signes célestes. Les plus fameux devins furent Amphiaraûs auprès des sept chefs dans la première guerre de Thèbes, Tirésias et sa fille Manto ceux des Thébains, enfin Calchas qui suivit les Grecs dans la guerre de Troie.

Certaines familles passaient même pour avoir par droit héréditaire l'inspiration divine ou le privilège d'être plus agréables aux dieux dans l'accomplissement des mystères1. C'étaient sans doute les restes survivants d'anciennes races théocratiques que les révolutions avaient dépouillées de leur pouvoir temporel. Dans la croyance

droits de Pausanias. Les prêtres de Diane, à Éphèse, étaient des eunuques. Du reste, ces privations, comme quelques autres abstinences, n'avaient aucun rapport avec l'idée cli rétienne de la macération de la chair. Il exista aussi des confréries religieuses. (Cf. Maurv, t. II, chap. xn.)

i. Ainsi chez les Éléens, les Telliades, les Clytiades et les lamides; a Eleusis, les Eumolpides et les Céryces ; à Athènes, le* Kléobutades ; à Thèbes, le* ./Egides ; à Sparte, à Sicyone, les prêtres d'Apollon Carnien; à Delphes, les descendants de Deucalion.

des Grecs quelque dieu se trouvait toujours a l'origine de ces familles respectées. Pindare célébrant un vainqueur aux jeux Olympiques, qui comptait parmi ses aïeux un devin Iamide, raconte comment vint à cette race le don de voir l'avenir : « Evacîné, la jeune fille aux cheveux couleur de la violette, vivait aux bords de l'Alphée. C'est là qu'aimée d'Apollon elle goûta pour la première fois les douces amours; là aussi qu'un jour, venue pour puiser de l'eau, elle fut contrainte de déposer sa ceinture de pourpre avec son vase d'argent. Aussitôt le dieu à la blonde chevelure envoya près d'elle Uithyie qui calme les souffrances, et l'enfant de ses entrailles et de ses chères douleurs, Iamos, parut à la lumière. Brisée par la souffrance, elle le laissa à terre, mais par l'ordre des dieux deux serpents aux yeux verts le nourrirent du suc . des abeilles.... Quand l'aimable jeunesse eut mis sur son front la couronne d'or, il descendit au milieu de l'Alphée et invoqua son aïeul, le puissant Neptune, ainsi que le dieu à l'arc redoutable qui protège Délos, son sanctuaire. Il leur demandait de ceindre sa tête de la bandelette vénérée des peuples. Son père lui donna un double trésor de science prophétique; dès lors il entendit la voix qui jamais n'a proféré le mensonge et il put annoncer l'avenir sur l'autel du grand Jupiter. »

Mais ces devins, même les collèges dé prêtres qui exerçaient, à l'exclusion des laïcs, certains sacerdoces, comme ceux de Jupiter à Dodoue et d'Apollon à Delphes, ne formèrent point un corps séparé du reste des citoyens, et ne jouèrent jamais, comme tels, un rôle politique; les Grecs, en un mot, n'eurent pas plus de caste sacerdotale qu'ils n'avaient de caste militaire.

Les mœurs étaient simples et sans faste, parce qu'on était pauvre, avec une liberté inconnue à l'Orient, parce qu'on avait besoin de tous. En Grèce, c'est à peine si la classe servile existe; ceux qu'on a pris à la guerre ou achetés sont moins des esclaves que des serviteurs. Eu-

mée, Icvieux pâtre, espérait qu'Ulysse rentré dans Ithaque lui aurait donné une maison, un champ et une femme, et, s*il rencontre le fils de son maître, il le baise au front et sur les yeux. Alceste mourant tend la main à ses esclaves pour l'adieu suprême.

La condition de l'esclave est douce, celle de la femme est honorée. Ici la société domestique, la famille, est mieux constituée que chez les peuples orientaux, les Juifs exceptés, gage certain que la société politique aura aussi une constitution meilleure, plus juste et plus libre. La polygamie est interdite, et si la femme grecque est encore achetée1, elle n'est plus condamnée à l'obscurité et à la solitude du harem; elle vit au grand jour, plus peutêtre qu'elle n'y sera dans la suite, quand la vie corrompue des cités exigera sa clôture dans le gynécée*. Quelques-unes ont déjà la dignité sévère de la matrone romaine et ne souffrent point de rivales5. Laërte achète Euryclée au prix de vingt bœufs, quoiqu'elle fût trèsjeune, « mais, dit Homère, il n'en fit point sa compagne, craignant son épouse. » Comme le héros ne dédaigne point les travaux manuels, la femme a pour sa part les soins domestiques. Les filles des rois vont elles-mêmes puiser l'eau aux fontaines, comme la belle Nausicaa. Andromaque donne leur nourriture aux chevaux d'Hector. Hélène travaille à de merveilleuses broderies, et Pénélope ne dompte l'impatience des prétendants qu'en leur montrant le dernier vêtement qu'elle prépare pour le vieux Laërte, ce voile qu'elle tisse le jour et qu'elle défait la nuit : « Que diraient les femmes de la Grèce si je

1. Aristote, Polit., liv. II, 0. Agamemnon Hit à Achille qu'il lui donnera en mariage une de ses filles $an« exiger de présents. Iliad., IX, v, 146. Cf. Euripide, ii4déet v, 232, et Pausanias, liv. III, chap. xti.

2. Elles n'assistaient à aucun repas et Solon mit des conditions à leur sortie par la ville. Il y avait des magistrats chargés de veiller à leur conduite et elles ne pouvaient paraître en public que vêtues d'une certaine manière ; mais elles avaient desdroits civils et leur dot était leur propriété.

3. Aihénée,XIH,2. < Il n'est pas bon, dit Euripide (Androm., v. 672), qu'un homme ait deux femmes. »

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laissais ce héros sans linceul , quand la Parque cruelle l'aura livré à la mort. »

Cependant, dans cet âge où la force et l'audace sont honorées, l'infidélité à la foi promise n'est pas un crime impardonnable1. Hélène, revenue à Sparte, dans la demeure de Ménélas, y est traitée en épouse et en reine. Si Andromaque et Pénélope sont des modèles de piété conjugale, si Alceste, Laodamie, Evadné, meurent pour leur époux ou ne veulent pas lui survivre, Clytemnestre, Antée, Phèdre, Alcmène et toutes les femmes enlevées ou séduites par les héros et par les dieux montrent l'indulgence des hommes de ce temps pour des faiblesses qu'ils avaient eux-mêmes tant de fois provoquées1.

Malgré ces trop fameux exemples, les liens de la famille étaient forts, l'autorité du père respectée, même par les fils arrivés à l'âge mûr. Ceux-ci partagent également entre eux l'héritage, car la propriété individuelle, principe de tout progrès social, était reconnue dès ces vieux âges. Si un meurtre est commis, le prix du sang est payé, même par le roi; et quand les parents de la victime refusent de le recevoir, le meurtrier n'a plus qu'à fuir devant la vengeance conjurée de la famille ou de la tribu, car tous les membres sont solidaires de l'offense.

Ces haines que le sang seul apaise nous reportent au fond des forêts de la Germanie et du Nouveau Monde. Mais les guerriers farouches d'Odin et du Grand-Esprit n'ont rien à faire avec les héros d'Homère, avec ce peuple grec qui se fait toujours aimer malgré ses fautes, ses ruses et ses violences, parce que nul autre n'a mieux dé-

\ L'adultère ne fut même jamais puni très-sévèrement. La femme coupable était seulement notée d'infamie; elle ne pouvait porter certaine* parures ni assister aux sacrifices publics. Si elle n'observait pas ces défenses, ou pouvait arracher sa parure, déchirer ses vêtements, la frapper même, mais non la blesser. (Eschine, Ad». Timarch., 74.)

* On montra à Pausanias (VIII, xn), près de Mantinée, un tombeau que la tradition locale disait êlre celui de Pénélope. Chassée d'Ithaque par Ulvsse elle était venue terminer là sa vie et son déshonneur. N'écoutons pâs ces mauvaises langues et croyons au poète.

veloppé les affections bienveillantes 1 et poétiques de notre nature. Avec cette vive imagination qui leur fit créer sitôt une poésie enchanteresse, avec ce cœur ouvert à tous les nobles sentiments, les Grecs semblent cloués d'une éternelle jeunesse. Comme chacun de nous à ce moment de l'existence, ils aiment passionnément toute belle chose et jettent aux quatre vents du ciel la vie et le sentiment, si pleins en eux qu'ils débordent sur la nature entière et l'animent. Point de longs repas et de grossiers plaisirs, comme chez les peuples du Nord; point d'ivresse". A peine le Grec a-t-il donné au corps la nourriture dont il a besoin qu'il veut des jeux, des exercices, des danses, des bardes pour lui chanter la gloire des héros comme les nouveaux aëdes lui chantent aujourd'hui les exploits des Klephtes. Que l'étranger se présente à la porte et il sera fêté sans curiosité indiscrète comme un envoyé des dieux, même le banni, même l'homicide fugitif, « car l'hôte et le mendiant viennent de Jupiter, » Sa colère est terrible. Sur le champ de bataille il n'épargne pas l'ennemi abattu, et livre son cadavre aux outrages ou aux vautours ; mais il n'y a point de haine qui ne s'apaise, point de vengeance qu'on ne détourne avec des présents et des prières, « ces filles boiteuses mais infatigables du grand Jupiter, qui suivent l'Injure, pour guérir les maux qu'elle a faits et savent toujours fléchir le cœur des vaillants. » Dans sa nature expansive, le Grec a besoin d'amis; chaque guerrier a un frère d'armes. Hercule et Iolaos, Thésée et Pirithoùs, Oreste et Pylade, qui veulent mourir l'un pour l'autre, Achille et Patrocle, Idoménée et Mérion, Diomède et Sthénélos forment ces indissolubles amitiés dont

1. Même le froid et austère Aristote s'écrie dans sa Politique, II, 3: • Est-il un plaisir pins pur que de secourir ses semblables, et de répandre des bienfaits sur fw*s amis, ses compagnons et ses hôtes. »

2. C'est encore aujourd'hui, comme il y a trois mille ans, un des traits des mœurs grecques que la religion a fortifié. Il n'y a que cent trente jours dans l'année où l'on ne fasse pas abstinence par prescription religieuse.

le dévouement est la première loi. Dix ans après son retour à Lacédémone, Ménélas s'enfermait encore dans son palais pour pleurer les amis qu'il avait perdus sous les murs d'Ilion.

Plus tard se développeront deux traits fâcheux du caractère hellénique, la vénalité et la ruse. Dans tout Achille, il y aura du Sinon; jamais au moins du Thersite.

Dans les funérailles, on plaçait une obole entre les dents du mort, pour qu'il pût payer son passage à Caron, le sombre nocher du Styx, et parfois dans ses mains un gâteau de miel pour apaiser Cerbère. Le corps, bien lavé et enduit de parfums, était revêtu de ses plus beaux habits, la tête couronnée de fleurs, et exposé sur un lit de parade. Devant la porte restée ouverte, était un vase rempli d'eau lustrale dont s'aspergeaient ceux qui sortaient, usa<;e que nous avons gardé, comme tant d'autres de ces rites antiques que le christianisme n'a pu ou n'a pas voulu enlever aux populations. Le matin du troisième jour, le corps, toujours assis sur son lit de parade, était porté par les proches au lieu de sa sépulture; en avant marchaient des joueurs de flûte, faisant entendre des airs lugubres sur le mode phrygien. Derrière suivaient les pleureuses volontaires ou gagées. L'usage d'enterrer les morts précéda l'incinération que Lycurgue interdit à Sparte, et qui, étant plus coûteuse, resta toujours moins générale. Au retour, le repas funèbre, pris dans la maison du mort ou chez le plus proche parent, comme cela a lieu dans nos campagnes et comme on .le voyait à Paris même il n'y a pas bien longtemps. A Athènes, le deuil durait trente jours; le troisième, le neuvième et le trentième, il était fait des sacrifices et des libations au mort; de même au jour anniversaire du décès. On suspendait aux tombeaux les couronnes et les guirlandes que nous y mettons encore. Aux funérailles des morts illustres, il y avait souvent des jeux funèbres.

On pourrait aussi tracer à laide d'Hésiode et d'Homère le tableau des connaissances et des arts que les Grecs possédaient dansces vieux âges. Ils n'avaient qu'une charrue de bois pour ouvrir le sein de la terre, et ne demandaient à celle-ci qu'une abondante moisson d'orge, quelques légumes, un peu de blé, de vin et d'huile. Le grain était écrasé à la main, entre deux larges pierres; les grappes de raisin étaient séchées au soleil, après avoir été coupées, puis foulées au pressoir; l'huile ne servait que dans les aliments ou pour oindre le corps. La nourriture ordinaire était des gâteaux d'orge, des légumes et des poissons frais ou salés ; on ne mangeait guère du pain de froment et de la viande fraîche que les jours de fête et dans les sacriOces. Ils savaient tondre les brebis et tisser la laine, ils travaillaient le cuivre, rarement le fer, dont l'exploitation est beaucoup plus diflicile; leurs armes étaient de bronze et de cuivre1. Ils pouvaient élever de vastes et solides constructions, mais ils ne savaient point tailler le marbre. Une pierre informe ou un tronc d'arbre à peine façonné représentaient dans leurs temples même l'Amour et les Grâces. Les tableaux du bouclier d'Achille ne sont qu'un rêve du poète. La musique naissait. Les temps héroïques avaient entendu les sons harmonieux de la lyre d'Amphion et d'Orphée; Achille, sur son vaisseau, charme ses longs loisirs par les sons de la phorminx.

Le centaure Chiron avait découvert ou appris les propriétés médicales de certaines plantes, et toute la science de Podaline et de Machaon consistait en des incisions et une médicamentation externe. Esculape lui-même croyait plus, pour adoucir la douleur, aux chants harmonieux et aux paroles mystiques. Par ce côté la médecine était une

t . Parmi les outils, Homère cite le vilbrequin , le rabot, la hache, le niveau; mais il ne parait pas connaître la scie, l'équerre, le compas. Nf» Kabyles de l'Algérie sont moins avancés, le rabot et la scie leur «ont inconnus.

partie de la religion, et les médecins une sorte de corporation religieuse.

Malgré la guerre de Troie et l'expédition des Argonautes, la navigation et l'art de construire les vaisseaux étaient dans l'enfance. Quelques constellations avaient été nommées, la Grande et la Petite Ourse, les Pléiades, les Hyades, Orion et l'étoile du Chien. Mais le navigateur n'osait s'éloigner des côtes, et tirait chaque soir son navire au rivage. La terre était toujours un corps immense que Jupiter tenait suspendu à une chaîne d'or au-dessus de l'abîme, et qui pour ceinture avait l'Océan. Mais les connaissances géographiques s'étendaient à chaque poëme qui chantait les courses vagabondes d'un héros, de Jason, d'Ulysse ou de Ménélas. Le rhapsode, vivant écho de la muse populaire, recueillait tous les bruits, y ajoutait ses fictions, et par ses chants où tout se mêlait, morale, art et religion, il était à la fois et le produit, et le peintre, et l'instituteur de cette société sauvage encore, mais non grossière, pleine de violences, mais aussi de poésie, parce qu'elle se tenait d'autant plus près de la nature.

Homère et Hésiode, ou les ouvrages réunis sous leur nom, résument la poésie de ces bardes antiques1; mais reflètent si bien deux côtés contraires de cette société et comme deux âges différents de la vie du peuple grec, que chacun d'eux semble n'avoir rien connu de l'autre. Hésiode, le poète aimé du laboureur et de l'artisan, le poëte des hilotes, comme l'appelait dédaigneusement Cléomène, qui le chassait de Sparte, où il «ne laissait

!. Je remarquerai toutefois, avec M. A. Bertrand (ouvr. cite p. 106),

3u'Homére ne s'est pas proposé de recueillir toutes les légendes héroïques e la Grèce. Ain«û 1 Iliade ne dit rien ou fort peu de choses de Plllvrie, de la Thrace presque tout entière, d'une grande partie de l'Épire, de la Ijaconie, île l'Attiqne et de l'Arcadie. 11 ne faut donc pas prétendre à tout trouver dans ce poème, et croire que ce qui est ajouté par Pindare, Eschyle, Apollodore et Pausauiiis aux récits d'Homère lui est toujours postérieur ou même n'a jamais été.

entrer qu'Homère, le chantre des héros et de la guerre, commence son poëme des OEuvres et des Jours par l'éloge du travail, et fait découler de là toutes les vertus. Comme cette morale pratique nous met loin du brahmane indous, qui fait consister la dignité et la puissance de l'homme, non dans les œuvres, mais dans la méditation oisive et stérile des perfections de la divinité! Voilà bien l'Orient, avec son mysticisme qui finit, et la Grèce, avec la civilisation moderne qui commence.

Nous ne connaissons de la religion grecque que sa forme dernière, quand le temps et la réflexion eurent mis Tordre dans le chaos des créations primitives, quand les conceptions spontanées des premiers âges eurent été recouvertes et remplacées par les combinaisons poétiques et l'arrangement artificiel des temps postérieurs. Aussi est-il difficile de défaire par l'analyse cette synthèse des siècles et de retrouver les éléments primitifs, d'en déterminer le caractère et l'origine. Homère, qu'on a cependant regardé longtemps comme la source la plus pure de la mythologie grecque, a déjà perdu le sens profond du naturalisme antique et ne voit que des symboles extérieurs qui flottenl pour lui au travers de fictions ingénieuses ou brillantes, parfois même irrévérencieuses1.

I. La Junon d'Homère est bien maussade et la punition que Jupiter lui inflige en la suspendant par une chaîne d'or avec deux enclumes aux pieds (XV, 18), est un peu leste. Vulcain a de fâcheux accidents, etc. P>thagore, disait -on, avait vu aux enfers l'ombre d'Homère la tête ceinte de serpents, en expiation de ses outrages envers les dieux, et Heraclite prétendait que le poète méritait d'être chassé des concours et souffleté à cause de son impiété. (Diogène de Laérce, VIII, i, et IX, i.)

RELIGION DE L AGE HÉROÏQUE. 9i

La religion des premiers Grecs, comme celle de tous les peuples primitifs, a été le résultat de l'influence des lieux où elle prit naissance et se développa, et elle ne fut d'abord qu'un naturalisme grossier. Les traces en restèrent reconnaissables au milieu du riche développement de la mythologie hellénique. A coté des légendes des héros et des dieux on retrouve le culte des forêts, l'adoration des montagnes, des vents et des fleuves. Agamemnon, dans Y Iliade, invoque encore celles-ci comme de grandes div inités et Achille consacrait à un d'eux sa chevelure. Ce naturalisme dura plus que le paganisme même : on trouverait encore dans la Grèce moderne des gens qui croient à un esprit des eaux.1.

Mais les Pélasges n'avaient pas égaré le long du chemin toutes les idées qu'ils avaient conçues au fond de l'Asie avec les Aryas leurs frères. Maintenant que nous connaissons les Védas des Hindous, nous pouvons retrouver la filiation des religions, comme à l'aide du sanscrit nous avons retrouvé la filiation des langues1. Grâce à cette influence des souvenirs, le culte de la nature se mélangea de la conception de forces physiques qu'une abstraction facile tirait de la matière, et d'idées cosmiques que suggérait la vue de l'ensemble des choses.

Ainsi les Pélasges paraissent avoir, comme les Arcadiens des temps postérieurs honoré l'Etre suprême, sans lui donner un nom, ni une image. « Ils ne connurent longtemps, dit Hérodote, le nom d'aucun dieu3, u La cime neigeuse des monts servait d'autel à celui qui était la pure lumière du ciel, Zeus*. Quand ils voulaient le rapprocher

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