‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 3 sur 90 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

Mais, quand les sociétés sont assez bien assises, et les esprits assez éclairés pour vouloir se connaître sérieusement euxmêmes, alors naissent et la prose et l'histoire. En Grèce, les premiers prosateurs , comme les premiers logographes , sont du sixième siècle. L'histoire véritable remonte pourtant plus haut ; car ces écrivains purent recueillir bien des traditions authentiques, reposant sur des faits faciles à vérifier, puisque ces faits eux-mêmes ou leurs conséquences duraient encore. Depuis la fondation de l'ère des olympiades, en 776, il y avait aussi un moyen certain de fixer la chronologie. Mais que de lacunes encore avant 1 âge d'Hérodote î et que de fois la poésie prend la place de l'histoire, comme dans les guerres de Messénie !

Nous n'avons donc rien à mettre entre le retour des Héraclides et 1ère des olympiades. Pour Sparte, avant Lycurguc, pour Athènes, avant Solon, l'histoire nous a laissé quelques mots à peine, et à peu près rien pour le reste de la Hellade.

Dès cette époque, cependant, la Grèce est constituée. Sa vie historique commence , et se déroulera logiquement. Chaque contrée a le peuple qu'elle gardera jusqu'au dernier jour de la nation, et chacun de ces peuples prend déjà, sous la double influence de sa position géographique et des circonstances de son établissement, le caractère qui constituera en Grèce les oppositions de races, d'idées et d'intérêts.

Du onzième au septième siècle, un fait considérable pour l'histoire de la Grèce et du monde se produisit, la diffusion de la race hellénique sur tous les rivages de la Méditerranée.

Les Grecs, qui se plaisaient à cacher un sens profond sous les plus gracieuses images , contaient qu'un berger faisant paître ses troupeaux sur le bord de la mer, vit un jour une belle jeune fille sortir du sein des eaux, lui sourire et l'appeler près d'elle. Il hésita d'abord, puis céda au charme et se jeta dans les flots. Combien de sirènes enchanteresses jouaient ainsi autour de ces beaux rivages et en appelaient les habitants sur leurs ondes azurés ! Les Grecs cédèrent comme le pâtre à

DE LA PREMIÈRE ÉDITION. vil

l'attrait irrésistible et coururent d'île en île, entre les trois continents qu elles rapprochent. La nature leur imposait de deux manières l'obligation d'être marins : par la situation de leur pays au milieu de la Méditerranée et sa configuration en îles, caps et montagnes d'où l'on voit partout la mer; plus encore par les produits qu'il donne. Le sol grec, peu propre aux céréales, l'est beaucoup à la vigne et à l'olivier, cultures industrielles et commerciales. Un peuple qui a du blé et du bétail peut se passer des autres et ne demander rien de plus à la terre qui le nourri i. $ de là, la lente croissance des peuples agriculteurs. Mais celui qui n'a que du vin et de l'huile mourrait de faim s'il n'échangeait ses denrées. Le voilà donc forcé de vivre en relations continuelles avec ses voisins, de courir le monde et d'v ramasser, avec les marchandises, des connaissances et des idées. Etonnez- vous, après cela, que le peuple grec ait été et soit encore le peuple commerçant par excellence; qu'il ait visité toutes les terres à portée de ses yeux et laissé une colonie sur tous ces rivages.

Le commerce vit de liberté : les colonies grecques furent libres, comme celles de Rome ont été dépendantes parce qu'elles n'étaient qu'un instrument de domination et que la » domination veut l'obéissance.

Tandis que les Grecs sortaient ainsi par les mille portes que la nature avait ouvertes devant eux, une révolution intérieure substituait lentement aux rois de l'âge héroïque, fils des dieux, les nobles qui prétendaient encore à une descendance divine. Quand ces nobles n'eurent plus de maîtres audessus d'eux, ils voulurent, au-dessous, ne voir que des sujets. Les sujets à leur tour, arrivés à plus de bien-être et d'intelligence, se crurent capables de gérer leurs affaires euxmêmes ; ils accomplirent contre l'oligarchie , ce que l'oligarchie avait fait contre les rois. Mais pour celte lutte ils avaient pris des chefs, qui se firent tyrans : ici par force ou surprise, là par le consentement du peuple, qui leur donnait le pouvoir pour qu'ils lui donnassent Tordre et l'égalité.

Ces tyrans aussi passèrent. Les abus, les violences amenèrent une révolution nouvelle, cette fois démocratique. Telle

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est donc la vie intérieure de la Grèce jusqu'à la guerre médique : les rois d'abord, l'aristocratie ensuite, puis des tyrans qui s'appuient sur la classe opprimée ou sur des mercenaires, enfin la cité se gouvernant elle-même : ici en accordant davantage aux riches, qui possèdent le sol; là en donnant davantage au peuple, qui vit de l'industrie et du commerce. Cette forme prévalait en Grèce au moment où les Perses l'envahirent; et, Hérodote le dit, ce furent ces libres institutions qui la sauvèrent.

Durant ce long et pénible travail de transformation intérieure, la vie intellectuelle est comme suspendue en Grèce. Mais dans les colonies asiatiques, le génie déjà se déploie. L'art, la science y naissent; la poésie augmente l'héritage d'Homère, et le monde grec s'illumine à sa circonférence du plus vif éclat. A la fin du sixième siècle, une domination ennemie s'étend sur ces intelligentes cités. Cette main de l'étranger glace les sources de la vie. La civilisation allait périr, étouflee dans son germe; Marathon et Salamine la sauvèrent : noms glorieux que l'humanité reconnaissante répétera toujours.

La Grèce, avec ses golfes pour fossés et ses montagnes pour bastions, est comme une grande forteresse élevée entre 1 Europe et l'Asie. Les millions d'hommes de Xerxès l'assaillirent en vain : l'immense empire oriental s'y brisa. Ces victoires furent surtout gagnées par Athènes et décidèrent de ses destinées. L'invasion était repoussée, il fallait en prévenir le retour. Athènes seule y pensa et sut y pourvoir. est l'origine et la légitimité de son empire. Cette domination qui assure la sécurité des mers, qui excite l'industrie et le commerce, qui sème le bien-être et provoque l'intelligence, est le moment le plus heureux de la Grèce, et le plus brillant de la vie de l'humanité. Athènes sans doute n'est pas seule dans la Hellade. Tous travaillent et pensent; mais tout afllue vers elle, le 'génie, comme la fortune et la puissance. Elle est le foyer qui reçoit et concentre les rayons épars, pour les renvoyer au monde en resplendissante lumière.

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Au-dessus des grands hommes qui se pressent dans ses murs domine la noble figure de Périclès. Ses ennemis l'appelaient l'Olympien. Ils avaient raison; car il dirigeait et contenait avec une souveraine sagesse ce peuple intelligent, passionné, mobile, qui au besoin sut avoir la constance romaine; qui fit des fautes, sans doute, mais qui les a rachetées par tout ce qu'il nous a donné de chefs-d'œuvre et de grands exemples. Foule élégante et spirituelle, curieuse d'art, de science, de poésie; où la fortune indiquait à peine des rangs, où l'éducation, la même pour tous, n'en établissait pas; moins peuple qu'aristocratie populaire; et élevée à ce point de grandeur par son génie propre, résultat de sa position géographique et de son histoire, et par les institutions les plus humaines, les plus vraiment libérales que l'antiquité ait eues *.

Oui, s'il le faut, j'avoue ma sympathique affection pour cette glorieuse république qui eut des partis et des révolutions, mais point de guerres civiles ni de révoltes d'esclaves 2 ; pour la ville, non de Cléon, mais de Périclès, de Démosthène, non de Démade, et que ses deux grands ennemis, Philippe et Alexandre, ne purent jamais haïr; pour ce peuple qui attribuait à un de ses plus anciens héros indigènes le précepte sublime : « Fais à autrui ce que tu voudrais qui te fût fait à toi-même1, » et dont l'histoire s'ouvre à Marathon et se ferme à Chéronée, avec ce cri cloquent de Démosthène : « Non, non, vous n'avez pas fiiilli, Athéniens, en défendant jusqu'à la mort la liberté de la Grèce. » Il aurait

1 . II s'y trouvait, outre le principe de l'égalité devant la loi (loovopfa), une véritable loi d'ftabeas corpus, Démostbène [Contre Timocr. § 144 j montre qu'un citôven, même après que l'autorisation de le détenir en prison avait été légalement donnée, devait être mis eu liberté si trois de •es concitoyens, de la même classe, se portaient ses cautions. Dans le cas de crime d'État, il ne fallait pas moins qu'une décision <le l'assemblée générale pour ordonner la mise en accusation (Hypéridès, Pour Euxényppos, 6; édit. Didot).

2. Une seule révolte d'esclaves, d'ailleurs toute locale, et une seule guerre civile, celle que provoqua Thrasybule. Mais était-ce bien une guerre civile et non une guerre nationale ? Derrière les Trente est-ce qu'il n'y avait pas Lacédémone?

'3. Hésychius, v° BouÇipjç.

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pu dire la civilisation du monde. Qu'on n'oublie pas que ce peuple tant accusé, traitait doucement l'esclave, accueillait bien l'étranger et, eu de certains jours, faisait tomber les fers des captifs pour qu'ils pussent assister, eux aussi, aux fêtes joyeuses de Dyonisos*. Il tuait le coupable, mais ne le torturait pas1; il assurait aux vieillards, aux infirmes, au soldat mutilé, leur subsistance, et donnait la patrie pour mère aux enfants que la guerre avait faits orphelins*. Enfin, au milieu de sa place publique, seul, dit Pausanias, de tous les peuples anciens, il avait dressé l'autel de la Pitié, pour que les suppliants viussent y suspendre leurs bandelettes 4 .

C'était bien le peuple favori de la déesse secourable qui se mêlait aux combattants, mais pour modérer leur fougue ; qui tenait la lance, mais pour faire triompher le droit; qui était la Sophia divine, mais aussi la science humaine; la divinité ouvrière6 qui créa l'olivier, inventa les arts utiles et enseigna à l'épouse les vertus domestiques; la déesse6 aux pensées nombreuses , >• qui révélait aux sages les lois du monde, puisqu'elle était la sagesse même, née du cerveau de Jupiter.

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