‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 2 sur 90 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

L'histoire primitive de la Grèee nous a été conservée par les poètes et les mythographes, comme celle des anciens Scandinaves par l'Edda, celle des premiers Germains par les Niebelungen, celle des Perses par le Shah Nameh de Ferdousi. Cette histoire légendaire recouvre certainement un fond historique. Mais la réalité, comment la retrouver et l'atteindre? Pour plusieurs peuples, nous avons des témoignages autres que la légende: Hérodote pour la Perse; • Tacite, Jornandès et Grégoire de Tours pour les Germains; Bède, Alfred le Grand pour les Scandinaves. Ici donc, en face de la tradition nationale , nous pouvons placer des récits étrangers, souvent contemporains, qui la contrôlent. Mais, pour la Grèce antique, qui déposera contre Homère? Faut-il, avec Evhémère et ses successeurs, faire de tous ces dieux des hommes, et ramener la légende à des termes que la raison puisse accepter; ou, comme les néoplatoniciens, ne voir dans ces mythes que des allégories et des symboles? Mais quel fil d'Ariane conduira dans ce labyrinthe ; et, quand ce souffle de critique aura fané toutes ces fleurs brillantes et légères, qu'en restera-t-il ? •

Croire que la mythologie n'est fiction qu'à la surface et vérité au dedans; que c'est une toile de décor qu'il suffise

rv PRÉFACE

de lever pour voir une action véritable, ce serait singulièrement méconnaître la puissance créatrice de l'imagination populaire. Il est un âge dans la vie des nations où tout est sentiment et image, où tout s'anime et se personnifie; comme il en est un autre où tout est réflexion et examen, où tout sTanalysc et se décompose. Le premier est le temps de la foi aux phénomènes, l'époque des légendes qui peuplent de tant de divinités l'Olympe et le Walhalla; qui grossissent de tant d'aventures l'histoire des héros, telle d'Achille ou de Roland, de Thésée ou d'Arthur. Le second est le temps du doute pour ce qui paraît sortir des lois naturelles; le temps de a recherche scientifique des causes et de leurs effets, l'époque, en un mot, qui tue les dieux et les héros, en montrant derrière ceux-ci la société qui fait la moitié de leur force; et derrière ceux-là une seule intelligence suprême, comme on ne trouve qu'une seule cause première à tous les phénomènes dont l'univers est le théâtre. De ces deux Ages, le premier dure, même pour les plus éminents génies de la Grèce, jusqu'au sixième siècle avant notre ère; et le second commence à peine avec Anaxagore et Thucydide. Hérodote subit encore le joug de la vieille foi : car, sauf quelques timides interprétations, il admet les récits de la muse antique. Thucydide, plus libre, porte audacieusement sa raison au milieu des hommes et des choses du temps passé. Seulement, il se garde bien de la commettre avec toutes les impossibilités mythologiques. Il ne s'arrête qu'aux grands faits, en ôte le merveilleux, met la politique à la place; et n'a plus alors à présenter, de ess temps si pleins de ténèbres pour la critique, si pleins de lumières pour la foi, qu'un tableau sobre et, dans ses lignes générales, très -probablement vrai.

En un autre livre, j'ai refusé d'entrer dans le dédale des origines romaines; à plus forte raison me suis-je gardé de faire effort pour tirer une histoire suivie de ces poétiques débris, qui recouvrent et cachent sous des fleurs le berceau de la Grèce ; pas plus que je ne demanderais à la Légende ffo/re, aux C/ironitjues de l'archevêque Turpin, ou à nos

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romans de chevalerie, une histoire du moyen Age, si je n'avais pas d'autres matériaux pour la reconstruire. J'ai donc fait pour la Grèce ce que j'avais fait pour Rome. J'ai brièvement raconté les légendes , laissant les antiques traditions aux mythographes auxquels elles appartiennent ; et, après quelques mots sur les probabilités que l'histoire générale et la comparaison des faits laissent entrevoir , j'ai ha lé ma marche vers des temps mieux connus. Thucydide m'en donnait l'exemple et le conseil.

Le retour des Héraclides, et les grands mouvements de peuples qui en sont la suite, ferment la période légendaire. Tout à coup les traditions s'arrêtent; la muse se tait ; le lumineux éclat qu'Homère a projeté sur l'âge héroïque s'éteint; nous entrons dans quatre siècles d'obscurité. Cette nuit qui se fait sur la Grèce, est le passage de la légende à l'histoire, du monde de la fiction au inonde de la réalité. La muse épique craint le présent, où toutes choses sont pour elle trop précises et certaines. Elle ne se plaît qu'au milieu des ancêtres. C'est avec eux qu'elle habite; c'est de leur vie qu'elle s'inspire. Ignorante des plus grands événements qui s'accomplissent autour d'elle, elle est comme le divin aveugle de Chios et comme l'autre aveugle immortel qui chanta ie premier Age du monde ; elle ne voit pas, elle se souvient. Auprès d'Auguste, Virgile ne célèbre pas la grandeur inouïe de Rome impériale, mais les fabuleux exploits de Tumus et d'Knée. En face, de Luther qui triomphe, et de Rome qui chancelle, le Tasse ferme les yeux à la grande lutte engagée autour du sanctuaire spirituel, et recule de cinq siècles en arrière pour peindre la lutte autour du sanctuaire matériel De là, chez le peuple qui n'a encore que des poètes, cette exubérante richesse de récits sur l'Age qui les précède, cette obscurité pour le temps même où ils ont vécu et chanté.

1. Le Camoéns fait seul exception. Mais quelles merveilles ne voit-il pas? D'ailleurs, l'éloigneaient dans l'espace équivaut presque à l'éloignement dans le temps.

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