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Ce port fut, jusqu'à Tliémistoclc* celui de Plialère

ATHÈNES ET SA CONSTITUTION. iGl)

ge/iru'ies ou chefs de famille naturelle. Toute cette organisation reposait sur un sentiment qui malheureusement s'affaiblit dans notre Europe, le culte de la famille, la vénération des aïeux. Athènes regardait comme un malheur public l'extinction d'une seule de ses familles, moins parce qu'elle perdait des citoyens que parce que les ancêtres, les mânes, les dieux tutélaires de cette maison allaient rester sans honneurs, et peut-être devenir eux-mêmes sans affection pour une cité où le feu des sacrifices ne brûlait plus sur leurs autels déserts.

A côté de cette division religieuse et sociale des phratries et des familles, il yen avait une autre plus politique et beaucoup plus récente. Chaque tribu se subdivisait en trois trittycs ou tiers, et en douze n ancrants. Les quarante-huit naucraries des quatre tribus étaient des divisions territoriales, dans chacune desquelles les naucrares ou principaux propriétaires levaient l'impôt ainsi que le contingent militaire du district, et se réunissaient pour équiper une galère, afin de protéger l'A ttique contre les pirates. Les prytanes des naucrarescomposaient à Athènes un conseil suprême.

Ces naucrares appartenaient à la classe des riches, des nobles, qui formaient tfans la ville de Thésée une aristocratie assez semblable à celle qu'on trouve dans la cité de Romulus, ici les patriciens, la les eupatrides, les uns et les autres tenant le peuple dans la dépendance. A Rome, où la guerre amena un second peuple en face du premier, les plébéiens furent promptement assez forts pour contraindre les patriciens à compter avec eux; à Athènes, où il n'y eut pas de vaincus introduits dans la cité, après leur défaite, qui vinssent accroître incessamment le nombre et la puissance du peuple, l'aristocratie resta pendant plusieurs siècles inébranlable.

Selon les légendes recueillies par Plutarque, ce fut cette aristocratie qui renversa Thôsée. « Durant une absence du héros, les Tyndarides, Castor et Pollux, enva-

hirent l'Attique pour reprendre Hélène qu'il avait ravie ; * et dans Athènes même, un mouvement se fit contre lui.

Mnesthée, descendant d'Érechthée, essaya de soulever les principaux citoyens contre l'homme qui leur avait ôté l'empire qu'ils exerçaient chacun dans leurs bourgs, et qui, les renfermant dans une seule ville, les avait rendus ses sujets ou plutôt ses esclaves. Mnesthée excitait aussi les hommes du peuple, en accusant auprès d'eux Thésée de ne leur avoir laissé qu'une liberté imaginaire, qui, dans le fait, les avait privés de leur patrie, de leurs sacrifices, et, au lieu de plusieurs rois légitimes, bons et humains, leur avait donné pour maître un étranger et un inconnu. » Thésée , de retour, fut contraint de s'exiler à Scyros, où il mourut. Mnesthée atteignit le but de ses intrigues, il régna ; mais, après lui, la royauté fut rendue à la famille de Thésée, qui la conserva jusqu'au temps où l'invasion dorienne bouleversa la Grèce.

Ce n'est pas que l'Attique en fut atteinte; les envahisseurs ne touchèrent qu'au dernier moment sa frontière, mais dès les premiers jours elle fut l'asile des vaincus. Après l'invasion éolienne, les Minyens, les Tyrrhènes et les Géphyréens de Béotie cherchèrent un refuge au delà du Cithéron , et y apportèrent avec le culte de Déméter l'usage de l'écriture déjà ancien aux environs du lac Copaïs. Les fugitifs deTrézène franchirent le golfe Saronique et peuplèrent les dêmes de Sphettos et d'Anaphlystos, au pied du Laurion. D'Egine, vinrent les Eacides dont Miltiade et Cimon descendaient; deMessénie, la postérité de Nélée et de Nestor.

Ainsi l'Attique reçut alors des habitants nouveaux, surtout de vieilles familles, puissantes par le nombre de leurs serviteurs, par leurs richesses, et par les traditions religieuses et héroïques qui s'attachaient à leur nom, et qui se trouvèrent assez fortes pour s'emparer violemment du pouvoir à Athènes. Afin de sauver la vanité nationale , les Athéniens racontaient autrement cette

révolution : les étrangers se seraient établis en simples particuliers dans l'Attique ; peu de temps après, on roi de Thèbes, en guerre avec Athènes, provoqua en combat singulier Thymœtès, descendant de Thésée, qui refusa le défi. Le Messénien Mélanthos l'accepta à sa place, vainquit par une ruse le roi thébain et fut en récompense nommé roi par les Athéniens, (le qui est certain, c'est que Mélanthos laissa le trône à Codrus, son (ils, et que ses frères furent les chefs des Alcméonides, des Pisistratides et des Péonides, trois familles qui tinrent le premier rang à Athènes.

Sous le règne de ce Mélanthos, l'Attique reçut encore, de gré ou de force, les Ioniens de l'Égialée, expulsés de leur pays par les Achéens, et d'autres émigrés d'Épidaure, de Phlionte et de Corinthe. Les nouveaux venus y portèrent un sentiment qui s'y enracina, la haine du nom dorien. Codrus régnait à Athènes lorsque les Doriens, poursuivant les peuples qu'ils avaient chassés du Péloponnèse, envahirent la Mégaride et l'Attique. Ici encore l'histoire complaisante cache probablement une défaite sous une tradition héroïque dont il n'était pas permis de douter à Athènes. Un oracle, disait-on, avait révélé que si les assaillants tuaient le roi d'Athènes, ils seraient vaincus. Ils s'étaient donc promis d'éviter avec grand soin de l'atteindre. Mais Codrus savait le sacrifice exigé par le dieu, il l'accepta. Il se rendit, déguisé en paysan , dans la campagne qu'occupaient les ennemis, provoqua la colère d'un de leurs soldats, en le blessant avec sa faux, et se fit tuer. Quand les Doriens apprirent qu'ils avaient frappé le roi d'Athènes, ils désespérèrent du succès et rentrèrent dans le Péloponnèse.

Après la mort de Codrus, on prétendit que nul n'était digne de lui succéder, et, sous ce prétexte, la royauté fut abolie (1045). Cette révolution fut faite par les chefs des nouveaux venus, Éoliens et Ioniens, qui, ^réunis à la vieille noblesse d'Athènes, formaient l'aristocratie poli-

tique et sacerdotale des eupatrides (nobles) ou des /Midi c'en s (hommes de la plaine), par opposition aux anciens habitants refoulés dans les montagnes ou sur les rivages, ce qui les fit appeler hypéracriens et paraliens. Cantonnés dans Athènes, dont ils occupaient la forteresse, ils se disaient tous de sang royal ; ils étaient les chefs militaires et les prêtres du peuple. Ainsi une aristocratie étrangère, de connivence avec l'aristocratie nationale, menaçait d'étouffer les antiques libertés et d'assujettir l'Atlique au régime de castes que subissaient les pays de l'autre côté de l'isthme. L'esprit des institutions qu'on attribue à Thésée, joint à l'activité industrielle et mercantile de la population, usa à la longue ce despotisme. Athènes ne devint pas Sparte et la Grèce fut sauvée d'une uniformité stérile, à laquelle le monde eût certaitainement perdu le riche développement de l'esprit athéuien.

Jaloux du pouvoir royal qui leur faisait ombrage, bien que depuis l'élection de Mélanthos, il fût aux mains d'un d'entre eux, les eupatrides le dépouillèrent de ses principales prérogatives, et le transformèrent en une magistrature à vie et responsable. Au lieu du titre pompeux de roi, il n'y eut plus que celui de chef, à' archonte. Cependant ils consentirent à laisser ce pouvoir affaibli à Médon, fils de Codrus, et à douze de ses descendants; mais, le principe de l'hérédité une fois aboli, et celui de la responsabilité imposé, nulle barrière n'arrêtait plus une aristocratie soupçonneuse. En 752, l'archontat n'est plus donné que pour dix ans. Sept archontes décennaux se succèdent. En 683, cette lente décomposition de la royauté est finie. Les eupatrides mettent la main sur le pouvoir. Mais chacun en veut sa part : il est décidé que tous les ans, on élira neuf archontes.

Trois d'entre eux se partageaient les anciennes prérogatives de la royauté. Le premier, Y archonte vponjme^ donnait son nom à Tannée; il représentait l'État; il était

le protecteur légal des veuves et des orphelins, le gardien des droits des familles et des phratries. Le deuxième, X archonte roi y était chargé de fonctions religieuses et jugeait les crimes d'impiété et d'homicide; il devait avoir épousé une vierge de pur sang athénien qui elle-même offrait de certains sacrifices et chaque année, aux Anthestéries, jurait qu'elle n'avait point commis d'adultère. Le troisième, X archonte pole'marque, commandait l'armée et jugeait les différends entre les citoyens et les étrangers. Les six derniers nommés archontes thesmot/iètes, connaissaient des causes nombreuses qui n'étaient pas du ressort de leurs collègues. Chacun des neuf archontes avait le droit de publier des édits.

A côté de ces magistrats suprêmes, toussortisdes familles nobles, étaient le prytanée des naucrares, exclusivement composé aussi d'eupatrides, et le sénat de l'aréopage, où seuls encore ils entraient, puisqu'il était formé d'archontes sortis de charge. Ils occupaient donc toutes les magistratures ; mais ils allèrent plus loin, et la servitude civile menaça de se joindre pour le peuple à la servitude politique : car elles ont coutume de se suivre l'une l'autre.

Les nobles possédaient toute la richesse; ils portèrent l'intérêt de l'argent jusqu'à l'usure. « Les pauvres, dit Plutarque, accablés par les dettes qu'ils avaient contractées envers les riches, étaient contraints de leur céder le sixième du produit de leurs terres ; ou bien, réduits à engager leur propre personne, ils se livraient à leurs créanciers, qui les retenaient comme esclaves, ou les faisaient vendre en pays étranger. Plusieurs même vendaient leurs enfants, leurs filles, leurs sœurs, ce qu'aucune loi ne défendait, ou fuyaient leur patrie pour se dérober à la cruauté des usuriers. »

Frappante analogie de la situation de l'Atlique à cette époque avec celle de Rome un siècle plus tard ! Le pauvre, à la merci du riche, n'a pas de loi écrite à invoquer: quelques coutumes appelées lois royales, voilà la règle

ilk CHAPITRE IX.

unique et impuissante que reconnaissent les tribunaux. Les juges, d'ailleurs, ne sont que des eupatrides, puisque leur classe remplit seule l'archontat et l'aréopage. Une pareillctyrannie ne pouvait rendre l'Attique heureuse ni puissante. C'est la classe des hommes libres, des petits propriétaires francs tenanciers, yewjAopi, qui eût fait la force de l'État, et cette classe diminuait tous les jours, tandis que s'accroissait celle des débiteurs, des pauvres, des ix7Ey.oftot. Aussi, pendant cette obscure période de cinq siècles et demi écoulés entre l'abolition de la royauté et la législation de Solon, l'histoire n'a aucun fait à recueillir.

Cependant le peuple avait pour lui son nombre ; il trouva même des auxiliaires puissants dans quelques-uns des eupatrides, qui n'étant pas satisfaits de la part que leur caste leur faisait, passèrent au peuple. Ainsi les Alcméonides se mirent à la tête des habitants de la côte, et les Pisistratides devinrent les chefs des montagnards. Ces chefs régularisèrent l'opposition populaire qui arracha en 624 la rédaction d'un code de lois écrites, afin d'échapper à l'arbitraire des tribunaux où les eupatrides jugeaient d'après des coutumes que conservait la tradition orale et que bien souvent l'intérêt faisait varier. Dracon fut chargé de l'écrire. Il ne toucha pas à la constitution politique; mais il régla, dans les moindres détails, la vie du citoyen depuis le moment de sa naissance jusqu'à celui de sa mort. Tous les délits, assure-ton, le plus léger larcin comme le meurtre ou le sacrilège, devaient être punis de mort. Il prétendait que les moindres offenses méritaient ce supplice et qu'il n'en connaissait pas d'autre pour les crimes. Ce mot est-il vrai ? J'en doute , car je trouve d'autres châtiments : des amendes, la privation des franchises, et même, en certains cas de meurtre, l'exil.

Dracon constitua ou réorganisa le tribunal des Ephètes^ qui siégeaient au Palladion, pour les meurtres involon-

Murs, dont l'auteur était condamné à un exil temporaire; au Delphinion, quand le meurtrier n'avait frappé qu'en se défendant ou pour punir un flagrant adultère; au Phréattys , sur le bord de la mer, quand l'homme exilé pour un meurtre involontaire en avait commis un second, avant de quitter l'Attique. L'accusé ne devant plus fouler le sol de la patrie, plaidait sa cause du bord d'un navire. Au Prytanéion, les rois des tribus jugeaient les objets inanimés qui avaient causé mort d'homme et qui étaient rejetés hors des limites du territoire.

Cette organisation était même un adoucissement aux anciennes coutumes; car jusque- là tout meurtre était déféré à l'aréopage, qui, sans examiner les circonstances, prononçait toujours la mort ou l'exil avec la confiscation des biens. Dracon a pourtant un tel renom de sévérité qu'on a dit de ses lois qu'elles avaient été écrites avec du sang. Cette répression cruelle témoigne sans doute de la rigueur de leur auteur, mais aussi de la situation violente où se trouvait le pays.

Montesquieu a fait cette remarque, que les lois les plus sévères ne sont pas les plus efficaces. En effet, elles produisent un double mal, ou elles exaspèrent ceux qui les subissent, ou, par leur dureté excessive, elles effrayent ceux même qui les appliquent et elles tombent vite en désuétude. Il en fut ainsi de celles de Dracon, on les abandonna, et l'Attique se retrouva en proie aux mêmes désordres. Cependant elles avaient produit un bien. Le droit, la loi, n'étaient plus un mystère; le peuple avait compris l'avantage de cette publicité, et il demandera bientôt à Solon de reprendre, avec d'autres idées et plus d'étendue, la réforme de Dracon.

Les pays voisins de l'Attique étaient en ce temps-là livrés à de grandes agitations. A Mégare, à Corinthe, à Épidaure , à Sicyone, l'aristocratie qui avait hérité, comme à Athènes, de la royauté héroïque, avait vu s'élever au-dessus d'elle, par l'assistance de la foule, des chefs

populaires, des tyrans. Cette fortune tenta Cylon. C'était un cupatride riche et illustré par une victoire aux jeux olympiques. Théagénès, tyran de Mégare, lui avait donné sa fille et l'engageait à l'imiter, ce qui eût consolidé sa propre usurpation. Cylon consulta, comme le faisait tout Grec de ce temps-là, l'oracle de Delphes, et le dieu lui répondit que, le jour de la plus grande fête de Jupiter, il pourrait s'emparer de la citadelle d'Athènes. 11 demanda du secours à Théagenès, fit entrer ses amis dans le complot, et, quand arriva la solennité des fêtes d'Olympie dans le Péloponnèse , persuadé que c'était le temps fixé, il s'empara de la citadelle. « Il s'était trompé, dit Thucydide; le dieu avait voulu parler, non de la fête célébrée par les Éléens, mais de celle que les Athéniens solennisaient à une autre époque de l'année. »

A peine l'audacieuse tentative fut-elle connue, que les Athéniens accoururent en foule de la campagne et investirent la citadelle. Bientôt les vivres et l'eau manquèrent aux assiégés. Cylon et son frère parvinrent à s'évader, les autres s'assirent, en suppliants, près de l'autel de Minerve qui était dans l'Acropole.

Il y avait alors, parmi les archontes, un homme probablement aussi ambitieux que Cylon et qui autant que lui aspirait à la tyrannie, car il descendait des anciens princes de l'Attique, et l'on voit que son fils se mit en relation étroite avec Crésus roi de Lydie, puis épousa la fille du tyran deSicyone, Clisthénès. C'était Megaclès, le chef de la grande famille des Alcméonides. Mais Mégaclès n'entendait pas qu'un autre prît ce qu'il n'avait pu encore saisir, et il s'était mis à la tête des citoyens pour enlever aux rebelles le sanctuaire national. L'Acropole était reconquise, mais il fallait enlever aux Cylonides la protection de la déesse. 11 leur persuada de se présenter en jugement; et, comme ils craignaient de perdre le droit d'asile, il leur conseilla d'attacher à la statue de Minerve un fil qu'ils tiendraient à la main. Quand ils

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furent près de l'autel des Euménides, le fil se rompit de lui-même. « La déesse, s' écria Mëgaclès, refuse sa protection aux traîtres. » On lapida ceux qui furent pris hors du temple, et ceux qui s'y étaient réfugiés furent alors, sans scrupule, massacrés auprès des autels. Quelques-uns seulement échappèrent, en allant se jeter en suppliants aux pieds des femmes des archontes (612).

Ce meurtre fit pourtant accuser Mëgaclès de sacrilège, et cette accusation pesa sur toute sa maison , celle des Alcméonides, même sur sa postérité. Les partisans de Cylon, ou plutôt les ennemis des grands, étaient nombreux. Ils réclamèrent vengeance au nom de la religion violée, au nom des dieux, qui allaient cesser d'avoir des regards favorables pour une ville où leurs sanctuaires cessaient d'être inviolables, et les discordes recommencèrent à troubler la cité, se débattant entre la démocratie qui montait, et l'aristocratie qui ne voulait pas reculer et descendre. Les Mégariens chez qui, peut-être, Cylon s'était retiré, en profitèrent pour s'emparer de l'île de Salamine qui commande les approches des ports de Mégare et d'Athènes. Les Athéniens ne pouvaient, sans honte ni péril, la laisser aux mains de leurs ennemis, ils firent de grands efforts pour la reprendre; mais, après des alternatives de succès et de revers, cette guerre traînant en longueur, ils s'en dégoûtèrent à tel point que, pour n'en plus entendre parler, ils défendirent, sous peine de mort, de proposer une nouvelle tentative.

Il y avait à cette époque à Athènes un descendant de Codrus qui vivait, sans distinctions publiques, au milieu de la foule de ses concitoyens. Dans sa jeunesse, il s'était livré au commerce pour réparer les brèches faites à son patrimoine par son père. Il avait beaucoup voyagé, recherchant à la fois, parmi tant de peuples qui passaient sous ses yeux, la fortune , par le négoce, et la science, par 1 étude des mœurs et des choses. Il avait la réputation de sage, mais de sage tempéré, qui ne méprisait point

les délices de la vie, la bonne chère, l'amour; qui même chantait ces plaisirs dans des vers assez légers, entremêlés, il est vrai, de bonnes et profondes maximes. Il s'appelait Solon.

Il fit d'abord un singulier usage de son talent poétique. Avec toute la jeunesse d'Athènes, il supportait impatiemment la honte de la dernière guerre ; mais une menace de mort était suspendue sur la tête de quiconque parlerait de Salamine, Solon contrefit l'insensé et joua quelque temps ce rôle. Un jour, il sort sur la place publique, l'air égare, et déclame à haute voix des vers qui commençaient ainsi : a J'arrive en héraut de la belle Salamine et je vais vous redire les vers harmonieux qu'Apollon m'a dictés. » On l' écouta : c'était un fou. Mais il arriva que lorsqu'il eut fini, toute la multitude accourue était folle avec lui, et il n'était plus question que de reprendre Salamine , l'île aimable, comme l'appelait le poëte. Nommé général de l'expédition, il vainquit les Mégariens par une ruse, fit dans l'île une descente, et la replaça sous la domination athénienne (G04). Cependant cette affaire ne se termina pas là ; les Mégariens s'obstinaient à reprendre à leur tour l'île aimable. Après s'être fait beaucoup de mal, les deux partis remirent le différend à l'arbitrage de Lacédémone, qui prononça en faveur des Athéniens, sur la foi, dit-on, d'un vers que Solon avait intercalé lui-même dans Yllicule et qu'il donna pour un vers d'Homère.

Il accrut encore la considération dont il jouissait, par la part qu'il prit à la guerre de Cyrrha ; c'est, dit-on, par ses conseils que la ville coupable fut prise. 11 se servit de l'influence que ses services lui donnèrent pour calmer les dissensions qui déchiraient toujours la cité. Les parents de Cylon \t ceux de Mégaclès se faisaient une guerre acharnée; il persuada aux derniers, qu'on appelait les sacrilèges, de se soumettre au jugement des trois cents des plus honnêtes citoyens de la ville. Ils furent condamnés

et bannis ; on déterra les ossements de ceux qui étaient morts, et on les jeta hors de l'Attique.

Ce sévère châtiment fit disparaître un élément de discorde ; mais il y en avait tant d'autres que les troubles continuèrent. D'ailleurs on croyait avoir vu apparaître des spectres, des fantômes; et une peste qui désola l'Attique semblait un évident effet de la malédiction des dieux. Les victimes annonçaient qu'il fallait purifier la ville souillée par des crimes et des profanations. Pour calmer l'anxiété des esprits, on fit venir, d'après les conseils de l'oracle de Delphes, le Cretois Épiménide. C'était un ami des dieux ; il passait pour fds de la nymphe Balte et on racontait sur lui de mystérieuses histoires. Dans sa jeunesse, un jour que son père l'envoya à la recherche d'une brebis égarée , il entra dans un antre écarté pour éviter la chaleur du jour. Le sommeil l'y surprit ; il y dormit cinquante-sept ans. Tout était étrange et imposant dans sa personne : ses longs cheveux, son regard sombre et profond , la solennité de ses gestes, sa gravité orientale. Il avait une merveilleuse connaissance des choses de la religion et de la nature. On voulait qu'il connût toutes les propriétés des plantes, qu'il sût lire dans l'avenir.

Son apparition produisit un vif effet sur le peuple curieux d'Athènes. On s'empressa de faire tout ce qu'il ordonna. Il fit conduire sur la colline de l'aréopage plusieurs brebis blanches et noires et les laissa aller. Chacune fut immolée au lieu où elle s'arrêta, et un autel y fut consacré aux dieux inconnus. Six siècles plus tard,^ saint Paul devait éloquemment rappeler ce souvenir et montrer aux Athéniens son dieu dans le dieu inconnu d'Épiménide. 11 coûte à dire que ce sage respecté exigea le sacrifice d'une victime humaine; mais on en trouva deux : Cratinos et Aristodémos, deux jeunes Athéniens liés d'une étroite amitié, s'offrirent au couteau sacré pour le salut de la patrie. Épiménide fit encore construire sur

la colline de Mars, où siégeait l'aréopage, un temple des Euménides qui servit à ses réunions. Il introduisit quelques changements dans le culte, et il interdit aux femmes, à la mort de leurs époux, ces barbares témoignages de douleur, qui laissaient sur leur corps et sur leur visage de longues et hideuses traces. Quand il eut accompli ces réformes, il partit. On voulait le combler de présents et de richesses; il n'emporta qu'une branche de l'olivier de Minerve, et un traité d'alliance entre Athènes et Cnôsse sa patrie.

La mission d'Épiraénide avait été de ranimer chez les Athéniens le respect des choses saintes, d'abolir, au nom de la religion, certains usages cruels, et surtout de chasser les craintes superstitieuses et vagues. Il fut éclairé sur les vrais besoins de la cité parSolon, qu'il associa à toutes ses mesures, et qui peu de temps après fut lui-même appelé à donner des lois à son pays.

Le génie de Solon était essentiellement humain : humaine aussi fut sa constitution. Il ne considéra pas l'État comme une machine artificielle dont les hommes seraient les pièces, qu'on pourrait combiner et agencer à volonté pour les besoins du service. Sparte était un camp toujours sous les armes, en face de l'ennemi; il voulut qu'Athènes s'approchât davantage de l'idéal de la cité, qui consiste à associer à l'ordre général la plus grande liberté possible des individus. Ce respect des droits de la nature humaine, cette vue nette du but que la société doit poursuivre, introduisirent dans la constitution de Solon le principe démocratique qui était déjà au cœur de son peuple, et donnèrent à ses lois un caractère plus généreux : le jeune homme ne fut pas esclave, l'étranger ne fut pas chassé ; ceci est capital dans l'histoire d'Athènes et dans celle de la civilisation.

Il y avait trois partis dans la ville : les montagnards, qui voulaient tout chauger; les paraliens, qui voulaient changer peu de chose; les pédiéens, qui ne voulaient rien

changer du tout. Gagnés par la modération de Solou, ils s'accordèrent tous à remettre entre ses mains les pouvoirs, les charges, les revenus, à l'investir en un mot d'une véritable dictature pendant qu'il constituerait l'État (595). Ses amis le pressaient de la garder, de se faire tyran, au lieu de législateur; il leur répondit par de piquantes railleries et continua son ouvrage.

Avant de songer à la constitution, il fallait remédier au mal présent, les dettes, et en arrêter les progrès. C'est ce qu'il fit par sa loi de décharge, qui facilitait le payement des dettes par un changement dans le taux de l'intérêt et dans la valeur nominale des monnaies1. Une autre disposition rendit à la liberté tous ceux que l'usure avait jetés dans l'esclavage, et ôta pour l'avenir au créancier tout droit sur la personne du débiteur*. On vit disparaître des champs de l'Attique les bornes et les écriteaux qui indiquaient, selon l'usage, les dettes dont ils étaient grevés : Solon se vantait d'avoir affranchi le territoire d'Athènes.

t . La valeur de la drachme fut diminuée d'un quart ; une mine ancienne en renfermait 73; la mine nouvelle en eut 100. Celui donc qui devait 73 drachmes et en donnait 73 nouvelles, payait en réalité un peu moins des trois quarts de ce qu'il devait.

Je remarque à ce propos, après Eckhel et M. Bculé [tes Monnaies <? Athènes) que les monnaies d'Athènes ne sont point comparables, au poiut de vue de l'art, à celles de Syracuse, par la raison que la monnaie d'Athènes, étant acceptée partout, dut conserver les types anciens qui la faisaient partout reconnaître. Le système monétaire établi par Solon prévalut dans tout le monde grec. En voici les principales divisions pour la monnaie d'argent qui longtemps exista seule, la monnaie de cuivre ne paraissant avoir été frappée que vers la fin delà guerre du Péloponnèse, et la monnaie d'or ayant toujours été si rare que Eckhel en a nié l'existence à Athènes. Le décadrachme, égal au demi-statère d'or, pesait 43 gra m mes ; le tétradraehme 17,20; le dédrachme 8,60 ; la drachme 4,50; le triobole ou demi-drachme 2,15; l'obole, ou sixième partie de la drachme 0,72. I.a drachme, d'après son poids d'argent, valait 9i centimes, mais à coté de la valeur réelle il faudrait pouvoir toujours placer la valeur relative. Ainsi, au temps de DéoiOStflène, le pouvoir de l'argent était cinq fois moins grand qu'au temps de Solon.

2. Montesquieu, Esprit des lois, 1. XX, chap. xv. c La loi ne doit point donner la contrainte par corps, parce qu'elle fait plus de cas de la liberté d'un citoyen que de l'aisance d'un autre. » Pointant il fait une exception malheureuse pour lts négociants.

Cette loi fit bien murmurer d'abord ; mais on en reconnut la sagesse. Toutefois , et c'est une remarque à l'honneur de la démocratie athénienne, pendant les trois siècles qu'elle dura elle ne revint jamais à la mesure de Solon. Le respect de la propriété s'enracina si profondément dans les esprits, que nul n'osa plus réclamer une abolition des dettes ou une dépréciation des monnaies. Le calme que produisirent ces mesures préliminaires laissa à Solon plus de liberté d'esprit pour ses autres lois. 11 y porta la même modération, cherchant à concilier les principes et les intérêts contraires, et unissant, comme il le disait lui-même, la force à la justice.

Avant tout il décréta une amnistie dont ne furent exclus que les meurtriers et les traîtres : les Alcméonides purent rentrer

De l'ancienne constitution , Solon conserva certaines choses et en supprima certaines autres. 11 commença par abroger toutes les lois de Dracon, excepté celles qui regardaient le meurtre. L'archontat, l'aréopage, les quatre tribus avec leurs subdivisions furent maintenus. Mais il ouvrit les rangs du peuple aux étrangers établis avec leur famille et leur fortune dans l'Attique.

Il fit deux innovations capitales : par la première, tout citoyen eut une certaine paî t aux droits qu'implique ce titre ; par la seconde, toute la population fut divisée en quatre classes d'après la fortune. La première était toute démocratique; la seconde était démocratique en ce qu'elle abolissait la noblesse héréditaire, aristocratique en ce qu'elle mettait les riches à la tête de l'État.

Les quatre classes furent organisées de la manière suivante : la première comprit tous les citoyens qui possédaient au moins un revenu annuel de 500 médimnes de produits secs ou liquides, et qui s'appelaient pour cette raison pentticosio-medimnes*. Comme un médimne de

t. Un mrdimne égale 2 nmpnores romaines, ou S2 litres. Les membre* de lu première classe étaient donc les citoyen» à qui leur» terres

blé se vendait alors une drachme et que le rapport du revenu au capital était de 1 à 1 2, il en résulte que les péritacosio-meclimncs étaient tous ceux qui avaient une propriété d'au moins six mille drachmes ou d'un talent. L'archontat, les grandes charges, le commandement en chef de l'armée et de la flotte leur étaient réservés.

La deuxième classe fut composée des cfwahcrs, c'est-à-dire de ceux qui possédaient au delà de 300 médimnes de revenu, fortune jugée nécessaire pour pouvoir entretenir un cheval. Cette classe fournissait la cavalerie; on lui accordait quelques fonctions subalternes.

La troisième était celle des ze agîtes, ou possesseurs d'un attelage de hœufs, ce qui équivalait à un revenu de 150 à 200 médimnes. Ils fournissaient l'infanterie pesamment armée, on leur réservait aussi quelques charges inférieures.

La quatrième classe enfin renfermait, sous le nom de (hètes ou de mercenaires, tous ceux qui avaient moins de 4 50 médimnes. Les troupes légères et l'équipage des flottes se recrutaient parmi eux. Ils étaient exclus des charges et des honneurs, mais admis clans l'assemblée du peuple et dans les tribunaux.

renflaient annuellement au moins 260 hectolitres de blé, ce qui constituerait aujourd'hui, d'après le prix moyen de l'hectolitre dans les 40 dernières années (20 fr.), un revenu hrul de 5200 fr. Mais suivant Plutarque le tnedimne de blé valait à Athènes, au temps de Sol ou, une drachme (3 au temps d'Aristophane). Or, une drachme, sous Périclès, est estimée d'après son poids d'arpent de 4363 milligrammes, ou 82 grains, à 0f,92f*/sî 500 médimnes valaient donc 463 IV. D'où cette conclusion que le pouvoir de l'arpent était alors douze fois moindre qu'aujourd'hui. D'autre part, dans les terres crayeuses et brûlées de l'Attique, le rendement moyen de l'hectare ne devait point dépasser 10 hectolitres. Pour en produire 260, il fallait donc 26 hectares, qui au prix moveu de 1500 fr. auraient chez" nous une valeur d'euviron 40 000 fr. Pour les Athéniens tic Solon, comme on le voit au texte, cette terre de 26 hectares ne valait qu'un talent ou 5500 fr., ce qui engagerait à prendre le chiffre 8 au lieu du chiffre 12 pour multiplier les valeurs de cette époque, alin de les traduire en valeurs actuelles. — Une dernière remarque à faire, c'est que l'Attique était un pays de petites propriétés et de petites fortunes. Il n'y a donc pas à s'étonner de voir un revenu brut de 4 à 5000 fr. faire arriver à la première classe.

Cette inégalité dans la répartition des honneurs était compensée par la manière dont l'impôt foncier était organisé. La quatrième classe n'en payait point : c'était un juste dédommagement. Les trois premières supportaient toutes les charges onéreuses et fournissaient l'impôt suivant une progression dont on ne peut méconnaître la justice. Ainsi elles payaient en raison de la valeur nominale attribuée à leurs propriétés : mais, tandis que cette valeur était estimée, pour la première classe, au pair de ia valeur réelle, elle était réduite pour la seconde d'un sixième et pour la troisième des quatre neuvièmes. Ainsi, une propriété donnant 500 médimnes de revenu était évaluée 12 fois cette somme, c'est-à-dire 6000 drachmes, ou un talent, tandis que les biens des chevaliers, au lieu d'être estimés 12 fois 300 drachmes, ou 3600, n'étaient portés qu'à 3000, et ceux des zeugites à 1 000, au lieu de 1800. Toutefois, il faut se souvenir que l'impôt foncier n'était établi à Athènes que dans le cas d'urgente nécessité, tandis que l'impôt indirect sur les marchandises importées était permanent, et payé par les pauvres aussi bien que par les riches.

Quatre corps politiques se partageaient le gouvernement : les Archontes, le Sénat, l'Assemblée, l'Aréopage.

Les archontes furent toujours au nombre de neuf. Ils se partageaient, de la manière qui a été indiquée ci-dessus, le pouvoir exécutif et répondaient assez à nos ministres. Ils conservèrent aussi leurs fonctions judiciaires, sauf les appels attribués à des tribunaux recrutés dans toutes les classes et dont ils tiraient les membres au sort1. A leur

I. Ces tribunaux riaient ceux des iiéliaites, dont il sera parle plus, loin, p. 188. Plusieurs écrivains refusent d'admettre, maigre l aHirmatiou positive de Plutarque, qu'on pût appeler des jugements rendus jiar les archontes. M. Grote ne croit même pas au pouvoir judiciaire des liéliaste» avant les réformes de Clisthénès. Sans doute il est fortdifûcile de distinguer ee qui, dans l'organisation des héliastes, appartient a Solon, a Ctitthéntt ou au siècle de Péri c lés ; mais sans les héliastes le peuple aurait-il eu pour se défendre ce boucliet dont bolon se vante lui-même de l avoir armé.

ATHÈNES ET SA GOXSTITUTIOiN.

entrée en charge, ils juraient de maintenir les lois; lorsqu'ils en sortaient, ils rendaient compte de leur administration par-devant l'assemblée générale. Tant qu'ils étaient en fonctions leur personne était sacrée.

Les deux ancres qui retenaient, dit Plutarque, le vaisseau de l'État, même dans la tempête, étaient l'aréopage et le conseil des Quatre-Cents. Ces quatre cents sénateurs étaient choisis dans les trois premières classes, chaque tribu fournissant cent membres élus à la majorité des voix et plus tard désignés par le sort, dont les erreurs furent alors corrigées par l'épreuve sévère à laquelle on soumettait les candidats. Une seule chose marque bien la différence entre le sénat d'Athènes (fioukh) et celui de Lacédémone (-fepowjia), en même temps que le caractère des deux républiques. A Sparte, on n'est admis dans le sénat qu'à soixante ans ; on y est nommé à vie, et les décisions de l'assemblée sont couvertes par l'irresponsabilité de ses membres. A Athènes, trente ans est l'âge fixé; le sénat est annuel, il est responsable. Nous avons eu occasion d'indiquer combien ceci est de principe démocratique. De plus, quelle différence, pour l'énergique activité du gouvernement, entre les résolutions d'un sénat de vieillards et celles d'un sénat d'hommes dans la vigueur du corps et de l'esprit ! — Le sénat préparait les lois qui devaient être soumises à l'assemblée du peuple, s'occupait des finances et de l'administration, rendait des édits qui avaient force de loi pendant l'année; enfin, il pouvait imposer certaines amendes. Il se divisait en douze commissions de nombre égal, appelées prytanicSy qui successivement avaient pendant un mois la présidence du sénat et de rassemblée. La Prytanie en exercice s'assemblait au Prytanée et y prenait les mesures d'intérêt immédiat. Elle y était nourrie aux frais de l'État.

Le sénat était le conseil perpétuel du peuple, mais c'était le peuple qui était l'unique souverain. L'assem-

blée populaire, convoquée par le sénat, se composait de tous les citoyens dont le nombre variait de quinze à vingt mille. Quoique la cité s'ouvrît assez facilement aux étrangers, celui d'entre eux qui se serait glissé dans rassemblée avant d'avoir obtenu le titre de citoyen eût été puni de mort, car il eût ainsi usurpé sur la puissance souveraine. L'assemblée commençait par un sacrifice et une prière, puis on lisait à baute voix le sujet mis en délibération, et le béraut invitait à monter à la tribune ceux qui avaient à donner un avis utile à l'Etat. Elle votait par main levée, sans distinction de classe ni de fortune. Elle confirmait les lois, élisait les magistrats qui devaient lui rendre compte à l'expiration de leur charge, délibérait sur les affaires publiques qui lui étaient soumises par le sénat. Elle approuvait, rejetait, modifiait. Tout citoyen avait le droit de porter une proposition devant le peuple, mais nul ne pouvait le faire, même les arcbontes, que par l'intermédiaire d u sénat. Tout citoyen pouvait prendre la parole dans l'assemblée dès l'âge de vingt ans; mais les bommes de cinquante ans avaient le droit de parler les premiers ; faible privilège donné à la vieillesse et bien inférieur à la toute-puissance dont elle était revêtue à Sparte. Était-ce accorder assez aux droits de l'expérience ? N'était-ce pas trop permettre à la fougue de la jeunesse ? Un siècle et demi plus tard Aristopbane se plaint amèrement du dédain que les Athéniens professent pour les vieillards. Disons pourtant que l'usage était plus sévère que le droit, et qu'on ne voyait d'ordinaire à la tribune que les orateurs de l'État, dix citoyens qui avaient été chargés, après examen public, de défendre par la parole les intérêts de la république. C'était donc une sorte de fonction publique des plus honorables et des plus influentes. Tout citoyen avait le droit de poursuivre un orateur en justice, si sa vie n'était pas irréprochable ; s'il avait été mauvais fils ou mauvais soldat ; s'il avait proposé un décret contraire aux

lois existantes. Dans ce dernier cas, un procès lui était intenté au nom des anciennes lois, et l'orateur pouvait être puni de l'exil ou d'une ruineuse amende.

On n'avait point fixé le nombre nécessaire pour rendre valables les décisions de l'assemblée , excepté dans certains cas, où il fallait 6000 citoyens. Thucydide remarque que rarement l'assemblée ordinaire s'élevait à 5000 membres : c'est que les Athéniens n'étaient pas, comme les Spartiates, une association oligarchique nourrie par des 9 hilotes. En Àttique, il fallait gagner son pain par l'agriculture, par l'industrie, par le commerce. D'ailleurs la loi qui défendait l'oisiveté et qui obligeait chaque citoyen à déclarer tous les ans de quelle occupation il vivait, était faite pour entretenir l'habitude du travail. On fut par la suite dans la nécessité d'indemniser le peuple pour assister à l'assemblée. Mais alors l'Athénien badaud s'oubliait à babiller au marché pendant que les prytanes, avec quelques fidèles, attendaient en vain dans le Pnyx. On était obligé de lancer contre l'oublieux souverain les Scythes entretenus aux frais de l'État qui faisaient les fonctions de la police : c'était alors à qui courait le mieux pour n'être pas noté et mis à l'amende ; mais les magistrats imaginèrent de tendre autour du marché une corde teinte en rouge dont on enveloppait les retardataires : le rouge restait marqué sur les vêtements et on était reconnu. Qu'on juge si ce peuple gai, pétulant, turbulent, devait s'amuser d'une longue séance, dans une assemblée d'où il était défendu, sous peine d'amende, de sortir avant la fin ! Aussi on y allait souvent dans de belles dispositions. Voyez, dans les Archarnéins d'Aristophane, cet ami de la paix, bon homme au fond, qui s'installe dans le Pnyx avec le parti pris d'interrompre quiconque parlera de la guerre. Quelle vie ! quel mouvement ! quels assauts de plaisanteries et de railleries spirituelles ! quelles interpellations ! quelles interruptions ! quel tumulte ! Eh! comment rester silencieux quand on

vient du Pirée, des querelles des matelots, du mouvement des vaisseaux et de la foule, des cris du port, des bruits de la mer? quand les yeux et les oreilles sont encore pleius de tant de scènes diverses, mobiles, animées, tumultueuses? — Mais, avec Solon, nous sommes bien loin encore du temps où ce tableau sera vrai.

A côté de l'assemblée générale la puissance populaire s'exerçait encore par les tribunaux que les archontes présidaient , et surtout par le corps des héliastes qui , d'après un règlement peut-être postérieur, renfermait 6000 citoyens, âgés au moins de 30 ans et choisis par le sort sans distinction de fortune, mais à condition d'avoir bonne renommée, et de n'être point débiteurs du trésor public. Ces héliastes 1 jugeaient soit tous ensemble, soit par commission de 500, de 1000, de 1500, les causes les plus graves et les délits politiques. Leur nombre les montrait comme la justice du peuple en action et ne permettait pas aux accusés riches ou puissants de maîtriser par la vénalité et l'intimidation ce tribunal où siégeait la cité presque entière". Le serment qu'ils prêtaient impliquait l'obligation de juger scion les lois et de punir les auteurs de propositions illégales. Cette institution était un complément et une sanction du pouvoir politique exercé par l'assemblée ; et comme ils changeaient chaque année, ils étaient bien animés du même esprit que le peuple d'où ils sortaient et où ils rentraient.

Pour prévenir l'encombrement des procès, Solon avait établi que des citoyens âgés de soixante ans et agréés par les deux parties pourraient se constituer en tribunal ar-

1 . Ainsi appelés de la place Héliée où ils tenaient Unrs séances, ou bien parce qu'ils siégeaient en plein air (^Xtoç).

2. Le» anciennes république n'avaient ni coips respecté de magistrature, ni force année pour protéger le tribunal. Athènes, pour avoir une justice incorruptible et efficace, fit rendre la justice presque de la même manière qu'on fit le» lois. Rome aussi eut des cours de justice nombreuses , mais pas assez pour empêcher les scandaleux marchés qui s'y firent.

bîtral dont la sentence serait sans appel. Ces arbitres officiels, qui font songer à nos juges de paix, étaient en si grand nombre qu'une inscription récemment découverte en nomme 1 04 pour une seule année.

L'aréopage était une ancienne cour de justice, fort respectée, qui jugeait les crimes de meurtre, de mutilation, d'empoisonnement, de trahison, sur la colline de Mars, en plein air. 11 était composé des archontes sortis de charge, par conséquent en général d'hommes âgés et exercés aux affaires. Solon l'érigea en tribunal suprême et le chargea de surveiller toute la cité, les mœurs, l'éducation et la religion, de réviser même les jugements du peuple, avec pouvoir de faire recommencer l'instruction d'une affaire ou d'un procès. Ses membres étaient nommés à vie. Les formes de la procédure devant l'aréopage étaient solennelles et sévères. Il siégeait la nuit, présidé par le second archonte. Point de digression de la part des orateurs, point d'appel aux passions, à la pitié, mais le simple récit des faits et avant tout le serment de ne rien dire que de vrai. Pour voter, les aréopagistes prenaient un caillou sur l'autel et le déposaient en silence dans l'urne de la Pitié, qui était d'airain, ou dans celle de la Mort, qui était de bois. S'il y avait partage égal de suffrages, le héraut jetait un caillou de plus dans l'urne de la Pitié : c'était le suffrage de Pallas. Minerve avait ainsi, croyait-on, sauvé Oreste. La décision était sans appel, mais le coupable pouvait s'exiler lui-même avant que le sentence fût rendue. Ce corps vénéré tirait de l'opinion publique sa principale force ; d'où il résulta que son influence périt quand on cessa de respecter à Athènes les antiques institutions.

On voit que des trois corps délibérants, l'assemblée représentait la démocratie et, comme on dit aujourd'hui, le mouvement; le sénat, l'aristocratie de richesse ou la bourgeoisie et la prudence de l'intérêt; enfin l'aréopage, assez semblable au sénat de Sparte, l'aristocratie d'âge

et d'honneurs, l'expérience des affaires, l'esprit de conservation qui, porte trop loin par les vieux corps et les vieux partis, peut devenir souvent le désir, le besoin de l'immobilité. Ce régime mixte et tempéré caractérise et le génie de Solon et les difficultés qu'il eut à résoudre. Il concilia fort habilement des intérêts en lutte : le peuple gagna beaucoup et la noblesse ne fit pas d'opposition, parce que, possédant alors tous les biens, elle ne vit pas la portée de cette substitution démocratique de de la richesse à la naissance, de la fortune qui se perd ou se gagne à la noblesse qu'on ne tient que de ses aïeux.

Une magistrature qui jeta un grand éclat à Rome, celle des censeurs, manquait à Athènes. Mais on a vu que la censure n'y manquait point, qu'elle était exercée par l'aréopage, qu'elle pouvait l'être par tout citoyen, qu'enfin chaque candidat aux fonctions publiques était soumis à un examen que rien n'empêchait d'être sévère.

Il est possible que quelques-unes des dispositions réglementaires que nous avons rapportées aient été introduites postérieurement, surtout depuis Clisthénès; mais à part ces détails, la législation de Solon se laisse bien saisir dans son ensemble. Comme il le dit lui-même, il avait mis un terme à l'irritation des pauvres contre les riches, et donné à chacun des deux partis, non pas une épée pour attaquer et gagner une victoire fatale, mais un bouclier pour se couvrir et se défendre.

Remarquons encore que la part faite par Solon, même aux plus pauvres, dans l'assemblée générale et dans les tribunaux, montre que ce vrai sage eut au plus haut degré le sentiment de la dignité de l'homme, et qu'il avait compris que les bonnes lois sont celles qui relèvent le citoyen, non celles qui l'abaissent et le dégradent. A Athènes, il n'y a point de parias politiques : Solon veut que tout citoyen ait une assez nette intelligence

des grands intérêts de la cité pour bien voter à l'assemblée, des lois et de la morale pour bien juger aux tribunaux. Tous, le pauvre comme le riche, le libre comme l'esclave sont appelés aux fêtes qui, en même temps qu'elles représentent et développent le sentiment religieux, éveillent celui du patriotisme et de l'art. Quelle éducation pour le peuple que ce continuel exercice des plus hautes facultés ! et quand les Athéniens seront encore appelés au concours des poètes, des sculpteurs et des peintres, pour prononcée entre Zeuxis et Polygnote, Phidias et Êolyclète, étonnez-vous qu'ils soient devenus le plus intelligent des peuples du monde !

On sent moins à Athènes qu'à Sparte le lien qui unit les institutions civiles aux institutions politiques. Tout ne va pas d'une seule pièce comme dans la cité deLycurgue, où l'homme disparait pour ne laisser voir que le citoyen, partout et toujours enchaîné à l'Etat.

La propriété n'est pas absorbée à Athènes par l*État ; elle existe au contraire dans toute la liberté et l'indépendance cjui la constituent véritablement. Solon fonda cette liberté par sa loi sur les testaments. « Jusqu'à lui, dit Plutarque, les Athéniens n'avaient pas eu le pouvoir de tester ; tous les biens du citoyen qui mourait sans enfants retournaient à ses gennetes. Solon qui préférait l'amitié à la parenté, la liberté du choix à la contrainte, et qui voulait que chacun fût véritablement maître de ce qu'il avait, permit à ceux qui étaient sans enfants de disposer de leurs biens comme ils voudraient. Mais il n'approuva pas indistinctement toute espèce de dotation, il n'autorisa que celles qu'on aurait faites sans avoir l'esprit aliéné ou affaibli par des maladies, des breuvages et des enchantements, sans avoir éprouve de violence, ou avoir été séduit par des caresses. » Les gennétes n'héritaient plus alors qu'en l'absence d'un testament. S'il y avait des enfants, les fils partageaient l'héritage par portions égales, mais étaient obligés de

constituer une dot à leurs sœurs; à défaut de fils, la fille héritait.

Le mariage à Athènes a plus de vraie dignité qu'à Sparte, malgré certaine loi contre le vieillard qui par cupidité épousait une riche héritière ; car Solon voulait que le mariage « fût une société intime entre le mari et la femme, qui eût pour but de fonder une nouvelle famille et de goûter ensemble les douceurs d'une tendresse mutuelle1. » De là ses règlements sur les dots, pour empêcher ces unions de dégénérer en trafics. La fiancée ne devait apporter à son mari que trois robes et quelques meubles de peu de valeur. Soigneux de la dignité des femmes, qu'il entendait autrement que le législateur des plwncmérides, il restreignit leur liberté en faveur de la décence: il régla leurs voyages, leur deuil, leurs sacrifices; il leur défendît de sortir de la ville avec plus de trois robes, de porter des provisions pour plus d'une obole et de traverser le soir les rues autrement que sur un char et précédées d'une lumière. Il consacra un ancien droit des familles (ytvu) : si une jeune fille restait orpheline, le plus proche parent du côté paternel devait l'épouser, tout au moins lui constituer une dot calculée sur l'étendue de ses propres biens et lui trouver un mari. Mais il abolit la loi contre nature qui autorisait le citoyen à vendre son fils , sa fille, ou sa sœur restée sa pupille, à moins que celle-ci n'eût justifié par sa conduite cette sévérité.

La famille conserve ici tout son mystère ; elle est respectée et non pas mise à nu, au grand jour, comme à Lacédémone. L'enfant y naît, y grandit dans les bras du père et de la mère, sans que l'État vienne indiscrètement porter ses regards dans le sanctuaire du foyer domestique. De là résultent, du père au fils et réciproquement, des relations et des devoirs particuliers tout à fait conformes à la nature. A Sparte, le fils ne doit guère plus de respect à son père qu'à tout autre citoyen d'âge mûr : son père n'est à ses yeux qu'un dos vieillards mem-

bre de l'État. À Athènes, Solon répète à son insu un mot du Décalogue : « Honore les dieux et respecte ceux qui t'ont donné la vie ; » il oblige le fils devenu grand à nourrir son père infirme, et avant de déférer une haute magistrature à un citoyen, la loi recherchera s'il a été bon fils, s'il a honoré ses parents pendant leur vie et après leur mort *. Ce fut cetle loi, autant peut-être que la piété filiale, qui porta Cimon à racheter les ossements de Miltiade cinquante talents.

Jusqu'à seize ans, les parents élèvent l'enfant de la façon qui leur plaît : usage qu'Aristote réprouve parce que cette éducation abandonnée aux parents sera souvent faible, capricieuse et contribuera à dissoudre la cité. Mais à seize ans, le jeune Athénien devient le disciple de I Etat ; il passe dans les gymnases publics où, jusqu'à dix-huit, il s'exerce sous les yeux de magistrats appelés cosmètes, sophronktes, pédotribes, et il y est soumis à une discipline sévère.

A dix-huit ans accomplis majorité civile : le jeune homme est inscrit sur le livre des Éphèbcs et peut prendre possession de son patrimoine. A la même époque, il fait son apprentissage du service militaire dans les forteresses de la côte et des frontières.

A vingt ans, majorité politique: le jeune homme devient citoyen dans toute l'acception du mot ; il vote dans l'assemblée générale , il peut même y prendre la parole. Nous avons indiqué ce que ces orateurs de vingt ans devaient apporter de mouvement et d'activité, mais souvent aussi de turbulence et de désordre dans les assemblées publiques. Alors aussi commence pour lui sérieusement le service à l'armée. Il avait dès sa dix-huitième

1 . 8eou; Tfu-a, vov£aç afôou. Euripide le répète dans le» Suppliantes, v- 361 . Il y avait à Athènes une féte des morts qui était célébrée dans le mois Anthestérion (février et mars). Meursius, Grmc. ferim, apud Gronov., t. X, et une loi imposait l'obligation à celui qui trouvait un cadavre *ur son chemin, quel qu'il fût, de lui donner la sépulture. Aelien, Hist. >'ar., V, 14.

iOk CHAPITRE IX.

annéeprêté le serment militaire, nonmoins héroïque qu'à Sparte : car le soldat athénien s'engageait à ne pas déshonorer ses armes,. à ne pas abandonner son compagnon, à combattre , jusqu'au dernier soupir pour défendre les autels et le territoire de la patrie ; à laisser son pays en meilleur état qu'il ne l'avait trouvé ; à obéir aux lois et aux magistrats ; à respecter la religion des ancêtres.

Cette double majôrité était bien prématurée : c'était parler trop tôt au jeune homme de ses droits, et pas assez longtemps de ses devoirs. Toutefois ce ne sera que dans la décadence générale des mœurs, alors que les meilleures lois seraient impuissantes, qu'on verra ces jeunes dissipateurs devenus des types sur les scènes grecque et latine.

A trente ans, le citoyen peut entrer au sénat.

A soixante, il est quitte du service militaire et peut se reposer.

J'ai déjà dit que l'Attique est un sol généralement stérile. L'agriculture pourtant y était fort en honneur, et les Grecs disaient que c'était là que le premier grain de blé avait été confié à la terre. Les lois d'Athènes punissaient de mort celui qui tuait un bœuf1, et cette défense n'était éludée que pour les sacrifices à Jupiter Polieôs. On plaçait de l'orge sur son autel et on amenait un bœuf tout auprès : lorsqu'il avait touché au grain on l'immolait, mais le victimaire, après avoir frappé, laissait tomber sa hache et s'enfuyait. Les assistants paraissaient n'avoir point vu le meurtrier ; ils ramassaient la hache et la portaient au juge, qui condamnait le fer comme auteur du meurtre et le faisait jeter à la mer*. Après Périclès, le travail des

1, Vairon, De re rustica, II, 5.

2. Pausanias, I, 24; Aclien, Sut. Var.y VIII, 3. Dans le temple d'Ereehthée, on n'offrait rien en sacrilîce qui eût vie. Pansa»., I, 26*. Il en était de même dans le temple de Jupiter Upatos en Arcadie.A/., VIII, 2. On disait à Athènes mie Triplolème avait laissé pour commandement d'honorer ses parents, d'offrir des fruits aux dieux et de ne pas donner la mort aux animaux. La dernière prescription était de celles qui naissent des lieux mêmes. L'Attique a peu de fourrage, c'est-à-dire peu de bétail ; de là, avec la sobriété que le climat impose, les lois protectrice* des animaux. Les Grecs modernes mangent aussi très-peu de viande et

ATHÈNES ET SA CONSTITUTION. 19o

champs et la surveillance des cultures était encore la principale occupation des citoyens, même riches. Le bonhomme Strepsiade, dans les Nuées d'Aristophane , n'en a pas d'autre.

Solon n'avait donc aucune prescription à établir pour favoriser l'agriculture. Préoccupé du désir d'encourager l'industrie et le commerce, il voulut que chaque citoyen sût un métier. Jérusalem avait une loi semblable. Singulier rapport! Les deux villes qui ont le plus profondément remué le monde de l'esprit, sont celles aussi qui ont le plus honoré le travail des mains. D'après une loi de Solon, le père qui n'avait pas fait apprendre un métier à son fils ne pouvait exiger que celui-ci le nourrît dans sa vieillesse ; et l'aréopage, chargé de s'assurer des moyens d'existence de chaque citoyen, dut punir ceux qui restaient dans l'oisiveté. Ainsi Lacédémone avait proscrit le travail et Athènes en faisait une loi. Toute la différence de leur destinée et de leur gloire est là.

Afin de tenir les denrées de première nécessité à bas prix, il défendit l'exportation des produits du sol, l'huile d'olive exceptée; c'était un encouragement à l'industrie. Une loi interdisait de reprocher à un autre citoyen le gain qu'il avait fait au marché, mais une autre loi lui défendait de surfaire en employant le mensonge. C'était une tentative pour donner de la moralité au commerce.

Athènes ne pouvait faire le commerce de terre que vers le nord, avec la Béotie et Mégare. De tous les autres côtés, elle était entourée par la mer. Solon, le conquérant de Salamine, fut un des premiers à reconnaître la belle position maritime de l'Attique, quoiqu'on n'eût point encore apprécié tous les avantages qu'offrait le Pirée. Il jeta les fondements de la puissance maritime d'Athènes par rétablissement de quarante-huit naucraries qui comprenaient tous les contribuables et dont châles jeûnes multipliés du rite grec ne leur sont point pénibles. Que de prescriptions religieuses qui ne sont que des lois instinctives d'hygiène!

cune était tenue d'équiper une galère. A Lacédémone, où tout était en commun, les jeunes gens étaient exercés au vol; ce n'était que de l'adresse. A Athènes, il y eut peine de mort contre celui qui volait, au gymnase, pour plus de dix drachmes.

Pleine liberté pour le citoyen d'aller et de venir. Il peut s'établir à l'étranger et y porter tout son bien, « si, disent les lois dans leCriton de Platon, nous ou la république ne lui plaisons pas. »

Les peuples commerçants et industrieux n'ont point de fierté dédaigneuse à l'égard des étrangers : ce n'est même que par des relations fréquentes avec eux, qu'ils assurent et développent leur prospérité. Loin de fermer l'Attique, Solon ordonna d'accueillir les nombreux émigrants qu'y attirait la liberté dont on y jouissait. 11 ne donnait le droit de cité qu'à ceux qui avaient été bannis à perpétuité de leur pays, n'estimant pas meilleur d'avoir deux patries que de servir deux maîtres; mais il jetait dans les fers même avant le jugement ceux qui usurpaient ce titre, parce qu'il ne fallait pas que la souveraineté fût viciée à sa source par le mélange confus d'éléments impurs. Ce n'était qu'à la seconde génération que Tarchontat et le sacerdoce pouvaient s'ouvrir à la famille du nouveau citoyen.

L'étranger établi à Athènes portait le nom de métèque (qui habite avec). Il payait une contribution personnelle de douze drachmes comme chef de famille, en retour de Ja protection que l'Etat lui accordait, sous peine, s'il ne l'acquittait pas, d'être vendu comme esclave. La femme étrangère payait moitié moins; la taxe du fils exemptait la mère, comme celle du mari exemptait l'épouse. Mêmes conditions pour l'affranchi. Le métèque devait se choisir parmi les citoyens un patron qui répondît de sa conduite et lui servît de caution. Ces obligations remplies, il trafiquait et exerçait librement sa profession. Mais les métèques ne pouvaient acquérir de propriété territoriale, et

l'usage s'était introduit de leur imposer dans les fêtes certaines corvées humiliantes; aux Panathénées par exemple, ils portaient les vases, les ustensiles sacrés, et leurs femmes tenaient le parasol sur la tête des matrones athéniennes. Xénophon souhaita plus tard qu'on abolît ces distinctions irritantes; beaucoup en effet, à la suite de longues guerres, furent admis au rang de citoyen, et leur condition fut quelque peu adoucie.

Même esprit libéral à l'égard des esclaves, et pour les mêmes raisons. Solon voulut que, maltraités par leur maître, ils pussent exiger la vente et passer ainsi sous une autorité moins dure. La loi leur assurait un défenseur; et, en attendant lejugement, ils trouvaient dans le temple de Thésée un asile inviolable. I) n'était pas permis au premier venu de les frapper. Leur moFt, un outrage ihême étaient vengés comme si la victime eût été un homme libre. Et en voici la raison, suivant Xénophon : « Si la coutume autorisait un homme libre à frapper un esclave, un étranger ou un affranchi, le citoyen pourrait bien souvent être victime d'une méprise. Il n'y a rien, soit dans le maintien, soit dans l'habillement qui le distingue de l'étranger ou de l'esclave. » Démosthène n'a pas cette sécheresse toute Spartiate. Il voit là une grande et glorieuse loi d'humanité. « Et que diraient les barbares, s'écrie-t-il, si on leur apprenait que vous protégez même contre l'outrage l'esclave acheté chez les nations qui vous ont pourtant donné un juste motif de haine héréditaire, et que les infracteurs de cette loi ont été déjà souvent punis de mort! » — « La loi, avec raison, dit Montesquieu, ne voulait pas ajouter la perte de la sûreté à celle de la liberté. » Ils pouvaient, comme les étrangers, entrer et prier dans les temples d'où la loi chassait la femme adultère1.

Ainsi la constitution athénienne stipulait en faveur de

i. Démosthène, contre Neaer, § ilo. Si elle y entrait, il était permis

IVsclave. Athènes fut récompensée de cette douceur. Jamais, même au temps de ses plus dures épreuves, elle ne vit éclater contre elle ces guerres serviles qui , tant de fois, demandèrent à Sparte et à Rome un compte terrible de leur cruauté1.

Solon établit comme lien de sa législation la solidarité des citoyens. Ils se devaient une protection mutuelle; le témoin d'un outrage fait à un autre était obligé d'en informer aussitôt les juges; dans le cas de meurtre, les parents du mort, ou à leur défaut, ses «en ne 1rs devaient demander aux tribunaux la punition du coupable. Enfin pour détruire l'indifférence politique, qui dans une république est un mal mortel, il fit cette loi qui lui est particulière : « Tout citoyen prendra les armes dans la guerre civile. » Loi bonne dans une petite cité et chez un peuple très-éclairé parce qu'elle assure le triomphe de la majorité véritable et met aux discordes un terme plus court. Bonne encore partout, aux moments de crise, quand les questions se posent nettement entre le oui et le non. Mauvaise en un grand État dont la vie régulière ne peut être qu'une suite de concessions réciproques obtenues par la persuasion, et où la place du bon citoyen se trouve entre les passions des partis extrêmes, hors même que l'un d'eux aurait la vérité pour lui, une grande société ne peut aller d'un bond à cette vérité nouvelle sans d'affreux déchirements qu'une transition ménagée lui épargne. Montesquieu approuve que Solon ait voulu « faire rentrer le petit nombre de gens sages et tranquilles parmi

de l'en chasser avec des coups, pourra qu'on ne la frappât pas mortellement.

1 . La ré\olle des esclaves employés dans les mines de Laurion est un fait isolé, local et postérieur de plusieurs siècles. Cependant à Athènes même on interdisait aux esclaves, ainsi qu'aux métèques, la musique et la gymnastique, qu'on regardait comme ne convenant qu'à des hommes lihivs. Les affranchis passaient dans la classe des métèques, mais ne pouvaient devenir citoyens Dion Chrysost., Orat.f xv. L'affranchi, convaincu par son patron d'ingratitude, peut être ramené à sa première condition, c Sois esclave, lui dit la loi, puisque tu ne sais pas être libre. > Valeie Maxime, II, 6.

les séditieux : c'est ainsi que la fermentation d'une liqueur peut être arrêtée par une seule goutte d'une autre1. » J'ajouterai que, dans les républiques anciennes, les magistrats n'ayant pas de force armée qui les protégeât contre un coup de main d'un ambitieux, les amis des lois devaient être toujours prêts à accourir pour les défendre.

Cet ami sincère de la liberté la protégea dans toutes ses manifestations. 11 rendit une loi fameuse pour autoriser les citoyens ayant les mêmes intérêts à s'unir en corporations1, et cette loi qui a passé dans le code romain est regardée parle chancelier Kent comme le fondement des libertés municipales3.

Solon ne crut pas avoir fait une œuvre éternelle, ou plutôt pour la rendre telle il voulut que sa constitution souple et flexible pût céder aux temps sans se rompre, au lieu de se faire briser en leur résistant. Il reconnut à l'assemblée générale le droit de décider, à la première réunion de chaque année, s'il y avait lieu de créer une commission législative pour introduire une loi nouvelle ou pour modifier une ancienne loi. Mais on procédait à ces changements avec toute la Solennité et toutes les épreuves d'un jugement public. La proposition était affichée pour que toute la cité la connût. Cinq orateurs étaient chargés de présenter la défense de la loi qu'il s'agissait d'abroger, et la commission législative dont les membres étaient des héliastes désignés par le sort, au nombre de cinq cents ou même de mille, prononçait. Si une disposition nouvellement introduite dans la législation y portait le désordre, \es/hesmo//ièles, institués peut-être plus tard, provoquaient d'office un examen qui devait y ramener

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