Commcntaris on American Ut<v, I
Tordre et la clarté primitive. C'est à ces conditions qu'une constitution dure comme toute chose dans ce monde en se transformant, mais avec sagesse et prudence; car, comme le dit Aristote, la vie véritable est le mouvement et faction, la recherche du bien, même du mieux. Il n'y a de repos absolu que dans la mort.
Quand Solon eut publié sa législation, on la grava sur des colonnes de bois tournantes dans l'Acropole, afin que Je peuple les eût toujours sous les yeux. Mais il se vit assailli de tant de sollicitations, de tant de prières d'interpréter certaines de ses lois, qu'il demanda à ses concitoyens la permission de s'éloigner, après avoir fait jurer aux sénateurs et aux archontes de conserver ses institutions intactes pendant dix années. C'est alors qu'il visita l'Egypte, où les prêtres lui parlèrent de l'Atlantide, cette grande île de l'Océan qui s'était abîmée sous les flots; il vit Cypre où le roi du pays voulut qu'il fondât une ville de son nom, Soli, les côtes de l'Asie Mineure et la cour de Lydie. S'il fallait en croire une tradition qu'Hérodote nous a transmise, il aurait conversé avec Crésus. Ce fameux roi, dit l'aimable conteur, reçut Solon avec une grande distinction et le logea dans son palais. Un jour, il lui fit ouvrir les chambres où Ton gardait ses trésors, et quand l'Athénien eut tout vu : « Quel est l'homme le plus heureux que vous ayez rencontré? » lui demanda-t-il. Crésus ne voulait pas être seulement le plus puissant et le plus riche des princes, il prétendait, parce que rien n'avait été refusé à ses désirs, prendre encore pour lui seul ce trésor que les dieux accordent parfois aux plus pauvres, le bonheur. — a Le plus heureux homme que j'aie connu, dit Solon, c'est Tellus d'Athènes : il a vécu dans une cité florissante; il a eu des enfants beaux et vertueux; et il est tombé dans une guerre, après avoir vaillamment combattu et en voyant l'ennemi repoussé par son courage. Athènes lui a rendu de grands honneurs : l'État a fait les frais de ses funérailles et de son tom-
beau. » Crésus s'étonne et croit que Solon lui accordera au moins la seconde place. «Après lui je placerais, continue l'Athénien, deux Argiens, Cléobis et Ihton, qui tous deux furent vainqueurs dans les jeux publics. Un jour que leur mère, prêtresse de Junon, devait se rendre au temple, sur un char traîné par une couple de bœufs, l'attelage manqua. Ses deux fils se mirent sous le joug et allèrent ainsi l'espace de quarante-cinq stades, au milieu des acclamations du peuple qui louait leur piété envers les dieux et leur mère, et félicitait la prêtresse d'avoir de tels enfants. Elle, en accomplissant le sacrifice, supplia la déesse d'accorder à ses fils le plus grand bonheur qu'un mortel pût obtenir. Elle fut exaucée. Ses fils s'endormirent dans le temple et ne se réveillèrent pas. Les Argiens estimèrent que Junon avait voulu les soustraire, par cette douce mort, aux misères de la vie; ils leur dressèrent des statues et les placèrent au temple de Delphes, pour consacrer à jamais leur mémoire. »
Ces récits sont controuvés; l'inexorable chronologie les repousse1 et tout autant la vraisemblance historique; mais ils plaisaient à l'imagination des Grecs. Crésus et Solon représentaient, à leurs yeux, les deux civilisations contraires de l'Asie et de la Hellade : l'une agenouillée devant ses rois et l'or; l'autre réservant tout son amour et sa vénération au dévouement pour les dieux et la patrie. Si donc l'entrevue est fausse, il est certain que les Grecs se proposaient ce type de perfection, et qu'à force de le contempler, plusieurs l'ont réalisé. Avec leur esprit net et prompt ils ont fait, au lieu d'une théorie discutable, une anecdote précise. Solon méritait bien l'honneur d'en être le héros. A coté de l'histoire réelle, il y a ainsi bien souvent, une histoire idéale qui, à de certains égards, n'est pas moins vraie que l'autre.
I. Crésus ne devint roi qu'en 560; à cette date, Solon était à Athènes où il mourut l'année suivante.
(seo-aoo.)
Les principes sur lesquels reposait la législation de Solon étaient bien d'accord avec le caractère et les besoins du peuple atbénien; ses lois par conséquent étaient destinées à vivre1. Mais il faut du temps pour que les vieux partis abdiquent et laissent les institutions nouvelles agir régulièrement. Le passé ne s'efface point d'un trait. Alors même qu'il est irrévocablement condamné à mourir, il prolonge longtemps encore son influence, et on a vu des sociétés bouleversées jusque dans leurs fondements ne pouvoir l'arracher de leur sein pour commencer librement une vie nouvelle. Et cette résistance, dans une certaine mesure, est légitime, car elle empêche le mouve- . ment de se précipiter. Dans l'État comme dans la famille, la tradition est un élément qui doit avoir sa part d'influence. Qu'on ne s'étonne donc pas que la sagesse de Solon n'ait pu immédiatement désarmer toutes les ara-
i. Gardai dit de la législation dr Solon : Es war das gnto Goivisscii der Athener welchei d.i5 wanki-iinhihige Volk immer wieder mit leiser Gcwalt zum Gutcn zuruckfuhrtc (I, 281).
LES P1SISTRATIDES ET CLISTHÉNÈS. 203
bitions, éteindre toutes les rancunes, réunir tous les partis en un seul, celui de la paix publique et de la grandeur nationale. >
Quand Solon, de retour de ses voyages rentra dans Athènes, il trouva trois factions aux prises. Les hommes de la plaine avaient à leur tête Lycurgos ; ceux du rivage PAlcméonide Mégaclès; les montagnards Pisistrate qui se vantait de descendre de Nestor. A ces derniers s'était jointe la foule des thètes, ennemis déclarés des riches, et que Solon avait trompés dans leur espérauce mauvaise d'un partage des terres. On respectait encore la récente constitution, du moins on ne la violait pas ouvertement; mais de tous cotés on espérait une révolution au bout de laquelle le plus fort saisirait le pouvoir. Heureusement que l'histoire et les dernières lois avaient si étroitement uni les populations que ces rivalités pouvaient bien conduire à la ruine des libertés publiques, mais non pas au déchirement de l'Etat. Ainsi, chaque faction avait son chef: seul, le parti de la paix et de la loi n'en avait pas. Solon était tout naturellement désigné pour ce rôle. Reçu avec honneur et respect, il essaya de réconcilier les trois rivaux. Mais il ne tarda pas à distinguer parmi eux un ambitieux habile et dangereux pour la liberté. C'était Pisistrate, que sa bravoure dans les guerres contre Mégare avait rendu populaire, et qui se frayait les voies avec un grand art de séduction,
« Il était, dit Plutarque, d'un caractère aimable, insinuant dans ses propos, secourable envers Jes pauvres, doux et modéré pour ses ennemis. Il savait si bien imiter les qualités que la nature lui avait refusées, qu'il passait généralement pour un homme modeste, réservé, zélé partisan de la justice et de l'égalité, ennemi déclaré de ceux qui voulaient introduire des nouveautés, m Quand il crut le moment venu de renouveler la tentative de Cy-
Ion, il usa d'une ruse singulière. Après s'être fait a luimême et à ses mules quelques légères blessures, il poussa
*i)k CHAPITRE X.
ces animaux en désordre sur la place publique, fuyant, disait-il, des ennemis qui voulaient le tuer. La foule s'indigne; aussitôt un des confidents de Pisistrate propose qu'il soit donné une garde de cinquante hommes à
I ami du peuple. Au bruit de cette astucieuse proposition, Solon, malgré son grand âge, accourt sur la place publique et combat énergiquement; mais abandonné par les riches, il est seul au milieu de la foule menaçante des pauvres; il rentre alors chez lui, prend ses armes, et les met devant la porte de sa maison, en disant : « J'ai défendu, autant qu'il m a été possible, la patrie et les lois. »
II les défendit encore par ses vers, mais aussi vainement : « Si vous endurez ces maux par votre lâcheté, n'en accusez pas les dieux. C'est vous qui avez fait ces hommes si grands et qui vous êtes mis dans ce honteux esclavage. » ^ 9
Par la déférence qu'il lui montra, Pisistrate le ramena, sinon à approuver son usurpation, du moins à l'aider quelquefois de ses conseils. I>e sage donna ses derniers jours aux muses et à la science : « Je vieillis, disait-il, en apprenant toujours; » mais il ajoutait : «Ce que j'aime encore, ee sont les dons de Cypris, de Bacchus et des Muses. » 11 mourut en 559. Son nom est celui d'un des hommes les plus grantls et les plus aimés de l'histoire. Action et pensée, «politique et poésie, il réunit tout et répand sur tout sa douce sagesse et son aimable vertu.
Avec la garde qu'il avait obtenu et qu'il porta successivement à quatre cents hommes, Visistrate s'empara de la citadelle (560). Dès lors il fut le maître d'Athènes, d'où les mécontents sortirent pour aller fonder, sous la conduite de Miltiade l'Ancien, une colonie dans la Chersonèse de Thrace. Il usa de son pouvoir, en habile politique. Content de tout dirigera son gré, il se comporta, dans le reste, en simple citoyen et maintint les lois de Solon. Accusé de meurtre, il comparut devant l'aréopage.
LES PISISTRATIDES ET CLISTHÉNfcS. 205
Malgré cette modération, il ne réussit pas à garder le pouvoir, qu'il perdit et recouvra plusieurs fois. Mégaclès et les Alcméonides s'étaient d'eux-mêmes exilés, Lycurgo» resta dans la ville, se réconcilia avec eux et les deux factions réunies parvinrent à chasser l'ennemi commun. Ou s'était entendu pour renverser Pisistrate, on ne put s'entendre pour partager ses dépouilles; les alliés se brouillèrent et la division fut partout, dans le pays comme dans la cité; plus de sécurité plus de commerce. Pisistrate s'était retiré dans les montagnes et y vivait en chef indépendant. Mégaclès lui proposa, s'il voulait épouser sa fille, de lui laisser reprendre le pouvoir. Il accepta. Son influence était si grande encore dans la ville, qu'il ne s'était trouvé qu'un seul homme après son exil qui osât se rendre acquéreur de ses biens mis à l'encan. Pour donner plus d'éclat à son retour, Pisistrate organisa une pompe qu'on a mal comprise, w II y avait dans le bourg de Péanie une femme d'une taille remarquable et d'un beau visage. Mégaclès et Pisistrate la revêtirent d'une armure complète et la placèrent sur un char qui marcha vers la ville. Il était précédé de hérauts qui criaient : H Athéniens, recevez favorablement Pisistrate, que, de « tous les hommes, Minerve honore le plus, et qu'elle v ramène elle-même dans la citadelle. >: Il suivait le char à cheval. Les habitants, persuadés que celte femme était réellement la déesse, se prosternèrent pour l'adorer, et laissèrent rentrer Pisistrate. » Il n'avait pas besoin, avec son influence réunie à celle de Mégaclès, de cette ruse grossière. Les portes lui étaient ouvertes, mais pour rentrer dans la ville avec plus de solennité, il s'était mis sous ta protection de la déesse. Au lieu de faire porter sa statue durant la solennité habituelle, il y avait montré sa vivante image, et il y eut en tout cela si peu de feinte, que la prétendue déesse épousa un de ses fils, après la cérémonie.
Un mariage avec une fille des Alcméonides était la con-
dition imposée à Pisistrate. Mais il ne voulait pas mêler son sang à celui d'une race maudite. Le mépris qu'il montra à la jeune femme rejeta Mégaclès dans le parti de Lycurgos. Pisistrate fut encore obligé de quitter Athènes et cette fois l'Attique même. Il se retira à Erétie, dans l'Eubée, une des villes alors les plus prospères de la Grèce. Il s'y trouvait à portée de ses anciensclients, les Diacriens, et au milieu d'un concours considérable de marchands venus de tous les points du monde hellénique. Riche par le produit des mines qu'il possédait sur les bords de Strymon , il tint état de prince et noua sur le continent, dans les îles et jusqu'en Italie, d'étroites relations avec des villes jalouses d'Athènes, comme Thèbes et Argos, ou qu'il gagna par quelques services. Le moment venu, elles prêtèrent de grosses sommes à celui dont tout le monde disait qu'il rendrait bientôt au centuple.
Hippias, son fils aîné, et le devin Amphilytos le décidèrent, en 548, à faire un nouvel effort. Les Argiens lui permirent de lever chez eux un corps de mercenaires, et le Naxien Lygdamis vint le rejoindre avec des soldats et de l'argent. Les Athéniens sortirent pour le combattre, mais en désordre; la victoire fut facile et Pisistrate entra avec les fuyards dans Athènes, d'où les Alcméonides s'exilèrent encore. Il affermit son pouvoir en promettant à tous sûreté et amnistie, à condition que chacun retournât tranquillement à ses affaires. Mais il ne se fia qu'aux troupes étrangères, qu'il put conserver à sa solde. Il se fit donner d'ailleurs en otage les enfants des principaux citoyens et les relégua dans l'île de Naxos qu'il soumit et que gouverna son ami Lygdamis. Enfin il enleva leurs armes aux Athéniens et les déposa dans le temple d'Aglaure.
Sa tyrannie fut du moins intelligente et active1. Il réta-
». i. En grec le mot tyrannie n'implique pns l'idée de cruauté, mais
celle de pouvoir exercé par un seul la où les lois le conGent à plusieurs ou à tous.
LES PISISTRATIDES ET CLISTHÊNfcS. 207
blit les relations d'amitié avec Thèbes et Argos, et se fit F hôte de Sparte. Il voulait de tous ces cotés la paix, car le premier il comprit que ce n'était point sur la terre ferme, où Mégare et Thèbes lui barraient la route, qu' Athènes devait chercher la fortune, mais sur cette mer des Cyclades, par où passait tout le commerce de la Grèce avec la côte asiatique, et qui appartiendrait au premier occupant. Il créa une marine puissante, assura aux marchands athéniens le bon accueil des princes de Thessalie et de Macédoine, et inaugura le système qui devait porter si haut la grandeur de l'Attique : des colonies pour servir au dehors de points d'appui à la domination, et des liens d'affection noués avec les cités ioniennes pour les rapprocher d'Athènes et les serrer comme autour de leur métropole. Il conquit dans la Troade la ville et Je port de Sigée et un oracle ayant demandé la purification de Délos, il se chargea d'accomplir la volonté d'Apollon. Sur tous les points de l'île que l'on pouvait apercevoir du sommet du temple, on enleva les tombeaux et on transporta les morts dans un autre lieu;
Il ouvrit de nombreuses routes pour relier la ville avec son port de Phalère et les cantons ruraux; toutes se réunissaient au Céramique, au centre duquel s'éleva un autel des douze grands dieux. Il conduisit par des aqueducs souterrains qui subsistent encore les sources des montagnes jusque dans la ville, où elles alimentèrent les fontaines publiques, de sorte que la source antique de Callirrhoé devenue comme inutile , put être réservée pour le seul service des dieux.
Il commença à orner Athènes des monuments qui devaient être une de ses gloires1. Elle lui dut l'Hécatom-
1. Aussi Aristote (Politique, liv. V, ch. DE, 4; range-t-il Pisistrate parmi les tyrans qui souminnt leur peuple à de grands travaux pour être plus sûrs de son obéissance. PJaton, qui aime fort ee que nous appelons maintenant le principe d'autorité, dit du gouvernement des Pisistratides : « C'était le règne de Saturne. » Hipparque, Il ne voulait pas
pédon, où l'on garda les trésors accrus de la déesse. Le temple d'Apollon et celui de Jupiter Olympien, qui fut entrepris dans de telles proportions, qu'on ne put l'achever que sept cents ans après, et que nul temple dans l'univers n'égalait l'étendue de son enceinte. Elle lui dut aussi le Lycée, beau jardin, voisin de la ville, où la jeunesse alla s'exercer à !a palestre. Il eut la première bibliothèque qu'on ait vue dans la Grèce, y réunit toutes les créations du génie hellénique et l'ouvrit aux étrangers comme aux citoyens. Il fit même ce que nous appellerions une première édition des poèmes d'Homère, que les Rhapsodes avaient seuls jusqu'alors conservés par la tradition. De savants hommes, Onomacritos d'Athènes, Zopyros d'Héraclée, Orphéos de Crotone travaillèrent avec lui à rapproc lier les fragments, à épurer le texte, à remplacer des vers qui lui déplaisaient par d'autres qu'il inspira. Le poëme immortel reçut alors à peu près la forme sous laquelle il nous est parvenu !. On fit de même pour Hésiode et d'autres. Quand il eut renouvelé la fête des grandes Panathénées, il voulut qu'on y récitât ces poëmes homériques qui ne connaissaient pas la démocratie récente, mais célébraient les exploits des héros que Pisistrate montrait comme ses aïeux et des rois dont il avait ressaisi le pouvoir. Ainsi l'héritage commun de îa Grèce entière devenait le bien particulier d'Athènes, et Pisistrate consacrait déjà la ville où il régnait comme la capitale intellectuelle du monde hellénique. Il envoyait une galère de l'État chercher Anacréon à Téos, et il appelait auprès de lui Lasos d'Hermione et Simonide de Céos; enfin il encourageait Thespis, un de ses Diacriens *, à transformer les chœurs de Dionysos en une
d'oisifs dans la ville, ef il multiplia ce qui détint une des richesses de l'Atique, le« plantations de lauriers.
t. Il y eut d'autres recensions; le» plus fameuses furent celles d'Aristote, au quatrième sièele, et d' Vristarque au deuxième.