‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 51 sur 90 · I. Cf. J. Girard, /)# Megorensium ingenio · texte numérisé non relu

I. Cf. J. Girard, /)# Megorensium ingenio

bre déterminé les familles investies des droits politiques, et en excluant des fonctions publiques tout Thébain qui dans les dix années antérieures aurait exercé quelque métier. On voit que ces lois étaient dictées par le plus pur esprit dorien l. Elles n'empêchèrent pas Thèbes de flotter, au milieu de continuelles violences entre l'oligarchie et une démocratie effrénée. A Thespies, l'exercice d'un métier était aussi regardé comme chose dégradante pour un homme libre.

Les villes delà Béotie formèrent entre elles une ligue, à la téte de laquelle Thèbes se plaça; mais cette prééminence finit par devenir une domination absolue. Plusieurs cités, entre autres Platées et Thespies, essayèrent de la repousser; de là des guerres qui amenèrent la destruction de ces deux villes par les Thébains. Les affaires du pays étaient décidées dans quatre conseils se tenant dans les quatre districts dont se composait la Béotie ; ils choisissaient onze béotarques, qui étaient comme suprêmes magistrats, à la téte de la confédération, et avaient le commandement des armées, à la condition de résigner leurs pouvoirs, à la fin de l'année, sous peine de mort. Thèbes en nommait à elle seule deux, dont l'un était le président du corps. Des fêtes solennelles réunissaient les membres de la ligue dans les champs de Coronée autour du temple de Minerve. Les Béotiens, par l'étendue et la population de leur territoire, auraient pu jouer le premier rôle dans la Grèce, sans leurs mauvaises constitutiorfs et leur jalousie contre Thèbes.

1. Cependant il interdisait de tuer les nouveau -nés, droit exercé ou toléré à peu près partout, même a Athènes. Il permettait au citoyen pauvre d'apjmrtcr son enfant au magistrat qui le vendait à un a,utre citoyen. Celui-ci était obligé de l'élever, mais l'enfant restait son esclave. (Élicn, Varim Hittoritr% liv. II, eh. VII.)

2. « Ix*s meurtres sont fréquents à Thèbes, » dit Dicéarque, Stat., Gr., apud geogr. minores, t. II, p. 15. Ils accordaient la facilité de rachat à tout captif tombé entre leurs mains par le sort des armes, à moins qu'il ne fût né en Béotie, auquel cas ils le faisaient mourir (Pausan., IX, p. 740j.

Toute l'antiquité s'est moquéede la lourdeur béotienne. Ils ont pourtant donné à la Grèce le plus fameux de ses lyriques, Pindare, et celui qu'on a placé le plus près d'Homère, dans la grande poésie, Hésiode. Au premier, l'histoire politique a peu de chose à demander, mais le second fournit beaucoup à l'histoire des idées et des croyances. J'en ai cité déjà quelques fragments , j'y joindrai ceux-ci qui sont remarquables à un autre titre. « Ne faites jamais tort à personne. Aimez qui vous aime; secourez qui vous secourt. Celui qui donne en éprouve en son cœur un doux ravissement. » S'il dit encore : « Refusez à qui vous refuse, » il ajoute pourtant : « Lorsque votre prochain reconnaît sa faute, rendez-lui votre amitié, » et sans cesse il recommande de protéger le faible, le suppliant, l'hôte, l'orphelin. Jupiter est devenu la justice; la morale est sa loi, et il punit ceux qui la violent. Comme le Décalogue, il promet au juste une vieillesse prolongée et heureuse, de nombreux enfants qui lui ressembleront, tous les biens d'ici-bas et après cette • vie, le séjour dans les îles des Bienheureux; au méchant, le Tartare dont le seuil inexorable est d'airain et gardé par Cerbère.

Du reste, il est à remarquer que c'est dans la contrée qui s'étend du Parnasse à l'Attique que s'est opéré le dernier mouvement religieux; là, que ce sont établis le culte d'Apollon et les mystères d'Eleusis ; là, que Bacchus, le dernier venu des grands dieux Helléniques a pris vraiment possession de sa divinité et qu'est née la légende d'Hercule, le premier des héros.

En face , de l'autre côté de TEuripe , s'allonge une île montueuse et étroite, VEttbée, la terre aux riches troupeaux (EOêota)1. Sa côte orientale est abrupte et sans port, l'autre, au contraire, facilement accessible en mille

1. Le bœuf était le type ordinaire des ancienne» monnaies de l'île. Sa population fut un mélange de Cretois (Curètes), de Phéniciens et de Grecs venus de tous les points du continent, mais où dominait l'élément ionien.

points, s'ouvre, au centre, en une grande et fertile plaine, où s'élevaient les deux principales villes, Érétrieet Clialcis : celle-ci bâtie sur le penchant d'une colline avec un bon port à ses pieds. Dans l'une et l'autre dominait une oligarchie de riches propriétaires appelés Hippobotts (qui nourrit des chevaux). Erétrie eut une époque de puissance : elle commandait alors à Andros, Thénos, Céos et pouvait mettre en ligne trois mille fantassins, six cents cavaliers et soixante chars. Les deux villes furent longtemps en guerre, au sujet de mines qu'elles se disputaient. Ces luttes, dans lesquelles Chalcis représentait l'aristocratie et#Erétrie la démocratie, intéressèrent par cette raison toute la Grèce. Elles furent l'occasion de la première ligue entre des cités lointaines ; Milet entre dans l'alliance d'Érétiie, Samosdans celle de Chalcis. Ce fut, au jugement deThucydide, la guerre qui agita le plus la Grèce entière entre la chute de Troie et l'invasion persique. Une singulière et loyale convention avait été faite entre les deux Etats : c'était de ne point se servir de traits ni de projectiles dans les combats. On aie voulait pas que le lâche pût de loin tuer le brave. L'Eubéc, fertile et riche, ne sut pas garder sa liberté, elle devint comme la ferme d'Athènes. Mais le contact avec la cité de Minerve n'échauffa pas ces lourdes intelligences; l'Eubée ne produisit ni un philosophe, ni un poëte. Souvent les pays qui ont la richesse n'ont que cela ; Dieu fait aumône aux pauvres : il leur donne le courage ou le génie.

Les Chalcidiens furent même tristement fameux par un vice que nous ne comprenons pas, mais que la Grèce pratiqua en grand, que l'Orient a gardé, et auquel ils donnèrent leur nom XttXxifttutefou. Sur leur place publique, ils avaient élevé un monument somptueux auquel se rattachait, en même temps qu'une tradition héroïque, un

(Cf. J. Girard, Mémoire sur CEubêt. dans le» Archiva des Missions, t. II, 365.) Homère vante ses vins (Iliade, II, 537). Elle avait 1200 stades long sur 150 de large.

souvenir de cette chevalerie amoureuse dont les femmes n'étaient point l'objet. C'était le tombeau de Cléomachos, chef thessalien qui était venu secourir Chalcis contre Ététrie. On le presse, dans un moment critique, de charger la cavalerie ennemie. « Regarderas-tu le combat, » dit-il, à un jeune homme qu'il aimait. Celui-ci jure de ne pas perdre un instant la mêlée des yeux et se jette dans ses bras, puis attache lui-même les armes de son ami. Cléomachos s'élance, met en fuite les cavaliers Érétriens, écrase ou disperse leurs hoplites, mais est blessé et meurt au sein de la victoire.

Ce furent les Chalcidiens qui envoyèrent la plus ancienne des colonies grecques de l'Occident, celle de Cumes, en Italie, au onzième siècle; eux encore qui, au huitième, pénétrèrent les premiers en Sicile, et qui donnèrent leur nom à la presqu'île Chalcidique où ils bâtirent trente-deux villes, preuve certaine de leur antique puissance. Mais la défaite de 508 les ruina. Dans les guerres Médiques, ils furent réduits à emprunter des vaisseaux à Athènes.

On pénètre de la Béotie dans la Phocide en traversant, près de Chéronée, la chaîne du Parnasse et le défilé fameux que les anciens appelaient la « route fendue m par où l'on allait à Delphes. Au lieu d'un vaste bassin central, comme le lac Copaïs, autour duquel se sont groupées les villes Béotiennes, la Phocide a en son milieu de hautes montagnes qui ont rejeté la vie et les cités à leur pourtour, au nord dans la vallée supérieure du Céphise, au sud, sur la mer de Corinthe qui pénètre profondément dans les terres par les golfes de Crissa et d'Anticyre. La Phocide touche même par la ville de Daphnos, entre les deux Locrides septentrionales, à la mer Eubéenne. Elle comprenait vingt ou trente petites républiques confédérées, dont les réunions générales avaient lieu dans un vaste édifice appelé Phocicon. Delphes, qui vivait de son temple, voulait rester en dehors de cette union. Sparte l'y

aida. Son gouvernement, rigoureusement aristocratique, était entre les mains des familles chargées de l'administration du sanctuaire. Dans les temps reculés, le premier magistrat porta d'abord le titre de roi; plus tard, il s'appela prytane. Un conseil de cinq personnes, de la famille de Deucalion, administrait les affaires de l'oracle.

Delphes n'eut pas toujours cette indépendance. Anciennement elle n'était qu'un domaine de la ville de Crissa, bâtie sur une chaîne détachée du Parnasse, audessous des roches Phédriades, mais dominant le ravin profond du Pleistos. En-approchant de la mer, le Pleistos, jusque-là très -encaissé, traversait une plaine fertile qui se terminait à Cirrha. Cette dernière ville était le port des Crisséens. Avec le temps, et grâce à la foule des pèlerins, Cirrha et Delphes grandirent et s'affranchirent de toute dépendance. La lutte, finie avec Crissa, continua entre les habitants du port et ceux du sanctuaire, les premiers exerçant contre les pèlerins des exactions et des violences que les seconds avaient intérêt à empêcher. Cette rivalité amena la première guerre sacrée (595) que les amphictyons ordonnèrent, que les Thessaliens, les Sicyôniens et les Athéniens accomplirent, et dont le résultat fut la destruction de Cirrha.

Les dispositions prises par les prêtres de Delphes, après cette sanglante exécution, sont d'une grande habileté. D'abord les dépouilles de Cirrha servirent à instituer les jeux pythiques, qui rivalisèrent d'éclat avec ceux d'OIympie au grand profit du temple et de ses desservants. Puis, pour empêcher qu'une autre ville ne prît la place de la cité détruite, ils consacrèrent ses terres à Apollon: elles devaient donc, sous peine de sacrilège, rester incultes et désertes; mais elles pouvaient servir au pâturage, car il fallait que les pèlerins trouvassent des victimes à présenter aux autels, l'oracle ne se laissant interroger qu'après un sacrifice dont les. prêtres avaient leur part.

Nous ne parlons pas de la Dorûle, petit et triste pays

avec quatre villages décorés du nom de villes, mais que Lacédémone honorait comme sa métropole, ni des trois Locrides, pays sans importance.

Au nord de la Phocide s'étend la Thessalie, divisée en quatre districts : Thessaliolide, Pélasgiotide, Phthiotide et Histiéotide. I>es Thessaliens proprement dits apparaissent comme un peuple grossier, violent, et peut-être étranger à la race hellénique, hien qu'ils parlassent un dialecte voisin de l'éolien. Leur cavalerie était renommée, car leur nohlesse servait à cheval; leur infanterie était mauvaise : ils n'avaient guère que des troupes légères, mal armées et peu belliqueuses parce qu'elles combattaient pour des maîtres. Les Thessaliens avaient en effet réduit à l'état de sujets les Achéens, les Phthiotes, les Perrhèbes, les Magnètes, les Maliens, les Dolopes et même au delà des limites de la Thessalie, les habitants de plusieurs cantons de la Macédoine et de l'Epire. Pour se défendre contre eux, les Phocidiens avaient construit aux Thermopyles un mur que Léonidas retrouva. Audessous des tributaires étaient les Pc'/icstes, anciens habitants de la Thessaliotidc et des régions voisines, qui, comme les hilotes de Sparte, conduisaient les innombrables troupeaux des Thessaliens, cultivaient leurs terres, leur faisaient cortège dans la ville et les suivaient aux comba»s, mais ne pouvaient être vendus hors du pays, ni dépouillés sans cause légitime de la ferme qu'ils avaient reçue, ni privés du droit de contracter mariage et d'acquérir. Aussi quelques-uns devinrent-ils plus riches que leurs maîtres. Dans la ville, les Pénestes habitaient un quartier à part, et jamais V Agora, où se rassemblaient les maîtres, ne devait être souillé par la présence de l'esclave. Comme tant d'autres aristocraties militaires, les Thessaliens étaient débauches et violents, fastueux et vains. Mais l'élégance de l'esprit et des mœurs leur manquait : la poésie les touchait peu ; Simonide ne put s'en faire écouter. Autre signe de la grossièreté de ce peuple :

en Thessalie, les magiciennes pullulaient ; à Athènes, elles étaient punies de mort.

Si les Thessaliens avaient été unis, ils eussent joué un grand rôle; mais cette noblesse turbulente et fière s'affaiblissait par de continuelles dissensions. Non-seulement les grands cantons étaient indépendants, mais chaque canton se subdivisait en districts qui vivaient à l'écart, Ainsi le pays des Oétéens était partagé en quatorze districts, et les habitants de l'un pouvaient refuser de suivre à la guerre les habitants des autres. Dans quelques villes, il s'éleva des familles dominantes : à Crannon, les Scopades; à Larisse, les Aleuades, qui se disaient descendants d'Hercule, et pour répandre leur nom dans la Grèce plutôt que par goût pour la poésie, faisaient chanter leur gloire par Simonide et Pindare. Parfois cependant tout le pays se réunissait sous un tagos, sorte de dictateur comme à Rome. Deux générations avant la guerre des Perses, il y en eut un qui usurpa le pouvoir a Larisse, mais pour peu de temps. Cette vieille cité pélasgique, la plus riche de la Thessalie, était fameuse par ses courses de taureaux. Dans son voisinage, on célébrait une fête qui rappelle les saturnales de Rome : à certain jour de l'année, les esclaves y étaient servis par les maîtres1.

Nous ne ferons que nommer les Locriens^ Ozo/es, les Ètolicns, peuple brigand et à demi sauvage, dont Thucydide ne comprenait pas la langue, et les Acavnanes . que les colonies deCorintheà Anactorion et à Leucade n'avaient pu civiliser. Thucydide dit de ces trois peuples qu'ils conservaient les mœurs de l'âge héroïque, l'habitude du brigandage et celle d'être constamment armés. Plus haut est YEpire, qui, n'ayant point de ports, donna peu de prise à la colonisation grecque; mais déjà nous sortons du monde hellénique et nous sommes chez les barbares*.

1. Athénée, XIV, 44 et 45; il rappelle que le même usage existait en Crète et à Trézène.

2. Thucyd. I. 5. LesThesproîes, dont le territoire renfermait Dodone

Que ressort-il de ce tableau? D'abord ce fait singulier que la civilisation et l'importance, à peu près également réparties dans toutes les provinces de la Grèce d'Homère, se sont accumulées et concentrées dans la partie orientaie. Les peuples du nord et de l'ouest baissent; quelques-uns même se tiennent complètement à l'écart de la vie commune. Le second fait, c'est qu'il n'y eut jamais de pays intérieurement plus divisé, et par conséquent plus agité, que celui des Grecs. Ce peuple a longtemps vécu, mais surtout il a beaucoup vécu. Cherchez dans la vraie Grèce un coin qui soit demeuré enseveli dans le repos et l'apathie : vous ne le trouverez pas. Partout des passions, des ambitions, des luttes, des révolutions. Cette vie était une rude éducation, et pour les esprits et pour les corps. Aussi viennent des Perses, et ces sentiments puissants de liberté, d'émulation, d'amour de la gloire, qui germent de toutes parts, ces corps sains et vigoureux élevés dans les combats et les exercices auront bien vite raison de ces multitudes qui traînent paresseusemént leurs longues robes sous les coups de fouet de leurs maîtres.

et la caverne de l'Achéron où l'on invoquait les morts, et les Molosses sont considérés par Hérodote comme Hellènes; Platon donne ce titre aux Athamnnes. Thucydide ct-Strabon ne voient dans tous ces peuples que des barbares. Au nord de l'Épîre, les Albanais on Skipétars parlent une langue qui n'est pas encore, écrite, niais qui est évide mment de la même famille que l'ancien grec, comme la langue U bacon (Tcbaconie, Aoxov(a) que parlent les habitants de la Cynurie. Un Grec moderne ne comprend pas plus la langue tchacon parlée que l'albanais, mais si on lui écrit les mots et qu'il sache le grec ancien, il reconnaîtra deux dialectes helléniques. — Quant à la coutume du brigandage, on la trouvait un peu partout dans le monde grec. Voyez Kgger, les Traités publics dons l'antiquité, p. 20-21. Même à Athènes, Solon fit une loi touchant les associations légitimes, et parmi elles il compte celles Ïk\ Xe(ov.

On vient de voir combien la vie était multipliée dans . la Grèce continentale. C'est encore l'activité prodigieuse de ce peuple qui va s'offrir à nos yeux, car nous Talions trouver sur tous les rivages et dans toutes les îles de ces mers qui communiquent Tune avec l'autre, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'au Palus-Méotide.

Mille causes poussaient les Grecs vers l'émigration : religion, caractère, position géographique, révolutions intérieures, excès de population; plus tard, le désir d'étendre les relations politiques de la mère patrie et d'occuper au loin pour elle des points d'appui pour son commerce ou sa domination. Confiants et intrépides, le plus léger signe de la divinité, l'oracle le plus obscur les fait monter sur leurs vaisseaux et les lance en pleine mer. Que l'homme d'Orient, tremblant devant ses divinités terribles, se prosterne immobile, les dieux de l'Olympe n'inspirent^pas un semblable effroi. Voyez dans Homère

1. Hérodote, Tliucvdide, Strabon, Pauianias , rte; Raoul Rocliettc, Histoire des colonies grecques; S.iiutc-Croix, De l'état et du sort des colonies des anciens peuples ; Pieiïerkoni , Die Colonien dvr Altgriecf,eii, 1838.

2r>(i CHAPITRE XII.

comme leurs fidèles s'entretiennent familièrement avec eux. Quand ils les supplient, ne portent-ils pas la main sur les genoux et au menton de leurs statues, ainsi que l'enfant qui joue avec son père? Le Grec est hardi et les dieux sont bons; sous leurs auspices, il se livre à cette mer qui par des golfes sans nombre semble le venir chercher jusqu'au milieu des terres, et il s'abandonne au souffle des vents. Le dieu d'ailleurs le guide, car il aime comme lui ces expéditions lointaines qui multiplient ses autels et ses honneurs; « il prend plaisir à la fondation des nouvelles cités, et lui-même en vient placer la première pierre. 1 »

Je ne rentrerai pas, pour les colonies, dans l'histoire légendaire. Il ne sera donc ici question ni des Pélasges, qu'on mène en tant de lieux; ni de Danaë, que Virgile conduit à Ardée dans le Latium ; ni de Minos et de son expédition de Sicile; ni de la dispersion des chefs grecs après la guerre de Troie. Je ne parlerai que du grand mouvement d'émigration qui suivit, au douzième siècle, l'établissement des Thessaliens et l'invasion dorienne, lorsque ces deux tribus conquérantes, pressant à la fois, par le sud et le nord, les populations réfugiées dans la Grèce centrale, les obligèrent à recommencer en sens inverse, le voyage que leurs pères avaient autrefois accompli à travers la mer Egée.

La première colonie fut celle des Koliens vers (1124). Chassés de l'Hémonie par les Thessaliens, ils se réunirent à d'autres peuplades, et, sous la conduite du Pélopide Penthilos, s'embarquèrent au port d'Aulis, d'où était partie l'expédition contre Troie. Suivant la même direction, ils abordèrent à la côte nord-ouest de l'Asie Mineure. Une fois cette route frayée, l'émigration continua sous le fils et le petit-fils de Penthilos, et se .rc-

1. Callimaque, Hymne à Apollon, 55. Cf. Sénèque, Conso/atio ad Hetviam, ch. vi.

pandit peu à peu sur toute la Mysie, où les Dardaniens, anciens maîtres du pays, furent refoulés dans les montagnes de l'intérieur. Du haut de l'Ida, les nouveaux venus aperçurent au large, sous le ciel le plus clément, une île magnifique, aux larges ports et séparée de la terre ferme par un canal étroit. C'était Lesbos; ils y passèrent et occupèrent encore Ténédos et Hécatonnèse. Sur le continent, la côte depuis l'Hellespont jusqu'au fleuve Hermos prit le nom d'Eolide; Cjme en fut la principale ville. Au temps de la guerre de Péloponnèse, ces colons regardaient encore Thèbes comme leur métropole.

L'émigration ionienne la plus considérable qui soit sortie de la Grèce eut lieu vers 1040 et dans les années suivantes. Chassés del'Égialée par lesAchéensde l'Argolide, les Ioniens séjournaient dans l'Attique depuis plus de cinquante ans, quand la disette, inévitable en un si petit pays surchargé de population, rendit une émigration nécessaire. Un chef s'offrit pour la conduire; c'était Nélée, (ils de Codrus, qui, après avoir disputé le pouvoir à son frère Médon, en avait été exclu par un oracle de la Pythie. L'émigration ne se composa pas seulement d'Ioniens ; la réputation des chefs attira autour d'eux ou fit suivre leur exemple par des Abantes d'Eubée, des Minyens d'Orchomène, des Thébains, des Phocidiens, des Drvopes, des Molosses, des Épidauriens, même des Pélasges d'Arcadie. Aussi Hérodote retrouvait-il jusqu'à quatre dialectes parmi les Ioniens asiatiques. • Les colons, réunis sous les auspices de Diane, partirent du Prytanée d'Athènes, qu'ils regardèrent comme leur métropole. La traversée fut longue, car ils s'arrêtèrent dans les Cyclades pour y former des établissements : de là vint que presque toutes ces îles se regardèrent, dans la suite, comme ioniennes. Jusqu'alors les nouveaux venus sur les rivages asiatiques n'avaient pas rencontré d'opposition bien vive, parce qu'il n'y avait plus dans cette région de grande puissance intéressée à en interdire

BIST. DE LA CH. AlfC. 17

l'accès; qu'il s'y trouvait, au contraire, des populations de sang hellénique entourées de barbares et pour qui les émigrants étaient un secours utile. Mais ceux qui débarquèrent à l'embouchure du Caystre eurent de longs combats à soutenir contre les Cariens, les Léléges, les Mygdons; et ils ne devinrent maîtres paisibles du sol qu'après avoir exterminé ou chassé toute la population mâle. « Les Cariennes, dit Hérodote, forcées d'accepter les nouveaux venus pour époux, en gardèrent un long ressentiment. Elles jurèrent de ne partager jamais leurs repas avec leurs maris et de ne jamais leur donner ce nom. Elles ont transmis ce serment à leurs filles. » Ces violences étaient ordinaires dans la fondation des colonies: les émigrants, partant seuls d'habitude pour trouver une famille non moins qu'une patrie, prenaient les femmes en même temps que les terres. La première douleur passée, l'union revenait vite, il n'en restait plus que quelques usages, comme ceux dont parle Hérodote, qui attestent peut-être moins les regrets des femmes, que la fière dignité des hommes traitant ces étrangères plus en servantes qu'en épouses.

Les Ioniens occupèrent au sud des colonies éoliennes toute la côte qui s'étend depuis l'Hermos jusqu'au Méandre et au delà. Leurs douze cités, dont la plupart existaient avant leur arrivée, étaient du sud au nord : Samos et Chios dans les îles de ce nom; Mllet, qui avait alors quatre ports, comblés depuis par les alluvions du Méandre, et qui passa pour avoir été fondé par Néléef Myonte^ Pri'èrw, Eptwse bâtie, disait-on, par Androclès, frère de Nélée, où du moins ses descendants gardèrent de grands privilèges honorifiques avec la charge héréditaire de prêtres deCérès; Colophon, IJbiUlos, Téos, Érj l/irees, Clazomène et Phocee, qui ne fut admise au Panionion, dit Pausanias, qu'après qu'elle eut mis à sa tête des chefs du sang de Codrus ; dans la suite enfin, Smjnw au bord du golfe magnifique dans lequel le

Melès débouche, et où les Ioniens et les Éoliens mélangèrent leur sang, leurs traditions et leur génie pour enfanter cette merveille de la langue et de la poésie grecques qu'on appelle Homère.

Vers 1049 avait commencé l'émigration dorienne. Elle se composa principalement de Minyens, que les Doriens de la Laconie avaient accueillis sur leur territoire, et qui s'y montrèrent tellement indociles qu'ils furent obligés de les éloigner; ils leur donnèrent deux chefs, Polis et Delphos, et leur promirent de les considérer comme leur colonie. A d'autres époques, des Doriens d'Argos, de Trézène, d'Ëpidaure, suivirent leurs traces. Les îles de Cythère, de Crète, de Cos, de Rhodes, et toute la côte sud-ouest de l'Asie Mineure furent occupées par eux; le nom de Doride resta à cette partie du continent asiatique.

A quelle époque la Lycie fut-elle colonisée par les Grecs? on l'ignore. La légende de Bellérophon montre ce pays en relation avec Argos, et on croit y reconnaître des hommes de toute race : des Sémites qui y formèrent les tribus des Solymes, et des Crétois qui honoraient le héros Sarpédon. Près de Patara, s'éleva le premier grand temple d'Apollon, comme dieu de la lumière; de là son surnom de Lycien, qui passa à ses adorateurs.

Nous n'en savons pas davantage sur deux villes de Pisidie, Selgé et Sagalassos, qui se disaient d'origine laconienne ; sur Aspemlos et Sidéen Pamphylie, sur Tarse de Cilicie, ancienne ville phénicienne ou assyrienne; sur Papfios, Salamine et Citîon, en Cypre, par lesquelles la plus grande partie de l'île passa des Phéniciens aux Grecs. Mais ceux-ci, en s'emparant de cette terre, prirent aussi quelques-uns des rites licencieux et cruels de la religion punique.

Les villes grecques de Cypre ne voulaient pas remonter moins haut que la guerre de Troie. C'était une prétention commune aussi à beaucoup de villes d'Italie.

Cumcs seule pouvait, avec quelque vérité, dater du siècle qui avait suivi le retour des Héraclides. Elle plaçait sa fondation par des habitants de Chalcis, en Eubée, et de Cyme, en Éolide, vers l'an 1050. Sa prospérité fut grande du huitième au sixième siècle. Unie avec Rome contre les Étrusques et les Samnites, elle repoussa plusieurs fois leurs attaques. La tyrannie d'Aristodêmos et de cruelles dissensions intestines l'affaiblirent. Elle vainquit cependant en 474, avec l'aide du Syracusain Hiéron, une grande flotte étrusque et peut-être aussi carthaginoise. Mais la conquête de Capoue par les Samnites et les continuelles hostilités de ces turbulents voisins amenèrent pour elle une décadence qui ne s'arrêta plus.

Quand l'impulsion donnée par l'invasion dorienne en Grèce eut cessé de se faire sentir, et que ce pays eut jeté au dehors son trop-plein d'hommes, on ne vit plus sortir d'émigrants pendant plusieurs siècles. Au septième, la population s'étant accrue par la paix et la prospérité des États , un nouveau courant d'émigration s'établit qui, cette fois, se porta vers le nord et l'ouest.

Le principal rôle, dans cette seconde époque de la colonisation grecque, fut rempli par Érétrie, Chalcis, Mégare et Corinthe, alors les plus riches villes de la Grèce européenne, et toutes quatre soumises à une aristocratie qui favorisait volontiers 1 eloignement des citoyens pauvres.

La péninsule qui s'étend entre les golfes Thermaïque et Strymoniaque est riche en métaux, comme la côte voisine deThrace, et comme elle encore avait de belles forêts qui donnaient le combustible nécessaire à la fabrication. Renommés dans toute la Grèce pour leur habileté à travailler le cuivre que leur île fournissait en abondance, les Chalcidiens avaient dirigé toute leur force de colonisation vers un pays où se trouvaient les éléments de leur pro-

spérité. Ils y vinrent en tel nombre que la presqu'île entière prit leur nom, la Ghalcidique, et que trente-deux villes reconnaissaient Chalcis pour leur métropole *. On voit encore aujourd'hui les puits de mines et les monceaux de scories qui attestent l'activité de leur industrie métallurgique.

Cependant des deux villes qui devinrent les plus célèbres de cette région, Tune, Potidce, avait été fondée par Corinthe; l'autre, Oly nthe, par la tribu thrace des Bottiéens; plus tard, l'influence grecque domina dans cette ville, et l'élément barbare disparut. A l'est du Nestos commençaient les colonies des Grecs' d'Asie, qui couvrirent de leurs comptoirs tous ces rivages jusqu'au Bosphore, et du Bosphore jusqu'au Danube. Mégare se fit jour pourtant à travers ces établissements des Grecs asiatiques, et, au milieu du septième siècle, fonda Byzance à la place où devait s'élever une de ces cités que leur position fait reines, Constantinople1.

Les deux îles de la cote de Thrace, Sanwthrace et T/iasoSy furent enlevées, la première aux Pélasges par des Ioniens, la seconde aux Phéniciens par des colons de Paros. Archiloque appelait Thasos un dos d'âne couvert de forêts sauvages. Mais sous ces forêts étaient de riches mines d'or. De plus riches existaient sur la côte voisine, surtout à Scapté-Hyle. Les Thasiens, malgré quelques défaites dans l'une desquelles Archiloque perdit son bouclier, les enlevèrent aux Thraces et en tirèrent de tels profits que chaque année il leur restait, tous frais faits et sans impôt, deux à trois cents talents (1 500 000 fr.).

4. Méthane, dans la Piérie, Mendé, et cinq autre* ville* dans la fertile péninsule de Pallène, étaient nées d'Érétrie. Sarté, Acanthos, Stagira et Ârgilos, sur le golfe Strymoniaque, devaient leur origine à Andros, elle-même colonie d'Érétrie. De Chalcis relevaient directement huit cités de la presqu'île Sithônia.

2. Sélymbrie, sur la Propontide, Chalcédoine « la ville des aveugles, » en face de Byzance, et Héracléc du Pont dont les habitants soumirent les indigènes du voisinage, les Mariandynieus, à la condition des hilotes de Sparte, furent aussi colonies de Mégare.

Corinthe, devancée par Chalcis et Érétrie, n'avait de ce coté que deux villes, Potidée ci Enta; elle se dédommagea en formant dans la merd'Ionie et l'Adriatique un groupe d'établissements exclusivement corinthiens : Corcyre, dans l'île de ce nom; et à l'entrée ou autour du golfe d'Ambracie : Lcucade, Anactorion et Atïibracie ; plus au nord, Apollonie, aux bouches de l'Aoûs, et Épidamne (Dyrrachium), sur le territoire des Taulantiens. Ces villes exploitaient le commerce de l'Épire et de Plllyrie. Elles tiraient de ces pays les choses nécessaires aux constructions navales, bois, métaux, goudron, beaucoup de bétail et d'esclaves; les simples des montagnes d'illyrie étaient transformés à Corinthe en essences précieuses. Corcyre avait un autre avantage, elle menait à l'Italie. Le détroit qui l'en sépare est moins large que la mer qui s'étend de Cythère à la Crète, et des monts de Chaonie on découvre nettement la cime de l'Apennin. Aussi tous les vaisseaux qui faisaient la traversée de la mer Ionienne s'arrêtaient dans son port. Elle ne joua point cependant le principal rôle dans la colonisation occidentale; l'active et industrieuse Chalcis s'en saisit.

Les brigandages des pirates tyrrhéniens, qui couraient les mers de la Sicile et de l'Italie, et d'effrayantes traditions, rendues populaires par les poèmes d'Homère, sur la taille gigantesque et la férocité des habitants de la Sicile, écartèrent longtemps les Grecs des pays de l'Occident. Un hasard fit tomber cet épouvantail : l'Athénien Théoclès, jeté par les vents sur les côtes de la Sicile, observa que, loin de répondre aux terribles peintures qu'on en faisait, les habitants étaient d'une grande faiblesse et offriraient une proie facile. Au retour, il raconta ce qu'il avait vu, et le beau ciel, la richesse, l'exubérante fertilité de cette île. Une colonie de Chalcidiens, auxquels se joignirent des habitants de Naxos, consentit à le suivre. Ils abordèrent à la côte orientale de la Sicile et y fondèrent la ville de JSoxos (735). L'autel d'Apollon

qu'ils dressèrent sur la plage fut durant des siècles comme un sanctuaire pour tous les Grecs de Sicile, parce que c'était là que la Grèce avait commencé l'occu* pation du monde occidental.

Il y avait en Sicile quatre populations différentes : les Siennes, tribu ibérienne ou celtique, les Sicules, probablement d'origine pélasgique; les Phéniciens, qui occupaient quelques points de la cote; enfin les Ëlymiens, population qui se disait d'origine troyenne, mais où l'élément barbare dominait. Les Elymiens étaient maîtres de la pointe occidentale du triangle sicilien et des villes d'AW'.r et d'Egesta. Devant les Grecs, les Sicules se retirèrent dans l'intérieur de l'île et vers la côte septentrionale; les Phéniciens, qui se fondirent peu à peu avec les Carthaginois, vers la cote occidentale, où ils occupèrent Mot/c'y Solous et Panormos (Palerme) le meilleur port de l'île entière. Les Chalcidiens de Naxos, libres de s'étendre à leur gré, couvrirent une grande partie de la cote orientale jusqu'au détroit de Messine, et y fondèrent les villes de Leontion et de Catane.

Les traces de Théoclès furent bientôt suivies par les Doriens. En 734, la peste ravageait Corinthe ; la Pythie consultée ordonna à un descendant de Têménos, nommé Archias, de s'exiler. Il avait commis un acte de brutale violence : il avait tué le jeune et bel Actéon. Le père n'ayant pu obtenir justice se tua lui-même aux jeux isthmiques, en chargeant Neptune de le venger. Les Bacchiades redoutèrent l'effet de cette malédiction paternelle et forcèrent Archias à se bannir. Il partit, emmenant avec lui une troupe de Corinthiens, laissa en chemin une partie de ses compagnons dans l'île de Corcyre, et vint aborder à la côte orientale de la Sicile. Il y trouva une île nommée Ortygia, de trois kilomètres de circonférence, placée à l'entrée d'un vaste port que la mer creusait derrière elle, et si proche de la terre ferme qu'on put, dans la suite, l'y réunir par un pont. Plus tard, une

f«4 CHAPITRE XII.

source abondante et pure, la fontaine Aréthuse, y coula et inspira aux poètes de gracieux récits1. Archias fonda en ce lieu une ville qui fut appelée du nom d'un lac voisin, Syracuse. Syracuse devint, en peu de temps, par son admirable position, la ville la plus considérable de la Sicile. Deux générations avaient à peine passé qu'elle se trouvait en état de jeter au dehors son trop-plein d'hommes, et fondait au sud de l'île de nouvelles cités pour chasser les Phéniciens de ces rivages*. L'impulsion était donnée. De toutes parts on accourut vers ce nouveau monde. Des Mégariens élevèrent 3Iegara Lfj ùia, qui, en 628, donna naissance à Selinous (Sélinonte) « la ville du Persil ; » des Rhodiens et des Crétois bâtirent Gela (687) qui fonda en 582, au bord de l'Acragas, dans un des lieux les plus fertiles de la Sicile (le val Mazzara), la rivale de Syracuse, Agrigente, aujourd'hui Girgenti. Alors du promontoire Pachynon à celui de Lilybée s'étendit une suite de villes helléniques. Remarquons toutefois que cette côte du sud, chargée de montagnes, sillonnée de torrents et où se rencontrent peu de ports, est moins hospitalière que celles du nord et de l'est. La fortune de Sélinonte, de Géla et d'Agrigente, y fut une exception qui, depuis, ne s'est pas renouvelée.

Au nord de l'île, il n'y eut, jusqu'au temps de Thucydide, que deux établissements 'grecs : Zanclé ow Messine, fondée par des habitants de Cumes et de Chalcis, et /limera, que des Syracusains mêlés à des colons de Zanclé allèrent audacieusement bâtir près des établissements

1 . Cette source arrivait fie la terre ferme. On a récemment retrouvé le» ruines de l'aqueduc. Ses fondements entrent à 8m,50 de profondeur dans la terre, et l'aqueduc s'élève à 5 métrés au-dessus du fond de la mer.

2. Acrai, en 664, Casmène, en 641, Camarina, en 599. Ce qui explique comment une seule ville pouvait donner naissance à tant de colonies, c'est qu'elle appelait de toutes parts des colons. Ainsi les habitants de Zanclé, voulant bâtir une ville à Calé-Acté en Sicile, envoyèrent en lonie et sans doute ailleurs pour annoncer leur intention et engager à les rejoindre tous ceux qui voudraient concourir à la fondation de la nouvelle cité. Hérodote, liv. VI, ch. xxu.

phéniciens de Solous et de Panormos. Il est juste d'ajouter que la Phénicie, assaillie à cette époque par les rois de Ninive, ne pouvait secourir ses lointains établissements. Sa décadence commençait, et le temps de la grandeur de Carthage n'était pas encore venu. C'est entre ces deux moments qu'eut lieu la facile occupation de la Sicile par les Grecs, moins toutefois l'extrémité occidentale, d'où les Carthaginois ne se laissèrent pas déloger. Là, ils ne tenaient plus la Sicile que par le bord, mais ils la tinrent si bien qu'il fallut les rudes coups de Rome pour leur faire lâcher prise quatre siècles plus tard. De Lilybée on voit la côte africaine où Carthage s'élève, et au pied de ce promontoire passaient tous les navires qui allaient exploiter cette sorte de mer intérieure qu'enferment les rivages opposés de l'Afrique, de la Sardaigne, de PItalie et de la Sicile. La colonisation grecque eut toujours grand'peine à se faire jour au travers de ce domaine particulier de la marine carthaginoise.

Cinquante ans environ après avoir abordé en Sicile, les Grecs s'établirent dans l'Italie méridionale, et s'y répandirent à tel point qu'elle prit le nom de Grande- Grèce. Les Achéens y fondèrent Syùaris, Caulônîa, Crotone, qui vit encore, et Mr'taponte, où la tradition conduisait après Troie les compagnons de Nestor; les Locriens, Locres é pizdphy vienne ; les Doriens, Tarente, sur le golfe, où se trouvait en plus grande abondance et en meilleure qualité qu'en aucun autre point des mers européennes, le coquillage qui donne la pourpre. Les Sybarites ne méritèrent pas d'abord la réputation qu'on leur fit plus tard. Leur activité répondit à la fertilité du sol ; ils s'assujettirent beaucoup de peuples, s'enfoncèrent hardiment dans les profondeurs de la Sila, forêt redoutée, qui couvrait tout l'Apennin, et allèrent de l'autre côté fonder, au bord de la mer Tyrrhénienne, vingt-cinq colonies dont la plus florissante fut « la ville de Neptune n Posidônia; on y admire encore des ruines majes-

tueuses. Crotone aussi voulut exploiter les deux mers, et franchit l'Apennin pour mettre des comptoirs sur le golfe de Terina; ils y trouvèrent des mines de cuivre, autrefois exploitées.

On a vu plus haut ce qui amena la fondation de cette ville (p. 152). La tradition, qui n'aime pas à laisser les choses dans cette simplicité, racontait que pendant que les Spartiates étaient retenus par la première guerre de Messénie loin de leurs foyers, les femmes lacédémoniennes contractèrent de nouveaux mariages avec ceux qui n'avaient pas prêté le serment de ne rentrer à Sparte qu'après la victoire. De ces unions illégitimes naquit une génération qu'on appela les Part/iéniens, et qui plus tard, ne pouvant supporter les mépris qu'on leur prodiguait, quittèrent la Laconie sous la conduite de Phalantos. Ce seraient là les fondateurs de Tarente (707).

Locres aurait eu pareille origine, et souilla ses commencements par une perfidie. Les Locriens avaient juré aux Siculcs, sur les terres desquels ils étaient débarqués, de garder la paix tant qu'ils auraient la terre sous les pieds et la tète sur les épaules; mais chacun d'eux avait de la terre dans sa chaussure et une tête d'ail sur ses épaules. Croyant s'être mis, par ce stratagème, en règle avec la bonne foi et avec les dieux, ils attaquèrent les Sicules à la première occasion favorable et les dépouillèrent. Pourtant beaucoup de Sicules furent admis dans la nouvelle cité, qui prit et garda plusieurs de leurs coutumes. Pour obtenir un remède à de longues dissensions, les Locriens consultèrent l'oracle de Delphes ; il leur répondit de trouver un législateur. Ce fut au berger Zaleucos qu'ils s'adressèrent. On prétendit que Minerve l'avait inspiré et lui avait dicté ses lois en songe. 11 les écrivit et les promulgua en 644, quarante ans avant Dracon, dont il eut toute la sévérité. Elles étaient précédées d'un magnifique préambule sur la divinité. «L'ordonnance de l'univers, disait-il, prouve invinciblement son existence; »

et il montrait les vertus qu'elle exige des citoyens et des , magistrats. Le chef de ceux-ci portait un nom, Cosmopole, qui devait rappeler à tous que la vie sociale consiste dans l'ordre et l'harmonie.* Les Locriens restèrent si attachés à leurs vieilles lois, qu'à en croire Démosthène, le citoyen qui voulait proposer une disposition nouvelle se présentait à l'assemblée une corde au cou. Si sa proposition passait, il avait la vie sauve; si elle était rejetée, on l'étranglait sur l'heure.

Les Chalcidiens avaient fondé Messine; pourêtre tout à fait maîtres du détroit, ils bâtirent sur l'autre rive une cité dont le nom montre qu'ils avaient reconnu l'antique union de l'île et du continent, Rhégion « la ville du déchirement. » On était alors au temps de la première guerre de Messénie : d'anciens compagnons d'Aristodêmos se mêlèrent aux colons de Rhégion. Son législateur fut celui de Catane, Charondas, contemporain de Zaleucos, et qui comme lui plaça en tête de ses lois un préambule d'une grande élévation morale. Mais il est à craindre que cette déclaration des devoirs du citoyen ne soit l'ouvrage de quelque pythagoricien d'un âge postérieur l'

Ces établissements en Italie et en Sicile ouvrirent aux Grecs le bassin occidental de la Méditerranée. Vers 0*29, un vaisseau samien fut poussé par la tempête au delà des colonnes d'Hercule et aborda, aux bouches de Bœtis, à Tartcssos, pays riche en mines d'argent, et un des grands marchés des Phéniciens. Les Samiens y échangèrent leurs marchandises avec un tel profit, que de la dîme de leur gain ils firent exécuter un cratère d'airain du prix de six talents, orné de têtes de griffons et soutenu par des figures à genoux, hautes de sept coudées (3 mètres). Héro-

1. C'est l'opinion de Heyne, Opuscules académiques , t. Il, p. 74-176. Sainte-Croix, Mémoires de C Académie, t. XLII, p. 317, suppose inutilement deux Charondas, l'un de Catane, l'autre de Thurion. Le préambule est dans Stobée.

dote vit cette offrande dans le temple de Junon. Mais les Satniens ne surent pas profiter de cette découverte. Les Phocéens, moins effrayés d'une navigation dans les mers occidentales, arrivèrent *à leur tour à Tartessos. Là régnait un roi, Arganthonios, qui sans doute par haine des Phéniciens accueillit bien les Grecs. Ce prince, qui vécut cent vingt ans, dit Hérodote, engagea d'abord les Phocéens à quitter l'Ionie pour s'établir dans l'endroit de son pays qui leur plairait le plus. Il ne put les y décider ; néanmoins il leur donna l'argent nécessaire pour entourer leur ville de fortes murailles.

C'est dans une de ces excursions vers les terres de l'ouest que les Phocéens furent portés sur les rivages de la Corse et, de là, sur ceux de la Gaule où ils fondèrent Marseille (vers 600). Les Grecs plaçaient une gracieuse histoire à l'origine de cette ville. Un marchand phocéen, du nom d'Euxénos, poussé vers la côte gauloise, aborda, disaient-ils, à l'est du Rhône, sur le territoire des Ségobriges. Le roi de ce peuple, Nann, accueillit l'étranger et l'invita au grand festin qu'il avait préparé, ce jour même, pour le mariage de sa fille. A la fin du repas, la vierge parut, portant, suivant l'usage, la coupe qu'elle devait offrir à celui qu'elle choisissait pour époux. Soit hasard, curiosité de jeune fille ou impulsion divine, elle s'arrêta devant l'hôte de son père et lui tendit la coupe. Nann accepta le Phocéen pour gendre et lui donna pour dot le lieu où il avait pris terre. Marseille s'y éleva : elle est la plus riche et la plus peuplée des colonies, aujourd'hui survivantes, de l'ancienne Grèce. Cette ville à son tour jeta des établissements sur les côtes de Gaule et d'Espagne. — Dans ce dernier pays une colonie partie de l'île de Zacinthe fonda SogoHte à une époque inconnue. Rhodes envoya aussi des colons à llhodos (Rosas en Catalogne) et peut-être aux bouches du Rhône, qui leur dut son nom. Parthenope (Naples), colonie de Cumes, comptait desRhocliens parmi ses fondateurs.

Enfin les Grecs eurent aussi en Afrique un établissement important, de sorte qu'aucun des rivages de la Méditerranée n'échappa à leur génie colonisateur. On a vu que les Doriens avaient occupé l'île de Théra. Gïinos, roi de cette île, se rendit à Delphes pour offrir une hécatombe au dieu; parmi ceux qui l'accompagnaient était un citoyen nommé Battos. Quand la Pythie eut répondu à ses questions, elle ajouta qu'il devait bâtir une ville en Libye. « Mais, seigneur, répondit le roi des Théréens, je suis trop vieux et trop pesant pour me mettre en voyage : donnez un tel ordre à un de ces jeunes gens, plus en état que moi de l'exécuter. » En disant ces mots, il indiquait de la main Battos. De retour à Théra, on négligea l'oracle, car les habitants, qui ne savaient pas où la Libye était située, n'osèrent faire partir une colonie pour un lieu inconnu. Cependant il arriva que, durant sept années consécutives, il ne tomba point de pluie dans l'île, et que les arbres y séchèrent tous, à l'exception d'un seul. Les Théréens consultèrent de nouveau l'oracle, et la Pythie leur reprocha de n'avoir pas obéi au dieu. Ils se mirent alors en quête de quelqu'un qui connût la Libye. Après des informations recueillies en Crète, ils équipèrent deux vaisseaux sous la conduite de Battos, qui fonda la ville de Cyrène (632) dans une des plus fertiles et des plus délicieuses régions de l'Afrique. Quatre autres s'y élevèrent bientôt : Apollonie, le port de Cyrène, Barcé, Tauchira et Hespéris. Ces villes soumirent à leur influence les nomades qui les entouraient sur une étendue de trois degrés de longitude, des frontières de l'Égypte à la grande Syrte.

Vers 650, des aventuriers de Carie et d'Ionie s'étaient mis au service de Psemetek, un des chefs qui se partagèrent l'Egypte après l'expulsion de la dynastie éthiopienne et l'avaient fait prévaloir sur ses rivaux. Ce prince, d'origine libyenne, n'avait pas, comme les anciens Pharaons, la haine de l'étranger. Il reconnut le service de ces

Grecs, en leur ouvrant son pays : un grand nombre accoururent, et quand la caste guerrière émigra d'Egypte pour fuir leur contact impur, Psemetek les mena à sa poursuite, et on lit encore, à Abou-Simbel, en Nubie, l'inscription qu'ils gravèrent sur la cuisse du colosse de Ramsès, en souvenir de cette lointaine expédition. Il leur donna des terres dans le Delta, à l'ouest, sur la bouche canopique, où ils fondèrent une ville que, pour rappeler leur première victoire sur le Nil, ils nommèrent Naucratis; il les établit aussi à l'est, tout le long de la bouche pelusiaque, du coté par où il craignait une invasion \

Les marchands suivirent les soldats, en tel nombre, qu'il parut nécessaire d'établir, une caste particulière, celle des interprètes. Tout le commerce de l'Egypte et avec lui le commerce de l'Arabieetde l'Inde se trouva alors dans les mains des Grecs. Pour l'accroître encore, Necos projeta le canal que nous exécutons aujourd'hui entre la mer Rouge et la Méditerranée, mais il le faisait déboucher dans le Nil au milieu des cantonnements grecs. Amasis s'inquiéta de cette puissance étrangère qui prenait pied en Egypte, et pour la contenir, la régla. Il attribua le monopole exclusif du commerce à la factorerie de Naucratis. Tout marchand qui abordait à une autre bouche du Nil fut contraint de jurer qu'il n'y était entré que pour échapper à la tempête ; après avoir fait ce serment, il lui fallait retourner avec son navire à la bouche canopique, à moins que les vents ne fussent absolument contraires: dans ce cas, il devait transporter ses marchandises, bien scellées, par les canaux du Delta, à Naucratis, seul lieu où il lui fût permis de les exposer et de les vendre. Les Grecs établis dans cette ville formèrent

i . La grande niasse des eaux du Nil s'écoulait alors par les bouche» pelusiaque et canopique. Naucratis était exactement pour les Grec» ce que les factoreries de Bergen, de Novogorod, etc., étaient au moyen àec pour la Hanse teutonique, ce qu'a été dans les temps modernes Canton, en Chine, pour le commerce européen.

une communauté , qu'on appela YUeiletuon , ayant des officiers propres, choisis par elle, un temple avec une enceinte consacrée, bâti à frais communs, par quatre villes ioniennes, Chios, Téos, Phocée et Clazomène; quatre doriennes, Rhodes, Cnide, Halicarnasse et Phasélis; une éolienne, Mitylène. Les avantages étaient tels pour tous les membres de la communauté, que beauéoup de cités, afin d'avoir le droit de les partager, prétendaient avoir aidé à bâtir le temple de l'IIellénioli. Samos, Égine et Milet, trop puissantes et trop riches pour s'unir à d'autres , avaient formé chacune une factorerie particulière, ayant aussi son temple et ses juges.

Naucratis fut alors ce qu'Alexandrie devint plus tard, une des villes les plus riches et les plus efféminées, le point de contact du monde hellénique avec la civilisation orientale. Par elle certainement passèrent d'abord les légendes dont Hérodote s'est fait l'écho et qui montraient l'Egypte comme la mère patrie de la religion, des arts, de la science, et même de quelques-uns des anciens chefs de la Grèce.

Athènes ne prit aucune part à ce premier établissement des Grecs en Égypte; mais quand elle envoya plus tard ses flottes et ses armées aux bouches du Nil , ce ne fut pas seulement pour y soutenir la révolte des satrapes ou des indigènes contre le grand roi, c'était aussi pour s'assurer le commerce du Sud et de l'Inde, comme dans THellespont elle avait pris celui du Nord et de la Scythie. Les Grecs voyaient plus loin que nous n'avons l'habitude de le croire.

Nous avons fini le voyage accompli par les colons grecs le long de toutes les cotes de TEuxin et de la mer intérieure. Représentez-vous ces villes, ces temples élevés sur tous les promontoires; ces terres assainies, cultivées; les mœurs adoucies ; les peuples barbares amenés à la civilisation. Que d'efforts de courage et d'habileté exigèrent ces fondations audacieuses, et quelle reconnais-

sance ne mérite pas cette race entreprenante qui sillonna tant de mers de la proue de ses navires, qui commença vraiment la conquête de la terre par l'homme, par l'intelligence et la liberté; qui, enfin, alluma tant de flambeaux au pourtour de la Méditerranée qu'il en brilla sur le monde une lumière dont l'éclat a percé les plus épaisses ténèbres !

Page 1