‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 50 sur 90 · Théocr., MU · texte numérisé non relu

Théocr., MU

meilleurs hoplites du Péloponnèse mais en les raillant de servir toujours des causes étrangères. C'était une coutume en Grèce de dire de ceux qui travaillaient pour autrui qu'ils imitaient les Arcadiens.

• La côte du nord-ouest, une des plus fertiles régions du Péloponnèse, formait dans l'origine trois petits Etats, comme elle avait trois vallées s'ouvrant sur la mer d'Ionie r la Triphylie , dont la capitale, Pylos , était la ville de Nestor; la Pisatiae, où se trouvait Olympie sur PAlphée, et ÏElitie, où Oxylos s'établit avec des Étoliens, au temps de l'invasion dorienne. La royauté subsista dans la Pisatide jusqu'à la conquête de ce pays par les Éléens, vers 580, après de longues guerres pour la présidence des jeux. Les Éléens Pavaient abolie antérieurement. T,e plus célèbre de leurs rois avait été Iphitos, qui institua ou rétablit les jeux olympiques. Cette institution fit le sort de l'Elide : ce pays devint, tous les quatre ans, le lieu de réunion de la Grèce entière, et son territoire fut regardé, pour cette raison, comme sacre. La guerre n'en approchait point; les troupes étrangères qui le traversaient déposaient leurs armes en y entrant pour ne les reprendre qu'à leur sortie. Aussi les campagnes étaient-elles bien cultivées et bien peuplées. De riches citoyens y vivaient à demeure, sans les quitter jamais, des tribunaux y jugaient les différends, de sorte que la capitale n'exerçait point sur le reste du pays cette attraction qui, ailleurs, amenait trop de vie dans les cités et n'en laissait pas assez dans les campagnes. Le pouvoir appartenait à une étroite aristocratie. Deux magistrats suprêmes, dix plus tard, nommés hellanodices, avaient la surveillance des jeux; Le sénat, composé de quatrevingt-dix membres nommés à vie, se recrutait de luimême. Les trois Théocoles ou grands prêtres d'Olympie étaient probablement désignés par le dieu même, c'està-dire par le sort, comme les grands prêtres de Delphes, et restaient quatre années en fonctions, fonctions labo-

rieuses; car, tous les mois, dit Pausanias, les Éléens sacrifient une fois sur chacun des soixante-dix autels qu'ils ont érigés aux dieux.

Sur la côte s'étendait Zacynthe, que les marins nomment aujourd'hui la fleur de l'Orient (Ftor di Levante). Ses habitants prétendaient descendre des Troyens et fondèrent Sagonte en Espagne.

A l'est de l'Élide est VJc/iaié. Les descendants de Tisaménos y régnèrent jusqu'à un certain Gygès, dont les cruautés firent abolir la royauté, on ne sait à quelle époque. La démocratie s'établit dans le pays, qui forma une confédération de douze villes. L'Achaïe ne prit aucune part aux affaires générales de la Grèce et vécut tranquille et heureuse : on vantait sa constitution qui fut imitée par plusieurs peuples; ses vill^ brillèrent un moment aux derniers jours de la Grèce.

De l'Achaïe, nous passons, en tournant Sicyône et Corinthe, dans l'Argolide, grande péninsule sans unité géographique, hérissée de montagnes, n'ayant ni routes, ni centre commun, ni fleuves qui la fécondent. L'Inachos qui la traverse n'a d'eau qu'en hiver. L'Argie, en particulier est une terre aride; les Grecs savaient bien pourquoi. Neptune et Héra, disaient-ils, se disputaient la possession de ce pays. Pour mettre un terme à leur différend, ils prirent comme arbitre Phoronée, que les fleuves Céphise, Asterion et Inachos assistèrent. Le juge prononça contre Neptune, qui, furieux, tarit toutes les rivières et les sources du pays. Depuis ce jour elles n'ont d'eau que celle que Héra fait tomber du ciel. Voilà comment la légende emprunte de toutes parts, aux eboses même comme aux hommes, pour accroître son trésor de récits merveilleux.

L'Argolide est couverte encore de ruines nombreuses qui montrent que dans ce petit espace ont vécu des cités puissantes, Mycènes, Tirynthe, Midée, Nauplie, Trézèue, Hermione, Épidaure ; on en peut conclure que ce pays fut longtemps en proie à la lutte de races différentes

et Ton comprend pourquoi il ne forma jamais un Etat uni et fort, comme l'Attique et la Laconie. Il n'y avait pas, en effet, plus d'unité dans la population que dans le sol. Trézène, par exemple, resta presque toute ionienne. Elle conserva comme principales divinités Neptune et Minerve, marqua ses monnaies d'un trident avec une tête d'Athénée, et, quand Xerxès entra dans l'Attique, ce fut à Trézène que les Athéniens confièrent leurs femmes et leurs enfants. Epidaure aussi garda un fond de population ionienne, et tous les Achéens ne suivirent pasTisaménos. Aussi l'Argolide ne fut jamais qu'à demi dorienne, quoique Têménos, le chef de la maison des Héraclides se fût établi à Argos, et que les Doriens de cette ville eussent colonisé successivement Sicyône, Cléone, Phlionte et Èpidaure, d'où il suivit que ces cités regardèrent Argos comme leur métropole. Asine, Nauplie et Ilermione, qui croyaient avoir dans son voisinage une des entrées de l'enfer, à raison de quoi elle se dispensait de mettre dans la bouche de ses morts la pièce d'argent que tous devaient payer à Caron, reconnurent aussi sa suprématie, et elle se trouva à la tête d'une confédération qui embrassa la péninsule entière. La divinité protectrice de la ligue n'était plus l'Héra achéenne, mais le dieu dorien Apollon, dont le sanctuaire s'élevait dans la citadelle d'Argos. Tous y venaient et devaient y venir sacrifier. Les Argiens, gardiens du temple, avaient le droit d'agir par la force contre celles des cités qui n'envoyaient pas les victimes obligatoires, de même qu'ils frappaient d'une amende ceux des membres de la ligue qui n'en remplissaient pas les conditions. Sicyône et Egine ayant, eu514, donné des secours au Spartiate Cléomène dans son invasion de l'Argie, Argos imposa aux deux cités une grosse amende, et Sicyône reconnut que c'était justice.

Cette réunion de tous les Doriens de l'Argolide, sous la direction d'Argos, donna à cette ville le premier rang dans le Péloponnèse. Au temps de son roi Phidon, le

dixième descendant de Têménos, vers 750, elle exerça l'influence que Sparte n'acquit que plus tard. Il ôta la présidence des jeux olympiques aux Eléens, pour la donner aux Piséens ; soumit toute la cote orientale de la Laconie jusqu'au cap Malée,avec l'île de Cythère, et le premier fit frapper de la monnaie d'argent pour remplacer la lourde et incommode monnaie de fer et d'airain que Sparte gardait. Le système de poids et mesures qu'il établit et qu'on a appelé le système d'Égine, fut adopté par tout le Péloponnèse, la Béotie, la Thessalie et la Macédoine. On voit que ce prince qui fut presque contemporain de Lycurgue, avait de tout autres idées, parce qu'il trouvait autour de lui de tout autres besoins. Il poussait son peuple au commerce, à la navigation, avec autant de force que le législateur de Sparte en avait mis à retenir le sien dans le cercle étroit de ses rigides et illibérales institutions. Sparte et Argos n'étaient donc pas doriennes de la même façon. Corintbe, ville de luxe et de mollesse, le sera moins encore. C'est qu'il faut donner à l'influence des lieux et des circonstances ce que l'on a trouvé longtemps si commode de donner à l'influence du sang, à la race.

Après Phidon , la royauté argienne retomba dans la faiblesse d'où il l'avait tirée et ne fut plus guère qu'un titre. Ainsi que dans tous les États doriens, la population était divisée en trois classes : une classe supérieure qui gouvernait, c'étaient les descendants des conquérants; une classe intermédiaire, les vaincus, libres comme les Laconiens; enfin une classe de serfs, comme les hilotes, qu'on appelait par mépris les gymnesiens ou hommes nus. Argos, à titre de cité dorienne et aristocratique, eût dû être toujours dans l'alliance de Sparte; mais, avec le souvenir du premier rang qu'elle avait jadis occupé dans la Grèce, elle ne pouvait voir sans jalousie la suprématie croissante de Lacédémone. Elle fut souvent en guerre avec elle pour les frontières, et perdit une partie

de la Cynurie. Plus tard, en haine de Sparte, elle se jeta dans le parti d'Athènes et de la démocratie, mais pratiqua ce gouvernement difficile sans les sages tempéraments qu'Athènes y mit longtemps. Cicéron remarque qu'il ne trouve nulle part mention d'un orateur argien.

A Test d'Argos, dans la presqu'île Jcte\ s'élevait A/;/daure sur* la côte du golfe Saronique, en face d'Égme, qu'elle avait colonisée et dont les destinées furent longtemps enchaînées aux siennes. A titre de métropole, elle avait obligé les habitants de cette île à porter leurs procès devant ses tribunaux. Elle tomba, au huitième siècle, sous la puissance de Phidon d'Argos, et recouvra son indépendance après sa mort. Vers la fin du septième siècle et au commencement du sixième, Épidaure fut encore soumise à un joug étranger. Proclès y régnait alors; Périandre, son gendre, le détrôna et prit la ville. Ce fut sans doute à la suite de cet événement qu'Egines'affrancliit. Il y avait à Kpidaure une classe d'esclaves semblables aux hilotes et aux gymnésiens : on les appelait conipodes (hommes aux pieds poudreux), autre terme de mépris qui marque en même temps leurs occupations rurales.

Égineestune des plus petites îles de la Méditerranée. Elle n'a pas 83 kilomètres carrés de surface. Son sol est pauvre ; ses rivages aux gracieux contours, sont bordés d'écueils, sauf en un point, où se rencontre une excellente rade, et, au centre, s'élève le mont Saint-Élie, d'où il est facile de compter les temples de l'Acropole d'Athènes, et de voir Salamine, Eleusis, Mégare, l'Acrocorinthe et les premières îles de larehipel. D'avance, on peut dire qu'Egine a dominé le golfe Saronique et la mer des Cyclades, s'il s'est trouvé sur ce roc insulaire des hommes de cœur et d'intelligence.

Des Pélasges, puis des Achéens myrmidons s'y établirent. Ceux-ci avaient pour chef Éaque que la légende appelle fils de Jupiter. Une année, dit-elle, que la sécheresse allait faire périr les moissons, les députés de la

Grèce accoururent auprès de lui et le supplièrent d'invoquer son père. 11 monta au sommet du mont Élie et pria. Aussitôt les nues s'assemblèrent et la pluie tomba en abondance. Les Grecs étaient sauvés. Leur reconnaissance fut lugubre : ils placèrent Éaque aux enfers pour y juger les morts, avec Minos et Rbadamantbe. Il avait eu deux fils, Pelée qui retourna avec une partie des Myrmidons, en Thessalie, où il fut père d'Achille, et Télamon qui donna le jour à Ajax, le plus terrible des Grecs après le fils de Thétis.

Egine resta longtemps obscure. Son heureuse situation lui donna pourtant de bonne heure le goût du commerce, et le commerce fit naître quelques industries où l'art se mêla, lis modelaient des vases élégants, avaient trouvé le bronze le plus estime après celui de Délos, frappèrent la première monnaie grecque et vendirent longtemps des statues de dieux à toutes les cités, et des statues d'athlètes à tous les vainqueurs d'Olympie , depuis les côtes d'Asie jusqu'à celles de Sicile. Avant le siècle de Périclès, les artistes d'Égine furent les premiers de la Grèce.

Devenus riches, ils rompirent avec Epidaure restée pauvre et faible, mais furent eux-mêmes en proie à des querelles violentes entre l'ancien parti des conquérants doriens et un parti nouveau que le commerce avait formé et enrichi. L'oligarchie l'emporta et garda le pouvoir.

A la suite de ses navires de commerce, Egine avait lancé des navires de guerre, car personne, en ce tempslà, ne faisant la police de la mer, les marchands portaient l'épée et devenaient bien vite conquérants. Égine eut des victoires. Eu 514, elle vainquit les Samiens; mais elle se garda de l'ambition des conquêtes lointaines; elle ne fonda qu'une seule colonie, Cydonie, en Crète, qui est aujourd'hui la capitale de Candie, la Canée.

Elle eut une autre ennemie qui finit par la tuer, Athènes. Cette haine avait une cause naturelle dans la rivalité de deux peuples séparés seulement par une mer

étroite où se rencontraient à chaque instant leurs vaisseaux. Par un bon vent, un navire allait du Pirée à Egine en deux heures. Hérodote a, comme toujours, pour expliquer cette haine de deux peuples, une vieille histoire qui montre, du reste, les mesquines rivalités, les tracasseries réciproques de ces petits États, et où Ton voit les femmes éternisant les querelles, en conservant le souvenir des injures dans leurs cérémonies et jusque dans la forme de leurs vêtements. ■< A une époque de disette, les Epidauriens avaient reçu de la Pythie l'ordre de consacrer à Cérès et à Proserpine deux statues en bois d'olivier; pour avoir de ce bois, ils s'adressèrent aux Athéniens, dont les oliviers passaient pour sacrés, et qui leur permirent d'en prendre à condition qu'ils viendraient tous les ans à Athènes offrir un sacrifice à Patlas et à Érechthée. Les Epidauriens acceptèrent cette condition et l'exécutèrent fidèlement. Mais plus tard les Eginètes leur ayant enlevé ces statues, ils cessèrent de se rendre à Athènes. Les Athéniens se plaignirent; on les renvoya à Egine, qui refusa d'exécuter la condition acceptée jadis par Epidaure. Irrités, ils firent une expédition contre Egine; et furent si bien vaincus, qu'un seul homme échappa. A peine eut-il annoncé le désastre, que les femmes de ceux qui avaient péri se jetèrent sur lui, et chacune lui enfonça dans le corps l'aiguille dont elles se servaient pour rattacher leurs robes. Il périt par ce supplice. Les Athéniens eurent horreur de cette cruauté, et, pour punir leurs femmes, les obligèrent à quitter l'habillement qu'elles portaient et à prendre celui des Ioniennes. Jusque-là les femmes d'Athènes avaient porté le vêtement dorien. Elles adoptèrent alors la tunique de lin, pour laquelle elles n'avaient pas besoin de se servir d'aiguilles. C'est après cet événement que s'établit chez les Argiens et les Eginètes l'usage, qui subsiste encore, de faire les aiguilles à rattacher les robes de moitié plus grandes qu'elles n'étaient autrefois, et c'est pour cela encore que, parmi

eux, les offrandes des femmes consistent principalement en ces sortes d'aiguilles qu'elles consacrent. Une loi défend aussi à ces peuples de faire usage, dans les cérémonies publiques, d'aucun ustensile fabriqué dans l'Atlique ni d'employer aucune poterie qui en sorte. Aujourd'hui même, les femmes d'Argos et d'Egine, pour insulter à celles d'Athènes, portent encore les aiguilles à rattacher leurs robes plus grandes qu'autrefois. »

Entre l'Argolidc et l'Achaïe, s'élevaient Sicyône et Corinthe. Sicyône, qui possédait un territoire très-fertile, passait pour être, avec Argos, le plus ancien royaume de la Grèce; elle n'hésitait pas à nommer les princes qui régnaient sur elle dix siècles avant la guerre de Troie. A l'époque de l'invasion dorienne, un fds de Têinénos s'en empara. Plus tard, on y abolit la royauté, et elle fut déchirée par de longs troubles que nous ne faisons qu'entrevoir. Un détail certain, c'est qu'il y avait là une aristocratie dorienne, une population d'autre origine, et une classe de serfs appelés par mépris catônacuphores (porteurs de peaux de brebis), et corynephores (porteurs de bâtons). « • *

Vers 680, un homme du peuple, Orthagoras, s'éleva contre cette oligarchie et fonda la plus durable tyrannie qu'on ait vue en Grèce : elle subsista un siècle. Myron, son successeur, n'est connu que pour une victoire aux jeux olympiques. Son petit-fils, Clisthénès seconda les amphictyons dans la guerre contre Crissa, et, avec les dépouilles de cette ville, orna sa patrie de riches monuments.

Je trouve à son sujet une de ces histoires qu'Hérodote raconte si bien et qui sera une bonne fortune au milieu de la sèche ( numération que je suis forcé de poursuivre.

Clisthénès, tyran de Sicyône, homme très-puissant et fort riche, avait une fille nommée Agarista, qu'il ne voulait marier qu'au plus accompli de tous les Grecs. Pendant la célébration des jeux olympiques, où il avait été

vainqueur à la course des chars, il fit proclamer par un héraut que quiconque se croirait digne de devenir son gendre se rendît à Sicyône dans soixante jours, parce qu'il marierait sa fille, un an après le soixantième jour commencé. De nombreux prétendants accoururent de tous les points du inonde grec. Clisthénès s'informa à leur arrivée de leur pays et de leur naissance, puis les retint un an auprès de lui. Il les traita chaque jour avec magnificence, étudiant leurs inclinations, leurs mœurs, Tétendue de leur esprit et de leurs connaissances, dans les entretiens qu'il eut avec eux en particulier, ou dans les conversations générales et dans les festins auxquels il les invitait. Mais il voulait connaître aussi leur adresse et leur force, car il attachait, comme tous les Grecs, un grand mérite à ces qualités du corps, alors si nécessaires au soldat. Il les engageait donc à se livrer aux exercices ordinaires et il leur avait fait construire tout exprès un stade pour la course et une palestre pour les autres jeux.

De tous les prétendants, celui qui jusqu'au dernier moment parut avoir les chances les plus heureuses, était l'Athénien Hippoclidès. L'année et le jour fixés par Clisthénès pour déclarer son gendre, étant venus, ce prince immola cent bœufs, et invita à ce festin royal non-seulement les prétendants, mais tous les Sicyoniens. Le repas fini, les prétendants s'entretinrent de musique, d'art et de tout ce qui fait le sujet ordinaire des conversations, chacun s'efforçant de faire briller son esprit. Hippoclidès attirait surtout l'attention, car on avait déjà deviné la secrète préférence dont il était l'objet. Tout à coup il dit au joueur de flûte de jouer un des airs qui accompagnaient les danses. Mais au lieu de commencer la pyrrhif/uey danse guerrière, inventée, dit-on, par Achille et fort pratiquée à Lacédémonc, où elle se faisait par des hommes armés et était encore une image des combats, il dansa les danses efféminées de l'Ionie. Il espérait ainsi assurer son triomphe, en déployant toute sa grâce et sa

légèreté; il ne voyait pas que le prince indigné de celte mollesse le regardait d'un œil irrité, et il se laissa aller jusqu'à imiter les gestes des bateleurs. Clisthénès ne pouvant plus se contenir lui cria enfin : « Fils de Tisander, ta danse défait ton mariage. — Hippoclidès s'en soucie peu, m reprit l'Athénien emporté par la vanité et trompé par les applaudissements moqueurs de l'assemblée.

Alors Clisthénès, ayant fait faire silence, remercia les prétendants, leur offrit à chacun un taleut d'argent (5216 francs) pour reconnaître l'honneur qu'ils lui avaient fait en recherchant son alliance et fiança sa fille à Mégaclès, fils de cet A 1er néon dont j'ai parlé plus haut. De ce mariage naquit un fils qui, suivant l'usage athénien,, prit le nom de son grand-père, Clisthénès qui, après la chute desPisistratides, eut la principale autorité dans Athènes. Une petite-fille de ce Mégaclès fut mère de Périclès.

Mais revenons à Sicyône et à son chef. L'ancienne aristocratie dorienne fit sans doute quelque tentative pour recouvrer le pouvoir; car on le voit dégrader ses tribus en leur appliquant des noms bas et ridicules, tandis qu'il donnait à la sienne celui Ârckélaèns ou chefs du peuple. Plus tard, quand cette dynastie fut tombée, vers 580, et que les Do riens eurent recouvré l'influence, ils prirent, à la place de ces noms humiliants, ceux des trois tribus de Sparte et d'Argos, Hylléens, Dymanes et Pamphyliens ; les Archélaëns devinrent alors les Égialéens ou les hommes du rivage. Argos, à ce qu'il semble, essaya de soutenir le parti dorien de Sicyône; Clisthénès, pour l'en punir, abolit les jeux où les rapsodes se disputaient le prix en chantant les vers d'Homère, parce que ce poète avait célébré les Argiens. J'ai raconté précédemment sa lutte singulière contre le héros Adraste qui nous montre tout un côté de la vie religieuse des Grecs, le culte des hommes que leurs exploits avaient sanctifiés

I, Voyez ci-dessus, p. ! 10.

Sicyône ne devait jouer un rôle important que dans le dernier âge de la Grèce. Son école de peinture est du quatrième siècle.

Corinthe avait un territoire stérile, mais elle ouvrait ou fermait à son gré l'isthme qui porte son nom, et qui n'a en cet endroit que cinq kilomètres de largeur. Une forte muraille de douze stades unissait la ville à un de ses ports, le Léchée. Il y avait ce proverbe en Grèce : « Avant de doubler le cap Malée, oubliez ce que vous avez de plus cher. » Les difficultés d'une navigation autour du Péloponnèse firent la fortune de la ville qui, par ses deux ports sur les golfes de Corinthe et Saronique, mettait en communication la mer Egée avec celle dTonie. Sa prospérité datait de loin. Les anciens poètes, dit Thucydide, l'appelaient Corinthe la riche. C'est dans ses chantiers que fut construite, vers 700, la première trirème. Trente-quatre ans plus tôt, elle avait donné naissance à deux puissantes villes : Syracuse et Corcyre. Pour protéger son commerce, elle fit la police de la mer contre les pirates, et, en 664, elle livra aux Corcyréens, qui avaient bien vite oublié leur origine, le plus ancien combat naval dont on se souvînt du temps de Thucydide. Corinthe fut aussi la première à mouler des figures, et elle précéda les autres cités grecques dans les arts du dessin. Plus tard, elle donnera son nom à un nouvel ordre d'architecture, le plus riche de tous. Mais les fréquente» visites de ses vaisseaux aux ports de Tyr et de l'Orient, et l'afïïuence des étrangers dans ses murs, développèrent dans son sein, avec l'industrie et le luxe, les superstitions et les vices honteux qu'on retrouve dans l'Asie, à Tyr, à Carthage. Un ancien législateur, nommé Phidon, avait cherché en vain à guérir ces plaies.

Leur premier roi dorien avait été l'Héraclide Alétas. La dynastie qu'il fonda fournit onze générations de rois. En 777, les Bacchiades, de la même famille et qui étaient deux cents, s'emparèrent, non de la royauté, qu'ils abo-

HtST. DE LA GR. ASC. 1G

lirent, mais de l'autorité, qu'ils exercèrent sous le nom de prytanes, magistrats annuels choisis dans leurs rangs. Il y avait pourtant une assemblée du peuple et un sénat, mais l'un et l'autre dominés par la puissante maison.

Cette oligarchie fut renversée, en 055, par Cypsélos. Les Bacchiades s'étaient interdit les mariages hors de leur ordre; mais un d'eux eut une fille boiteuse, nommée Labda, qu'aucun des nobles ne voulut accepter pour femme. Irritée de ces dédains, elle s'allia avec un homme étranger à l'aristocratie, et Lapithe d'origine. De cette union naquit un enfant que les Bacchiades firent rechercher avec soin pour le mettre à mort, car un oracle avait annoncé que, s'il vivait, il leur serait fatal. Dix d'entre eux se rendirent à la maison de Labda; elle, croyant que ces nobles n'étaient venus la visiter que pour faire honneur à son père, leur laissa prendre son fils : ils avaient résolu en chemin que le premier qui le tiendrait l'écraserait contre terre. Mais l'enfant, remis aux bras du Bacchiade, se mit à lui sourire si doucement, que l'homme en fut touché; n'osant le tuer, il le passa à un autre, celui ci au troisième, puis à un autre encore, car l'enfant toujours leur souriait! Ils sortirent alors de la maison, se reprochèrent mutuellement leur faiblesse, et convinrent de rentrer et de frapper tous ensemble. Mais la mère avait tout entendu. Elle cacha son fils dans une corbeille à blé, où ils ne purent le trouver. Après l'avoir longtemps cherché, ils prirent le parti d'aller dire à ceux qui les avaient envoyés que le meurtre était accompli. L'enfant fut appelé Cypsélos, du lieu où il avait été sauvé (x-j'^e)^, coffret).

Devenu grand, Cypsélos se mit à la tête du parti populaire, et devint tyran de Corinthe. Il imposa de lourdes taxes sur les riches, frappa les oligarques, et, pendant les trente années de son règne , conserva si bien l'amour du peuple, que jamais il n'eut besoin de gardes.

ÉTATS SECOxNDAIRES. Î43

Peut-être cette longue tranquillité fut-elle due aux colonies qu'il envoya au dehors. Sous lui, en effet, Corinthe, pour disputer aux Corcyréens le commerce de l'Épireet s'assurer des stations navales dans la mer dTonie, fonda Anactorion et Ambracie, autour du golfe de ce dernier nom, et Leucade dans une presqu'île que les habitants séparèrent plus tard du continent par un canal.

Cypsclos laissa le trône en 625 à son fils Périandre, dont le caractère nous est montré sous des aspects bien différents. Il est probable qu'il fut aimé du peuple, comme son père, et terrible à l'aristocratie. Il entretenait des relations avec Thrasybule de Milet. Il le consulta un jour sur ce qu'il avait à faire pour assurer son pouvoir. . Thrasybule conduisit le messager dans un champ de blé, où avec un bâton il abattit, en se promenant, tous les épis qui dominaient les aulres,après quoi il le congédia, sans réponse. L'envoyé rapporta ce qu'il lui avait vu faire, ajoutant qu'il s'étonnait qu'on l'eût adressé à un homme -assez extravagant pour ruiner son propre bien. Mais Périandre comprit le langage muet de Thrasybule ; dès ce jour, il renversa tout ce qui s'élevait dans l'Etat au-dessus du niveau de la multitude. Il s'entoura de gardes étrangers ; il 6t des lois somptuaires qui étaient probablement aussi des lois politiques, comme celle qui limitait le nombre des esclaves, et, pour épuiser les ressources des grands, il leur imposa de ruineuses offrandes au temple d'Olympie. La Gn de son règne fut signalée par la prise d'Épidaure, d'où il chassa son beau-père Proclès, mais attristée par la fin malheureuse de sa femme Mélissé, qu'il tua lui-même, et par la douleur de son fils Lycophron, qui lui reprochait ce crime et refusa d'être son héritier.

Périandre avait régné quarante ans, quand il mourut en 585. Son successeur Psammétichos ne garda que quatre années le pouvoir. Après lui l'oligarchie, soutenue par des troupes Spartiates, abolit la royauté, vers le

fkk CHAPITRE XI.

même temps ou le parti dorien se relevait aussi à Sicyône. Corinlhe tomba alors du haut degré de puissance où les Cypsélides lavaient portée. Elle perdit Corcyre que Périandre avait tenue jusqu'à sa mort dans l'obéissance, et ses colonies de Leucade, d'Ambracie et d'Anactorion s'affranchirent de toute dépendance.

Ce que Corinlhe était au sud de l'isthme, Mégare avec ses deux ports, aussi sur les deux golfes, l'était au nord, la clef du passage. Homère ne la nomme pas : pourtant elle semble ancienne. Les légendes et les noms héroïques s'y pressent, comme les races se sont pressées sur ce territoire dans leurs courses aventureuses, chacune y laissant un souvenir, comme chaque flot du golfe Saronique y laisse quelque pierre arrachée aux roches Scironiennes1. Un roi d'Athènes, Pandion, y avait son tombeau avec des honneurs divins, et elle paya à Minos la moitié du tribut sanglant imposé aux Athéniens, double signe, peut-être, d'une ancienne dépendance à l'égard de ce peuple. La royauté fut abolie à Mégare avant la conquête dorienne. La ville eut alors des magistrats appelés ésymnètes, sorte de rois électifs et amovibles. Après le retour des Héraclides, elle fut assujettie par les Corinthiens, et ses habitants furent contraints de venir pleurer aux funérailles des Bacchiades, comme les Messéniens à celles des Spartiates. Elle s'affranchit plus tard avec l'aide d'Argos, mais resta soumise a riches propriétaires doriens jusqu'en 620, où Théagénès, beau-père de l'Athénien Cylon, s'empara du pouvoir. Ce fut sans doute sous son règne que les Mégariens enlevèrent Salamine aux Athéniens. Cependant il fut chassé, et des discordes violentes éclatèrent. Les dettes en étaient

\ Éaque et Minos, Télamon et Ajax, Thésée et Pandion, le farouche Térée et l'amazone Hipnolyle, Ino et Mélicerte, Nisos qui donna son nom au port, Adraste, les S«pt Chefs, Sciron et le pélopide Alcalho», Alcmènc et Eurvsthée y avaient leurs tombeaux, des autels ou des lieux consacrés. (Cf. À. Bcrtraud, Éludes de mythologie et d'archéologie grecques a* Athènes à Argos.)

la cause, niais il n'y avait pas là un Solon pour contenir les réformes dans les bornes de la modération et de la justice : les créanciers furent forcés, non-seulement de renoncer à ce qui leur était dû, mais de rendre les intérêts qui leur avaient été déjà payés. Alors il y eut des bannissements et des confiscations. Ceci se passait vers l'an 000. Le poète Théognis, qui vivait en ce temps à Mégare et qui appartenait à la faction aristocratique, nous a laissé des vers où se montre Panimosité des partis aux abois, a Cette cité est encore une cité; mais certes c'est un autre peuple; ce sont des gens qui ne connaissaient auparavant ni tribunaux ni lois. Ils portaient autour de leurs flancs des peaux de chèvres; et comme des cerfs ils habitaient hors de cette ville. Et maintenant ils sont les bons; et ceux qui jadis étaient les braves sont les lâches maintenant. » Et dans sa haine farouche il voit déjà s'élever le tyran qui vengera l'aristocratie. « Vienne donc au plus vite, s'écrie-t-il, l'homme qui foulera aux pieds ce peuple insensé, lui fera sentir la pointe de l'aiguillon et appesantira le joug sur son cou. » Pour lui, « il voudrait boire le sang de ses ennemis. »

Dans ces vers on saisit sur le fait la révolution qui s'opérait alors : ces hommes à peau de chèvre, marque de leur condition, ce sont ces catônacophores que nous avons vus à Sicyône et ailleurs; c'est ce qui répond aux vêtements d'esclave des hilotes laconiens. Remarquez aussi ces comparaisons avec le cerf qui habite loin de la demeure des hommes, avec le bœuf qu'il faut piquer de l'aiguillon et courber sous le joug; elles montrent bien que les vaincus étaient mis par les aristocraties doriennes, par ceux qui s'appelaient les bons, les braves, au niveau des bêtes de somme. Même parmi les dominateurs, les mœurs étaient farouches ; « mieux vaut, disait un proverbe, être le bélier que le fils d'un Mégarien. »

Malgré ces discordes intérieures, malgré sa réputation

quelque peu suspecte à l'endroit de l'esprit, s'il en faut croire les Athéniens, juges très-compétents, mais prévenus, Mégare semble avoir eu, au sixième siècle, une puissance qu'elle ne retrouva plus dans la suite. Du moins ses lointaines colonies, en Sicile et jusque sur les côtes de la Bithynie et du Bosphore de Thrace, annoncent une population nombreuse et un commerce florissant. Elle lutta contre Athènes et vainquit une fois ceux qui allaient devenir les maîtres de la mer. Une proue d'airain suspendue dans son temple de Jupiter perpétua ce glorieux souvenir. A Platées elle envoya 3000 hoplites. « Aujourd'hui, dit Plutarque, la Grèce entière n'en pourrait fournir autant. » Plus tard encore, elle donna naissance à une école de philosophie1. Mais la base d'une puissance durable lui manquait : elle n'avait pas d'agriculture : « Les Mégariens labourent des pierres, » dit Isocrate. De là ses continuelles tentations d'empiéter sur la plaine fertile d'Kleusis.

De la Mégaride nous entrons dans la Béotie. La royauté y fut abolie de très-bonne heure, dès le douzième siècle. La Béotie se partagea alors en autant de petits États qu'il y avait de villes, dix à douze. Orchomène était bien déchue de son antique grandeur, Thèbes, l'héroïque Platées, Thespies, qui voyait non loin de ses murs le bourg d'Ascra, patrie d'Hésiode; Tanagre, qui avait donné le jour à Corinne, la rivale de Pindare; enfin Chéronée, étaient les plus considérables. Chacune avait son territoire et son régime particulier. Le gouvernement était généralement oligarchique. Néanmoins des troubles s'élevèrent à Thèbes, au sein même de la classe dominante, à cause de l'inégalité des propriétés. On appela de Corinthe un législateur, le bacchiadc Philolaos, pour rédiger un code de lois. Il essaya d'organiser l'aristocratie d'une manière durable en limitant à un nom-

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