Voy. l'histoire de Socrate au t. Il, chap. xxiv
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Anaxagore fut, comme Galilée, victime de l'intolérance : il n'échappa à une sentence probablement capitale qu'en s'exilant à Lampsaque, où il mourut. Aspasie fut enveloppée clans la même accusation; et, pour la sauver, il fallut toute l'éloquence et les larmes de Périclès1. On osa s'en prendre à lui-même et demander qu'il rendit ses comptes devant un jury solennel ; mais le peuple cette fois recula, et respecta, jusqu'aux derniers jours de ce grand citoyen , l'intégrité et la sagesse qui avaient porté si haut la puissance d'Athènes*.
Chaque peuple n'a pas un Périclès, mais ceux mêmes qui ne cultivent pas les arts au moins les sentent, et par leur enthousiasme donnent l'inspiration aux artistes. Aux fêtes splendides de Delphes et d'Olympie, en face de la plus belle nature, sur un sol comme imprégné de divinité et de poésie, sous ce çiel transparent qui jamais ne pèse lourdement sur les aines, voyiz se dérouler, le long des rampes du Parnasse ou sur les rives de l'Alphée, les solennelles théories qui entourent les victimes sacrées , ou l'immense cortège qui suit le poète, le musicien et les athlètes vainqueurs. La foule s'arrête : c'est Hérodote qui récite quelques passages de ses neuf livres d'histoire, auxquels les Grecs enthousiastes donneront les noms des neuf Muses; ou ce sont les rhapsodes qu'un décret public ap-
1. Quand la frmme grecque eut été par les mœurs nouvelles enfermée au fond du gynécée, il lui arriva ce qui arrive en tout pays où s'établit la clôture des femmes : son intelligence se resserra comme sou horizon. Il n'y eut plus entre elle et son époux échange d'idées, et celui-ci, repoussé dé son intérieur, où déjà il vivait si peu, rechercha d'autres sociétés. De là cette dépravation si difficile pour nous à comprendre, où les Grecs s'égarèrent, et, d'un autre côté, cette influence que saisirent certaines femmes, belles, spirituelles et libres. Les courtisanes prirent la place de l'épouse, mais pour une, comme Aspasie, dont l'influence était heur» use, combien qui ne firent que développer la corruption dont elles vivaient! La famille antique y périt, et la famille morte, L'Étal ne dure guèrv. Rome, où elle était si forte dans les premiers siècles, ne tomba qu'avec elle, quand la courtisane, là aussi, éclipsa la matrone, ou que la matrone se fit courtisane, et que Rome, au lieu deLucrèccs, n'eut plusquedes Laïs.
2. I^e peuple lui avrût sacrifié, en 444, le chef du parti ai istocratique, Thucydide, non l'historien, mais un parent de Cimcn, qui fut banni par l'ostracisme, et qui se retira a Lacédémoue.
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pelle à chanter les vers d'Homère, d'Hésiode et d'Ëmpcdocle; ou quelque tableau, une statue nouvelle, qu'un artiste expose aux regards. Car ces fêtes sont la publique exhibition de toutes les sortes d'adresse, de courage et de talents. Si la force et l'agilité, qualités essentielles d'un peuple militaire, y reçoivent des couronnes, la beauté dans toutes ses manifestations , qu'elle vienne du corps ou de l'âme, du travail des mains ou des efforts de l'intelligence , y a obtenu un souverain empire. Ce peuple croit d'instinct ce que son philosophe poète lui dira bientôt : « Le beau est la splendeur du vrai. » Et il honore la beauté presque à l'égal de la vertu. Mais comme le mal se mêle toujours au bien dans notre fragile nature, le Grec va si loin dans ce culte nouveau, qu'il en pervertit les instincts les plus vrais du cœur. Un adolescent aux formes élégantes lui inspire autant d'amour que la plus belle des vierges'.
De ces fêtes chacun rapporte dans sa cité natale le goût des grandes choses qu'il vient d'admirer. Alors les villes rivalisent de magnificence, et le génio se déploie. L'architecture, la statuaire, multiplient leurs chefs-d'œuvre, que les Grecs, guidés par leur merveilleux instinct d'artiste, placent toujours en des sites admirablement choisis*. Voici Platée9 qui demande à Phidias un colosse de Minerve; mais à cause de sa pauvreté il ne peut le faire que de bois doré; Lemnos une autre Minerve, que toute
1. Le» Égestains élevèrent un temple à Philippe de Crotonc à cause de sa beauté. A Sparte, à ï^esbos, chez les ParrhaMens, les femmes se disputaient ce même prix dans un concours public. Un semblable concours fut établi en Élide pour les hommes, et les prêtres de Jupiter, à yEgion, étaient choisis parmi les jeunes gens qui avaient eu le prix de la beauté. Phidias grava sur un doigt de la statue de Jupiter à Olvmpie : « Pantarcès est beau. » Hérodote, liv. V, ch. surit; Athénée, liv. XIII, ch. vi. — Simonide, enlin, faisait de la beauté la seconde des quatre conditions nécessaires au bonheur. Platon, Gorgias.
2. c \a plupart des promontoires du Péloponnèse, de 1' \ nique, de l'Ionie et des ibs de l'Archipel, étaient marqués par des temples, des trophées ou des tombeaux. Ces monuments, environnés de bois el de rochers, vus dans tous les accidents de la lumière, tantôt au milieu des nuages et de la foudre, tantôt éclairés parla lune, par le soleil couchant, par l'aurore, devaient rendre les côtes de la Grèce d'une incomparable
l'antiquité appela « la belle Lemnienne; » Delphes, une Diane et un Apollon; Olympie, cette statue de Jupiter qui rendit visible la majesté du maître des dieux1. Delphes et Corinthe instituent des concours de peinture, où Panénos est vaincu par Timagoras de Chalcis; où Po* lygnote remporte un si éclatant triomphe, que lesamphictyons lui donnent les droits de l'hospitalité dans toutes les cités grecques. Sicyône, dont l'école de peinture succédera à celle d'Athènes, a déjà Polyclèle', l'émule heureux de Phidias, qu'il surpassa peut-être pour la correction du dessin ; et les Argiens vont lui demander une statue colossale de Junon , en ivoire et en or, dont ils puissent se glorifier, comme Athènes de sa Minerve. L'artiste réussit , et passa pour avoir aussi bien réalisé le type de la beauté noble et pure de Junon que Phidias avait reproduit l'imposante grandeur du souverain des dieux. Olympie vante son temple, rival du Parthénon; Delphes, son sanctuaire, dont deux Athéniens ont sculpté le fronton. -Égine , rocher stérile, a pourtant cinq temples, dont les ruines ont gardé pour nous de si précieux débris ; Epidaure, le plus magnifique théâtre de l'antiquité; Tégée, le temple le plus vaste du Péloponnèse. Argos, punie de son isolement par la stérilité de son
beauté : la terre, ainsi décorée, se présentait aux yeux du nautonnier sous les traits de la vieille Cybèle, qui, couronnée de tours et assise au bord du rivage, commandait à Neptune, son fils, de répandre ses flots à ses pieds. > Chateaubriand, Itinéraire, p. 182.
1. Cette statue d'ivoire et d'or, le dernier et le plut magnifique ouvrage de Phidias, avait 18 mètres de haut, bien qu'assise; elle portait de la main droite une Victoire, de la gauche un sceptre surmonté d'un aigle. Sa chaussure et son manteau étaient d'or. Le trône était incrusté d'ébène, d'or, d'ivoire, de pierreries et couvert de bas-reliefs. Les Éléens conservèrent l'atelier de Phidias, et chargèrent ses descendants d'entretenir la statue dans son éclat. Panénos avait fait les peintures de la balustrade qui précédait la statue. (Pausanias, liv. V, ch. xi et xv.) Cette statue, transportée comme la Minerve du Parthénon à ConstantinopW , parait y avoir péri, à l'époque des croisades. Le masque de Jupiter Olympien qui nous reste peut être une réduction de l'original.
2. M.Emeric David le croit Argien. Pour transmettre a la postérité les règles de la statuaire, il avait fait une statue qui les contenait toutes et qu'à cause de cela il appelait la règle, le canon. Pline, xxxiv, 8, 19.
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génie, n'a pas donné de successeur à la poétique et guerrière Télésilla ; tout au plus a-t-elle quelques musiciens et un statuaire, Agéladas, qui eut l'honneur de former les trois plus grands statuaires de ce temps, Phidias, Myron etPolyclète de Sicyone. Corinthe a bâti des sanctuaires à tous les dieux de l'Olympe , et les décore avec magnificence; mais il lui a fallu pour les construire la main d'artistes du dehors, comme si l'art, importation étrangère, n'était chez elle qu'un luxe dont ses riches marchands trouvent de bon goût de se parer. N'entrons pas à Spàrte ; nous cherchons le génie, il n'y a là que de la force, et trop souvent une théâtrale vertu. Sans Pindare, Thèbes, la Béotienne, ne nous attirerait pas davantage; encore l'a-t-elle laissé fuir à la cour d'Hiéron.
Les îles et les colonies fournissent aussi leur contingent de grands hommes; Héraclée donne Zeuxis; Éphèse,Parrhasios, dignes rivaux dont les Grâces conduisaient la main, et qui payèrent l'admiration des Athéniens, l'un en faisant le portrait allégorique de ce peuple violent et doux, humble et glorieux, plein de grandeur et de faiblesse; l'autre en peignant pour lui cette Hélène que le peintre Timomachos deByzance contemplait deux heures chaque jour. Cos produisait un des plus vigoureux esprits dont la Grèce s'honore, Hippocrate, qui ne fut pas seulement le père de la médecine, mais un grand philosophe. Polygnote était de Thasos, mais Cnide l'adoptait en lui faisant peindre pour elle, sur les murs de la fcschée% à Delphes, la prise de Troie et la descente d'Ulysse aux enfers. C'est dans une de ces îles qu'a été trouvée la plus belle statue que notre musée possède, la Vénus de Milo, d'un style large et simple, et si chaste dans sa nudité, si imposante et si noble, sans effort : vera patuildea1.
La Grande -Grèce, d'un génie plus sévère, était moins
i . Je n'hésite pas à la préférer à l'Apollon du Belvédère et à la mettre à côté de ce qae 1 antiquité nous a laissé de plus beau, l'Hissus, le Thésée, la Ccrès, la Proserpine et les Parques.
riche d'artistes que de législateurs et de philosophes. Arcbytas de lat ente, Timée etZaleucos de Locrcs, Charondas de Catane, avaient glorieusement continué l'école de Pytbagore; Xénophane avait fonde celle d'Élée, où Parménide développait son austère enseignement, et d'où était sorti Zenon, un des maîtres de Périclès. En Sicile, Agrigente et Syracuse rivalisaient d'efforts. L'une répétait avec orgueil les vers d'Empédocle, où Aristote sentait respirer le génie d'Homère1; elle appelait Zeuxis dans ses murs, et faisait poser devant lui les plus belles de ses filles pour que de leur beauté réunie l'artiste composât la beauté divine de Junon. Déjà aussi elle pensait à bâtir son temple de Jupiter, la plus colossale construction que les Grecs aient élevée \ L'autre n'avait pas encore les plus illustres de ses concitoyens, Archimède, Théocriteet Moschos; mais Hiéron attirait à sa cour brillante les poètes qu'avaient chassés de leur patrie l'orgueil blessé ou l'ambitieux désir des faveurs royales. Simonide de Cos, Pindare et Eschyle y étaient venus. Épicharme y avait joué la première comédie.
De l'autre côté de la Grèce, au fond de l'Euxin, à Sinope, naîtra bientôt Diogène le cynique; à Abdère, sur
1. Empédoclc, qui florissait vers Tannée ÂiO, exerça presque l'auto» rite royale dans Agrigrnte sa patrie. Comme Pvthagore, il réprouvait l'anthropomorphisme des poètes et rejetait sur les mauvais démons les actes coupahles que la mythologie vulgaire attribuait aux dieux. 11 admettait aussi la métempsNcose et la poussait plus loin que Pvthagore, puisque l'Ame pouvait selon lui descendre jusqu'à n'être plu» que la force vitale de la plante. Sa doctrine sur Dieu était une sorte de monothéisme panthéistique. Après une existence très-honorée et avoir été accepté comme un inspiré de* dieux, un prophète, il futohligé de fuir et alla mourir dans le Péloponnèse. Mégare montrait son tomheau. Mais les Agrigentins prétendirent qu'il avait péri dans le cratère de l'Etna, en voulant sonder les mystères du volcan Nous avons encore des fragments de ses poésies.
2. Si toutefois l'on accepte la correction de Winkelmann {Lettres^ t. I, p. 282) qui change les 60 pieds que donne Diodorc (XIII, 82) pour la largeur du temple, en 1 60. Le premier chiffre est évidemment trop faihle, puisque la largeur n'eût été que 1/6 de la longueur, quand au Parthénon, à OI\ mpie, elle était environ le 1/3; mais !«• second est peutêtre trop fort, car la largeur eût alors été 1/2 de la longueur. Le temple de Jupiter Olympien à Athènes avait 4 stades de circuit. Taiwan., 1, 18,6.
la côte de Thrace, vivait encore Démocrite. Ruiné par de longs voyages, 1 /allait être noté d'infamie comme dissipateur; pour sa défense il lut au peuple son Diacosmos, une théorie de l'univers, et ses concitoyens éblouis lui élevaient une statue et lui rendaient plus qu'il n'avait perdu à chercher la sagesse. La vie intellectuelle baissait dans les colonies, sous la domination persique. Le génie avait fui avec la liberté. Hérodote s'était éloigné d'Halicarnasse, comme Anaxagore de Clazomène, et Parrhasiosd'Éphèse.
Sauf cette ombre qui s'étend sur la cote d'Asie, naguère si animée et si brillante, la lumière est partout dans le monde grec. Toutes les têtes pensent, tous les bras travaillent. Un commerce actif relie entre eux les anneaux de cette chaîne immense dont les Grecs ont enveloppé la Méditerranée; et la prospérité de Tarente, de Crotonc, de Syracuse, d'Agrigente et de Marseille répond à celle de Sagonte, de Cyrène,d'h!phèse, de Sinope et d'Abdère \
Le centre et comme le foyer d'où toute cette vie rayonne, c'est Athènes; d'elle aussi sortit la plus grande pensée politique de ce temps, une pensée de Périclès qui fit un dernier effort pour unir fraternellement toute la race des Hellènes. Par ses soins vingt vieillards furent choisis; cinq allèrent vers les Grecs de l'Asie et des îles, cinq vers ceux de l'Hellespont et de la Thrace, cinq autres encore dans la Grèce centrale et le Péloponnèse, les cinq derniers dans l'Eubée et la Thessalie. Ces vieillards, ministres de paix, avaient emporté un décret qui convoquait à Athènes les députés de la Grèce entière pour délibérer sur la reconstruction des temples brûlés parles barbares, sur les sacrifices qu'on avait voués aux dieux durant la guerre, enfin sur les moyens de garantir la sécurité des
1,11 y a cependant des réserves à faire. Il en est, dan* ces antiques ritéi, de l'homme comparé au citoyen, comme des habitations particulières comparées aux éuiGces publics: ceux-ci, magnifiques, imposants; ceux-là chetifs. Les mœurs privées étaient détestables; la licence des actions et des paroles, extrême; et, sur celte société si brillante, s'étendait la plaie hideuse de l'esclavage.
mers et d'établir la concorde entre tous les Grecs. C'eût été un imposant spectacle que celui de la Grèce assemblée à l'ombre du Parthénon, discutant avec Périclès les plus grands intérêts, unie dans une même et sainte pensée, religieuse et patriotique. Jamais le soleil n'eût éclairé une plus belle fête, car elle eût été celle de la paix et de la civilisation. Si Maratbon et Su la mi ne avaient enfanté Eschyle, Sopbocîe, Hérodote et Phidias, peut-on douter que de nouveaux génies, que de nouveaux chefs-d'œuvre ne fussent nés de cette beureuse union de tout le monde hellénique?
Sparte fit honteusement rejeter ce projet. Elle eût craint qu'Athènes n'apparût comme la métropole de la Grèce et qu'à force de grandir par ses services et son éclat, elle ne fît oublier l'envieuse et stérile cité cachée dans les roseaux de l'Eurotas. Au lieu donc de recevoir les états généraux delà Grèce, c'est la guerre qu'Athènes verra s'avancer jusqu'à ses portes. Et cette guerre ne s'arrêtera qu'après avoir accompli, contre tous et partout, son œuvre de destruction ; après avoir dégradé le caractère grec et brisé cette civilisation, si féconde pourtant, que ses débris semés au loin auront la vertu de ranimer un moment le vieil Orient épuisé, et d'appeler à la vie l'Occident plus jeune et barbare encore.