‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 2)Chapitre 111 sur 235 · POLITIQUE DES ACHÉENS · texte numérisé non relu

POLITIQUE DES ACHÉENS

sur tous les hommes d'origine Spartiate qui vivaient alors à Gorintlie et même sur ceux qui portaient le costume sparliate. Ils commencèrent même dans leur fureur par en tuer quelquesuns ; d'autres furent maltraités, la plupart jetés en prison î la maison de l'ambassadeur romain ne put même pas offrir un asile aux Spartiates proscrits. Ce fut en vain que le lier Orestes usa de toute son autorité pour faire cesser ce tumulte par la crainte qu^inspirait le nomromain ; lui-même et ses compagnons furent insultés plusieurs fois par la populace comme ambassadeurs de Rome, malgré le caractère sacré que leur conférait le droit des gens, et durent en toute hâte reprendre le chemin de l'Italie \

Redevenus calmes, les Achéens se demandèrent ce qu'il fallait faire. Mais il était très difficile de prendre une détermination raisonnable. L'exécution pure et simple du décret du Sénat anéantissait sans contredit politiquement la confédération. Il est vrai qu'on pouvait peut-être accepter avec indifférence le détachement de la Ligue de la ville d'Héraclée ; celui de Sparte au contraire, qui après 188 n'eut pu avoir que d'heureux résultats, était maintenant (ce canton avait fait depuis plus de trente ans sans interruption partie de la Ligue) pour le moins une terrible humiliation. Mais ceux qui détachaient aussi de la Ligue les cités florissantes de Corinthe et d'Argos tranchaient tout simplement le nerf vital de la communauté tout entière. Trois chemins restaient maintenant ouverts aux confédérés. Ils pouvaient, après avoir déjà insulté les ambassadeurs romains, s^aventurer plus loin dans cette voie et prendre les armes contre Rome. C'eût été de toute façon agir en désespérés ; cependant, si les Achéens avaient alors entrepris la lutte avec toutes les forces dont ils disposaient^ on n'aurait pas pu condamner leur conduite comme absolument insensée. Leur lutte aurait toujours encore pu se confondre avec la guerre acharnée que soutenait alors Rome en Espagne contre le génie de Yiriathe, en Afrique sous les murs de Carthage, ou dans le voisinage immédiat des Hellènes,

1) Pausan., VII, 14, 2. Justin., /oc. cit. Polyb., XXXVIII, 1, 1. Liv., Epit. lib., LI. Strab., VIII, 6, 23, p. 584 (381). Dio Cass., fr. 72, 2. ZoNAR., IX, 31 init.

^42 l'OLlïiyUE DES ACHÉENS A L^ÉGARD DE ROME

en Macédoine. Là Mélellus, il est vrai, avait battu sur les frontières de la Macédoine et de la Thrace, vers la fin de Tannée 148 ou seulement en 147 av. J.-C, les nouvelles troupes réunies en Thrace par Andriscos ; il avait même obtenu d'un chef thrace qu'il lui livrât l'audacieux rebelle ^ ; mais peu après un nouveau prétendant avait paru dans la vallée de Neslos, s'y était fait passer pour Alexandre, fils de Persée, et occupait toujours encore vivement les troupes romaines. Mais si on ne voulait pas s'élever jusqu'à ce désespoir qui fait affronter courageusement la mort, il fallait se soumettre à Rome sans conditions ; on eût eu au moins la vie sauve; on eût conservé ses biens et on se fût endormi dans cet anéantissement politique que Rome voulait infiiger aux confédérés. Peut-être y avait-il une autre issue encore. Peut-être ne fallait-il pas prendre tout à fait au sérieux les ordres impitoyables du Sénat ; peutêtre pouvait-on acheter son pardon par d'humbles prières et faire oublier Tinsulte faite aux ambassadeurs ; le Sénat se contenterait peut-être de détacher de la Ligue Sparte et Héraclée, en accordant dans sa clémence un semblant d'existence politique au reste de la confédération'.

Les Achéens, et certes il ne faut pas leur en faire un reproche, ne purent se résoudre à signer volontairement leur arrêt de mort; mais malheureusement ils n'ont pas su non plus faire un choix meilleur. Ils suivirent d'abord la troisième des routes indiquées^ sans cependant aller jusqu'au bout ; ils laissèrent passer le dernier moment où un soulèvement armé n'était pas précisément une folie, et c'est ainsi qu'à la fin ils se précipitèrent en leur aveugle désespoir dans une lutte sans gloire qui ne leur a même pas laissé la consolation d'avoir péri honorablement. Les confédérés résolurent donc tout d'abord de supplier les Romains de leur pardonner les scènes honteuses qui avaient eu lieu à Corinthe. Théaridas et quelques autres Achéens du rang le plus élevé se rendirent en Italie comme ambassadeurs : mais en route (l'automne de l'année 147 était déjà arrivé), ils rencontrèrent une nouvelle ambassade du Sénat,

1) Liv. Epit. lib. L, s. fin. Zonar., IX, 28 s. fin. Eutrop., IV, 13. Flor., I, 30. S. RuF. Breviar., c. 7.

*) Zonar., loc. cit.

POLITIQUE DES ACHÉEiNS A l'ÉGAKD DE HOME 243

sur l'invitation de laquelle ils s'en retournèrent, eu attendant, en Grèce *. Orestes avait fait à Rome une peinture excessivement violente et exagérée des troubles de Corinlhe : il avait même affirmé qu'il fallait considérer comme un crime sournoisement prémédité l'insulte des ambassadeurs romains '. Le Sénat était naturellement très irrité ; cependant ce rapport même prouvait que les Péloponnésiens n'étaient nullement disposés à dissoudre leurLigue sur un simple ordre du Sénat, et qu'on avait en somme mal jugé les dispositions des Acbéens. Or comme le Sénat, dans les circonstances où il se trouvait alors, ne désirait nullement se mettre dans la nécessité de faire la guerre aux Péloponnésiens sans y être forcé et les pousser à une lutte furieuse et désespérée; comme on comptait probablement à Rome que les Achéens — pour lesquels on avait plus d'égards^ ou, si l'on veut, infiniment plus de mépris que pour les Carthaginois, ces vieux ennemis de Rome, ou pour les Macédoniens — sous l'influence d'une habile diplomatie redeviendraient tôt ou tard plus dociles et qu'au besoin, lorsqu'on aurait terminé complètement les autres grandes guerres infiniment plus importantes en Afrique et en Macédoine, on les réduirait facilement soit par la force, soit simplement en les menaçant des forces imposantes dont on disposait en Macédoine et en Afrique : on se décida, peutêtre sous l'influence d'un parti plus modéré^ dévoué aux Scipions, à renoncer jusqu'à nouvel ordre aux prétentions d'Aurélius Orestes et à donner par contre aux Achéens, avec une générosité apparente, les moyens de se réconcilier pour la forme avec la puissance protectrice. Les nouveaux ambassadeurs dont nous venons de parler, conduits par Sextus Julius Caesar, furent chargés de traiter avec les Achéens avec la plus grande douceur.

Les confédérés devaient être exhortés avec bienveillance à ne pas pousser les choses jusqu'à une rupture ouverte avec Rome ; on devait pardonner aux Achéens d^avoir insulté la première ambassade s'ils voulaient punir les coupables; on leur demandait seulement de ne plus insulter les Romains et de ne

') PoLYB., XXXVIII, 2, 1-3. Pausan., VII, 14, 2. ^) POLYB., XXXVIII, 1, 1-3.

244 INTRIGUES DE CRITOLAOS

plus attaquer Sparte K C'est dans ce sens que parla Sextus Julius dans l'assemblée générale d'^Egion. Il fit à peine mention des scènes qui s'étaient passées à Corinthe, et ce fut de la manière la plus conciliante; mais il insista beaucoup sur les rapports meilleurs qu'on aurait dorénavant avec Rome et sur la réconciliation avec Sparte". La plupart des confédérés assemblés furent remplis de joie par cette perspective aussi favorable qu'inespérée. Sextus Julius fut vivement acclamé^ et l'on décida à l'unanimité que, pour se réconcilier complètement avec le Sénat, Théaridas n'en serait pas moins envoyé à Rome et qu'on convoquerait une assemblée des autorités fédérales et du grand conseil de la Ligue (ou encore une assemblée semblable à celle qui s'était réunie récemment à Corinthe) où l'on mettrait fin provisoirement, avec la coopération des ambassadeurs romains, à la querelle qu'on avait eue avec Sparte". Au point oij en étaient les choses, les x\chéens eussent agi sagement en persévérant dans cette voie. L'ivresse dans laquelle les avait plongés d'abord leur colère contre Rome s'était dissipée depuis longtemps; les classes aisées avant tout, l'oligarchie riche de la nuance politique d^Andronidas, comme le petit parti modéré, tremblaient à l'idée d'une guerre contre Rome; les masses aussi, passionnées et surexcitées, étaient redevenues calmes jusqu'à un certain point. Mais malheureusement non seulement l'odieux Diseos nourrissait une haine de plus en plus profonde contre Rome; on venait aussi de nommer chef de la Ligue, pour l'année 146 (peut-être précisément dans cette assemblée d'JEgion), le fanatique le plus exalté du parti anti-romain, un certain Critolaos. Ces honxmes, et avec eux d'autres fanatiques, comme Alcamène, Théodecte, Archicrate \ non seulement considéraient la nouvelle attitude du Sénat avec la plus grande méfiance, ce qu'on peut à peine leur reprocher ; ils croyaient aussi pouvoir tirer de la douceur inespérée de Sextus Julius la conclusion que les affaires prenaient une très fâcheuse tournure pour Rome

') PoLYB., XXXVIII. 1, 3-5. et 8, 2, 5. Cf. DioCass., fr, 72, 2.

2) PoLYB., XXXVIII, 2, 4 et 5. Pausan., VII, 14, 2.

3) PoLYB., XXXVIII, 2, 6-7; 11, 3, 2. Pausan., VII, 14, 2 et 3. *) POLYB., XL, 4, 9.

3IENÉES DÉMOCRATTOUKS DE CRITOLAOS 245

en Afrique et en Espagne. Au moment où Scipion serrait de plus en plus près les Carthaginois, où Métollus avait à son tour vaincu le faux Alexandre et l'avait poursuivi victorieusement jusqu'au fond de la Dardanie \ ces hommes songèrent, eux aussi, à faire la guerre à Rome', et ils l'entreprirent sans tarder de la façon la plus honteuse.

Critolaos commença par insulter les ambassadeurs romains de la façon la plus grossière; il donna, en effet, aux fonctionnaires et aux conseillers fédéraux déjà convoqués l'ordre secret de ne pas se rendre à Tégée; et lorsque les ambassadeurs romains et Spartiates arrivèrent dans cette ville, ils n'y trouvèrent personne. Enfin, après les avoir longtemps fait attendre, le rusé chef de la Ligue parut et leur déclara avec une politesse ironique qu'il regrettait beaucoup de ne pas avoir lui-même les pleins pouvoirs nécessaires pour traiter avec eux et les Spartiates; que, d'ailleurs, d'après le droit fédéral, on ne pouvait réellement discuter ou trancher une question de cette importance que dans une assemblée régulière; qu'on en convoquerait une dans six mois (au mois de mai 146) et qu'il avait l'honneur d'inviter les représentants de Rome et de Sparte à s'y rendre \ Naturellement Sextus Csesar, indigné, quitta sans tarder le Péloponnèse ; la description qu'il fît de l'état du Péloponnèse et de l'attitude des chefs achéens, surtout de celle de Critolaos, convainquit le Sénat que malgré tout il faudrait avoir bientôt recours à une intervention armée '\ Critolaos, de son côté, qui avait rompu ouvertement avec Rome, mit à profit l'hiver (147/6) pour exciter dans les masses la haine la plus violente contre Rome. Il parcourut Tune après l'autre les villes confédérées, et tint partout des assemblées populaires dans lesquelles il usa de tous les moyens pour allumer les passions des masses contre la grande puissance italique. Bien plus : il profita de la misère du peuple pour atteindre son but; ne pouvant compter sur les riches, le fougueux démagogue jugea à propos de faire marcher les

') ZoNAR., IX, 28 fin.

'') Pausan., VII, 14, 2 et 3. Polyb., XXXVIil, 2,7-13. ^) Polyb., XXXVIII, 2, 8 et 9; 3, 1-5. Pausan., Vil, 14, 3. Dio Cass., fr. 72, 2. Cf. aussi Freeman, p. 696 sqq. *) Polyb., XXXVIII, 3, 6. Pausan., ibid.

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