‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 2)Chapitre 135 sur 235 · ÉTAT DES ESPRITS EN GRÈCE · texte numérisé non relu

ÉTAT DES ESPRITS EN GRÈCE

accorder, dans leur miséricorde, l'oubli do la grandeur passée de la Grèce. Et certes, ce n'était pas facile. Chaque montagne, chaque vallée de ce pays était devenue sacrée par le souvenir d'un grand fait historique ; chaque page des livres des anciens historiens rappelait à ces tristes epigones l'ancienne importance de la Grèce et de ses habitants. Et celui qui, découragé, se détournait des livres voyait apparaître à ses yeux les innombrables inscriptions commémoratives de Delphes et d'Olympie, les nombreux et magnifiques édifices dans toutes les parties du pays comme autant de témoins muets et pourtant bien éloquents d'un passé glorieux ; mais les statues de marbre et djairain de tous ces grands hommes, fils illustres de la Grèce — depuis Aristogiton etHarmodios jusqu'à Philopœmen, le dernier des héros, — semblaient jeter un regard ironique sur ces Hellènes sonnais aux Romains et incapables de s'illustrer par des actions d'éclat. Mais, à cette époque, les Grecs ne pouvaient pas encore se résigner à regarder avec calme l'histoire de leurs ancêtres comme celle d'un peuple à jamais disparu de la scène du monde. Le fait que deux des chefs les plus passionnés de l'insurrection athénienne à l'époque de la guerre contre Mithradate ont été des savants grecs, n'est certainement pas l'effet du hasard. A mesure que s'effaçait le souvenir des défaites de Scarpheia et de Leucopétra, et que ce peuple, toujours prêt à se faire illusion sur sa propre nullité et sur sa faiblesse, perdait de nouveau le sentiment de ce dont il était capable, on voyait renaître peu à peu chez les Hellènes le désir ardent de reprendre part à la politique générale. La destinée ennemie n'a pas refusé à cette malheureuse nation l'accomplissement de ce désir fatal. Quatre fois encore dans le cours du dernier siècle avant notre ère, la Grèce fut le théâtre d'événements d'une importance capitale, auxquels ses habitants prirent une part active. Il s'en fallait beaucoup que la mesure des maux que le destin réservait à cette nation infortunée fût épuisée par la ruine de Corinthe, et tous les malheurs que l'alliance d*abord, et puis la lutte avec Rome avaient causés à la Grèce furent bien surpassés par la désolation et les misères amenées par les combats que se livrèrent dès lors les Romains sur le sol de

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ce pays si cruellement éprouvé, d'abord pour leur existence même, et puis dans des luttes fratricides.

(^omme nous l'avons déjà dit plus haut, le laps de temps qui s'écoula de l'année 145 à 89 av. J.-C. fut pour la Grèce, autant que nous sachions, une époque de calme à peine interrompu par moments; les grands événements qui ébranlèrent profondément pendant ce temps une grande partie des pays voisins de la Grèce n'exercèrent sur l'antique pays des Hellènes aucune influence perceptible. La confiscation du royaume de Pergame — qui, comme l'on sait, devint une possession romaine en 1 33 av. J.-C.^ à la mort de son dernier roi AttalellI, en vertu d'un prétendu testament fait en faveur des Romains^ — excita naturellement en Grèce aussi un puissant intérêt, à cause des nombreuses villes grecques de l' Asie-Mineure qui, des lors, eurent à l'égard de Rome la même situation que les Grecs d'Europe. La guerre pénible que les Romains, soutenus par une sérte de villes grecques d'Asie, comme notamment Myndos, Samos, Colophon, Éphèse, — tandis que beaucoup d'autres, et parmi elle Phocée, étaient hostiles à Rome — durent faire pendant quatre ans (132-129) au vaillant prétendant iVrislonicos, fils naturel d'Eumène II, avant de pouvoir organiser comme province d'Asie ^ la partie occidentale

1) Les modernes ne sont pas d'accord sur ce testament. Ce sont notamment Meier, Pergamen. Reich, p; 414-416. Flathe, vol. II, p. 650 sqq. R. Bergmann, de Asia Roman, provincia, p. 13 sqq., qui déclarent que le testament est supposé et l'attribuent à une intrigue romaine. Peter aussi incline vers cette manière de voir ; v. Studien zur Rom. Geschichte, p. 154 sqq. Gesch. Roms, vol. I, 2" édit., p. 497. Nitzsch, par contre, Die Gracchen, p. 313, se prononcepour l'authenticité du testament, de mêmequeMoMMSEN, R. G., vol. II, p. 54.

2) Nous n'avons pas à traiter ici en détail de cette guerre et de l'organisation de cette nouvelle province (cf. notamment Nitzsch, Die Gracchen, p. 313. 319. 334. 343. Meier, Pergatnen. Reich, p. 416-422, 425. Bergmann, de Asia Roman, provincia, p. 14-30. Becker-Marquardt, Rom. Alt. vol. Ill, 1, p. 130-145. 250. 268 et Kuhn, Die stadt. Verfass., vol. II, p. 264-304. Pour atteindre le but que nous poursuivons ici , nous ne relèverons que quelques faits qui se rapportent à notre récit. Nous ferons donc observer que les possessions européennes des Attalides en Thrace, notamment la Chersonnèse de Thrace, furent probablement réunies alors à la province de Macédoine; cf. p. 247. Mommsen, Jl. G., vol. II, p. 55. Becker-Marquardt, Rôm.Alterth., y. 111,1, p. 119, 131. Bergmann, op. cit., p. 16. Cic, In Pison.,

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du royaume qu'ils réunirent alors déjà à leur empire, ne loucha en rien la Grèce d'Europe. Des mercenaires grecs peuvent bien être allés secourir Aristonicos, des auxiliaires grecs avoir été levés par les Romains ; on parle en particulier du secours

35, 86. — La ville libre de By sauce [cf. plus haut, p. 314 et v. Cic, l)e Prov. cons., 3, 5 et6; 4, 7. [n Pison., 35, 86 et pour plus tard Plin., N. H.,.

IV, H (18), 46. Dio Chrysost., vol. I, p. 622(343, 2), 625 (344, 46sqq.), 679 (377, 24) Reiske. Tacit., Annal., XII, 62, 63, où cependant la ville —

V. plus bas — paraît déjà tributaire (mais sans doute d'une façon transitoire) sous Claude, et Dio Cass., 74, 14; cf. Kuhn, Stddt. Verfass.y vol. Il, p. 27. 33. 50. 56] était dès lors, comme Athènes et d'autres villes libres grecques, soumise au gouverneur de la Macédoine; cf. Cic, ibid, et Pro Sest., 26, 56; 39, 84. Plus tard, c'est-à-dire depuis l'organisation de la province de Thrace (qui eut heu sous Claude en 46 ap. J.-C), il était naturel que Byzance fût considérée comme ville hbre dans cette province (cf. Plin., N. H., IV, 11 (18), 46. Dio Cass., ibid). Sur cette question et la dépendance ultérieure et momentanée de cette ville de la Bithynie (sous Trajan, cf. Plin., Epist. X, 52, 57), cf. Begker-Marquardt, op.cit.,Tp. 120, 153.— Les villes et les îles grecques de la nouvelle province d'Asie (du moins en partie) eurent dès le début et conservèrent ou obtinrent dans différentes occasions la situation de villes libres dans la province; cependant c'est précisément à ce sujet-que nous manquent les renseignements exacts; cf. surtout Becker-Marquart, op. cit., p. 143. Si nous considérons chaque cité en particulier, nous voyons l'île d'Astypalée unie à Rome par un œquum fœdus qui, renouvelé solennellement en 105 av. J.-C, 649 U. G., était lu publiquement tous les ans dans l'île; v. Bôckh, G. I. Gr., vol. II, n« 2485 et p. 385. Kuhn, Stddt. Verfass., vol. II, p. 15, 16. Pauly, Realencyclop., vol. I, 2® édit., p. 1944. Walter, Geschichte des rômischen Reehts, t. I, p. 357. Rem.; 121. Becker-Marquardt, p. 143. 248. Plin., N. H., IV, 12 (23), 71. L'île de Chios pjarvint aussi à sauvegarder son indépendance pendant la première guerre contre Mithradate. (Appian., Mithrid.,c. 61, in.), indépendance qui fut plus tard confirmée en bonne forme par le Sénat en 674 U. G. 80 av. J.-C. (v. Bôckh, C. L Gr., vol. II, n° 2222, p. 206; v. aussi Plin., N. H., V, 31 (37), 136. Becker-Marquardt, p. 143. 251. Kuhn, op, cit., vol. II, p. 16, 33. Parmi les villes libres du temps de Cicéron, nous voyons Apollonis, Cic, Pro Flacc,,c. 29, 71. Pline, N. H., V, 29(29), 109, range dans cette catégorie Alabanda {immunis dans Egkhel, D. N., II, p. 571), Caunos, V, 29 (29), 104, Cnide,V, 29(29), 104, sans doute aussi immunis par César (Plut., Cœs., c. 48), Stratonicée, Plin., ibid., 109, Mylasa, V, 29 (29), 108, Bockh, G. I. Gr., vol. II, n° 2695 b, et Terme ra ibid., 107. Le cas d'Halicar nasse est douteux : v. Becker-Marquardt, p. 143. On sait que quelques-unes furent déclarées libres plus tard ; comme P h océe, parPompée(DioGAss.,XLI, 25. Lucan., Pharsal, V, 53; Aphrodisias (avec rimmunité), en gequum fœdus, par Marc-Antoine, entre 39-35 av. J.-C; cf. Bôckh, C. I. Gr,, vol. II, n» 2737, pag. 494 sqq., 2845. Plin., N. H., V, 29 (29), 109. Marquardt, Jl. A., p. 143, 248. Kuhn, p. 21. Pauly, R. E.,Y, 1. 2« édit., p. 1948. Walter, /oc. cit., et notamment l'île de Samos, à laquelle l'empereur Auguste octroya l'autonomie en 19 av. J.-C.,

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que Byzance accorda alors aux Romains ^ Et certes, les Grecs « d'Achaïe » pouvaient se considérer comme heureux en comparant leur sort à celui des peuples de « TAsie », en voyant la province de Pergame, sous Tinfluence et par suite de l'activité révolutionnaire de Gains Gracchus*, non seulement frappée « d'impôts directs et indirects de toute espèce, et notamment de l'impôt foncier de la dîme », mais aussi entièrement livrée, par la manière dont ces impôts étaient affermés, à la tyrannie et à l'exploitation brutale des riches capitalistes et publicains romains. Par contre, les formidables mouvements provoqués à Home par les Gracques ne purent encore exciter un vif intérêt que chez les Grecs qui avaient un sens politique développé ; les rogations agraires formulées par les Gracques n'eurent pas de retentissement en

Dio Cass., LIV, 9; cf. Pun., N. H., V, 31 (37), 135 (d'après Eusèbe, Chron. ad 01. CXC, p. 76 Scaliger, cela n'aurait eu lieu que sous Tibère, v. Suet., Tiber., c. 12), jusqu'au moment où Vespasien rendit l'île à l'empire (Suet., Vesp., c. 8. EuTROP., VII, 19). Cos obtint l'immunité del'empereur Claude en 53 ap. J.-G. Tacit., Annal, XII, 61. (SurMitylène et Magnésie, v. plus bas; et surÉphèse, cf. Mommsen, C. Inscr. Latin, antiquiss., p. 170). Il ion, auquel les Romains avaient procuré des faveurs spéciales déjà du temps du roi Séleucos II Callinicos (Sueton , Claud., c. 25) conserva l'indépendance et l'immunité qui lui avaient été accordées après la défaite d'Antiochus le Grand, pendant la première guerre contre Mithradate (Appian., Mithr.,c. 61, init.) ; sa situation privilégiée s'améliora constamment plus tard, de telle sorte que cette ville finit par être dispensée par l'empereur Claude de toute obligation envers l'État. Strab., XIII, 1, 27, p. 888 sqq. (594. 595, init.). Sueton., Claud., c. 25. Tacit., Ann., XII, 58. Dio., Be excusationibus, XXVII; 1. 17, § 1. Plin., N. h., V, 30 (33), 124. Bôckh, C. L Gr., vol. II, n° 3610, p. 898. Cf. KuHN, Die stâdt. Verf., vol. II, p. 19. 32. — La ville de Cyzique, qui précisément à l'époque des Epigones, comme amie des Attales, avait joué le rôle brillant d'une république indépendante, était en très bons termes avec les Romains depuis l'annexion du royaume de Pergame (sans que ses rapports avec Rome eussent été légalement fixés) ; elle dut à son excellente altitude pendant la troisième guerre contre Mithradate de conserver son autonomie lorsque L. LucuUus et Pompée réglèrent les affaires de l'Asie- Mineure; cf. Strab., XII, 8, 11, p. 863 (576). Privée momentanément de son autonomie sous Auguste (20 ou 22-15 av. J.-C), Dio Cass., LIV, 7 et 23. ZoNAR., X, 34. Euseb., Chron. y p. 155. Scalig., elle la perdit définitivement sous Tibère, en 24 ap. J.-C. Dion. Cass., 57, 24. Sueton., Tiber., c. 37, et Tacit., Annal., IV, 36; cf. Marquardt, Cyzicus, p. 75. 81. Rom. Alterth., p. 143. Kuhn, p. 137. 19. 49.

') Tacit., Annal, X\\, 62.

2) Cf. les développements de Mommsen, B. C, vol. II, p. 113. 120. 269. 393 sqq.

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Grèce, autant du moins que nous pouvons en juger par la tradition peu explicite qui nous en a été conservée, bien que l'état de la propriété dans ce pays ne prêtât que trop à des réformes analogues ^ La tempête soulevée par l'invasion des Cimbres se déchaîna trop loin des frontières de la Grèce pour faire naître de grandes appréhensions chez les Hellènes; cependant il nous est permis de supposer que la violence croissante des luttes qu'il fallut soutenir contre les Barbares des frontières de la Macédoine depuis 114 av. J.-G. (cf. p. 297), auxquels déjà, depuis 119 av. J.-G. , on avait fait énergiquement la guerre, ne furent pas sans rapport avec la première apparition des Gimbres sur le Danube moyen et en Illyrie *. Les menées démagogiques, au contraire, de Gains Servilius Glaucia et de Lucius Appuleius Saturninus menaçaient (en 100 av. J.-G.) de troubler directement la Grèce; en effet, l'Achaïe aussi, comme la Macédoine, faisait partie de ces contrées dans lesquelles, d'après une loi présentée alors par le second de ces deux hommes, des citoyens romains, surtout des vétérans du général démocrate Gains Marins, devaient être établis sur des propriétés de l'État ou des terres qu'il se proposait d'acheter. Cependant la. ruine subite de ces démagogues et l'écroulement de la puissance politique de Gains Marins empêcha, comme on sait, l'exécution de cette loi^

') On connaît la part que prirent les archers crétois à la défaite de Gains Gracchus et de ses amis en 121. Plut., Gaj. Gracch., c. 16.

^) Cf. ZuMPT, Comm. Epigraph., vol. Il, p. 171. Mommsen, H. G., vol. II, p. 176. — Ce fut probablement en l'année 114, où le consul Gaius Porcius Cato (p. 297) fut complètement battu par les Scordisques (v. Zumpt, p. 170 sqq.; Liv., Epit., lib. 63. Eutrop., IV, 24. Flor., I, 38), que les Barbares de la Thrace pénétrèrent jusqu'eu Thessalie. Flor., ibid. Voy. dans MoMMSEN, H. (t., vol. II, p. 171 sqq., l'énumération des guerres qu'on fit depuis 135 environ av. J.-C. jusqu'à la guerre contre Mithradate, aux peuples étabhs entre le Danube, la Macédoine et l'Adriatique. — Je ne sais pas au juste à quel fait se rapporte la relation d'AppiAN., lllyr., c. 5, d'après laquelle les Scordisques envahirent un jour la Macédoine et la Grèce avec des tribus thraces et illyriennes, et pillèrent le temple de Delphes (à moins qu'il n'ait songé peut-être à l'invasion des Celtes en 279; ce qui toutefois me paraît très peu probable). Je ne vois pas pourquoi L. Cointzen, I)ie Wandenmgen der Kelten, p. 205, place tout simplement en 114 av. J.-C. les faits rapportés dans cette notice.

^) Cf. AuR. ViCT., De vir. ill, c. 73 {L. Appulei. Saturn.). Becker-Mar- QUARDT, Mm. Alterth., vol. III, 1, p. 123, 328. Rudorff, Das Ackergesftz

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