SCÈNES DE CARNAGE EN ASIE-MINÈURË
assassins et la moitié au roi* » ; il trouva partout des bourreaux tout prêts à lui obéir, non seulement parmi les esclaves, auxquels on promettait la liberté pour prix de leur trahison et du meurtre de leurs maîtres, et parmi les débiteurs, auxquels le massacre de leurs créanciers italiotes devait rapporter la moitié du montant de leurs dettes. Cette journée pleine dhorreur coûta la vie à quatre-vingt mille^ peut-être même à cent cinquante mille personnes' d'origine romaine ou italiote, en partie au milieu de scènes d'une abominable cruauté. Les Grecs rivalisaient de fureur brutale avec les Asiatiques. A Ephèse — où Ton avait déjà brisé ou outragé,' dans un premier accès de fureur, les offrandes et les statues des Romains, qui se trouvaient dans la ville ^ — la sainteté du temple d'Artémis ne suffit même pas à protéger les Romains qui s'y étaient réfugiés; à Pergame, les malheureux qui cherchaient un refuge dans le temple d'Asclépios furent tués à coups de flèche; à Adramyttion, on précipita entre autres dans la mer les enfants des odieux Occidentaux. A Caunos aussi, le temple de Hestia ne put sauver les Italiotes; avec une cruauté réfléchie, on égorgea d'abord les enfants sous les yeux de leurs mères, puis les mères elles-mêmes, et enfin les hommes. A Traites, on loua pour le massacre un sauvage paphlagonien du nom de Théophile, qui, avec ses satellites, parqua les malheureux dans le temple de la Concorde (!) et commença par couper les mains à ceux qui enlaçaient de leurs bras les images des dieux. Dans un petit nombre d'endroits seulement, les Hellènes eurent trop de noblesse d'âme pour consentir à être les bourreaux d'un despote sanguinaire. Les citoyens de Cos, notamment, bien qu'ils n'opposassent d'ailleurs aucune résistance au roi du Pont^ protégèrent, d'une façon qui leur fait honneur, les fugitifs romains
») Cf. Apfiân., Mithr., c. 22. 62. Flor., I, 39.Eijtrop.,V, 6. Aur. Vict., Devir. ilL, 76.
^) Memnon, c. 31 (33), et Valer. Max., IX, 2, ext. 3, indiquent le premier de ces nombres; pour l'autre, voy. Plut., SulL, c. 24. Dio Cass., fr., n» 176 Reimar. D'après Appian., Mithr., c. 23, 54, un grand nombre d'esclaves d'origine italique furent également assassinés à cette époque. Meier, Pergamen. Reich, p. 423, cherche à concilier ces indications.
^) Appian.. MithricL, c. 21. 61.
RÉSISTANCE DES KHODIENS 323
OU italiotes et les placèrent sous l'antique et inviolable protection du temple élevé dans leur île à Asclépios*.
D'un autre côté, les succès militaires du roi se ralentirent dans plusieurs endroits. Non seulement les Lyciens et plusieurs villes de Carie lui opposèrent une résistance énergique, mais, notamment à Rhodes, des troupes romaines et des Hellènes amis de Rome résistèrent avec une grande bravoure et avec succès aux forces supérieures du roi. La résistance opiniâtre de la ville de Magnésie sur le Sipyle fit même échouer l'énergie et le talent du vaillant Archélaos, un Cappadocien ((hellénisé », le meilleur de tousles généraux du Pont*. Mais ce furent avant tout les Rhodiens, comme nous l'avons déjà fait observer, qui méritèrent alors la reconnaissance des Romains. Ce peuple de marchands intelligents connaissait sans doute trop bien la puissance et la politique tenace des Romains pour se laisser tromper par quelques succès peu importants des armées du Pont et pour rompre avec Rome dans un moment oii l'odieux massacre de la population civile romaine et italiote en Asie devait pousser Rome et l'Italie à se. venger sans pitié. Ajoutons que Mithradate, dont la flotte dominait maintenant dans la mer Egée, avait, dès le début,, noué des relations intimes avec les pirates ^, ennemis naturels du trafic rhodien, et surtout avec les Cretois ^, vieux amis de sa famille et de sa cour, qui lui fournirent de nombreux soldats. Il avait ainsi partout, dans les mers de l'Orient, déchaîné la piraterie,
1) Appian., Mithrid., c. 23. 54.58. 62. Dio GASS.,(éd. Dindorf) fr. 101, 1. Memnon, c. 31 (33). Plut., SulL, c. 24. Cic, Pro lege ManiL, c. 3. Pro Place. y c. 25, 60. Liv., Epit. /i6., LXXVIII. Valer. Max., IX, 2, ext. 3. Vell., II, 18. Tacit., Annal., IV, 14. Flor., ibid. Oros., VI, 2. Pauly, Realencyc/op., vol. I, 2" édit., p. 1947. Sur les actes de pillage commis par Mithradate à Cos, V. Joseph., Ant.,XlY, 7,2. Mùller, Fr. Hist. Gr.ylll, p. 492, 5.
'-^) Cf. Appian., Mithr., c. 21, fin. et 61. Plutarch., Praec, reip. gerend., c. 14. Pausan., I, 20, 3. Liv,, Epit. lib. LXXXÏ. Pausanias, ibid., nomme Magnésie sur le Sipyle; Tacite, Annal., Ill, 62, ferait plutôt penser à Magnésie sur le Méandre, dont on loue ici la résistance à Mithradate ; cependant BocKH, C. I. Gr., vol. II, p. 584, en s'appuyant sur Strabon, XIII, 3, 5, 923 (621), est encore d'avis qu'il ne faut pas renoncer, à la Magnésie sur le Sipyle de Pausanias. — Sur Archélaos, v. Plut., SulL, c. 22.
3) V. plus haut, p. 294.
^) Cf. Strâb., X, 4, 9 et 10, p. 731 sqq. (477 sqq.). Flor., I, 41. HôGK, Kreta, vol. III, p. 497 sqq.