DÉCADENCE DE LA GRÈCE
geresse, leur donnât des soins tout particuliers, s'occupât de leurs intérêts, et remplît largement à leur égard les devoirs du maître qu'il avait affirmés avec une si impitoyable énergie. Malheureusement^ à l'exception de quelques rares moments plus heureux, l'histoire des Hellènes, pendant les cinquante années qui suivirent, présente un aspect tout différent. La situation économique de la plupart des Grecs d'Asie — qui, grâce à Fheureuse situation géographique et commerciale de leur pays, à l'abri de toute atteinte^ pouvaient espérer, bien plus que les Grecs d'Europe, qui voyaient de plus en plus diminuer leur part au commerce du monde, reconquérir leur ancienne prospérité — avait cruellement souffert déjà pendant la guerre récemment terminée ; les amendes énormes dont fut frappée la malheureuse province d'Asie ^ (p. -356) en 84 av. J.-C, jointes aux impôts ordinaires qu'on exigeait de nouveau, eurent, pendant les années suivantes, un effet véritablement désastreux : le tableau de la situation économique et sociale de ce pays, environ quatorze ans après que Sulla eut quitté l'Asie, est vraiment horrible "^ Or les Hellènes placés sous la domi-
1) D'après Plut., LucuU.^c, 20, Mommsen, R. (t., vol. II, p. 400 et Dru - MANN, Gesch, Roms, VI, p. 725. IV, p. 140 sq., les habitants de la province d'Asie avaient déjà payé aux usuriers 40,000 talents au lieu de la somme primitive de 20,000; et le total de leurs dettes s'était élevé à 120,000 talents! (v. toutefois Meier, Pergam, Reich, p. 424, qui, note 89, remplace dans le passage de Plut,, LuculL, C. 20 : uu' execvov àvrjyfxévov rjS^ toTç toxoi? si; StoSexa (xupc'aSaç TaXàvTwv » par eî; 8' c'est-à-dire TSTrapaç x. t. )..) .
2) Voy. ci-après l'horrible histoire de Philodamos de Lampsaque, en 79 av. J,-G. On avait fait rentrer avec une rigueur impitoyable les sommes exigées par Sulla; L. Lucullus, qui resta en Asie après le départ de son chef et devait faire rentrer l'énorme contribution de guerre, était humain et honnête; mais en somme, et au point de vue pratique, ces qualités ne furent guère profitables aux Asiatiques. Pour se procurer la somme énorme qu'exigeait Sulla, un grand nombre de villes grecques d'Asie durent contracter des dettes considérables à de gros intérêts; elles devinrent donc plus que jamais la proie de la rapacité des fermiers et des banquiers romains et italiens (v. Gic, Ad Quint, fr. I, 1, 11, 33). Il arriva que non seulement un grand nombre de ces villes se virent forcées d'engager à leurs créanciers leurs théâtres, leurs gymnases, leurs ports et d'autres propriétés communales et de vendre leurs œuvres d'art et leurs bijoux; mais encore que, dans les années qui suivirent, par suite de l'impossibilité où elles se trouvaient souvent de payer même les intérêts et de l'habitude des Romains d'ajouter au capital les intérêts arriérés, d'une part, les dettes de ces villes atteignirent, jusqu'en 70 av. J.-C, un chiffre énorme, et que, de l'autre.
364 MISÈRE DES GRECS d'aSIE
nation romaine ne purent même pas, pendant les quarantecinq ans qui suivirent la fin de la première guerre contre Mithradate, jouir d'une tranquillité extérieure comme ils l'avaient fait pendant la période qui s'était écoulée de la prise de Corinthe et de la défaite d^Aristonicos au soulèvement de Mithradate contre Rome. Les Grecs d'Asie, pendant une longue série d'années, sont constamment inquiétés par les guerres désastreuses que fait renaître sans cesse la haine irréconciliable entre Rome et Mithradate, et les suites fâcheuses qu'eurent ces luttes en bien des endroits se firent sentir au plus haut degré dans la Grèce d'Europe, Plus tard, ce sont les acteurs des gigantesques guerres civiles de Rome qui viennent hvrer leurs batailles décisives sur le sol même de la Grèce d'Europe, non sans faire sentir cruellement les contre-coups de ces mouvements formidables aux pays helléniques de l'Asie-Mineure. Enfin, il était tout à fait conforme au caractère de cette époque — oia, d'abord, l'oligarchie romaine relevée par Sulla eut à soutenir de longues luttes pour son existence, tantôt les armes à la main en Italie et dans les provinces, tantôt au Forum et à la Curie de la ville aux sept collines; où, ensuite, les grandes questions relaies malheureux habitants, s'ils ne préféraient abandonner leurs demeures pour se faire brigands (v. plus bas), étaient soumis, s'ils ne voulaient ou ne pouvaient payer, aux plus odieuses violences par les usuriers romains, auxquels les autorités militaires prêtaient partout leur appui, ou bien se voyaient forcés, pour satisfaire l'exigence des usuriers, de vendre tous leurs biens, puis leurs enfants, et enfin d'aliéner leur propre liberté au profit de leurs créanciers. La situation ne devint meilleure que lorsque le généreux LucuUus, qui commandait en chef pendant la troisième guerre contre Mithradate en 70 av. J.-C, fut intervenu avec énergie en faveur de cette population malheureuse et qu'il eut rendu possible, en décrétant des réductions considérables, des diminutions d'intérêts et des délais aux débiteurs, le paiement plus rapide des dettes et la hbération des bâtiments et des propriétés engagés. Cf. Appian., Mithr.y c. 63. init, 83 fin. Plut,, LucuU.^ c. 4. 7. 20. et v. Meier, Pergamen. Reich, p. 424. Dru- MANN, vol. IV, p. 140 sq. MoMMSEN, R. G., V. III, p. 520 sq. L'opinion de MoMMSEN, vol. II, p. 351 sq. 388, d'après laquelle Sulla opéra un changement dans la manière dont la province d'Asie était imposée, changement qui aurait subsisté jusqu'en 70 av. J,-G. (vol. III, p. 95), est combattue par Walter, Gesch. des Rom. Rechts, 3° édit., v. I, p. 353, note 81 (cf. 78), qui, d'après les sources, ne reconnaît que certaines mesures prises pour la répartition et la perception de l'amende imposée à la province d'Asie et mentionnée plusieurs fois déjà.