LA MESSÉNIE ET SPARTE
le Péloponnèse, à la fin de' l'histoire de la Grèce indépendante, était redevenue la première puissance dans le pays qui s'étend entre le Ténare et l'Olympe. Mais on vit bientôt que la ligue, par l'acquisition de la Messénie et de Sparte, n'avait fait que s'attirer une maladie lente et incurable. Dans ces deux cantons, il y avait des éléments qui refusaient obstinément de s'unir solidement et loyalement à la Ligue. Il existait en Messénie une oligarchie fanatique, qui s'opposait avec opiniâtreté même à la démocratie très modérée telle qu'elle s'était développée chez les Achéens, et dont la scélératesse a fini par priver les confédérés de leur excellent général Philopœmen. Bien plus dangereux encore était l'esprit séparatiste des Spartiates. Ces Spartiates et ces Lacédémoniens, avec leur glorieux passé, avec les souvenirs de l'ancienne hégémonie de Ly sandre et d'Agésilas, du degré de puissance qu'avaient atteint en dernier lieu dans le Péloponnèse le grand Gléomène et même le cruel Nabis, ne pouvaient pas se consoler de voir leur Etat abaissé au rang de simple membre d'une confédération, dans laquelle l'antique ville de Lycurgue, qui avait toujours encore le sentiment de sa force, n'avait pas beaucoup plus d'importance que les petites villes des campagnes de l'Achaïe ou de l'Arcadie. Et ce malaise devenait très dangereux par suite de la dépravation complète du peuple, qui consistait en un singulier mélange d'anciens périèques et hilotes, de Doriens, de mercenaires et d'aventuriers de toutes les tribus grecques, tel que l'avait produit d'abord la révolution de Cléomène et bien plus encore le cruel terrorisme de Nabis. Aussi l'union de la Ligue avec cette Sparte dégénérée exerça-t-elle sur la confédération l'influence la plus fâcheuse ; elle gâta complètement sa situation en Grèce et ses rapports avec les Romains, et amena même finalement la ruine de l'indépendance achéenne. Les Spartiates de cette époque (et, pendant une série d'années, les Messéniens aussi) préférèrent dès le début au loyal dévouement à la ligue l'appui de Tétranger, c'est-à-dire des Romains, et~ invitèrent ces derniers, sans nécessité aucune, à s'immiscer dans les affaires intérieures du Péloponnèse. Ils rendaient ainsi un grand service à la politique romaine. Rome avait alors pris réellement en Grèce la
140 ATTITUDE DES ROMAINS A l'ÉGARD DES ACHÉENS
place que la Macédoine avait si longtemps occupée. Et depuis que, par suite de la guerre de Syrie et d'Etolie, les rapports des Romains avec les Hellènes s'étaient modifiés, ceux-là désiraient évidemment que les Achéens ne leur fissent pas répéter l'expérience quelesÉtoliens leur avaient déjà fait faire. On n'a nullement besoin, comme onl'afait souvent, d'attribuer aux hommes d'État romains une politique malveillante à l'égard des Achéens et prévoyant un avenir de plusieurs dizaines d'années ; mais — quelque fastidieuse que dût paraître à l'occasion au Sénat la nécessité d'être juge dans les affaires compliquées et mesquines du peuple grec — les Romains voyaient sans contredit avec plaisir que les dissensions incessantes des habitants du Péloponnèse leur fournissaient sans cesse le moyen d'exercer et do faire sentir leur influence dans la péninsule, et notamment de rappeler à diverses reprises aux confédérés leur impuissance réelle, bien que, comme alliés de Rome, ils eussent formellement les mêmes droits que celle-ci. d'autant plus que, précisément alors, les hommes d'État achéens les plus influents, et notamment Philopœmen, réalisaient avec une énergie croissante, dans le Péloponnèse, les principes démocratiques. Mais il est clair qu'une politique comme celle que Rome suivait alors devait, même avant de s'engager dans la voie d'une cruauté brutale et d'une astuce consommée comme elle le fit pour la première fois ouvertement pendant la guerre contre Persée, se rendre coupable d'empiétements et de dangereuses intrigues. Le tort le plus grave des hommes d'État romains do cette époque, c'est de n'avoir jamais sérieusement songé, soit suprême indifférence, soit calcul égoïste de leur part, à guérir, en taillant dans le vif, la gangrène qui rongeait les forces vitales du peuple achéen ; et pourtant, un ordre péremptoire qui eût séparé à temps Sparte de la confédération, qui eût élevé de fortes barrières entré Spartiates et Achéens, n'eût certes pas été, au point de vue moral et politique, le pire empiétement du protectorat romain. Au lieu de cela, nous voyons le meilleur des forces achéennes s'user au milieu de ces circonstances déplorables. L'union des divers États de la péninsule, qui, si Aratos ou Cléomène avait réussi à la constituer, eût peut-être donné aux affaires une
SITUATION DES ACIIÉENS J4i
tournure désirable pour le salut des Hellènes, devient la malédiction de ces nobles patriotes achéens, des Philopœmen, des Lycortas, des Polybe, que le destin avait fait naître — et c'était tout ce qu'on pouvait leur reprocher — quelques siècles trop tard. Il nous est impossible de refuser notre sympathie à ces hommes qui — bien que nullement exempts des défauts et des inlirmités de leur temps et de leur nation — s'efforçaient, en s'appuyant sur les grands principes qui seuls, selon eux, pouvaient procurer à leur patrie le véritable bien-être, de conserver en face de Rome protectrice une honorable indépendance, et de combattra en même temps les influences délétères et les fâcheuses tendances auxquelles commençaient à succomber maintenant les Achéens, comme l'avaient fait depuis longtemps déjà les autres Etats de la Grèce. Et cette sympathie ne saurait être amoindrie, même lorsque nous sentons qu'après tout ces hommes estimables étaient dans une erreur profonde quant à leur propre valeur et à celle de leur nation, qu'ils ne comprenaient ni l'esprit de leur époque, ni la situation générale du monde d'alors, et que, par conséquent, la palme du succès ne pouvait pas couronner leurs nobles eff'orts. Nous allons esquisser rapidement la suite désastreuse des événements dans le Péloponnèse et dans les autres contrées de la Grèce, jusqu'au moment où éclate la dernière guerre contre la Macédoine.
Déjà en 191 avant J.-C, on peut constater le commencement des complications qui prirent ensuite la forme d'une (( question » messénienne-spartiate. Lorsque à cette époque les Messéniens succombèrent aux armes de Diophane, ils déclarèrent à Flamininus qu'ils étaient tout prêts à se soumettre,, non aux Achéens, mais aux Romains. Il est vrai que le protecteur avait, comme nous l'avons vu, donné la Messénie aux Achéens; non pas cependant sans offrir sa protection aux Messéniens contre les empiétements éventuels des Achéens ^ Ceci sans doute n'eut pas d'abord de suites fâcheuses; mais bientôt après on vit surgir d'une façon d'autant plus inquiétante le fantôme de la « question Spartiate ». La décision et la promptitude
1) Liv.,XXXVJ, 31.
142 TROUBLES EN LACÔNIE
avec laquelle Philopœmen avait déterminé les Spartiates, en 192, après la chute de Nabis, à se joindre à la Ligue n'avait rétabli que momentanément le calme sur les bords de FEurotas. Il y avait, abstraction faite de ce que nous venons de dire, deux choses surtout qui tenaient constamment en haleine les Spartiates de cette époque. D'un côté, en effet, la cité craignait d'être forcée par les Achéens de recevoir de nouveau dans son sein les oligarques Spartiates ^ exaspérés par l'exil que Nabis leur avait infligé et qui vivaient alors pour la plupart dans les villes des Éleuthérolaconiens ; de l'autre, les Spartiates étaient indignés de voir que les villes des Éleuthérolaconiens, qui, étant bâties sur la côte, entouraient l'Etat laconien situé à l'intérieur des terres et qui, parleur élévation au rang d'État indépendant, privaient l'antique et puissante cité de Lycurgue de toute communication avec la mer en la lésant gravement au point de vue politique et économique, devaient rester séparées du territoire de l'Eurotas *. Il n'est pas étonnant que les Spartiates, avec de pareilles dispositions et sous l'impression du premier succès d'Antiochus en Grèce, devinssent infidèles aux Achéens (au printemps de l'année 19J, avant la défaite du Grand-Roi aux Thermopyles) ; et ce ne fut que grâce à la courageuse intervention de Philopœmen qu'ils échappèrent à un cruel châtiment déjà préparé par Flamininus et le chef de la Ligue, Diophane, et qu'ils purent faire la paix sans autre dommage avec les confédérés'. Malgré cela, la fermentation continuait à Sparte; et maintenant ce furent aussi les émigrés oligarques qui essayèrent d'intéresser les Romains à leur retour dans la patrie. Les hommes d'État achéens, notamment Philopœmen, trouvaient, il est vrai, que ce désir était légitime; mais ils ne voulaient avec 'raison, dans cette affaire difficile, ni agir sous la pression ou la direction des Romains, ni tolérer leur intervention \
Ce fut alors que les agissements insensés des Spartiates
») Liv., XXXVII [,30.
^) Liv., ibid.
3) Plut., Philop., c. 16, et Comp.Phil. c. Flamin», c, 3. Pausan, , VIII, 51, 1; V. d'ailleurs Nissen, p. 284. 286.
*) Liv., XXXVI, 35 et XXXVIII, 31 inil. Plut., Philop,, c. 17. Cf