‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 3)Chapitre 107 sur 186 · RETOUR D*ARISTION · texte numérisé non relu

RETOUR D*ARISTION

sympathie à un homme d'une origine aussi douleuse ; elle expia cruellement plus tard ce manque d'égards. Mais [es masses, auxquelles imposaient sa richesse et son éloquence facile, Taudacieux et fougueux démagogue peut bien alors déjà se les être attachées, en célébrant par de beaux discours l'antique grandeur d'Athènes et en déplorant les misères du présent. Bref, lorsque sous l'impression des premières nouvelles des victoires du roi du Ponl, venues d'Asie-Mincure, et des rumeurs fâcheuses concernant la révolution et la guerre civile qui avaient éclaté à Rome, à Athènes aussi le parli romain perdit le pouvoir qu'il avait eu jusqu'alors, Aristion persuada facilement au démos athénien de r(^nvoyer comme ambassadeur d'Athènes auprès de Mithradate. Celui-ci, qui sut complètement gagner Thabile Athénien, combla de faveur le philosophe qui promettait de devenir un instrument extrêmement utile de la politique du roi du Pont; et Aristion, qui, en attendant, restait témoin, à la cour et dans le camp du roi, des succès et des crimes de Mithradate, sut en revanche, par une série de dépèches remplies des plus belles promesses, exciter de plus en plus contre les Romains les Athéniens, ses concitoyens, et leur inspirer pour Mithradate un enthousiasme qui allait jusqu^à la folie ^ Enfin, il s'en retourna eu Grèce avec un message du roi. Une tempête poussa son navire dans le port de Carystos, où il parait avoir séjourné quelques temps. Dès que les Athéniens eurent appris que leur ambassadeur bien-aimé était si près d'eux, ils se hâtèrent de préparer au grand homme la réception la plus brillante. Escorté par les vaisseaux de guerre de la République, le vaisseau d'Aristion entra dans le Pirée; et Ton vit alors l'ancien u maître d'école » péripatéticien faire son entrée triomphale dans la ville, sur une litière ornée de pieds d'argent et couverte de tapis de pourpre, tandis que des milliers de Grecs émus, venus de près et de loin, se pressaient autour de lui, contemplant avec admiralion cet homme venu directement du camp du grand ennemi

*) Athen., V, p. 2i2 a et b. — Ce fut peut-être alors ou peu après que Mithradate envoya comme offrandes aux temples de Némée et de Delphes plusieurs de ces armures gigantesques dont il couvrait sa stature colossale, au grand étonnement des Asiatiques et des Hellènes (Appian., Mithr., c. 112).

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(le Rome, du libéraloiir tant désiré dos Hellènes. A Athènes, on lui donna pour résidence la splendide maison du plus riche citoyen de la ville — probablement Tarchonte Médeios — qui, (comme fermier des impôts, parait-il), avait acquis une grande fortune grAco à son trafic avec Délos; cette maison était probablement située dans le « Dromos », la grande rue, « une espèce de Corso » qui s'étendait du côté septentrional du marché jusqu'à la célèbre porte de Dipylon et traversait le quartier du Céramique. Couvert d'un manteau magnifique et portant au doigt une bague avec Timage de Mithradate, Aristion se présenta encore une fois ce jour-là à la foule étonnée qui l'accompagnait dans les rues, tandis que, pour célébrer son arrivée, les artistes Dionysiaques faisaient de pompeux sacrifices, dans un endroit consacré attenant à la maison qui leur servait de lieu de réunion dans la grande rue mentionnée plus haut, non loin du Dipylon'. Athènes tout entière semblait donc encore s'abandonner à ce délire effréné des temps romanesques de Démétrios Poliorcète. Mais ce fut la première scène d'une effroyable tragédie; seulement, cette fois-ci, la pièce satirique précéda l'affreuse catastrophe.

Ce fut sans doute par calcul que Tastucieux démagogue avait évité de parler au peuple le jour même de son entrée dans la ville. La foule en devint tellement impatiente que, dès le lendemain matin, elle s'amassa devant la porte de sa demeure, que des troupes d'Athéniens et d'autres Grecs allaient et venaient, comme des flots agités, dans la grande rue du Céramique et dans l'agora, et qu'enfin — lorsque le héros du jour parut au milieu de ses adorateurs et qu'un essaim de rusés personnages, qui avaient soif de la faveur du peuple souverain, l'entourèrent comme les courtisans d'un prince, et que tous ceux qui parvenaient à toucher le vêtement du héraut admiré de la nouvelle gloire d'Athènes se sentaient heureux

— la foule se réunit toute seule en assemblée pour prêter l'oreille aux paroles d'Aristion. Le flot tumultueux se dirigea

») Athen., V, pag. 212 b-e. Voy. Berok in Rliein. Muséum, XIX, p. 605.

— Sur la question topographique, cf. Bcrsian , Googr, von Griechenl., vol. I, p. 289 sqq. et De for. Athen. disput. Zurich, 1865, et dans Paiily, R. E., vol. L 2« édit., p. 1931. Curtius, AU. Studien, II, p. 17 sqq.

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d'abord vers l'agora. Arîslion prit place sur la tribune (p. 291) élevée pour le gouverneur de la Macédoine devant le portique du roi Attale* et commença, avec Tart consommé d'un astucieux démagogue, à entretenir les masses des victoires et de la puissance formidable de Mithradate, qui, disait-il, se préparait à lancer sur le continent européen des forces imposantes, de ce roi auquel tous les peuples de TOccident, sans en excepter Carthage (!!), avaient promis leur secours contre Rome, Tobjet de leur haine ! Puis il excita la colère du peuple contre les Romains. Il ne se contenta pas d'insister sur les entraves depuis longtemps cruellement ressenties qu'on avait imposées à la démocratie, sur l'abandon des anciens lieux de réunion du peuple, du Pnyx «»t du théAtn», sur la ruine des plus importantes institutions démocratiques, désormais sans vfitleur, grâce au nouvel ordre de choses établi par les Romains : la triste situation de la ville, un grand nombre de temples et de gymnases tombant en ruines, les fêtes qu'on cessait de célébrer, la décadence de telle ou telle école de philosophie, tout était mis sur le compte de la domination romaine*.

Le discours d'Aristion produisit Teiïet désiré : la foule surexcitée se précipita en tumulte vers le temple de Dionysos et, dans son exaltation, conféra au hardi démagogue îa dignité de premier stratège (p. 290). Sur son avis, on confia sans tarder les autres fonctions publiques à de bons démocrates, à d'ardents ennemis de Rome'. C'était déclarer ouvertement la guerre à Rome. Toutes les entraves que les Romains avaient imposées à la démocratie (p. 290 sqq.) furent supprimées sans autre forme de procès^; Aristion se prépara ensuite activement à la guerre et résolut d'exterminer le parti romain à Athènes, en prônant pour exemple la conduite du cruel Mithradate.

Nous ne savons pas si Aristion avait alors déjà à sa dispo-

*) Le portique construit par le roi Atlale II, de Pergame était probablement situé sur le côté est de la partie nord de l'agora (WAfiHSMUTu, Die Stadl Athen, I, p. 155 sqq. 042).

*) Athen., V, p. 212 e-213 e; cf. Ahrens, De Athen. stat. polit,, p. 47. CuRTius, Attische Sludien, II, p. 31 sqq., 49 sqq.

5) Atheh., V, p. 213 e et f.

*) Appian., Miihrid., c. 39.

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sition des troupes auxiliaires du Pont*. Mais il est probable que Mithradale lui donna provisoirement des sommes importantes, à Taido desquelles il put lever des troupes plus nombreuses que celles que lui fournissaient Athènes affaiblie et l'aveugle enthousiasme des masses. Alors commença une persécution systématique de tous les citoyens qui passaient pour être partisans de l'alliance romaine. Chez Aristion, le fanatisme politique peut bien s'êtn» allié à un désir de vengeance personnel, peut-être même à la jalousie de métier ou à l'envie que lui inspiraient certains philosophes, ses anciens collègues. En un mot, l'ancien professeur de philosophie se mit à déployer, à Tégard de l'oligarchie athénienne, une cruauté, une rapacité qu'ignoraient la plupart des anciens tyrans antérieurs aux guerres niédiques, et que ne connaissaient que trop les tyrans « plus récents », les Lacharës d*Athènes, les Nabis et autres personnages sanguinaires de cette détestable espèce. Le premier sang que versa le nouveau despote fit fuir tous ceux qui se sentaient menacés ; on ferma les portes de la ville. Lorsqu'ensuite un grand nombre des partisans de Rome — sans cesse inquiétés par les menaces publiques du stratège et par la persécution impitoyable de

^) Nous sommes malheureusement mal renseignés sur certains détails intéressants de cet épisode. Appien notamment contredit d*une façon absolue le récit de Posidonios. Selon Appian., MUhr,, c. 28, ce n'est pas Aristion, mais le général Archélaos qui avait gagné Athènes pour le roi en donnant aux Athéniens Délos, qu*il avait prise et qui 8*était séparée d'Athènes. C'est alors seulement qu*Aristion reçoit de lui la mission de se rendre à Athènes avec le trésor du temple de Delos et 2,000 hommes; c'est avec ces troupes qu'il s'empare de la tyrannie. — En face de cette assertion d'Appien, qui, précisément ici, mérite peu de confiance, nous nous en tiendrons à celle de Posidonios, très bien renseigné; il est évident que Délos ne se détacha d'Athènes, ou, si on veut, ne fut enlevée aux Athéniens parles Romains (v. plus bas), que lorsque Athènes eut rompu avec Rome. Il est d'ailleurs bien possible qu*Aristion eût à. sa disposition dès le début des troupes du Pont ; mais il est plus probable que les 2,000 hommes en question ne furent jetés dans Athènes pour lui servir de garnison qu'après les progrès d'Archélaos. — D'après Pausan., I, 20, 3, Aristion avait été également chargé de messages pour d'autres villes. — Sur les tétradrachmes athéniens des années 88 à 86 avant J.-C, avec les noms de Mithradate et d'Arislion, v, Eckhel, D, N,, II , 219. Beulé, Monn. d'Athènes, p. 237. MoMMSEN, Gesch. d. Rôm. Mûnzwesens, p. 692. Hultsch, Métrologie, p. 162 : cf. aussi les inscriptions dans Bôckh, C. /. (h\, vol. II, n» 2277 et 2278.

TYRANNIE d'aRISTION 334

nombreux citoyens qu'Aristion faisait condamner h mort «4 exécuter de la manière la plus sommaire nt au mépris iU^ toutes les formes légales, sous prétexte dt» relations secrètes avec les fugitifs et d'opposition au nouvel ordre de choses — essayèrent de s*échapper en franchissant pendant la nuit les murs d*enceinte, le monstre organisa une chasse générale. Des escouades de ses cavaliers cuirassés reçurent Tordre de poursuivre partout les fugitifs, et ceux qu'ils atteignaient étaient, s*ils ne se rendaient immédiatement, massacrés en rase campagne, ou ramenés couverts de chaînes; les prisonniers étaient alors exécutés à Athènes, en subissant souvent les plus cruels tourments, ou gardés pour «Hre livrés an roi'. Ceux qui, par ordre du tyran, pourchassaient les fuyards ne cessaient de parcourir et de fouiller les campagnes de TAttîque; tous les chemins étaient occupés par ses patrouilles, tandis qu'il remplissait sa caisse en confisquant la fortune de ses victimes. Et comme il craignait sans cesse l'arrivée des troupes romaines de la Macédoine ou les soulèvements et la trahison du parti romain de la ville, Athènes fut mise alors déjà en état de siège : de forts détachements gardaient les portes et empêchaient qui que ce fut d'entrer ou de sortir ; après le coucher du soleil, personne ne devait sortir de ch«'z soi ; enfin, en sa qualité de premier stratège (p. 290), il s'empara de tous les greniers publics ou privés et fixa les rations quotidiennes de tous les habitants'. Cependant un grand nombre des partisans de Rome avaient réussi à se sauver'.

*) Nous empruntons ce dernier trait h Aitiax., Mithr., c. 28.

*) Athen., V, p. 214 a-il; plus l>as, p. 214 e-f. On nous dit, au milit»u de rhistoire d'Apellicon, qu*Arislion fixa la ration de chaque ciloyen à un chœnix (c'est-à-dire à un peu plus d*un litre) d*or^e pour quatre jours : c'était par conséquent le quart de la quantité de blé que les Athéniens jugeaient nécessaire à Tentretien quotidien d'un homme (cf. Hultsoh, Metmlogie, p. 82 sqq. 87). Ceci n'eut lieu sansdouto que lorsque Athènes fut cernéi» par Sulla.

*) Ces fugitifs (parmi eux le vioux IMiilon de Larissa, alors scholarque de l'école académique d'Athènes, voy. Ziimpt, Succt*ssion der Scholarchen, p. 43, qui, réfugié à Rome, devint le maître de Cicéron. Cic, Brutufi^ c. 89, 306, et sans doute aussi son disciple Antiochus d'Ascalon , plus tard ]f* favori spécial de LucuUus, cf. Ziimpt, p. 43. Drumann, Gesch, Roms, vol. IV, p. 173) se rendirent pour la plupart auprès des Romains; Cic, Brut., ihid. Plut., StUl., c. 14. Paus., I, 20, 3 (plusieurs fugitifs, membres

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