ÉPUISEMENT DE LA GRÈCE
leur origine à l'empereur Auguste. Il fallait bien, d'ailleurs, laisser aux Hellènes eux-mêmes le soin de se relever lentement sous le nouveau régime impérial. Et, il faut bien Tavoucr, le nouveau gouvernement fut pour les Grecs d'Achaïe un bienfait à doux points de vue. D'une part, en effet, le gouviM*nemcnt des Césars empêcha la nouvelle administration sénatoriale, bien qu'elle pesât assez lourdement sur le pays épuisé, de retomber dans cet arbitraire cruel et dans cette rapacité liscale sous lesquelles les Hellènes avaient à plusieurs reprises si cruellement souffert depuis Tépoque de Sulla. D'autre part, la guerre cessa pour longtemps de déchaîner ses tempêtes. Les luttes qu'on soutenait naguère contre les tribus barbares, au nord de la Macédoine, faisaient retentir maintenant les bords lointains de laTheisset du Danube, de la Save et de la Drave; à Tintérieur régnait le calme le plus profond. Éprouvées d'une manière passagère après un long intervalle de tranquillité par un voyage que fit en Grèce Néron, aussi avide d'objets d'art que de jouissances artistiques, puis effleurées peut-être par les guerres civiles qui suivirent la mort de Néron et plus tard celle de Pertinax, les contrées de l'Achaïe ne revirent les horreurs de la guernî que dans les temps néfastes de Tempereur Gallien et du chef de guerre germain Naulobal. Les Hellîmes parent donc reprendre tranquillementpossession d'eux-mêmes. C'est alors seulement qu'on vit combien la Grèce était épuisée et le peuple grec usé; on put voir combien peu importait à la société d'alors Tantique pays des Hellènes. Tandis que la province d'Asie — qui avait si cruellement souffert et où,« après la dernière guerre civile, avait eu lieu une banqueroute publique générale », de telle sorte qu'Auguste dut dispenser un grand nombre de débiteurs et de contribuables de payer leurs dettes — grâce à sa position géographique et commerciale, à son trafic considérable, à la fertilité inépuisable de ses plaines et de ses vallées et à l'abondance des autres sources de prospérité non encore taries
•) D'après BECKKR-MARguAKUT , R. A., III, 1, p. *i9l, note 1992, qui s appuie Bur Dio Chrysost., I, p. 601 sqq. R. (éd. Emper., vol. II, or. XXXI, 66 sqq.; ; il s'agissait sans doule principalement de la remise d*une masse de contributions arriérées.
LE MOrVEMENT COMMERClAI. EN GRÈCE 179
de ce pays toujours encore habile par une population nombreuse et laborieuse, se relevait, dans lespace de vingt ou trente ans, au point de passer, pendant les deux premiers siècles de l'Empire, pour une dos provinces les plus riches et les plus ilorissantes de tout TOrient*, la plus grande partie de TAchaïe ne se relevait qu'avec une extrême lenteur, comme nous le verrons (vol. II) en rétractant le tableau de l'époque de Plutarque et de Dion Chrysostome. Les antiques cités et les vieux cantons ne purent regagner que lentement Taclivité commerciale et industrielle qu'ils avaient perdue; le commerce qu'ils faisaient consistait en grande partie en produits du sol, qui, pour la plupart, servaient à satisfaire la gourmandise et le luxe des riches Romains. La Thessalie, TÉtolie, TAcaruanie, Argos et Épidaure fournissaient d^excellents chevaux". L'huile de l'Attique conservait toujours son ancienne réputation; le miel de Tllymctte et des Sporades ' était recherché par les gourmets italiens, et, depuis le temps de Lucullus, tout le inonde, à Rome, appréciait les vins de Lesbos, de Samos, de Chios et d'autres lieux \' nous en dirons autant des poissons de mer rhodiens, des huîtres de Chios, des grues de Mélos, des paons de Samos*. Les carrières de marbre de l'Hymette et du Pentélique'', du Ténare et du Taygète^ les magnifiques carrières de porphyre vert* de Croceaî sur TEurotas inférieur (dans le voisinage de la moderne Levetzova), les carrières de marbre des îles de Paros, Scyros el Carystos, ainsi que de Thasos, dont h; précieux marbre blanc était très à la mode pendant l'époque impériale, contribuèrent puissamment à orner la capitale du monde romain\ Mais, en somme, pendant
*) Cf. Frieulandeu, Siltewjesvh. Rnms, 11, p. 4, 3.
«) Cf. ci-dessus, p. 454, 4. 455, 3. Strab., VllI, 8, 1, p. 595 ^3«8).
3) Strab., IX, 1. 23, p. 613 (399). X, 5, 19, p. 749 (489). Plin., .V. //., XI, 13 (13), 32.
*) Cf. Plix., iV. //., XIV, 14 (16 et 17), 95 à 97.
5) Cf. Gell , N. A., Vï, 16, 5.
«) Stuau., IX, 1, 23, p. 613 (399). Pli.n., .Y. // , XVII, \ (1), 0.
') Sm^B., VIII, 5, 7, pag. 564 (367).
«) Pals., III, 21, 4. II, 3, 5. Plin., N. H., XXXVI, 7 (11), 55; cf. Ross, Griech. Kônigsreisen, vol. II, p. 240sqq. Curtius, Pelop., vol. I, 34. vol. II, p. 206. 26Ô sqq., 308. 322 sqq.
9) Sthab., IX, 5, 16, p. 667 (437). Pux., .Y. IL, XXXVl, 6 (5), 44. (7;,
bien des années encore, il fallut aller à Nicopolis, à Patxae et à Corinthe pour trouver en Achaïo une vie et une prospérité nouvelles. Parmi les villes anciennes, il n'y avait, en définitive, que Sparte et Argos, qui était maintenant le centre d'un petit synédrion local et le siège de l'assemblée des Panhellènes mentionnée plus haut, ainsi queTégée' et Athènes, dont Taspect ne fût pas complètement affligeant.
A côté de ces villes nouvelles, Tantique Athènes commençait aussi à se relever. Sans doute, il n'était guère possible qu'après les cruelles soufl*rances et le complet épuisement des dernières générations, et tout particulièrement après les guerres qui se firent les prétendants à Tempire, le commerce et l'industrie des Athéniens reprît un rapide essor. Athènes, à cet égard aussi, partageait le sort de la plupart des autres villes et contrées de TAchaïe, mais Athènes n'en était et n'en restait pas moins de toutes les villes de la Grèce d'Europe celle qui — même abstraction faite de ses écoles philosophiques — grâce à son glorieux passé, à la place importante qu'elle tenait dans l'histoire de la plus noble civilisation de l'antiquité, grâce à ses splendides monuments de toute espèce, devait continuer d'attirer les regards de tout l'Orient hellénistique comme elle l'avait fait jusqu'alors., et provoquer dans ces premiers temps de l'Empire les vives sympathies des empereurs, d'un grand nombre de membres de la famille impériale, des hommes d'État les plus éminents,et, en général, de tout ce qu'il y avait de plus distingué à Rome, comme, au siècle précédent déjà, elle avait joui de celles des Romains
48. 8 (13), 62. (Les carrières de Caryslos étaient impériales; cf. Becker- Marquardt, 111, 2, p. 202, note 115. — Il ne faut pas oublier les coqs de combat qu'on faisait venir de Tanagra, de Rhodes, de Mélos et de Chalcis ; Varro, De re rustica, III, 9. Plin., X, 21 (24), 48, et Notamment les beaux vêtements fabriqués en grande q uanlité à Cos, à Amorgos et à Céos ; cf. Plin., XI, 22 (20), 76. IV, 12 (20), 62. Hermaxn, Gr. PrivataU.y § 22, 17. 18.
*) Parmi les villes anciennes de la péninsule, nous voyons, au temps de Strabon, Sparte occuper le premier rang, Argos le second; v. Strabo.n, VIII, 6, 18, p. 578 (377). Curtius, Pelop., vol. II, p. 226. 349. Sur le petit synédrion d*Argos pendant l'Empire (ci-dessus, p. 286, 1 et ci-après, vol. II), v. Pausan., VI, 12, 3. VIII, 22, 1. 23, 1 et Curtius, Pelop.. vol. I, p. 82 sqq. Vol. Il, p. 349. 560. D'après Curtius, p. 508, les Néméennes étaient pour ce synédrion des Argiens le centre du culte.
rVOUYELLES CONSTRUCTIONS A ATHÈNES 48i
les plus cultivés. Athènes était de plus en plus visitée, de préférence à toute autre ville, par les Romains considérables que des intérêts de diverse nature, personnels, scientifiques ou esthétiques, amenaient dans les pays helléniques Ml y a plus : la faveur des empereurs et d*un grand nombre de Romains haut placés resta acquise aux Athéniens à un degré éminent depuis cette époque jusqu'au temps d*Alaric; l'histoire ultérieure de la Grèce nous en fournira plus d'un exemple. Comme on ne pouvait, ni par décrets, ni par présents, rendre aux Athéniens leur prospérité d'autrefois et leur ancienne énergie, on voulut au moins leur fournir les moyens d'orner leur ville par de nouvelles et splendides constructions qui, en général, avaient également pour but de perpétuer la mémoire du philhellène auquel on devait ces embellissements nouveaux. On se remit donc alors à suivre les traces des Attale*s et d'autres princes hellénistiques (p. i07) : on considérait à juste titre la Grèce d'alors comme un immense musée d'objets d'art. Dans tous les cas, ce désir des Athéniens d'orner leur ville de somptueux édifices s'accordait parfaitement avec l'ostentation, la futilité et le vain formalisme des Grecs de ce temps-là; toutes ces splendeurs, en somme, abstraction faite du gain momentané que les industries du bâtiment, les artistes et autres gens de métier retiraient d'un travail bien rémunéré, ne procuraient d'autre avantage aux habitants d'Athènes que d'augmenter encore la force d*attraction que cette ville exerçait sur tout le monde civilisé de cette époque.
C'est ainsi qu'au siècle d'Auguste' la muniticeucu de Jules
') Cf. ci-dessus, p. 405 sqq.
*) Cf. en général Tarticle AUienae de C. Blhsian dans Pauly, HealencycL, vol. I, 2« édit, p. 1979 sqq.: Curtius, AU. StuiL, H, p. 50 sqq. — L*opinion de Curtius, op. rit,, p. 52 sqq. — d'après laquelle la ville d'Athènes fut alors reb&tie d'après des plans nouveaux, de nouveaux quartiers construits au nord de l'acropole, l'agora agrandie du côté de l'est, un « marché neuf » établi, et un splendide Prytanée (p. 55) construit au nord de l'acropole (l'ancien aurait subsisté jusqu'à l'époque romaine près de l'ancienne agora, dans la parlie méridionale de la ville) — est énergiquement combattue par BuRSiAN, op. cit„ p. 1972 et 1979, ainsi que dans la dissertation De foro Atheniensium dispulatio, p. 13 sqq. (dans le ZUricher Universilàtsprogramnij été 1865). Cf. aussi Wachsmuth, Die Stadt Atheiiy p. 669 sqq.