‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 3)Chapitre 33 sur 186 · SPARTE COMPLÈTEMENT VAINCUE · texte numérisé non relu

SPARTE COMPLÈTEMENT VAINCUE

jours hostile aux formes et à Tesprit de la ligue achéenne si on n'affaiblissait pas syslémaliqucment cet État arrogant en le réduisant presque au néant, et si on n'effaçait pas par un acte de vigueur ses traits dislinctifs les plus odieux : tout cela décida Philopœmen et les confédérés à prendre à Tégard de Sparte une série de mesures aussi énergiques que cruelles, qui prouvèrent après coup que Flamininus n'avait sans doute pas eu tort en refusant naguère de poursuivre la guerre contre Nabis jusqu'au point que les Achéens auraient bien voulu atteindre dès l'année i 95. On ne se contenta donc pas de raser les fortifications de la ville de Sparte, en congédiant tous les mercenaires recrutés depuis des années par Machanidas et Nabis; mais on exila, sous prétexte de les établir dans d'autres cantons de la péninsule, tous les esclaves et tous les hîlotes auxquels Nabis avait donné le droit dt* bourgoisie. En outre, pour compléter cette cruelle restauration, au moyen de laquelle on s'efforçait de punir tous les crimes du sanguinaire Nabis et de ses compagnons socialistes, et pour renverser complètement tout ce qui depuis plus de quinze ans s'était élevé sur ce sol, non seulement on ramena dans la ville tous les émigrés avec toutes leurs vieilles prétentions politiques et financières, mais on rechercha dans les villages une foule de ces hilotes (3000, dit-on) qui refusaient de quitter le pays; puis on les vendit comme esclaves, et le prix de vente servit à reconstruire à Mégalopolis une colonnade détruite parles Spartiates pendant la guerre de Cléomène. Et même, pour mettre Sparte dans l'impossibilité de nuire aux confédérés, on abolit tout simplement d'un côté les règlements de Lycurgue, qui subsistaient toujours, y compris les dispositions qui se rapportaient à l'éducation de la jeunesse et aux mœurs, pour y substituer les institutions achéennes; et de l'autre, l'État humilié dut céder à Mégalopolis une partie de son territoire, le district de Belmina qu'on se disputait depuis longtemps *. C'était, avec ses retranchements, « la clef de TEurotas » ; il dominait complètement une des principales routes de la vallée de l'Alphée, de

«) Liv., XKKVIlî, 34 et Weissenhor:*, ibid. (Cf. XXKIX, 33 oi 36. 37). Plut., Philop., c. 16. Palsan., VII, 8, 3, 1), 2; VIII, 51, 1. Cunnis, PelopoîinesoSj H, p; 257-259. Nissen, p. 28v sqq.

HW SPAKTE AFFAlKLlt: JUS^Hi'a L'ANÉANTISSEMENT

sorte qiio la vallée de TEurotas était dorénavant complètement ouverte, au besoin, à toute attaque de la part des confédérés.

En agissant ainsi, IMiilupœmen et les Achéens avaient non seulement commis une série d'actes arbitraires des plus graves (ils étaient trop communs à cette époque et les Romains en commettaient trop souvent à l'égard des vaincus); ils avaient aussi commis à deux points de vue de graves fautes politiques. Ils avaient agi avec une injustice criante à Tégard des nouveaux citoyens lacédémoniens en faveur d'un parti d'émigrés aussi orgueilleux que bornés, et pourtant ils n'avaient ni créé dans la ville de Sparte un état de choses stable, ni obligé d'une façon durable les émigrés ; car ces hommes, qui n'avaient rien appris et rien oublié, ne verraient bientôt plus que raffaiblisscment matériel de leur patrie, qui leur était insupportable à eux aussi, et l'abandon des lois de Lycurgue ; aussi témo*ignèrent-ils bientôt après leur reconnaissance aux Acliéens en ourdissant les intrigues les plus dangereuses. D'autre part, on avait, étant donnés les rapports qui existaient entre Rome et les Hellènes, en abusant à ce point de sa supériorité vis-à-vis de Sparte, provoqué directement Rome protectrice à s'immiscer dans ces odieux conflits. Le sentiment de s'être assez gravement compromis vis-à-vis des Romains semble avoir engagé les Achéens h, cultiver avec plus de zèle leurs rapports avec les États hellénistiques de rOricnt, avec Rhodes, Pergame et l'Egypte, et même avec la Syrie; nous apprenons que, dans les années qui suivirent, les grands souverains hellénistiques envoyèrent plusieurs ambassades à la confédération ^ .

11 nous est permis de supposer que les hommes d'État achéens, en face des événements qui eurent lieu depuis 200 av. J.-C, ne se sont pas fait illusion au point de croire que, dans le cas d'un conflit sérieux avec les Romains, ils pourraient compter sur une assistance armée de la part de leurs alliés hellénistiques. Us ne cherchaient probablement, en se liant plus étroitement avec ces Etats, notamment avec le roi Eumène II, le grand favori du Sénat, qu'à fortifier et

«) Cf. ScHOH.N, p. \W S(i«|. Meiek, o/). cil.f p. 378. Nissen, p. 332.

ALLIANCE DES ÂCIIÉENS AVEC. LES ÉTATS HELLÉNISTE» CES [il

à aniélit)rcr leur position dipiomaliquc vis-à-vis de Home; mais on vit bientôt que C(*tle attente n'était que peu fondée. Les potentats hellénistiques témoignaient, il est vrai, maintenant comme auparavant, beaucoup de bienveillance aux Achéens; Tancienno prédilection de ces souverains pour les Hellènes et leur pays — laquelle, malgré toutes les horreurs de la guerre et à c6té de calculs tantôt froidement égoïstes, tantôt finement politiques, s'était constamment fait voir même à l'époque des Diadoques et des Epigones*, et avait valu bien des avantages notamment aux Athéniens — n'était pas éteinte, même à présent. Malheureusement, celle sympathie avait surtout pour cause le désir de gagner par des faveurs peu coi^teuses la renommée de généreux protecteurs des Grecs, et d'être honorés de la part des habitants de la péninsule hellénique, si spirituels et d'un esprit si cultivé, par d'éloquents décrets et de flatteuses distinctions qui, dans d'harmonieuses lournures, devaient mêler les noms antiques et glorieux de villes et de tribus grecques avec ceux des Lagides, des Séieucides et des Attalides et prêter un nouveau lustre à Téclat pâlissant des couronnes hellénistiques. Toutes ces relations ne valurent aux Achéens aucun avantage réel; tout ce qu'ils obtinrent en réalité se réduisit à des présents consistant en armes, en vaisseaux et en argent; et même Ëumène, le prince qui plus ([ue tout autre briguait la faveur des Hellènes, blessa de la façon la plus pénible l'amour-propre des confédérés par la manière dont il offrait de l'argent à ceux-ci, qui d'ailleurs auraient bien voulu lui arracher do nouveau l'île d'Ëgine (p. 38) <. Quant au seul Etat qui au besoin eut pu leur prêter un secours efficace, la Macédoine, les Achéens, depuis leur alliance avec les Romains, avaient avec lui les rapports les plus tendus; si bien que les confédérés défendirent par une loi toute relation directe avec les Macédoniens^.

Toujours est-il que les AchécMis se trouvèrent dans la situa-

*) Cf. Dhoysen, Histoire de l'IlellrnismCy Irad. Bouclié-Leclercq, vol. II, p. 410, sqq. 111. 238 sqq.

*) Cf. PoLYB., XXIII, 1, 5 et suiv., \, o et suiv., 7-9. Diud., XXIX, il* ') Cf. Liv, , XLI, 23 inil.

148 LES ACnÉKNS ET ROME

tion désagréable de répondre devant les Romains, sans être appuyés par qui que ce fùl, de leur conduite à Tégard de Sparte. Leur situation était rendue bien plus difficile encore par le désaccord des hommes les plus influents de la confédération sur l'attitude politique qu'il convenait de prendre en général vis-à-vis des Romains. Jusque-là les confédérés, depuis leur rupture avec le roi Philippe, avaient vécu en bonne harmonie avec le Sénat, et bien que comme, nous l'avons vu plus haut, les froissements ne manquassent pas de temps à autre, le caractère dos Achéens et des Arcadiens était tout autre que celui des Étoliens. Les passions ardentes et l'arrogance indomptable des vaillants Klephtes du nord de la Grèce étaient si peu dans la nature des confédérés du Péloponnèse, que ces derniers, comme le prouve entre autres choses le détail de l'affaire de Zacynlhe*, n'étaient guère capables de résister longtemps à l'attitude décidée d'un Romain. Si donc, même après la chute de l'empire des Séleucides, la confédération devaitgarder toujours une attitude digne et mesurée vis-à-vis de la grande puissance italique, son alliée, tout dépendait des principes politiques et du caractère de ses hommes d'État les plus influents; et ce sont eux précisément qui avaient sur la politique intérieure et sur celle du dehors les opinions les plus divergentes. Arislœnos, celui-là même qui avait déterminé les Achéens à rompre avec la Macédoine, un homme d'État d'un talent considérable et d'une grande habileté diplomatique, et le vaillant général Diophane étaient les chefs d'un parti qui, depuis la chute de la grande puissance asiatique, manifestait ouvertement l'opinion que les Achéens n'avaient rien de mieux à faire que de se jeter, pour ainsi dire, sans réserve entre les bras des Romains, de leur obéir en tous points, de ne jamais songer à résister aux désirs et surtout aux exigences des Romains, quels qu'ils fussent, etd'aller'plutôt au devant des souhaits de cette Rome qui les protégeait". Aristœnos, le véritable chef^ le mieux doué de ces hommes, n'était pourtant pas un traître ; Polybe lui-même, pendant plusieurs années un zélé partisan

*) Cf. Liv., XXXVI, 32.

») Cf. PoLYB., XXV, 9. Voy. aussi Plut., iVii/o/)., c, 17, Paus., Vlll, 5, 1. Sur Diophane, voy. aussi Liv., XXXVIIl, 32.

LA POLITIOUE d'aR1ST.EN0S 149

de ces opinions, ne Ta pas considéré comme tel. Bien différent du scélérat Callicrate (v. ci-après), plus tard chef du parti romain , Aristaînos avait toujours conservé du moins de l'amour pour son peuple et le sentiment de la dignité de la Ligue; il cherchait, malgré sa manière de voir, à se maintenir le plus longtemps possible dans la limite de la loi et de la constitution de la Ligue, et il espérait par sa conduite retirer de la faveur et de la bienveillance des Romains bien des avantages, non pour lui, mais pour les'Achéens. Sa politique de faiblesse et de résignation, qui ressemble beaucoup aux idées du vieux Phocion sur la folie d'une résistance sérieuse des Athéniens à Philippe II de Macédoine, était celle d'un homme sensé mais d'un terre-à-terre effrayant. Fermement convaincu que toute résistance sérieuse dos Achéens à Rome finirait par l'anéantissement complet de la Ligue, Arista^nos voulait évidemment épargner à son pays cette sanglante agonie et persuader aux Péloponnésiens de passer paisiblement, en se donnant librement à Rome, à cet état de complète nullité politique qui semblait être le sort inévitable de la nation grecque sous la domination romaine.

Mais on ne pouvait admettre que de semblables opinions fussent approuvées alors déjà par la plupart des hommes d'État du Péloponnèse. Aristaenos ne voyait pas qu'un noble peuple, qui avait derrière lui une glorieuse histoire de près d'un millier d'années, ne pouvait pas descendre volontairement dans la tombe, aussi longtemps qu'il avait encore une étincelle de sa vigueur d'autrefois. Il est vrai que la Grèce, que le Péloponnèse se trouvait vis-à-vis des Romains incomparablement plus faible que les Grecs du temps de Phocion en face de la jeune monarchie macédonienne. Et pourtant, tandis qu'alors l'union avec la Macédoine associait pleinement les peuples intelligents et guerriers de la péninsule hellénique aux glorieux exploits d'Alexandre et des Diadoques et ouvrait aux Hellènes le monde immense de l'Orient, que promettait aux Achéens leur soumission volontaire à Rome ? La fusion politique immédiate des Hellènes avec l'État romain, leur admission dans la cité, celle des plus capables d'entre eux aux importantes fonctions publiques : c'est à quoi ne songeaient

150 POLITIQUE DE PIIILOPŒMEN

pas les hommes politiques de Rome. Il n'y avait donc à espérer pour les Achéens que le calme champêtre d'une province romaine, rabaissement de l'énergique mouvement politique de la péninsule au point d,e n'être plus qu'une idylle communale, le changement humiliant de la milice achéenne en compagnies mal organisées de gendarmerie romaine, et enfin la perspective, comme récompense de la retraite volontaire du théâtre de Thistoire, d'être déchargés des lourdes dépenses causées par une administration indépendante et de pouvoir satisfaire une ambition plus élevée comme instituteurs de la jeunesse romaine ou comme acteurs sur les théâtres de Iltalie. Un vaillant guerrier comme Philopœmen, qui lui-même avait ranimé les forces de la Ligue, qui se trouvait vis-à-vis de la ligue achéenne dans une position tout à fait semblable à celle qu'occupait Aratos à l'égard de ses contemporains avant la la guerre de Cléomène, ne pouvait librement accepter une pareille situation. Il est vrai que cet homme vaillant, lui aussi, ne pouvait écarter le pressentiment formel que les jours de l'indépendance grecque étaient comptés *. Mais il était d'avis — et cette opinion était partagée par un grand nombre des plus estimables confédérés — qu'il n'avait pas pour mission d'accélérer lui-même le dépérissement de l'indépendance hellénique. Philopœmen et ses amis ne cherchaient nullement les conflits avec Rome; ils pensaient encore moins à entreprendre à la légère une lutte désespérée contre Rome ; eux aussi se décidèrent plus d'une fois à céder au Sénat, lorsque Rome exigeait impérieusement qu'on lui fît telle ou telle concession. Mais ils étaient d'avis que, aussi longtemps que les Romains reconnaissaient que les Achéens, comme leurs alliés, avaient les mêmes droits qu'eux-mêmes, aussi longtemps qu'ils admettaient l'indépendance des Grecs comme un fait légal, il fallait s'opposer aux empiétements des hommes d'État romains en s' appuyant sur le droit avec ténacité et énergie et en faisant appel, chez les Romains, au sentiment de la justice; et qu'il fallait notamment employer tous les moyens pacifiques pour résister à la tendance dangereuse d'un trop grand nombre de

«> PoLYR., XXV, 0, (l)), G. Put. ot Palsan., loc.rit.

POLTTIOÏIE DU PARTI NATIONAL ACHÉEN 451

diplomates romains à se mettre an-dessiis de divers règlements de la constitution achéenne qui les gênaient. Et Philopcemen n'avait certainement pas tort en pensant qu'une semblable attilude, que la preuve effective et répétée d'une force de résistance de la part des Achéens déciderait bien plus facilement les Romains à traiter avec ménagement leur allié plus faible qu eux, qu'une molle indifférence qui devait inviter à de nouveaux empiétements*. Or, on ne peut nier qu^m Aratos se fût probablement tiré d'une situation aussi difficile avec bien plus àe bonheur et d'habileté que des natures aussi rudes, aussi 'belliqueuses, des caractères aussi violents que Tétaient ceux ^^ Philopœmen et de Lycortas. On ne peut pas nier non plus <iue, pendant ces luttes des Achéens avec Home, nées en ^''ande partie des odieuses dissensions des Spartiates, les lières paroles et le ton arrogant que les Achéens firent entendre à diverses reprises, et qui ne s'appuyaient pas sur une force '^^atériello, assent facilement provoquer la moquerie. Mais ïïous ne devons pas oublier qu'alors ce n'était pas un Etat confédéré peu important, animé d'un fol orgueil et de tendances ^^paratistes non motivées, qui voulait gêner et faire du tort au ^hc»f puissant d'une ligue nationale, en se mettant exclusive- '^Gtit au point de vue d'une politique égoïste et ennemie du ^^11 commun, mais que c'étaient les derniers grands repré- ^^^tants d'une nation autrefois puissante qui luttaient pour ^^^O server les restes du bel héritage de leurs ancêtres, et que I^^ï^sonne ne ressentait plus douloureusement qu'eux-mêmes ^ txagique contradiction qu'il y avait entre leurs pensées, leurs ï^^^oles et leurs forces insuffisantes.

Allais dans tous les cas, ce fut pour les hommes du parti

^^tional achéen un grand désavantage, que, dans ce nouveau

^^ ^^flit avec Rome^ il y eût au sein même de la confédération,

'^^ face d'eux, un parti romain qui pouvait en outre se fonder

^^^'ï^ ce que, dans l'affaire de Sparte, Philopœmen avait de

^ucoup outrepassé la ligne d'une politique sage et vraiment

iilaire. Or ce conflit intérieur se continua dès lors à tra-

^^>Ts toute l'histoire ultérieure des confédérés, pour prendre

•) PoLYB., XXV. 9: cf.PLFT., P/i/7., c 17. Liv., XXXVÎÎÏ. :h>.

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