‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 3)Chapitre 84 sur 186 · POLITIQUE DES ACHÉENS · texte numérisé non relu

POLITIQUE DES ACHÉENS

sur tous les hommes d'origine spai'liate qui vivaient alors à Corinthe et même sur ceux qui portaient le costume Spartiate. Us commencèrent même dans leur fureur par en tuer quelquesuns ; d'autres furent maltraités, la plupart jetés en prison î la maison de l'ambassadeur romain ne put même pas offrir un asile aux Spartiates proscrits, Ce fut en vain que le fier Oresles usa de toule son autorité pour faire cesser ce tumulte par la crain.lequ'inspiraitlenomromain; lui-même et ses compagnons furent insultés plusieurs fois par la populace comme ambassadeurs de Rome, malgré le caraclère sacré que leur conférait le droit des gens, et durent en toute liâle reprendre le chemin de l'Italie *.

Redevenus calmes, les Achéens se demandèrent ce qu'il fallait faire. Mais il était très difficile de prendre une détermination raisonnabliî. L'exécution pure et simple du décret du Sénat anéantissait sans contredit politiquement la confédération. 11 est vrai qu'on pouvait peut-être accepter avec indifférence le détachement de la Ligue de la ville d'Héraclée ; celui de Sparte au contraire, qui après 188 n'eût pu avoir que d'heureux résultats, était maintenant (ce canton avait fait depuis plus de trente ans sans interruption partie delà Ligue) pour le moins une terrible humiliation. Mais ceux qui détachaient aussi de la Ligue les cités florissantes de Corinthe et d'Argos tranchaient tout simplement le nerf vital de la communauté tout entière. Trois chemins restaient maintenant ouverts aux confédérés. Ils pouvaient, après avoir déjà insulté les ambassadeurs romains, s'aventurer plus loin dans cette» voie et prendre les armes contre Rome. C'eût été de toute façon agir en désespérés ; cependant, si les Achéens avaient alors entrepris la lutte avec toutes les forces dont ils disposaient^ on n'aurait pas pu condamner leur conduite comme absolument insensée. Leur lutte aurait toujours encore pu se confondre avec la guerre acharnée que soutenait alors Rome en Espagne contre le génie de Viriathe, en Afriqu(^ sous les murs de Carthage, ou dans le voisinage immédiat des Hellènes,

») Pausan., vu, 14; 2. Justin., /oc. cit, Polyb., XXXVHI,!, 1. Liv., EpU. lib., LI. Strab., VIIÏ, 6, 23, p. 584 (38i). Dio Cas?., fr. 72, 2. ZoNAR., ÎX, 31 init.

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en Macédoine. Là Mélellus, il est vrai, avait battu surlesfronlièrcs de la Macédoine et de la Thrace, vers la fin de Tannée 148 on seulement en 147 av. J.-C, les nouvelles troupes réunies en Thrace par Andriscos ; il avait même obtenu d'un chef thrace qu*il lui livrât Taudacieux rebelle * ; mais peu après un nouveau prétendant avait paru dans la vallée de Neslos, s'y était fait passer pour Alexandre, fils de Persée, et occupait toujours encore vivement les troupes romaines. Mais si on ne voulait pas s'élever jusqu'à ce désespoir qui fait affronter courageusement la mort, il fallait se soumettre à Rome sans conditions; oneùteuaumoinsla vie sauve; on eût conservé ses biens et on se fût endormi dans cet anéantissement politique que Rome voulait infliger aux confédérés. Peut-être y avait-il une autre issue encore. Peut-être ne fallait-il pas prendre tout à fait au sérieux les ordres impitoyables du Sénat ; peutêtre pouvait-on acheter son pardon par d'humbles prières et faire oublier l'insulte faite aux ambassadeurs ; le Sénat se contenterait peut-être de détacher de la Ligue Sparte et Héraclée, en accordant dans sa clémence un semblant d'existence politique au reste de la confédération*.

Les Achéens, et certes il ne faut pas leur en faire un reproche, ne purent se résoudre à signer volontairement leur arrêt de mort; mais malheureusement ils n'ont pas su non plus faire un choix meilleur. Ils suivirent d'abord la troisième des routes indiquées^ sans cependant aller jusqu'au bout; ils laissèrent passer le dernier moment où un soulèvement armé n'était pas précisément une folie, et c'est ainsi qu'à la fin ils se précipitèrent en leur aveugle désespoir dans une lutte sans gloire qui ne leur a même pas laissé la consolation d'avoir péri honorablement. Les confédérés résolurent donc tout d'abord de supplier les Romains de leur pardonner les scènes honteuses qui avaient eu lieu à Corinlhe. Théaridas et quelques autres Achéens du rang le plus élevé se rendirent en Italie comme ambassadeurs : mais en route (l'automne de Tannée 147 était déjà arrivé), ils rencontrèrent une nouvelle ambassade du Sénat,

*) Liv. Epit. lib, L, s, fin. Zonar., IX, 28 s. fin, Eutrop., IV, 13. Flor., 1, 30. S. RuF. Breviar.f c. 7.

') ZoNAR., loc.cU,

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sur rinvitation de laquelle ilâ s'en retournèrent) eu atteudaut, en Grèce *. Orestes avait fait à Rome une peinture excessivement violente et exagérée des troubles de Corinlhe : il avait même affirmé qu'il fallait considérer comme un crime sournoisement prémédité Tinsulte des ambassadeurs romains *. Le Sénat était naturellement très irrité ; cependant ce rapport même prouvait que les Péloponnésiens n'étaient nullement disposés à dissoudre leurLigue suruusimple ordre duSénat,et qu'on avait en somme mal jugé les dispositions des Achéens. Or comme le Sénat, dans les circonstances où il se trouvait alors, ne désirait nullement se mettre dans la nécessité de faire la guerre aux Péloponnésiens sans y être forcé et les pousser à une lutte furieuse et désespérée; comme on comptait probablement à Rome que les Achéens — pour lesquels on avait plus d^égards^ ou, si Ton veut, infiniment plus de mépris que pour les Carthaginois, ces vieux ennemis de Rome, ou pour les Macédoniens — sous l'influence d'une habile diplomatie redeviendraient tôt ou tard plus dociles et qu'au besoin, lorsqu'on aurait terminé complètement les autres grandes guerres infiniment plus importantes en Afrique et en Macédoine, on les réduirait facilement soit par la force, soit simplement en les menaçant des forces imposantes dont on disposait en Macédoine et en Afrique : on se décida, peutêtre sous l'influence d'un parti plus modéré^ dévoué aux Scipions, à renoncer jusqu'à nouvel ordre aux prétentions d'Anrélius Orestes et à donner par contre aux Achéens, avec une générosité apparente, les moyens de se réconcilier pour la forme avec la puissance protectrice. Les nouveaux ambassadeurs dont nous venons de parler, conduits par Sextus Julius Cssar, furent chargés de traiter avec les Achéens avec la plus grande douceur.

Les confédérés devaient être exhortés avec bienveillance à ne pas pousser les choses jusqu'à une rupture ouverte avec Rome ; on devait pardonner aux Achéens d^avoir insulté la première ambassade s'ils voulaient punir les coupables; on leur demandait seulement de ne plus insulter les Romains et de ne

♦\ PoLYB., XXXVIII, 2, 1-3. Pausan., VII, 14,2. «? POLYB., XXX VIII, 1, 1-3.

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plus allaquer Sparte *. C/est dans ce sens que parla Sextus Julius dans l'assemblée générale d'^Egion. Il fit à peine mention des scènes qui s'étaient passées à Corinthe, et ce fut de la manière la plus conciliante; mais il insista beaucoup sur les rapports meilleurs qu'on aurait dorénavant avec Rome et sur la réconciliation avec Sparte*. La plupart des confédérés assemblés furent remplis de joie par cette perspective aussi favorable qu'inespérée. Sextus Julius fut vivement acclamé^ et Ton décida à l'unanimité que, pour se réconcilier complètement avec le Sénat, Théaridas n en serait pas moins envoyé à Rome et qu'on convoquerait une assemblée des autorités fédérales et du grand conseil de la Ligue (ou encore une assemblée semblable à celle qui s'était réunie récemment à Corinthe) où l'on mettrait fin provisoirement, avec la coopération des ambassadeurs romains, à la querelle qu'on avait eue avec Sparte'. Au point où on étaient les choses, les Achéens eussent agi sagement en persévérant dans cette voie. L'ivresse dans laquelle les avait plongés d'abord leur colère contre Rome s'était dissipée depuis longtemps; les classes aisées avant tout, l'oligarchie riche de la nuance politique d^Andronidas, comme le petit parti modéré, tremblaient à l'idée d'une guerre contre Rome; les masses aussi, passionnées et surexcitées, étaient redevenues calmes jusqu'à un certain point. Mais malheureusement non seulement l'odieux Diseos nourrissait une haine de plus en plus profonde contre Rome; on venait aussi de nommer chef de la Ligue, pour l'année 146 (peut-être précisément dans cette assemblée d'^Egion), le fanatique le plus exalté du parti anti-romain, un certain Critolaos. Ces hommes, et avec eux d'autres fanatiques, comme Alcamène, Théodecte, Archicrate *, non seulement considéraient la nouvelle attitude du Sénat avec la plus grande méfiance, ce qu'on peut à peine leur reprocher ; ils croyaient aussi pouvoir tirer de la douceur inespérée de Sextus Julius la conclusion que les alfaires prenaient une très fâcheuse tournure pour Rome

') PoLYB., XXXVIII. 1, 3-5. et 8, 2, 5. Cf. DioCass., fr,72, 2. ») PoLYB., XXXVIII, 2, 4 et 5. Pausan., VII, 14, 2. ») PoLYB., XXXVIII, 2, 6-7; il, 3, 2. Pausan., VII, 14, 2 et 3. *) POLYD., XL, 4, 9.

MENÉES DÉMOCRATIOrES DE CRITOLAOS 215

en Afriquo ot en Kspagnc. Au moment oii Scipion serrait de j)lus en plus près les Carthaginois, oii Mélellus avait à son tour vaincu le faux Alexandre et l'avait poursuivi victorieusement jusqu'au foçd de la Dardanie ', ces hommes songèrent, eux aussi, à faire la guerre à Rome*, <'t ils Tentreprirenl sans tarder de la façon la plus honteuse.

Critolaos commença par insulter les ambassadeurs romains de la façon la plus grossière; il donna, en elîet, aux fonctionnaires et aux conseillers fédéraux déjà convoqués Tordre secret de ne pas se rendre à Tégée; et lorsque les ambassadeurs romains et Spartiates arrivèrent dans cetle ville, ils n'y Irouvèrent personne. Enfin, après les avoir longtemps fait attendre, le rusé chef de la Ligue parut et leur déclara avec une politesse ironique qu'il regrettait beaucoup de ne pas avoir lui-même les pleins pouvoirs nécessaires pour Iraiter avec eux et les Spartiates; que, d'ailleurs, d'après le droit fédéral, on ne pouvait réellement discuter ou trancher une question de cette importance que dans une assemblée régulière; qu'on en convoquerait une dans six mois (au mois de mai 146) et qu'il avait Thonneur d'inviter les représentants de Rome et de Sparte à s'y rendre'. Naturellement Sextus Cfesar, indigné, quitta sans tarder le Péloponnèse; la description qu'il fit de l'état du Péloponnèse et de l'attitude des chefs achéens, surtout de celle de Critolaos, convainquit le Sénat que malgré tout il faudrait avoir bientôt recours à une intervention armée *. Critolaos, de son côté, qui avait rompu ouvertement avec Rome, mit à profit l'hiver (147/6) pour exciter dans les masses la haine la plus violente contre Rome. Il parcourut l'uni» après l'autre les villes confédérées, et tint partout des assemblées populaires dans lesquelles il usa de tous les moyens pour allumer les passions des masses contre la grande puis- .sance italique. Bien plus : il profita de la misère du peuple pour atteindre son but; ne pouvant compter sur les riches, h» fougueux démagogue jugea à propos de faire marcher les

«) ZoNAR., IX, *JS fin.

«) Pausan., VII, 14, 2 et 3. Polyb., XXXVIll, 2,7-13. 3) PoLYB., XXXVIII, 2, 8 cl 9; 3, 1-5. Pai sax., VII, li. 3. Dio Ca<s.. fr, 72, 2, Cf. aussi Freeman, p. 0% sqq. *) PoLYB., XXXVIII, 3, 0. Pausan., ibid.

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démocralos-socialisles : en un mot, dans toutes les villes les autorités reçurent Tordre de suspendre les lois sur les dettes pendant la durée des événements qui se préparaient; tous les procès intentés aux débiteurs devaient être arrêtés; aucun créancier ne pouvait faire rentrer ses fonds; personne ne devait être mis en prison pour dette. Une pareille politique fit naturellement des masses appauvries les adhérents enthousiastes du parti de la guerre ', d'autant plus que le prolétariat n'avait que des idées très confuses de la situation générale des affaires et du rapport qui existait entre les forces des Achéens et celles des Romains et que le souvenir que les Achéens avaient conservé de la force et des hauts faits de leurs armées sous Philopœmen et Lycortas, et, par conséquent^ la confiance qu'ils avaient en leurs aptitudes guerrières, n'avaient été affaiblis par aucune bataille perdue depuis la mort de Lycortas. C'est ainsi que se passa Thiver. On vit alors arriver de Thèbes des ambassadeurs du béotarque Pylhéas, un homme de mœurs dissolues et ennemi acharné des Romains, qui mirent en perspective, en cas de guerre, l'alliance de cette ville avec les Achéens; en effet, les Thébains, à la suite des pillages commis dans les cantons voisins et déjà mentionnés (p. 228), avaient été condamnés par Métellus à de fortes amendes qu'ils n'avaient aucune envie de payer*. La ville de Chalcis aussi, qui, il faut bien le dire, avait terriblement souffert^ pendant la guerre contre Persée par l'avidité et la cruauté des amiraux romains, Lucrélius et Hortensius, était prête à se soulever contre Rome *. Sur ces entrefaites, arrive le moment fixé pour l'assemblée fédérale du printemps (mai) de l'année 146. Lorsqu'elle fut réunie, — cette fois-ci, ce fut à Corinthe, — une nouvelle ambassade romaine se présenta ayant à sa tête Gnaeus Papirius*.

«) PoLYB., XXXVIII, 3,7-11. DiOD., XXXÎI, 26, 3.

*) Pausax., Vil, 14, 4. Sur Pvthéas, vov. encore Polyb., XLl, i.

3) Cf. Liv., XLIII, 7 sqq.

*) Vqy. ci-après.

■) Il se trouve que nous n'avons que peu de renseignements positifs sur ce fait important. Voy. Flor., I, 30 et 32. S. Rlt., Brertar., c. 7. Sur la (première) ère de la «province » de Macédoine, qui commence en 146 av. J. -G., avec l'établissement du pouvoir romnin dans cette contrée, voy. le calcul de BôcKH, C. I. Gr.f II, p. 55. Becker-Marquardt, Handh. der rom. Altertk.^ t. III, !'• part. p. 116, note 40 (et zur Statistik der rom. Provinzen, p. 18). La

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