DÉFAITE DE DI£OS
arrogants qu'ils quittèrent leur camp établi près de Corinthc et se portèrent en masse au-devant des Romains pour leur livrer une bataille décisive. Et en face de l'irritation, de l'abattement, du désespoir des classes aisées, l'aveuglement du parti de la guerre, celui des basses classes surtout, fut, dit-on, si grand à Corinthe, que non seulement des troupes entières de femmes et d'enfants sortirent de la ville pour assister aux glorieux combats de l'armée, mais qu'elle fut suivie de chars nombreux sur lesquels on comptait ramener le butina Mummius ne put pas résister à cette provocation, et, au mois do septembre de l'année 146% une rencontre décisive eut lieu sur risthme de Corinthe, dans une vallée entre le camp romain et le camp achéen*. La cavalerie grecque ne soutint mémo pas le premier choc de la cavalerie romaine six fois plus forte qu'elle; mais l'infanterie achéenne se battit longtemps avec une bravoure digne d'éloges contre des troupes supérieures eu nombre, jusqu'au moment où une troupe d'élite de mille guerriers romains attaqua le flanc de l'armée grecque et acheva la défaite de Diœos^
Ce fut la fin de la guerre. Diaios, qui avait complètement perdu courage comme Critolaos à Héraclée, ne songea pas à se retirer dans la forteresse voisine de Corinthe, soit pour y forcer l'ennemi à accorder aux confédérés des conditions relativement acceptables, soit pour mourir sur les ruines de cette
') C'est du moins ce que raconte Justin, XXXIV, 2, qui n'est pas précisément bien digne de foi.
«) Cf. Hermann, p. 356.
') On ne sait pas exactement où out lieu la bataille. Zonaras, IX, 31, parle d'une « vallée (xoDov); d'après Tite-Live, Epit, LU, on se battit « (ui Isthmon »; d'après Fiorus, I, 1, « sub ipsis Islhmi fiutcibits ». Polybe (XI., 14, 4) appelle la bataille « r, «spi tôv 'I<j6|iov |ia-/t) ». Selon Aurélius Victor, De vir, iU,^ 60, on combattit près de Leucopétra; cet endroit, auquel les modernes ont emprunté le nom de cette bataille, n'est pas autrement connu. CuRTius, Feloponiiesos^ Ht.p. 501, suppose que ce nom, déjà suspect à PiGHfus {Annal, II, 457), a été formé de l'Xauxov «l^pa.
*) Liv., ibid. Paus., VII, 16, 2. Zox.vr., ibid. Jcstin. et Flor., ibid. Alh. ViCT., De Vir. t'//., 60. Orose, qui ne se fait pas une idée bien nette de toute cette guerre et qui, notamment (cf. pi. haut}, donne aux combats livres dans la Grèce centrale une extension beaucoup trop grande, ne connaît pas du tout la bataille livrée sur l'isthme de Corinthe: cependant il cite auparavant (ibid.) Valerius Antias, qui est bien connu, et qui fait périr 20,000 Achéens, et mourir Disos (v, plus loin) sur le champ de bataille.
258 DESTRUCTION DE C0R1NTHE
ville avec cet héroïsme plein de grandeur dont avaient fait preuve peu de mois auparavant les derniers défenseurs de Carlhage. Le misérable démagogue s'enfuit en toute hâte, immédiatement après la bataille, à Mégalopolis, sa ville natale; là, dans un accès de désespoir sauvage, il tua sa femme, incendia sa maison et s*empoisonna ^ Les Achéens fugitifs, qui ne trouvèrent pas d'autre chef capable de défendre Corinthe ou les défilés arcadiens, se dispersèrent de tous côtés après leur défaite, cessèrent de se battre et attendirent partout leur sort avec une morne résignation. Dans la nuit qui suivit la bataille, la plupart des habitants de Corinthe avec une partie des débris de Tarmée avaient abandonné la ville pour fuir la vengeance des Romains. Lorsque ensuite Mummius parut devant Corinthe, il trouva les murs dégarnis, les portes ouvertes; malgré cela, il attendit deux jours avant d'entrer parce qu'il craignait un stratagème. Ce ne fut que le troisième jour que les légions occupèrent la ville; la prise de l'Acropole semble seule avoir donné lieu à un combat*. Alors les Romains se disposèrent à assouvir leur vengeance. La double insulte des ambassadeurs dont Corinthe s'était rendue coupable exigeait un terrible châtiment; il fallait briser à jamais la résistance des Achéens; les grands capitalistes romains, enfin, de même qu'ils avaient déjà rasé Carthage, voulaient se débar^ rasser dans l'Orient grec d'une concurrence gênante : aussi Mummius avait-il reçu du Sénat l'ordre formel ' de <c détruire
*) Pausan., vu, 16, 2-4. AuR. Vict., op. cU,y 60. Cf. Zokar., hc, cit, *) Celle dernière hypolhèse n'est fondée, il est vrai, que sur un passage où Pausanias parle de Tentrée de Mummius dans la ville « dvaiceircanlvwv Twv TniXùv », et où, néanmoins, il dit à la fin : « Tpi'xtj 8à i^fjipa |i.«Tà Tr,v jia}(r,v f,pEi TE xaxi xpâro; — K6piv0ov » (VII, 16, 5). Pausanias n*entend peut-être par là que le dur traitement qu'on fit subir à la ville prise sans combat, ou les engagements partiels avec les habitants voués à la mort.
3) C'est du moins ce que dit T.-Live, Epit, lib., LU : « Owt... Corinthon ex senatusconsuUo diruit, quia ibi legati Romani violati erant ». La chose fut contestée récemment (mais, comme il nous semble, les preuves sont loin d'être absolument concluantes), par S. W. Teuffel (in Paulys Realencyclop, der class. Alterthumsw., art. « Mummia yens », t. V, p. 200), qui est plutôt disposé à admettre une ratification ultérieure de cet acte de violence par le Sénat Par contre, Paparrhigopoulos, p. 181, Schorn, p. 402, Momussn, Rom. Gcsch., II, p. 49 sqq., Lange, p. 297, maintiennent les données de Tite-Live. Sur les motifs de la destruction, v. aussi Cic, Pfo lege ManiL, c. 5, 11. De OffiCy I, 11, 5. III, 11,1. Justin., XXXIV, 2 fin.
RUINE DE LA LIUUE ACIiÉENNE 259
(^orinthe ». C'est ainsi que, pendant et après la prise de la ville, tous les citoyens libres qu'on trouva encore furent massacrés, les femmes et les enfants (ainsi que les esclaves armés qui avaient survécu à la bataille de Leucopétra) vendus comme esclaves. Bon nombre de ces (corinthiens, vendus tout enfants dans les villes d'alentour, vivaient encore au temps de Cicéron, qui en a rencontré (de 79 à 77 av. J.-(l.) à Argos et à Sicyone *. Puis on se mit à piller systématiquement la ville et enfin on la livra aux flammes, au son des fanfares. Le sol où elle s'était élevée fut a dévoué », c'est-à-dire « toute construction interdite selon les formules consacrées ». (Test ainsi que la splendide Corinthe, dont la beauté avait encore ravi d*admiration Paul-Emile, la dernière ville de la Grèce d'Europe qui avec les nobles monuments de Tart et de la grandeur des ancêtres avait conservé sur une vaste échelle la prospérité de son commerce et de son industrie, cette même ville sous les murs de laquelle cinquante ans auparavant le Romain Flamininus avait proclamé la jeune liberté hellénique périt de la façon la plus lamentable sous les coups des conquérants romains •. La guerre des confédérés avec les Romains élait terminée. Le récit de cette guerre ne saurait éveiller que les sentiments les plus tristes. Sans doute, l'histoire de la Grèce libre ne pouvait finir sans une formidable commotion : ce peuple, avec ses glorieuses annales de mille ans, ne pouvait pas consentir à quitter la scène du moude sans user ses dernières forces. Mais ceci ne diminue en rien l'impression lugubre c|iic produisent ces derniers événements. Nous avons fait voir è. diverses reprises à quel point les Romains avaient contribué à la décadence delà noble nation péloponnésienne; comment, Civec la coopération des Romains, surtout pendaut ces vingt
*) Cic, TuscuL, III, 22.
*) Cf. outre les passages inHûjur'S urécérlenimont : Pausan., VII, 10, 4
<?t 5. II, i, 2, 2, 2. PoLYB., XL, 7, i. Diod., XXXII, 27. Strah., VIII, 6, 'J3,
p. 584 (381). Vell., 1, 13. Floh., ibvL, Vus., N. H. éd. Sillig, XXXIV. 2, (3.)
"7; 3, (6.) 12. XXXV, 12, (i3), 151. Zonar., IX, 'M. Ma.:rob., S((^, III, 9.
EuTROP., IV, 14. Oros., V,3. Voy. aussi (ac, in Vc/r., art, y II, lib. I. c. 21,
§ 55, ik Offic. II, 22, 4. ViRoiL., Jîlncifi.y VI, 837. Dio Cass., XLIIl, 50.
Suidas, I, p. 910, éd. Bernhardy. A.ntiiol. o»., éd. Jacobs, II, p. 30, nr. 84,
p. 1, nr. 2, p. 20, nr, oO, p. 132, nr, 20. Cf. aussi Merleker, AcAa/c,
p. 4i9 sqq.
260 RUINE DE LA LIGUii: ACHÉENNE
deruières années, ce peuple privé de chef devait dég-énércT avec une rapidité croissante et courir à sa perle. Mais l'impression produite par cette dernière lutte des Hellènes pour leur indépendance n'en reste pas moins pénible. Là nous ne trouvons rien de la colère imposante d'une fière nation, qui, menacée de perdre ses biens les plus sacrés, se soulève énergiquement pour briser les chaînes de la domination étrangère, bien résolue de risquer le tout pour le tout, de vaincre ou de mourir. Nous ne trouvons pas ici ce dévouement, ce mépris de la mort des Carthaginois qui allaient succomber et dont la glorieuse agonie forme au moins un point lumineux dans leur lugubre destinée. Ici ce sont les passions les plus vulgaires, les intérêts les plus mesquins qui amènent la lutte suprême ; une fureur aveugle anime la lutte ; les chefs n'ont ni noblesse d'âme, ni dignité morale; sans énergie en face de l'ennemi, ils ne font preuve de courage que contre leurs adversaires sans défense dans leur propre camp ; leur héroïsme est celui du joueur qui a tout perdu. Quant au peuple, il est divisé par les partis : l'un n'aspirant qu'au repos, désirant même la victoire de son formidable adversaire ; l'aulre, cessant d'être animé par un enthousiasme désintéressé et uniquement poussé par un fanatisme sauvage et une exaltation artificielle : nulle part un élan héroïque, mais une ardeur passagère; nulle part le sacrifice volontaire et joyeux de l'existence, mais une agitation inquiétante, fébrile et convulsive. Cette dernière guerre des Hellènes reste bien au-dessous de toutes les autres guerres d'indépendance de leur propre histoire : ces Diseos et ces Critolaos avec leurs Achéens, ce Pythéas avec ses Thébains, combien sont-ils au-dessous des Athéniens et des Thébains du puissant Démosthène : quel contraste entre la honte de Scarpheia et de Leucopétra et la glorieuse dé laite de Chéronée ! Ce qui ressemble le plus à cette dernière lutte des Grecs pour l'indépendance, c'est le premier soulèvement des Hellènes contre Darius, fils d'Hystaspe. Et pourtant, quelque vulgaires que paraissent des hommes comme Aristagoras et Histiée même en comparaison d'un Dia?os et d'un Critolaos, avec quel courage se battirent les héros de Lada et de Milct comparés aux bandes indiscipli-
CHATIMENTS I?fFL1GÉS AUX GRECS 261
nées de Scarpheia ot de Leucopétra, ces tristes épigones de la vaillante milice de Philopœmen, qui ne comptèrent même pas dans leurs rangs un seul homme comme Taudacieux Dionysios de Phocée! Avec la bataille de Lada, enfin, et la ruine de Milet, se leva le jour radieux de Thistoire de la Grèce, tandis que, avec les tombes qui recouvrent les morts de Scarpheia et de Leucopétra, avec les ruines fumantes de Corinthe, notre sentier se perd dans cette nuit obscure qui, dès lors, recouvre pendant des siècles Tantique pays des Hellènes.
Après la destruction de Corinthe, Mummius continua à châtier la « défection » des Grecs en leur portant une série de coups terribles. Mummius, au fond, n'était rien moins que cruel; sous une enveloppe un peu rude, ce simple parvenu plébéien, dont le rhanque de culture hellénique lui fit commettre alors, comme Ton sait^ les erreurs les plus étranges et dire les choses les plus risibles ', cachait un noble cœur et même une grande bonté naturelle*. Il y a plus : il n'y avait en Mummius aucune trace de corruption aristocratique; il était absolument honnête et désintéressé, incapable de se livrer dans son intérêt personnel à des actes de violence et à des exactions. Aussi, plus tard, les Grecs profitèrent largc- Tnent de toutes ces qualités; en attendant, Taustère général, dont la sévérité toute romaine à l'égard de « révoltés » vaincus, n'était paralysée par aucune sympathie hellénique, ne A'oyait aucun motif pour se départir d'une façon quelconque de toute la sévérité du droit de la guerre dans l'exécution des sentences jugées nécessaires dans l'intérêt de Rome, ni pour entraver ses compagnons lorsque, se fiant à ses vues bornées ou à sa condescendance — qui, dans plus d'une circonstance, dégénéra en faiblesse vis-à-vis des Romains — ils abusèrent cruellement du droit du vainqueur'. Non seulement on
>) Cf. Vbll., 1,13.
') On dil que Mummius ne put s*empêcher tout à fait de laisser voir sa bonté naturelle lors du terrible châtiment infligé aux Corinthiens; y. le petit trait qui nous a été conservé par Plutarque, Sympos, lib. IX, quœst, 1, c. 2. Cf. surtout le portrait que Teuffel, op, cit.. p. 201, a tracé de et même Mummius, avec les preuves qu'il cite à l'appui. V. aussi Lanob, p. 300 sqq.
») Cf. PoLYB., XL, 11,3 et 4.
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