SIGNES AVANT-COUREURS DE LA DÉCADENCE
qui fleurit ensuite à Rhodes. Ses villes principales, comme Thessalonique \ prennent plaisir aux discours des grands rhéteurs ambulants , et les étudiants macédoniens, aussi bien que ceux de l'Asie, aiment à entourer les grands maîtres académiques d'Athènes^. De même, la Crète produit dans cette période son poète Mésomède (p. 351), son célèbre rhéteur Pinytos ^, et le philosophe Evarestos*.
L'antique vigueur n'a pas non plus complètement disparu ; la bravoure du corps franc phocidien de Mnésibule (p. 375) et l'incomparable courage des héroïques habitants de Byzance (p. 419) prouvent bien que, chez les Grecs, même à cette époque, la bonne race de l'ancien temps n'avait pas complètement passé à l'état d'ombre dans leurs auditoires, leurs bibliothèques, leurs théâtres et les fêtes qui les réunissaient.
Nous ne pouvons malheureusement pas achever cette peinture avec des couleurs aussi riantes. Le tableau du monde grec à cette époque a un envers très triste. Nous ne parlerons pas de Commode ni de Septime-Sévère, dont Fun, avec ses sanglantes fantaisies carnavalesques, et l'autre, avec la dureté de son administration, peuplèrent de nouveau les îles et les rochers de la mer Egée d'une foule de bannis de diverses parties de l'empire ; nous ne rappellerons pas non plus qu'avec la mort du grand capitaine que nous venons de nommer, le temps commença déjà oii la province d'Achaïe , comme l'ensemble de l'empire, fut précipitée dans une détresse profonde par de mauvais gouvernements , par les cruelles calamités des guerres , par l'eff'royable crise monétaire du m^ siècle , qui sévit pendant de longues années et dont au surplus les signes avant-coureurs et les débuts pour TAchaïe se manifestent sans doute déjà visiblement dans l'énorme masse de monnaie divisionnaire frappée dans le Péloponnèse sous Septime-Sévère et sa famille (cf. plus haut, p. 423,2). La brillante époque d'Hadrien et des Antonins est obscurcie, elle aussi, pour la Grèce spécialement, par les mêmes
*) LuciAN., Herodot. et Aêtion, 7 et 8 et Scytha^ 10 et 11.
2) LuciAN., Demonax, 15 (cf. plus haut, p. 176, à propos de Plutarque).
3) HiERONYM. dans Schône, op. cit., II, p. 173. *) Aristid. (ed Jebb.) Orat. XXVI, p. 326.
ombres que le ciel serein des contemporains de Plutarque. En premier lieu, le sort d'une grande partie des Grecs qui persistaient à chercher leur existence à Rome — comme athlètes, musiciens, chanteurs, joueurs de flûte, joueurs de cithare, artisans, artistes de tout genre, médecins, sophistes et savants de tout ordre — n'était nullement heureux*. Cela est vrai, en particulier, d'un grand nombre de savants, soit qu'ils comptassent parmi les aventuriers effrontés et sans connaissances réelles ou parmi les hommes d'une solide instruction et d'une culture complète, qui espéraient faire leur fortune comme maîtres de la jeunesse , commensaux érudits, encyclopédies vivantes, philosophes directeurs de conscience et guides d'études, et briguaient un emploi de ce genre auprès de Romains et de dames romaines de haut rang. Ces Grecs étaient souvent bien à plaindre ^ C'est de son ton le plus sévère, avec la solidité et l'indépendance du sentiment national grec, que Lucien , avec sa raillerie aiguisée ici par toute l'amertume d'une irritation concentrée et par l'observation d'une foule de faits des plus tristes, conduit de la façon la plus absolue par l'intention de remédier à un pénible état de choses, dépeint la situation de ces nombreux philosophes, rhéteurs , grammairiens grecs, qui se rendent par légions à Rome et se transportent contre rémunération en argent et en cadeaux d'une valeur déterminée dans une maison riche quelconque pour donner aux fêtes un agrément de plus, pour perfectionner la culture scientifique du maître de la maison, ou même de dames instruites et jouant à la science, ou encore pour s'occuper de l'éducation des enfants. Juvénal avait jadis (p. 300) dirigé sa sarcastique et véhémente satire contre ces étrangers : Lucien se plaint maintenant de ce qu'à Rome, c'est sur les nombreux aventuriers de langue grecque — souvent, il faut le dire , de la catégorie la plus équivoque, ou engeance tout à fait détestable — que Ton règle, aujourd'hui comme hier, avec une injustice enracinée, le jugement à porter sur tous ces Hellènes qui viennent offrir à Rome ces
*) Cf. encore une fois Friedlânder, I, p. 18, 1, 2) Cf. Friedlânder, p. 220 sqq.
services d'ordre pédagogique, et la manière de les traiter. La satire est alors sanglante : Lucien y dépeint Tavilissement profond que les Grecs étaient forcés de subir dans ces maisons : des honoraires misérables au delà de tout ce qu'on peut imaginer, la ladrerie de beaucoup de grands personnages romains, le traitement ignominieux dont le savant domestique était Fobjet à table, en présence des autres personnes, amis et familiers de la maison ; la grossièreté, la brutalité même avec laquelle des hommes arrogants et fiers de leur richesse envisageaient la position équivoque du savant, placé entre des serviteurs insolents et avides et des convives importuns et souvent jaloux ; les impertinentes agaceries des dames de la maison à son égard; les services dégradants que Ton exigeait de lui, avec les situations réellement tragi-comiques oii ils l'amenaient souvent; en un mot, toute la brillante infortune de ces malheureux représentants de la nation grecque à Rome. Mais les traits de cette satire atteignent cette fois les Romains et les dames romaines bien plus personnellement que les Hellènes '. 11 reste, il est vrai, à savoir si l'ouvrage de Lucien De mercede conductiSy qui fut beaucoup lu, et avec attention, dans la société grecque, exerça en réalité une action sérieuse '.
Si maintenant, conduits par les écrivains de cette époque, nous jetons un coup d^œil d'ensemble sur les autres éléments de la culture intellectuelle dans l'Achaïe d'alors, nous trouvons, pour ne pas toucher immédiatement aux côtés faibles proprement dits, que depuis Plutarque il ne s'est pas encore produit de changements essentiels. Les développements que nous nous sommes efTorcé de donner pour l'époque de Plutarque sont par suite, d'une manière générale, également applicables à cette partie de l'histoire grecque. Si nous examinons successivement les points dont il s'agit ici et qui n'ont
<) Cf. tout le célèbre traité de Lucien J)e mercede conductis, 1 jusqu'à 42; et aussi d'ailleurs Nigrin., 22 jusqu'à 26; voy. ensuite, parmi les modernes. Pre LLER dans Pauly, R. E., IV, p. 1178. M. Hertz, Renaissance und Rococco in der rômischen Liltcratur, p. 39 sqq. Zinkeisen, Gesch. Griechenl.) l, pp. 532 à 535. Friedlânder, I, p. 222 et Goll, Kulturbilder aus Hellas und Rom, II, pp. 241 à 245.
*) Cf. LuciAN., Apologia pro mercede conductis, 1-8.