VOYAGES DES HELLÈNES
rinde et en particulier les rives du Nil, cet antique pays des merveilles, que l'on visitait beaucoup soit à raison des monuments, soit dans un but d'études philosophiques et médicales \ Il en est ainsi des histoires que Lucien, dans un de ses dialogues satiriques, fait raconter dans une société de philolosophes par un certain Eucrate, « respectable » sexagénaire, homme d'une culture philosophique, au sujet du voyage qu'il avait fait en Egypte dans sa jeunesse et où il avait entendu le son de la statue de Memnon, comme on rappelait. Il parle, par exemple, dans la suite de son récit, du prêtre et thaumaturge Pancrate, qui montait des crocodiles et qui connaissait aussi déjà l'art de transformer les balais et les massues en serviteurs et en porteurs d'eau, et en compagnie duquel Eucrate jouait le rôle que nos lecteurs connaissent par le « Zauberlehrling » de Gœthe^ On peut hardiment placer ces histoires à côté des contes dont la Bretagne ou les bords de la mer Rouge sont le théâtre et que débitent Démétrios de Tarse et le Spartiate Cléombrote dans Plutarque (p. 229 sqq.).
Les anciens dangers de la circulation intérieure en Grèce existaient toujours. Les voleurs et les brigands continuaient comme devant leurs exploits sur les grandes routes de la province d^Achaïe et des pays voisins ^, et le chef de brigands heureux est aussi chez Lucien* une figure tout à fait habituelle dans la vie populaire, dans la conversation et dans les conceptions courantes de l'imagination. Toutefois les empereurs, comme Hadrien, Antonin et leurs successeurs, s'efforcèrent avec une énergique ardeur d'arrêter ce mal ^; et aucun des bri-
1) Cf. aussi BocKH, C. I. Gr., III, n°s 4795. 4798. 4799. Lugian., Toxam, 27 et 34.
2) Lugian., Philopseud., 33-36.
3) Lugian., Cataplus s. Tyrann., 6 fin. Hermotim. y 22. Cf. Dialog. Mort., XXVII, 2. Maxime de Tyr fait mention des vols sur les grands chemins en Étolie. Brigands infestant la route des falaises du Sciron (p. 316) : voy. Alciphron, Epist.y ÎII, 70, 5.
*) Lugian., Navig., 28 sqq.
S) Cf. aussi, sur les irénarques institués pour la répression du brigandage, Dig., XLVIII, 3, De custod. et exhibit, rear., fr. 6. (Marcianus, lib. 2. De publicis judiciis) : voy. aussi Mise. Observ., V, 1, p. 26-30. Philologus, V, p. 647.
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gands grecs ne put arriver à une célébrité historique pareille à celle du grand chef de brigands Bulla Félix, en Italie, sous Septime-Sévère. De même, malgré tous les efforts en sens contraire d'empereurs intelligents comme Hadrien, Antonin le Pieux et Marc- Aurële ' , l'usage barbare du droit d'épave florissait toujours ; les habitants des Cyclades, en particulier, avaient à cet égard une triste réputation. C'étaient là de regrettables traits des mœurs nationales qu'il n'était plus possible de faire disparaître. Il n'en était pas autrement du plaisir qu'on trouvait aux combats de gladiateurs ; Famour de ce sanglant amusement et des horribles chasses, des hideuses exécutions dans le cirque ou au théâtre qui en étaient l'accessoire, corrompait de plus en plus, en Grèce comme ailleurs, l'imagination, le goût et le sens moral de la foule ; toute la splendeur de l'Université d'Athènes, tout l'esprit des sophistes, toute la sagesse des philosophes qui, avec leurs longues barbes, leurs livres, leurs manteaux et leurs énormes gourdins, constituent désormais un nouveau type dans la vie populaire comme dans les pages pleines d'humour des satiriques, ne pouvaient rien contre ce mal. Comme précédemment *, Corinthe et Athènes sont toujours les centres principaux de ces sanglants spectacles, dans la Grèce proprement dite".
Quant à la moralité du peuple en général, le niveau ne s'en est en rien élevé. A ce point de vue, les écrits de Lucien présentent un tableau très triste. A la lumière vraiment crue que ces écrits projettent si souvent et d'une manière si inattendue sur l'état moral des contemporains, en Grèce comme ailleurs, les côtés hideux des mœurs nationales de cette époque ne nous apparaissent que trop fréquemment avec des contours très nets. Il n'est réellement besoin d'aucunes preuves spéciales pour affirmer que la luxure faisait en Grèce des progrès de plus en plus effrayants. En dehors de la conception élevée,
') Cf. Dig., XIV, 2 {Be lege Rhodiadejactu), 9 (Volusius M.egianus, ex lege Rhodia, init.). Cf. XLVII, 9 [De incendio, ruina, naufragio, etc.), 1 (Ulpian., lib. 56 ad Edictum); 3, § 8 (Ulpian., lib. 56 ad Edictum); 4, § 1 (Paulus, lib. 54 ad Edictum) et 7 (Callistratus, lib. 2 Qumstion.).
*) Cf. Philostrat., Vit. Apollon. Tyan., IV, 22 mit. (Cf. aussi la romanesque histoire des gladiateurs d'Amastris, ville^ grecque du Pont, dans LuGiAN., Toxaris, 57-60*
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chez tous les nobles esprits, de la dignité de la femme et du mariage, le libertinage, la débauche la plus honteuse, la prostitution étaient, comme l'adultère^ tout à fait communs. Il y a peu d'écrits de Lucien qui ne reviennent sur ce point ; il n'y a pas dans le public des villes grecques de sujet de reproches plus habituel que ceux mêmes qui se meuvent avec plus ou moins de liberté et de crudité d'expression dans cet ordre de faits. En même temps, à côté des larcins vulgaires, les vols les plus audacieux dans les temples, quoique souvent punis delamort parle feu', allaient toujours en se propageant avec la décadence de la religion, comme, avec la disparition des sentiments honnêtes et de la moralité, le mensonge et le parjure ^ ; enfin, toute la culture des Hellènes de ce temps ne les protégeait en aucune façon — sans excepter, soit dit en passant, maître Lucien lui-même dans ses écrits de polémique^ — contre une odieuse violence dans la discussion, quelles qu'en fussent les occasions. Les atrocités judiciaires ne cessaient pas davantage \ Remarquons en passant, sur ce dernier point, qu'à cette époque les anciennes stations pénitentiaires de la mer Egée, notamment l'île de Gyaros, séjour de tout temps redouté, furent peuplées non plus seulement de criminels politiques, mais aussi de criminels de droit commun appartenant aux provinces grecques ^
Les grands et riches personnages, cupides, grossiers et arrogants, aimaient toujours à spolier de leur patrimoine, principalement des immeubles, par la fraude et par la violence, tantôt un voisin pauvre, tantôt un orphelin sans défense ^ On continuait de génération en génération, comme au temps de Plutarque, à raconter sur les classes riches, sur
1) Cf. LuciÂN., Icaromenipp., 16. De morte Peregrin., 24 fin. Beor. concil.,
2) Cf. LuciAN., Icarornenipp,, 16. Rhetor, prœc, 23. Conviv. s. Lapith., 32. Dear, concil. , 12.
3) V. seulement, entre aulres, le traité Adversus indoctum et mieux encore le Apophras ou Pseudologista ; ces écrits iixent rattention comme étant fâcheusement caractéristiques sur ce point.
*) Cf. LuGiAN., Cataplus s. Tyrann.y 6 et ci-dessus, noie 1. 5) Cf. LuciAN., Toxaris, 17 fin. 18.
^) Cf. LuciAN., Navig. 38 fin. et Philostkat., Heroic, 664 init. (éd. Kayser, p. 285).