DÉPRAVATION DES MŒURS
domestique un pandemonium des plus odieuses passions *. Il va sans dire qu'à côté de ces ombres on rencontre encore une foule de points lumineux; que les Grecs — s'ils ne suivaient guère en général ces beaux exemples — savaient cependant estimer et honorer la véritable vertu et l'abnégation. Le repentir de ce Cythéros qui, après avoir, par une impudente captation d'héritage, complètement dépouillé le célèbre sophiste Scopelianos de Smyrne, lui restitua son patrimoine alors que, brisé par l'âge, il était lui-même au déclin de la vie, et la réconciliation de Scopelianos avec son ancien adversaire, n'était certes pas un phénomène bien fréquente Nous voyons toutefois par les récits de Lucien et d'autres encore que, par exemple, la sincère et fidèle amitié était encore loin d'être complètement morte, et que de braves gens^ mus par l'affection ou la reconnaissance, non seulement aimaient à se mettre au-dessus de l'amour de l'argent et de la rapacité, ces vices héréditaires des Grecs % mais encore faisaient à l'amitié les plus pénibles et les plus durs sacrifices, ne craignant pas de faire abnégation d'eux-mêmes, partageant avec leur ami la prison et l'exil, en un mot remettant en honneur, par une véritable grandeur d'âme*, la noble nature hellénique. N'oublions pas non plus les citoyens de Rhodes. Quoique leur île soit, il est vrai, appelée « la plus belle possession de l'empereur^ », ils jouissaient encore de ce qu'ils appelaient leur «liberté^ », et il était possible à Aristide, comme jadis à Dion Chrysostome, de vanter leur solide moralité, leur conduite honorable et digued Assurément les conflits et les troubles intérieurs, qui n'étaient que trop fréquents dans la plupart des villes grecques ^y ne faisaient pas non plus com-
^) Cf. l'histoire de la jeunesse de Scopelianos dans Philostrat., Vit. Sophist,, I, 21, 4.
-) Philostrat., Vit. Sophist., I, 21, 4 fin.
^) Philostrat., Vit. Sophist., II, 21, 1 fin. p. 603. Lugian., Toxar., 16-23.
*) Llcian., Toxar., 16. 18. 27-34.
^) Aristid., éd. Dindorf, vol. I, p. 819.
^) Voy. ci-dessus, p. 134, et Aristid., éd. Jebb., p. 562. 563.
') Aristid., éd. Jebb., Orat. XLIII, p. 549 sqq. Orat. XLIV, p. 562. 563.
^) Aristid., ibid., p. 570. 572.
ALEXANDRE d'aBONOTICHOS o03
plètement défaut chez eux\ de temps à autre; Rhodes toutefois était également sous ce rapport au-dessus de plus d'une de ses voisines, par exemple, de Lesbos ^
Par contre, nous connaissons dans la vie de la Grèce d'alors d'autres faits très regrettables, qui jettent sur cette période un jour des plus désavantageux. Nous voulons parler d'Alexandre d'Abonotichos et de Pérégrinos Protée, dont toute l'existence, si différents que soient ces deux personnages, fait apparaître dans une triste clarté la fantaisie désordonnée, l'activité vaine et l'esprit de vertige d'une grande partie de cette génération. Si nous considérons d'abord, sans entrer trop avant dans le détail des faits qui ont le sol asiatique pour théâtre, l'histoire d'Alexandre, nous apprenons de Lucien (dont le récit, tout au plus un peu trop coloré, est assurément à l'abri de toute contestation dans les points essentiels^) que, sous Antonin le Pieux et Marc-Aurèle,la petite ville d'Abonotichos, en Paphlagonie, devint le théâtre d'une des plus audacieuses impostures qui aient jamais mis à contribution la piété crédule des amateurs de miracles dans toutes les classes de la société de ce temps. Il y avait dans cette petite ville un certain Alexandre, né de parents pauvres et peu connus, qui montra de bonne heure une intelligence vive, une souplesse d'esprit peu commune et une grande sagacité, et qui d'ailleurs était également doué de facultés brillantes. Malheureusement, il fit dès le début le plus mauvais usage de ses talents; se livrant au mensonge, au parjure, à la tromperie , il n'employa ses qualités, la rare énergie de sa puissante volonté et la souplesse extraordinaire de son esprit, qu^en vue des objets les plus condamnables, tout en connaissant l'art de se donner à tout le monde pour un des hommes les plus droits et les plus honnêtes, ayant le plus de noblesse et d'élévation dans les sentiments. Adolescent d'une éblouissante beauté, il avait mené la vie, dégradante comme
*) Cf. LuciAN., Hermotim., 22.
-) Voy. ci-dessus, p. 502, 8.
3) C'est sans motifs bien déterminés que Baur, Bas Christenthum in den drei ersten Jahrhunderten, p. 412, impute à Lucien d'avoir, dans cette histoire, commis de parti pris de grandes exagérations.
504 ALEXANDRE d'aBONOTICHOS
on sait au delà de ce qu'on peut dire, de beaucoup déjeunes ^ens de cette époque, et fmit par devenir le favori et l'aide d'un individu — médecin et nécromancien de Tyane, indigne disciple du fameux Apollonios — qui avait fait de la magie, de Tart des conjurations et de l'exploitation qu'en permettait le gOTit du public d'alors, une industrie lucrative. Cet homme instruisit Alexandre dans la science de la médecine et dans tous les artifices éhontés de la magie pratique.
Lorsqu'il mourut etqu'Alexandre, parvenu à l'âge d'homme^ se trouva indépendant, il se lia avec un fourbe absolument digne de lui, un nommé Gocconas de Byzance. Il exerça longtemps son industrie en Asie^ de compte à demi avec son associé; enfin, il fit en Bithynie la connaissance d'une vieille dame macédonienne. Les deux charlatans surent à ce point la fasciner qu'elle leur assura des ressources pécuniaires abondantes et une place dans sa suite. Lorsqu'ils arrivèrent avec elle à Pella, ils y trouvèrent une espèce indigène de grands serpents apprivoisés dont la vue leur suggéra l'idée d'établir en un lieu convenable une lucrative fabrique d'oracles.
Alexandre ne connaissait que trop bien l'ignorance et le caractère superstitieux de ses compatriotes paphlagoniens, et ce fut sa patrie, Abonotichos, qu'il choisit dans ce but. Les imposteurs commencèrent par répandre adroitement^ de Chalcédoine, le bruit qu'Asclépios, avec son père Apollon, allait venir dans le Pont et fixer sa résidence à Abonotichos. Lorsque celte imposture eut produit un effet suffisant et que, dans leur simplicité, les citoyens d'Abonotichos, attendant déjà le dieu, eurent commencé à bâtir un nouveau temple (Gocconas étant venu sur ces entrefaites à mourir subitement), Alexandre se rendit dans sa ville natale. D'après la rumeur qui le précédait, il descendait par sa mère du héros mythique Persée, et son père était l'Asclépiade Podalirios. Il parut dès dès lors avec une chevelure ondoyante et bouclée, portant un vêtement de pourpre rayé de blanc, sur lequel était jeté un long manteau blanc; comme Persée, il tenait à la main un sabre recourbé. Il sut avec une grande habileté se donner d'abord l'apparence d'un homme saisi de l'inspiration divine;
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puis, au milieu de la foule affluant de tous côtés et déjà complètement fascinée par lui, il découvrit sur l'emplacement de la construction du nouveau temple un petit serpent qu'il y avait lui-même clandestinement caché et qui fut déclaré le vivant symbole du dieu récemment apparu en ce lieu. Peu de jours après, dans une boutique d'oracles nouvellement ouverte, Alexandre présenta — après l'avoir affublé par une adroite supercherie d'une grande tête artistement préparée, semblable à celle d'un homme — un colossal serpent domestique qu'il avait apporté de Pella (le petit était censé avoir rapidement atteint cette taille !) : c'était le nouvel Asclépios. Cette apparition d'un nouveau genre, qui attira par milliers les habitants des régions voisines, reçut le nom de Glycon, et Alexandre y rattacha un oracle très lucratif. S'il était expert dans la connaissance des hommes, il ne Tétait pas moins dans Tart d'ouvrir et de refermer, sans qu'on s'en aperçût, les lettres closes dans lesquelles les questions lui étaient ordinairement transmises. L'oracle était censé en deviner le contenu, et les réponses devaient s'y trouver portées ensuite, les cachets demeurant intacts. Il y avait aussi des consultations médicales, et Alexandre était en réalité un habile médecin. C'est ainsi qu'il put de très bonne heure, en exploitant son imposture avec une impudence sans bornes, faire au milieu du peuple peu avancé de l'est et du centre de l'Asie-Mineure d'énormes bénéfices; chaque oracle coûtait une drachme et huit oboles ; et, dès le début, il se fit près de 80,000 drachmes par an. Mais il n'en resta pas là. Il avait, petit à petit, mis en mouvement tout l'appareil usité alors dans cette branche de l'industrie des oracles et s'était entouré d'un personnel nombreux et bien payé de serviteurs, d'agents de renseignements, d'écrivains, d'interprètes et autres auxiliaires; puis il se mit également en relations d'affaires avec le reste du monde. Il chargea des agents largement rétribués de répandre au loin dans les contrées environnantes de brillantes descriptions — qui eurent un grand succès — de la merveilleuse vertu magique de son oracle ; et de la sorte, comme il sut avec beaucoup d'adresse se créer également avec les centres d'oracles anciennement célèbres de l'Asie-Mineure des relations ou il
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mit autant d'obséquiosité que d'obligeance empressée, il recueillit le bénéfice d'un concours de plus en plus considérable et de recettes de plus en plus fortes. Gomme d'ailleurs, dans l'exercice de sa triste industrie, cet homme savait à merveille se donner les hypocrites dehors d'un « saint homme » ; comme il imposait fortement au plus grand nombre par toute sa personne, par sa beauté, sa taille élevée, son port majestueux, par son regard enflammé d'enthousiasme, par sa voix claire, douce, harmonieuse; comme, de plus, pour qu'il y eût une distinction 'spéciale en faveur des gens riches et haut placés, il faisait à prix d'or rendre aussi par son « Glycon », à l'aide d'un ingénieux mécanisme, des oracles directs, sans intermédiaire humain; comme, enfin, il savait surtout fasciner les femmes, à ce point qu'elles se pressaient à ses côtés dans un état de véritable exaltation et que souvent^ avec l'assentiment enthousiaste de leurs maris aveuglés, elles s'abandonnaient à lui sans réserve, il acquit également peu à peu, dans les classes élevées et instruites de l'Orient, la plus haute autorité*. Le légat de Gappadoce, P. ^lius Severianus, Gaulois de naissance, qui, au commencement de la guerre contre les Parthes, en l'an 161, avait éprouvé, près d'Elegia en Arménie, une terrible défaite, avait été principalement déterminé par un oracle direct de Glycon aux opérations dont il avait tenté la chance \ Mais cette erreur d'Alexandre et d'autres encore n'ouvrirent ni alors ni plus tard les yeux de la foule de ses admirateurs instruits ou ignorants; leur aveuglement était trop grand, et Alexandre était aussi trop habile et connaissait trop bien tous les moyens de faire le plus promptement possible disparaître l'impression de ceux de ses oracles auxquels le succès avait pu manquera
Cet impudent charlatan exerça en paix pendant plus de trente ans son honteux métier, dont la funeste influence se fit sous bien des formes sentir d'une manière effrayante; il finit par agir aussi sur l'imagination du monde romain d'Italie et
<) LuciAN., Aleœand., 3-24. 26. 29. 30 init. 39. 42. 43. 50-52.
2) Dio Cass., LXXI, 2 init. Lucian., op, cit., 27.
3) Lucian., op, cit., 27. 28. 33. 34.
ALEXANDRE d'aBONOTICHOS 507
par conquérir son enthousiaste admiration. C'étaient précisément les hommes des plus hautes classes de Rome qui se pressaient à ses côtés ; tandis que lui-même entretenait à Rome de nombreux agents qui Tinstruisaient de tout ce qu'il était utile à ses desseins de connaître, les RomaiYis de haut rangaffluaient en foule auprès de lui ou l'accablaient de leurs lettres ou des communications de leurs propres agents. Et, tandis qu'avec une perfide astuce il i^etenait dans ses filets ceux de ses correspondants qui lui adressaient des questions compromettantes au point de vue politique, afin de conserver le droit de lever sur leur imprudence un tribut en argent, il achevait de consolider sa situation en réussissant à fasciner le sénateur Rutillianus, un bon et honnête sexagénaire, très influent à la cour, mais d'un esprit très borné; ce pauvre sot alla jusqu'à s'associer complètement avec lui et à épouser enfin une jeune fille qu'il prétendait avoir eue de la déesse Séléné ^ La situation d'Alexandre était désormais si solide que même l'autorité romaine en Asie se sentait impuissante en face de ses plus fâcheux écarts. Il osa même, au temps de la peste des Parthes (p. 373), inonder Fempire d'oracles qui furent partout affichés sur les maisons comme des amulettes protectrices ^ Son crédit ne fut nullement atteint non plus lorsque, dans les années malheureuses de la guerre contre les Marcomans ^, les généraux romains, sur l'ordre de roracle dirigé par lui, préludèrent à un passage du Danube sous les yeux des ennemis en faisant d'abord franchir le fleuve à la nage par deux lions, tout cela pour voir bientôt ces animaux tués par les Teutons, qui les prirent pour des chats exotiques, et éprouver eux-mêmes une désastreuse défaite. L'action de cet impudent charlatanisme devenait doncd'an-
*) LuciAN., op. cit., 30-35. 37. 48. Le mariage de Rutillianus eut lieu évidemment (voy. aussi Clinton, Fast. Roman., 1, p. 181) avant l'année 170 ap. J.-G. Cf. ci-après, note 3.
2) LuciAN., ibid., 57. 36.
3) LuciAN., 48. Peut-être dans les premières années de cette guerre, qui, furent malheureuses ; Clinton en recule la date jusqu'en 170-175 ap. J.-C. Pauly, R.E., P, p. 1200, place le fait entre les années 169 et 172 ap. J.-G. tandis que Wietersheim, Gesch. der Vôlkerwand., II, p. 41 sqq., le ferait remonter à l'année 167.
ALEXANDRE D ABONOTICHOS
née en année plus puissante, el le cercle s'en étendait ainsi que ses bénéfices pécuniaires. Alexandre proclamait sur toutes les choses imaginables ses oracles d'un ton de plus en plus souverain , et il faisait des afîaires de plus en plus brillantes. C'est ainsi qu'il établit une fête mystique de trois jours, où étaient représentés, sous une forme dramatico-mystique , le premierjour, la naissance d'Apollon et d'Asclépios; le second, l'apparition de Glycon; le troisième, le mariage de Podalirios avec la mère d'Alexandre, ainsi que les embrassements de Séléné et d'Alexandre et la naissance de l'épouse de Rutillianus \ Ses allures devinrent de plus en plus cyniques. Il finit par se faire envoyer tous les trois ans, des contrées naïvement croyantes dw Pont et de la Paphlagonie, un contingent de beaux jeunes gens qui faisaient le service de ses oracles, devaient entonner les hymmes à la louange du dieu et étaient en même temps obligés d'être les instruments de ses honteux plaisirs '. La quantité de personnes que ces opérations mettaient dans les intérêts d'Alexandre croissait d'autre part incessamment; il en fut ainsi notamment depuis qu'il eut commencé à fournir aussi ce qu'on appelait des oracles nocturnes ou par songes. L'obscurité de ces sortes d'oracles rendait nécessaires des interprètes spéciaux, qui se faisaient bien payer par leurs clients; un seul de ces interprètes payait à Alexandre un fermage annuel d'un talent d'argent attique ^ Enfin, Alexandre sut déterminer l'empereur à donner à la ville d*Abonotichos, devenue tout à coup si importante, le nom d'Ionopolis; on frappa des médailles sur lesquelles se voyaient Glycon, puis Alexandre avec la couronne de laurier d'Asclépios et le sabre de Persée*. Ce misérable, qui s'était prophétisé à lui-même qu'il vivrait cent cinquante ans et périrait frappé de la foudre, finit par mourir de la gangrène aux pieds et aux jambes, n'étant pas tout à fait âgé de 70 ans, à la fin du règne de Marc-Aurèle ou dès le commencement de celui de Commode *.
*) LuciAN., op. cit. y 38. 40.
2) LuciAN., 41. 42.
') LuciAN., 49.
*) LuciAN., 58.
^) LuciAN., 59 sqq.
ALEXANDRE d'aBONOTICHOS 509
Cette honteuse industrie n'avait trouvé de résistance que de deux côtés. Les chrétiens, cela va sans dire, furent ses adversaires les pins décidés. Dans la partie cultivée du monde païen, ce furent les Épicuriens, gens sceptiques, éclairés, dont la doctrine s'éloignait complètement des croyances du peuple, qui le pénétrèrent et s'efforcèrent à diverses reprises de le démasquer. Mais cela ne réussit pas; Alexandre avait allumé parmi les nombreux partisans de son oracle, notamment parmi les paysans des environs, une haine tellement fanatique contre les contempteurs de Glycon, contre les chrétiens et les Épicuriens, que finalement les uns les autres ne purent plus faire de pareilles tentatives sans compromettre leur sécurité \ Le spirituel ennemi de ce mysticisme dont la fraude était le but, de cette triste et criminelle tromperie exercée sur son siècle, Lucien^ avait longtemps eu l'œil sur Alexandre. Dans un voyage % au temps où le crédit de celui-ci était à son apo» gée, il osa même — quoique Alexandre connût très bien sa manière de voir et lui gardât déjà rancune non seulement de ce que, par des questions intentionnellement embarrassantes, il l'avait rendu ridicule, mais encore de ce qu'il avait cherché à détourner Rutillianus d'épouser sa fille — il osa paraître dans le repaire du lion. Sans doute, il n'avait pas eu de peine à démasquer de son regard clairvoyant le vil imposteur. Mais, dans la résidence d'Alexandre, Lucien, en homme avisé et qui avait vu le monde, dut prendre bien ses précautions pour n'être pas immédiatement maltraité par les partisans du prophète, lequel personnellement eut pour cet étranger de distinction des procédés courtois. Et, quoique Lucien eût pris vis-à-vis du charlatan l'attitude la plus prudente, il ne fut cependant sauvé de la mort, en continuant par mer son voyage, que par la fermeté de son pilote; car Alexandre avait secrètement gagné l'équipage, pour faire jeter à la mer rhomme odieux qui niait la divinité de Glycon. Lucien faillit donc payer de sa vie sa clairvoyance. A partir de ce moment, il devint Tadversaire le plus ardent de Timposteur d'Abono-
1) LuciAN., op. cit., 25. 38. 43 fin. 44. 45. 46. 47.
2) Suivant Clinton, p. 181, après le mariage de Rutillianus et peu de temps avant la mort d'Alexandre.
510 PÉRÉGRINOS PROTÉE
tichos. Mais Alexandre avait par ses relations une telle puissance que Lucien, qui n'avait pas même pu obtenir des fonctionnaires romains les plus rapprochés la poursuite criminelle de la tentative d'assassinat ci-dessus relatée \ ne put se risquer qu'après sa mort de Fimposteur, sous Commode \ à déchirer publiquement le tissu de ses honteux mensonges. D'une toute autre nature assurément était Pérégrinos Protée de Parion, ce fanatique bizarre, cet étrange aventurier, apprécié, il est vrai, beaucoup plus favorablement par Aulu- Gelle ^ et plusieurs modernes que par Lucien. Suivant le sarcastique récit de celui-ci, Pérégrinos, après une jeunesse passée dans le dérèglement des passions et même dans le crime, essaya, au milieu des plus étranges et des plus déshonorantes aventures, d'abord du christianisme, puis de l'ascétisme égyptien, enfin du cynisme \ Banni de Rome (p. 367), vers le milieu du règne d'Antonin le Pieux, comme perturbateur du repos public, il vécut longtemps à Athènes, exhibant en sa personne le type du Cynique, et visita aussi à diverses reprises les jeux Olympiques ^ Enfin l'idée lui vint de réaliser, en se brûlant lui-même « à la façon du gymnosophiste indien Calanos », Tidéal de cynisme personnifié par Héraclès, et de donner par là aux hommes un exemple du mépris de la morl. Après avoir publiquement fait connaître son projet à Olympic, lors de la panegyric de l'an 161 après J.-C. et l'avoir aussi notifié à toute la Grèce par des messages et des lettres ^, il en donna un dernier avis dans un discours aux jeux Olympiques de l'année 01. 236, 1=165 après J.-C.'', et mit effectivement à
1) LuciAN., op. cit. 53-57.
2) C'est sous Commode (Preller dans Pauly, R. E., à l'art. Lucianus, p. 1169) que se place la composition de l'écrit intitulé 'AXé^avSpoç : d'après Clinton (p. 181), en l'an 182 ap. J.-C.
3) Gell., N. a., XII, H ; VIII, 3. Voy. son apologiste Ellissen, op. cit., p. 107. Cf. par contre Philostrat., Vit. Sophist., II, 1, 13 fin. p. 563 (p. 69, éd. Kayser), où Pérégrinos est aussi maltraité que dans Lucien. D'une manière générale, voy. encore, outre Gell., N. A., VIII, 3. XII, 11. Tkrtull., Ad Martyr., 4. Ammian. Marcellin., XXIX, 1, 39,
*) LuciAN., Be morte Peregrin., 9-18. 43.
°) Gell., ibid. Lucian., Be morte PeregriJi., 18-20. Bemonax, 21. *) Lucian., Be morte Peregrin., 20. 41.
') Voy. l'histoire du bûcher dans Lucian., Be morte Peregrin., 1. 2-8. 21-42 et en outre Fugitiv., 1 init. jusqu'à 7. Adv. indoct,, 14 init. Philos-
PÉRÉGRINOS PROTÉE SU
exécution cette idée extravagante quelques jours plus tard, après Fachèvement des concours, à Harpinna, près Olympie, pendant la nuit. C'était véritablement pour les Grecs, qui depuis le temps de Zarmaros (p. 70) n'avaient rien vu et ne connaissaient rien de pareil dans les annales de leur propre pays, un événement absolument inouï. Les jugements à cet égard furent très divergents. La stupéfaction, la terreur, une sorte de respect, d'admiration même pour un pareil mépris de la mort, l'horreur pour cette manière déjouer sans but avec sa propre vie, furent sans doute les sentiments prédominants chez la majorité des contemporains. Mais le contraste ne fut nulle part plus absolu qu'entre la caustique ironie, le dédain écrasant avec lequel Lucien apprécia cet événement, et Tardente admiration des partisans de Protée \ dont l'un, soit dit en passant, acheta pour un talent comptant la canne de ce dernier et la conserva comme un souvenir précieux ^
La force de résistance des classes éclairées en face d'aberrations de cette espèce, telles notamment qu'Alexandre d'Abonotichos nous en offre l'exemple^ était bien faible. Abstraction faite de toute autre circonstance, la vie intellectuelle du temps, si l'on excepte les éléments d'élite, les vrais philosophes et les hommes possédant une culture sérieuse, devenait visiblement toujours plus vide ; l'habit montrait de plus en plus la corde. C'étaient de plus en plus les intérêts matériels qui dominaient les esprits; et le néant de la vie publique,
TRAT., Vit. Sophist., II, 1, 13, p. 553. Terïullian., Ad martyr., 4. Ammian. Marcellin., XXIX, 1, 39. Athenagor. , p. 107. Pour la chronologie, voy. Clinton, p. 155. 161. Hieronym., ann. 2181 = 165/6 ap. J.-G. Syncell., éd. Bonn., p. 662 sq. ou p. 351 a (P.) et p. 664 ou p. 352 6 (P.). ZuMPT, Die philosophischen Schulenzu Athen, p. 22. Lotholz, Zur Geschichte der Bedeutung Athens, p. 19. Zinkeisen, Gesch. Griechenl., I, p. 557. Preller dans Pauly, R. E., II, pp. 1166. 1167. 1169. (Friedlànder, Darstellungen, II, p . 44, hésite entre l'année 165 et l'année 168 ap. J.-G. Cf. Pauly, B. E., V, p. 1333.) Sur Pérégrinos, Cf. encore Sommerbrodt, dans l'Introduction générale à son édition des Ausgewàhlte Schriften des Luciariy I, p. XXIX. Il s'élève notamment contre l'exagération de la critique (par exemple dans Baur, Das Christenthum in den drei ersten JahrhunderteUy p. 411 sqq., qui révoque en doute même le fait de la mort volontaire de Pérégrinos), et défend avec raison, p. xxix, l'exactitude du récit de Lucien.
*) LuciAN., De morte Peregrin., cf. 2. 6. 7 sqq. 21-42. Fugitiv., i sqq.
2) LuciAN., Adv. Indoct., 14 init.
512 LE I3ALLET
OÙ presque tout n'était en définitive calculé qu'en vue du lustre extérieur, sans aucun fond solide, de cette vie où l'éclat des jeux solennels de tout genre, la rhétorique pompeuse s' enroulant en ornements précieux ou murmurant comme une cascade dans les discours d'apparat d'un sophiste, étaient de grands événements — ce néant s'allie très bien avec le vide qui envahissait le monde littéraire et les jouissances intellectuelles d'une époque * où la superstition la plus grossière se montre jusque dans la classe éclairée ^ où enfin un homme d'esprit comme Lucien fait au milieu de ses contemporains l'effet d'un géant dominant une race de pygmées. Quelle époque que celle où — Lucien nous le dit avec son étincelante ironie ^ — un élégant parasitisme pouvait être le but de la vie et constituer une profession proprement dite, un art véritable, susceptible de prendre une tournure philosophique ! Quel était ce goût qui pouvait se délecter aux productions de la plus déréglée des fantaisies, à ces productions que le même Lucien a si magnifiquement persiflées et parodiées dans son Histoire véritable î Et à côté de cette littérature, comme un piquant prélude des siècles byzantins avec leurs émeutes de théâtre et de cirque, la prédilection poussée à cette époque jusqu'au fanatisme pour le ballet, pour la pantomime, genre qui, ilestvrai, s'était développé depuis Auguste, avaitatteint leplushautpointde perfection artistique et dépassait grandement, par la richesse de costume, par la beauté de la musique, par la variété et la pompe extérieure, l'ancien théâtre attique, de plus en plus tombé en décadence et abandonné*. Et cet art, où cependant les motifs mythologiques, aussi bien que le concours de la mise en scène et de la musique, étaient un hommage rendu d'une manière tout à fait exclusive à l'excitation sensuelle, est vanté dans un célèbre écrit de Lucien tout à fait sérieusement et avec un véritable enthousiasme, tant d'une manière générale, à raison de l'action exercée sur
^) Cf. aussi M. Hertz, Benamance und Rococco in der romischen Literaluvy pp. 25-39, et tout l'écrit de Lucien intitulé Philopseudes.
2) LuciAN., ibid.
3) Cf. tout l'amusant écrit de Lucien, intitulé Parasitus.
*) Cf. plus haut, p. 277, 2. Sur le caractère et l'importance de la pantomime à celte époque, voy. Friedlander, II-, pp. 314-331.
LES PHILOSOPHES EUX-IVIÊMES DÉGÉNÈRKNT ol3
les facultés intellectuelles des Spectateurs, que comme élément de nature à rehausser le niveau moral dans le sens le plus élevé et le plus noble * ! Il est d'ailleurs absolument indifférent que Lucien, comme cela lui arrive si souvent, ait voulu, dans cet écrite présenter encore une fois à ses contemporains, avec la grâce et l'élégance achevées de son ironie ordinaire, le miroir éblouissant autant que fidèle d'une incurable perversion de tendances, ou que lui-même % obéissant pour une fois à ce que son épicurisme avait de sensuel, énonce ici réellement sa pensée intime et paye de la sorte, lui aussi, par une étonnante faiblesse son tribut au temps oii il vivait.
Ce sont bien toujours les mêmes côtés qui projettent leurs ombres fâcheuses, et qui, après avoir déparé le siècle de Plutarque, assombrissent profondément aussi le tableau plus brillant, il est vrai, delà situation delà Grèce sous Hadrien et les Antonins, ce dernier feu du soleil couchant dans la vie des Hellènes d'Achaïe. Et les jours étaient malheureusement bien éloignés encore où chez ces Hellènes aussi devait s'épanouir une complète régénération morale, où ils devaient se relever avec énergie et se purifier de la souillure morale qui se cachait derrière le mouvement désordonné de cette époque. Les antiques éléments de puissance intellectuelle de la Grèce n'avaient plus de force pour cette tâche. Cela est vrai notamment, pour ne rien dire d'une religion tombée en décadence^ des philosophes, alors si nombreux. Nous n'avons pas à rappeler ici que, pour complaire à des souverains philosophes comme Marc-Aurèle, la foule s'accrut considérablement de ces hommes se donnant pour amis de la sagesse et des sciences et qui comptaient obtenir sous cette enseigne des faveurs et des avantages de tout genre ^ Nous ne rappellerons pas davantage que des individus grossiers et ignorants, désireux seulement de se parer de l'éclat menteur d'une haute culture et du patronage de la science, achetaient de grandes bibliothèques, dont tout le prix pour eux ne pouvait consister que
*) Voy. tout l'écrit de Lucien, De Saltatione, i-85. Cf. Athen., I, p. 20 d sqq.
*) C'est ce qu'admet Preller dans Pauly, R. £;, IV, p. 1179. ^) Heuodian., I, 2, 4. Dio Cass., LXXI, 35. Cf. Lugian., Adv.indocL,t2. H. II 33
0l4 LES PHILOSOPHES EUX-MÊMES DÉGÉNÈRENT
dans de magnifiques reliures ^ Les pires formes de cette perversion morale universellement répandue, d'après les peintures satiriques constamment répétées de Lucien, parmi les philosophes de son temps, — l'habitude du mensonge et du parjure, le désordre des mœurs, la luxure sous son aspect le plus grossier, les crimes de tout genre, la trivialité sans mesure dans les discussions les plus sérieuses (p. SOO sqq.), la cupidité effrénée, la tromperie, Fusure sordide, — doivent être, il est vrai, surtout cherchés chez lesu faux philosophes ^) que l'on rencontrait alors par monts et par vaux avec leurs manteaux râpés, leurs besaces et leurs livres, avec d'énormes gourdins et de longues barbes , pleins de vanité hautaine et fiers de leur vertu de parade. Néanmoins^, la puissance moralisante même des philosophes de meilleur aloi était alors bien faible. Des hommes tels que Nigrinos ^ et Démonax (p. 249 sqq.) étaient en toutes circonstances bien rares. A la vérité, le nombre fut sans doute plus grand qu'on ne serait facilement porté à le croire, d'après les amères railleries de Lucien, des philosophes de toutes les écoles qui se distinguaient tantôt par leur esprit pénétrant, tantôt par une culture supérieure et complète, par une vaste érudition, par le sérieux dans la conduite de la vie, tantôt, comme plus d'un cynique aux nobles allures, par une dureté pleine de grandeur envers eux-mêmes, par la sérénité et le mépris des biens et des jouissances du monde. Mais la classe tout entière dut forcément baisser dans l'estime publique, même à Athènes, à raison de la seule possibilité, entre ces hommes dont le sérieux, l'érudition, l'austérité étaient universellement admirés, de scènes que Lucien n'est pas le seul à nous avoir dépeintes avec les plus vives couleurs. Telles sont celles qu'il fait passer sous nos yeux dans le Festin ou les Lapithes. Les noces d'un jeune savant
*) LuGiAN., Adv. indoct., 1 sqq. 7 fin. 16.
^) Cf. LuGiAN., Dialog, mortuor., X, 8-13. Timon, 54 sqq. Piscator, 31. 36. 42. 45 sqq. Bis accusât,, 6. 22. Jupit, Tragoed., 37. 52. Icaromenipp . , 16. 21. 29. 30. Demonax, 48. 56. Fugitiv., 3-33. mgrin.,2^. 25. Eunuch., 1-13. II en était de même chez quelques-uns qui valaient un peu mieux : voy. Conviv. s. Lapith., 32-37. Vov. aussi Artstid., Pro Quatuorviris, tome II, p. 398-414 éd. Dindorf.
^) LuciAN., Nigrin., 2-37.
LES SOPHISTES olo
de bonne famille, dans la maison du beau-père^ homme d'une culture distinguée, donnent occasion aux invités, amis et précepteurs de ceux qui donnent la fête, philosophes ou savants dans un autre genre, tous honorés d'une haute considération, de se quereller d'abord lors du festin, en présence des dames, au sujet des places; puis, à côté d'autres inconvenances scandaleuses, ils s'enivrent peu à peu d'une façon abominable ; les provocations, qui n'ont pas cessé dès le commencement, aboutissent enfin, avec le concours d'un intrus, d'un impudent cynique non invité, à un débordement d'injures des plus grossières, à une suite de disputes aussi insensées qu'obscènes dans l'expression ; finalement, à côté d'actes isolés d'une trivialité extrême, on s'engage au dessert dans une rixe générale où le sang coule. De telles scènes \ auxquelles s'ajoute encore le procédé grossier d'un stoïcien âgé, très respecté d'ailleurs, se trouvant par hasard n'avoir pas été invité et qui adresse au beau-père une lettre insultante, devaient forcément ébranler, par un effet se répercutant au loin, tout ce que l'on pouvait avoir d'estime pour cette classe d'hommes. Et que voulait-on que pensât le peuple, en voyant par exemple des jeunes gens qui avaient, à la vérité, appris à l'école des philosophes des théories impossibles à pratiquer, mais qui, en même temps, se plaisaient à des actes de grossière immoralité, et, dans leur licence aussi brutale qu'effrénée^ n'épargnaient même pas leurs propres parents ^ ?
Il n'en était pas autrement des sophistes. Car, pour ne rien dire du vide qui se cachait trop souvent chez plus d'un de ces hommes sous une apparence toujours brillante et pompeuse ^ et malgré toute l'honnêteté, la probité, les mérites de caractère de beaucoup d'entre eux, ce qu'ils poursuivaient en définitive de tous leurs efforts, immédiatement et en première
') Même peinture dans Alciphron, Epist., III, 55. Cf. aussi Lucian., Piscator, 34. Hermotim., 11. 12.
-) Lucian,, Hermotim., 80-83.
') Cf. notamment l'impitoyable sévérité avec laquelle déjà Dion Chrysostome flagelle, dans le langage le plus incisif, l'ignorance de beaucoup de ces beaux parleurs et l'absolue inanité de toute leur œuvre : Dio Chrysost., Orat. IV, p. 64 c jusqu'à p. 65 b sqq. Lucian., Fugitiv., 10 sqq. et notamment l'écrit intitulé Rhetorum prœcepior.
ligne, c'était beaucoup plus un vain éclat qu'un but précis et spécial d'éducation et de perfectionnement moral pour leurs disciples et leurs concitoyens. Il y a plus : la rivalité haineuse si fréquente entre plusieurs de ces grands hommes du jour et qui (comme nous aurons à y revenir plus particulièrement dans le tome III, en dépeignant en détail la vie académique de ce temps) dégénérait si souvent en querelles des plus aigres entre les divers groupes de leurs partisans *^ ne pouvait véritablement exercer sur le peuple au milieu duquel ils vivaient une action de nature à Télever ni à le moraliser. D'autre part, les éléments nouveaux de purification morale alors existants n'avaient encore sur ce sol aucune efficacité morale. La puissance prodigieuse qui, en Orient, combattait déjà avec un remarquable succès les maux profonds du monde antique vieillissant, le christianisme, n'avait à cette époque encore fait sur le sol de l'Achaïe que des progrès très restreints. Nos renseignements sur l'histoire du christianisme dans cette partie du monde hellénique ne sont, jusque bien avant dans le m" siècle, que très incomplets. Nous pouvons seulement admettre d'une manière générale que — sous les influences persistantes venues de l'Orient, et peut-être aussi peu à peu de Rome — les communautés fondées par Paul dans ces régions (p. 80 sqq.) d'un côté se maintinrent en luttant, et, d'un autre côté, devinrent le point de départ de la formation de petites communautés nouvelles en Grèce. Les anciennes difficultés subsistaient d'une manière permanente ; le travail de décomposition de l'ancienne religion, qui nous apparaît si visiblement en Grèce comme ailleurs, ne profita sans doute dès l'abord au christianisme que dans une faible mesure. Les nouvelles communautés ne se développèrent sans doute qu'insensiblement, et cet accroissement fut, selon toute apparence, bien plus fort relativement dans les îles, où l'action de l'Orient se faisait bien plus énergiquement sentir que sur le continent; il en fut ainsi à Astypalée, à Paros, à Ténos, à Théra, à Carpathos, à Cos et sur
*) Cf. Philostràt., Vit. Soph., I, 25, 5 fin. et 8, 3. p. 490 fin.; II. 8, 1 10.3.
d'autres points*. Sur Ife continent, à côté des anciennes communautés du nord et de celles d'Athènes et de Corinthe, avec leur extension sur de petites localités voisines soumises à Finfluence de ces villes ^ nous ne voyons apparaître que dans la moitié du ii" siècle ap. J.-G. de grandes communautés nouvelles, à Larisse, à Sparte (sans doute aussi à Patrae) et dans Tîle de Crète, où notamment la communauté de Gortyne avait de l'importance ^ Si nous faisons abstraction des Juifs convertis, c'étaient très vraisemblablement des esclaves, des affranchis^ de « petites gens » qui formaient l'élément principal de ces communautés. D'ailleurs^ ce furent surtout les femmes, probablement, qui ouvrirent les premières et avec le plus d'enthousiasme leur cœur à la nouvelle religion. Mais le christianisme ne gagna que lentement du terrain dans les classes moyennes, et plus lentement encore dans les classes élevées et cultivées. Dans ces dernières, celui qui se convertissait dès cette époque, comme l'Aréopagite Denys d'Athènes» avait certainement une conviction profonde et était un homme considérable ; parmi ceux-là on connaît notamment, sous l'empereur Hadrien^ le philosophe athénien Aristide (voy. ci-après), ainsi que le philosophe Athénagore, sans doute originaire d'Athènes, ce platonicien qui d'ailleurs quitta par la suite Athènes, sous Marc-Aurèle, et se rendit à Alexandrie, où il se fit un nom comme auteur apologétique chrétien*, et, de plus, un contemporain d'Hérode Atticos, Hygin d'Athènes, philosophe qui joua un rôle comme évêque de Rome sous Antonin le Pieux".
La principale communauté d'Achaïe était et demeura celle de Corinthe, qui se glorifiait d'avoir vu déjà, du temps de Néron, son évêque Dionysios honoré à Rome de la couronne
*) Ross, Griechische Inselreisen, II, pp. 58 sqq. 102; III, p. 54; IV, pp. 22. 64.
2) Traces d'une ancienne communauté chrétienne sur le mont Hymette : Ross, Archâolog. Aufs., J, p. 219; à Cenchrées, voy. plus haut, p. 86, 4.
') EusEB., Hi^t. EccL, IV, 26 et 23. (Voy. éd. Làmmer, IV, 31, 2et 6; 32, 4 et 33, 12.)
*) Cf. Ellissen, p. 108. Clinton, Fast. Roman., I, p. IHl.
^) Ellissen, pp. 72. 77,
da martyre ^ Malheureusement, l'esprit de parti qui se montrait déjà du temps de Paul se perpétuait dans cette grande communauté. A la fin du i" siècle ap. J.-C, TÉglise de Corinthe avait les apparences extérieures d'une grande prospérité; mais elle était à cette époque^ par suite de conflits intérieurs, notamment de jalousies mesquines et d'inimitiés personnelles occasionnées par la compétition aux charges ecclésiastiques, tombée dans un regrettable état de perturbation. Alors la communauté romaine envoya aux chrétiens corinthiens (sous le nom de Clément, comme on sait) une Épitre pour les exhorter à la concorde, à l'amour fraternel et au retour aux vertus apostoliques ^ Malgré ces difficultés, la communauté corinthienne se maintint d'une manière permanente à une grande hauteur, même dans les temps parfois difficiles de la dernière moitié du if siècle. Il en fut ainsi en particulier sous la direction de l'évêque Dionysios (qui florissait dans les dix dernières années du règne de Marc-Aurèle). Il était contemporain des évêques crétois ^, de Philippe de Gortyne et de l'éloquent Pinytos de Cnosse ; c'était un homme capable et zélé, qui adressa des épîtres à beaucoup d'autres communautés, notamment à celle de Crète, à celle de Sparte, à celle d'Athènes, alors bien déchue, et aussi à celle de Rome*. Un peu plus tard, entre 190 et 197 après J.-C, florissait à Corinthe l'évêque Bacchylos^ qui se jeta aussi avec ardeur
*) Syngell., éd. Bonn. p. 6i5 ou p. 341 a (P.).
-) Voy. ces remarquables écrits dans Jacobson, 5. démentis Romani, etc., quss supersunt (éd. 4^, 1863), torn. I, p. 3-258, et A, Dressel, Patrum Apostolic, opera (éd. 2*, 1863), p. 46-U7 ; voy. en outre p. xu-xxi. Cf. aussi à ce sujet et au sujet de la communauté corinthienne Weber et Holtz- MANN, Geschichte der Volkes Israël, II, 2, pp. 768-772. 808. Voy. aussi Syngell-., éd. Bonn., p. 645 et 651, ou p. 341 a et 342 d (P.). Euseb., Hist. Eccl. (éd. Lâmmer) IV, 30, 1-2.
3) Tite, disciple de l'apôtre Paul, passe pour avoir été le premier évêque de Crète. Cf. Euseb., Hist. Eccl. (éd. Lammer.), III, 4, 6.
*) Syngell., éd. Bonn., p. 665 ou p. 352 c (P.). Hieronym., Ad Magn., p. 1083. Catalog. y 27. 28. 30. Euseb. et Hieronym., Chron. (éd. Schône), vol. I, p. 173. Euseb., Hist. Eccl., II, 28, 8 ; III, 4. 11 et en particulier IV, 21. 23. 25. (éd. Lâmmer, IV, 29. 31. 32, 4). Cf. Clinton, Fast. Roman, , I, p. 167. 169. II, p. 396. 410. Ellissen , pp. 44. 55. 108 sqq.
5) Euseb., Hist. Eccl., Y, 22. 23 (éd. Lâmmer, V, 25, 2 et 26, 4.). Euseb., et Hieronym,, Chron. (éd. Schône), vol. II, p. 176 sqq. Voy. aussi Hiero-
dans la polémique religieuse de son temps et sur le nom duquel s'arrêteront nos indications relatives à la communauté de Corinthe.
Il est absolument impossible, avec des renseignements si incomplets, de reconstituer une véritable histoire des chrétiens en Grèce dans cette période. Ce que nous savons de plus sur eux se rattache à l'histoire générale des persécutions contre les chrétiens dans cette même période, avec cette observation que, pour la Grèce même et spécialement pour les communautés d'Athènes et de Corinthe, qui nous intéressent par-dessus toutes les autres, un petit nombre seulement d'indications ont un caractère permettant de les élever audessus de la légende. Dans ce qu'on appela la persécution de l'empereur Domitien périt, dit-on, à Rome, parmi les Athéniens confessant la foi nouvelle, saint Anaclet (Anencletos), désigné par la légende comme fils d'un philosophe d'Athènes du nom d'Antiochos, et alors évêque dans la capitale ^ A Athènes même, à cette époque, le célèbre Aréopagite Denys, converti par Paul et le premier évêque d'Athènes d'après la tradition grecque, aurait également souffert le martyre à cette époque et trouvé la mort sur le bûcher ^ On connaît la défaveur avec laquelle Trajan traita les chrétiens, le développement des persécutions locales notamment en Orient, œuvre tantôt de fonctionnaires irritables, fanatiques ou recherchant parmi les païens une popularité criminelle, tantôt d'une foule dont les prêtres notamment (et surtout les grands-prêtres du culte impérial dans les provinces de l'Asie-Mineure ^) ou des motifs tirés de superstitions diverses enflammaient le fanatisme. On n'ignore pas davantage que, suivant la manière dont les empereurs — spécialement jusqu'à Septime Sévère — envisageaient la question, la situation des chrétiens devenait ou tolerable ou pleine de périls ; on sait enfin également que,
iNYM. , Catalog:, 44. Clinton, Faut. Roman., p. 189. 199. 201; II, p. 397.
*) Voy. les passages cités à l'appui de cette assertion dans Ellissen, p. 49, notes 1 et 2.
2) Cf. EusEB., Hist. Eccl, III, 4, 11 et IV, 23 (éd. Lâmmer, IV, 31, 4). NicEPH. Callist., Hist. Eccl., II, 20; III, 11. Ellissen, pp. 40-43. 44. 48. 54.
3) MoMMSEN, Rom. Gesch., V. p. 322.
dans le ii^ siècle, des chrétiens habiles dans Tart de parler et d'écrire adressèrent aux divers empereurs, non toujours sans succès, des écrits apologétiques. Il faut dire qu'en ce qui concerne la Grèce proprement dite^ on ne recueille encore dans cet ordre de faits qu'une part bien restreinte de renseignements.
C'est sous le règne de l'empereur Trajan* que de nouvelles recherches, dont nous adoptons les résultats, placent l'explosion sauvage de la fureur populaire à Athènes contre le successeur de l'Aréopagite Denys sur le siège episcopal, saint Poplios (Publius), qui était peut-être originaire du dème de Mélite en Attique. Ces scènes épouvantables portèrent dans la communauté athénienne la terreur et la ruine. Ce fut alors, d'après la tradition, le vieil évêque Codratos(Quadratus) qui, non seulement par son dévouement, son zèle et sa fermeté, rallia les chrétiens athéniens et les maintint unis, mais encore, de concert avec le philosophe athénien Aristide (en Tan 125, d'après les calculs des chronographes), fit parvenir à l'empereur Hadrien, qui faisait alors un long séjour à Athènes (p. 306 sqq.)^ une apologie chaleureuse des chrétiens et de leur doctrine ^ Les prétendues sympathies pour le christianisme d'un ami de l'antique orthodoxie tel qu'Hadrien^ mises en avant par une tradition tardive 'Vue sont pas très vrai-
*) Sur un autre personnage qui aurait été évêque d'Athènes entre Denys et Poplios , saint Narcisse , voy. Ellissen , p. 54). Sur la mort de Publius, voy. Euseb., Hist. EccL, III, 32 sqq. IV, 23 (éd. Làmmer, IV, 31, 2-3) et Ellissen, pp. 52 et 54 sqq. D'autres la placent seulement sous Hadrien ou Antonin le Pieux, et même (par exemple, Baur, Paulus, p. 170) sous Marc-Aurèle. Autres martyrs, sous Trajan, dans la péninsule grécomacédonienne : àPhilippes, en l'an 109, les chrétiens Parmenas, Zosimos et Rufus ; en l'an 110, l'évêque Astius ou Antistius de Dyrrachion [Menolog. Graec, vol. III, p. 157 sqq, et Martyrolog, Rom. Julii VII). Franck, Ziir Geschichte Tnijans, p. 565.
2) Cf. EusEB., Hist. Eccl, IV, 3 et 23 (éd. Lâmmer, IV, 4 et 31, 3). Euseb. etHiERONYM., Chron. (éd. Schône), II, pp. 166. 167'. Syncell., p.348 (P.) c. d. Oros. VII, 13. HiKRONYM., Catalog. 19 et 20. Epist. ad Magnum^ (or. 84) t. II, p. 1082 (p. 218 F). Nigeph. Callist., Hist. Eccl., IIÏ, 21, et Ellissen, pp. 55-58, qui donne aussi, p. 57 (d'après Euseb., Hist. EccL, IV, 3 (éd. Làmmer, IV, 4), un fragment de cette apologie. D'après une indication, à la vérité suspecte, les moines du couvent de Mendeli prétendaient encore à la fin du xvii° siècle en posséder le manuscrit original.
') Lampbid., Alex. Sever., 43. Flav. Vopisc, Saturnin., 8.
LE CHRISTTANTS:\rE 521
semblables, à moins qu'on ne veuille supposer une illusion volontaire de sa fantaisie, laquelle n'est pas absolument impossible étant donné le mysticisme de sa nature. Mais il parait bien probable qu'Hadrien, qui y fut déterminé aussi par un fonctionnaire supérieur d'Asie, ami des chrétiens, prescrivit d'observer à leur égard une pacifique tolérance. Il en fut de même du noble Antonin le Pieux *, auquel, comme on le sait, ainsi qu'à son successeur Marc-Aurèle, plusieurs des plus considérables parmi les chrétiens d'Orient ^ adressèrent aussi des écrits apologétiques. Marc-Aurèle, par contre, malgré toute sa douceur et son amour de la justice, était cependant, on ne l'ignore pas, animé vis-à-vis des chrétiens d'intentions qui n'étaient rien moins que bienveillantes. Sous la pression de ces circonstances défavorables, qui se reproduisirent encore sous Septime-Sévère, la communauté athénienne, dont sous Marc-Aurèle l'évêque de Corinthe Dionysios (p. 518) chercha par une épître à fortifier la foi et le courage, ne fit certainement pendant cette période que traîner une existence pour longtemps misérable ^
Sur la conduite du peuple en Achaïe vis-à-vis des chrétiens, on ne sait d'une manière générale que peu de chose. Ce fut sans doute à Athènes qu'on leur fit la plus vive opposition ; non seulement, en eiïet, lors de la célébration des mystères d'Eleusis, le héraut proclamait solennellement que les chrétiens, les athées et les épicuriens étaient exclus de toute participation à la fête*, mais encore les philosophes prenaient vis-à-vis de la
') Cf. Dio Gass., LXX, 3. ZoNAR., Ann., XI, 20. Oros., VII, 14. Euseb., Hist. Eccl., IV, 26 (éd. Lammer, 33). Euseb. et Hieronym., Chiton (éd. Schône), II, p. 173 ; mais voy. aussi sur Justin., ApoL, I, 69 et 70, p. 84- 85, et 100, p. 151, Neander, Kirch. Gesch.,], 151, et d'une manière générale Baur, Bas Christenthum in den drei ersten Jahrhunderten, pp. 441 sqq.
2) Clinton, Fast. Roman., I, p. 131 à l'année 141 ; p. 161 à l'année 168 ; p. 167, à Tannée 172. Syncell., p. 350 (i et p. 352 c. Zonar., XII, 1 fin. Gros., VII, 14. Hieronym., AdMagn., p. 1083. Catalog. ,23. 24. 26. Euseb., Hist. EccL, IV, 12. 13. 26 (éd. Lammer, 12. 13. 17. 18. 19. 20. 24. 33).
3) EusEB.,His^.£cc/. (éd. Lammer), IV, 31,2. Ellissen, pp. 44. 55. 108. sqq. *) Lugian., Alexander, 38 init. Le passage d'Apulée {Metam. , IX, 14,
§ 620, p. 783 sqq.) où une Thessalienne est, dans un des récits piquants et obscènes de ce livre, représentée comme un type de tous les vices imaginables de la femme et flétrie comme chrétienne, peut sans doute être con-
nouvelle religion une attitude de plus en plus hostile. Car la nouvelle Université d'Athènes avec ses philosophes était, en définitive, la dernière citadelle de l'antique croyance en Achaïe; et l'histoire de cette Université, les progrès des chrétiens avançant pas à pas sur le sol de la Grèce et y jetant aussi dès cette époque les premiers fondements de petits synodes provinciaux \ enfin les migrations des peuples germaniques, dont le flot envahit également la Grèce , tels sont bien les points auxquels s'attache l'intérêt principal de l'histoire ultérieure de ce pays jusqu'au règne de Justinien.
D'un autre côté, la tradition chrétienne en Grèce s'efforcera de plus en plus avec le temps de retenir aussi les souvenirs apostoliques, d'en fixer, autant que possible, quelques-uns dans le pays et de rattacher par un lien solide le martyre de plusieurs apôtres à des localités grecques. C'est ainsi que l'apôtre André aurait, au dire des Byzantins, fondé, comme apôtre du Pont, l'évêché de Byzance ^ ; il aurait notamment, comme Paul avant lui, prêché l'évangile en Achaïe %et enfin, vers l'an 66 après J.-C., il aurait souffert le martyre et trouvé la mort sur la croix à Patrse *, par ordre du proconsul romain, après avoir converti le prédécesseur de son juge. Quant à l'apôtre Jean, il fut, dit-on, sous Domitien (environ vers l'an 95 après J.-C.) relégué dans l'île sauvage de Patmos et dut subir cet exil jusqu'à ce que la clémence de Nerva lui permît, à lui aussi, de revenir àÉphèse\ L'île de Patmos est aujour-
sidérée comme l'expression des sentiments d'Apulée plutôt que de l'opinion publique.
*) Tertullian., Dejejun. adv. Psychic, p. 650. Euseb., Hist. EccL, V, 16 (éd. Làmmer, V, 26).
^) Sur ce fait, « notoirement controuvé », voy. A. von Gutschmid, DieKonigsnamen in den apokryphen Apostelgeschichten (Rhein. Museum, XIX
3) Gutschmid, op. cit.^ p. 391-392.
*) Acta Apostol. apocryph., éd Tischendorf, p. 105 sqq., et GuTSCHMm, p. 396 sqq. , avec l'examen critique de la valeur des sources sur ce point. On sait qu'André est, dans le moyen âge slave, le patron et le sauveur de Patrae dans les combats livrés au ix^ siècle pour repousser les attaques des Slaves. Cette ville prétendait posséder ses ossements. Cf. notamment Cur- Tius, Peloponnesos, I, pp. 91. 439.
^) EusEB., Hist.Ecct., III, 18 (cf. V, 8). III, 23. 42 (éd. Lammer, 20, 24 sqq.). Iren., Adv. haer., 3, 3. Tertull., Praescr. haer., 36. Sur Jean, voy.
d'hui encore pleine de traditions johanniques. C'est le nom de (( Jeaijle théologien » que les moines donnent à l'immense couvent qui s'élève comme un château sur le plus haut sommet de la montagne qui porte la ville actuelle. A mi-côte se trouve un autre petit cloître, au-dessus de la petite grotte trachytique « oii l'apôtre vécut », dit-on, « et eut la vision de V Apocalypse » et qui sert maintenant d'école, « l'école de l'Apocalypse* ».
Quand et comment se formèrent ces légendes ' (cf. 87 sqq.), c'est ce qu'il n'est plus guère possible d'approfondir. Mais l'examen en offre un intérêt d'une nature particulière. Au moment où les traditions antiques remontant au plus ancien passé de la Grèce et maintenues depuis un temps immémorial avec une ténacité sans exemple commencent à s'évanouir en même temps que s'éteint la vie antique, l'esprit indestructible dans son essence de ce peuple étonnant se crée un nouveau monde de récits, celui des récits de la piété chrétienne qui, grandissant en pleine lumière de Tépoque historique, forme en quelque sorte un passé légendaire pour l'histoire ultérieure de cette nation, oii le christianisme, si difficilement accepté encore à l'époque dont nous parlons^ devait s'identifier d'une manière aussi intime avec la nouvelle nationalité que Jusqu'alors les antiques cultes olympiens avec celle des anciens Hellènes.
aussi Syncell. (éd. Benn, p, 651. 653 sqq., ou p. 344. 346. 347 P. Chron, Paschale, p. 250 c.'^i^id. Zonar,, Ann., XI, 20. Clinton, Fast. Roman., I, pp. 81. 87. 89 (L. Ross, Griech.^Inselreisen, II, p. 126), et Ad. Schmidt, Geschichte der Denk- und Glaubensfreiheit, p. 165.
^) Ross, op. cit., pp. 124-126. Sur l'inventaire qui a été fait de ce monastère de S. Jean au xvi^ siècle, voy. Philologus, XXVI (1867), p. 167 sqq.
2) Dans le voisinage d'Argos se trouvent les ruines d'une ancienne église de l'apôtre Pierre, restes d'un temple antique ; c'est là, d'après la légende locale, que l'apôtre serait enterré. Friedrich Thiersch, lors de son séjour dans cette contrée (1831-1832), recueillit de la bouche de plusieurs femmes les traditions relatives à Pierre : « L'apôtre, » racontaient-elles, « avait encore coutume d'apparaître tous les ans avec un vêtement blanc, et chacun pouvait le voir et l'entendre, à condition de n'avoir pas une ombre trop opaque ». (Extrait de Leben Thiersch's, par le D'^ Heinrich Thiersch, 1866, dans YAusland, 1867, n° 26, p. 623). De même, les Athéniens d'aujourd'hui croient que l'église de Saint-Philippe marque le lieu où ce saint souffrit le martyre sur l'agora de l'ancienne Athènes. Gurtius, Ait. Stud., II, p. 27.
Enfin, les renseignements bien incomplets qui nous restent sur le christianisme en Grèce à cette époque ne sont pas tout à fait sans utilité pour l'histoire du développement de la civilisation grecque en ce qui concerne le mode de sépulture. D'une part, en effet \ sous l'influence du christianisme, l'usage d'enterrer les morts, au lieu de brûler les cadavres, paraît être, en Grèce comme ailleurs, redevenu prédominant. Et d'autre part, il est intéressant de remarquer comment la nouvelle coutume chrétienne se relie à une antique tradition. De l'immense variété des vases d'argile de l'époque où Tancienne fabrication en était florissante, il est resté en Grèce, dans les temps qui suivirent, sous la domination des empereurs, comme élément de la décoration des tombeaux, la petite lampe d'argile^ d'un diamètre de quelques pouces, ornée de figures en relief. Or, cette lampe a passé aux tombeaux chrétiens, mais elle y porte le signe de la croix ou le monogramme XP ^. Ces symboles et d'autres encore de la nouvelle religion cosmopolite apparaissent sur un très grand nombre de tombeaux des communautés nouvelles qui, nous l'avons dit, étaient certainement déjà nombreuses alors, surtout dans les îles. Mais dans la capitale de l'ancien monde hellénique, à Athènes, où le Céramique avec ses rangées de tombeaux retenait le souvenir mélancolique des grands morts du passé glorieux de ce peuple d'une manière non moins saisissante que l'Acropole avec les magnifiques édifices du siècle pour toujours disparu de Périclès, les anciens chrétiens de langue grecque cachaient alors encore leurs morts dans la région moins fréquentée avoisinant la partie nordest du mur d'enceinte ^ Les uns et les autres, d'ailleurs, ceux qui avaient gardé la région antique comme ceux qui confessaient la foi nouvelle, marchaient vers des temps bien
') Cf. aussi GôLL, Kulturbilder, III, p. 243.
2) Ross, Archàolog. Aufs., I, p. 70.
') Ross, op. cit., p, 35. On sait maintenant que le signe caractéristique des inscriptions clirétiennes d'Athènes, à savoir l'emploi du mot xotjxyit^piov en tête du monument (Edm. Le Blant, Inscr.chrét., p. 152-157. CI. Grœc, n°s 9305-9314), a été constaté également depuis à Mégare {Philologus, XXIII [1866], p. 691 sqq.).
durs, et il fallut, pour les supporter et leur survivre, faire appel sans relâche, pendant bien des années, à tout ce qu'avaient encore de vigueur et de constance ces arrières-neveux d'un grand peuple.