‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 4)Chapitre 33 sur 179 · L APOTRE PAL'L · texte numérisé non relu

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gnificatifs ; non seulement elle était retombée dans les funestes habitudes de la vie hellénique, mais encore les disputes continuelles, l'esprit de chicane, l'exaltation déréglée, l'orgueil ecclésiastique, y représentaient la monnaie refondue de la vanité grecque. Paul fut obligé de faire de cet état de choses, dans les deux épîtres à la nouvelle communauté qu'il envoya de Corinthe à ïhessalonique, l'objet des observations les plus énergiques *.

A Corinthe^ l'œuvre à accomplir était encore incomparablement plus difficile. Dans ce mélange bigarré de populations romaines, grecques, asiatiques, au milieu de cette foule de marchands, de matelots^ d'industriels de toute espèce, « les vices de l'Orient se rencontraient avec ceux de l'Occident ». Aussi Corinthe , cette ville nouvelle , pouvait passer pour la ville la plus débauchée de toute la Grèce ; la « pornocratie » traditionnelle sur ce sol y revivait dans toute sa force. La prostitution s'y étalait florissante ; aux voluptueuses orgies s'associaient tous les genres de basse impudicité, en descendant jusqu'à l'impudicité contre nature des femmes. Ils étaient remplis, dit avec horreur l'apôtre, « de toute injustice, d'impureté, de malice, de méchanceté; pleins d'envie, de meurtres, de querelles^ de tromperies, de malignité ; rapporteurs, médisants, ennemis de Dieu, orgueilleux, vains, inventeurs de méchancetés^ désobéissants à leurs parents , sans conscience, sansfoi^ sans affection, implacables, sans compassion ^ » ; peinture dont nous constaterons plus tard ailleurs encore qu'à Corinthe la vigoureuse et effrayante fidélité.

Paul avait à peine mis le pied avec Aquila dans la synagogue, qu'il se retira devant les conflits qui surgirent immé-

*) Hausrath, pp. 65 et suiv. Weber et Holtzmann, pp. 728 et suiv.

2) Epist. ad Romanosy I, 21-32. Cf. Strabon, Vlil, 6, 20, p. 581 (378). Comme preuves à l'appui de cette peinture, voy. aussi {uncta Corinthus dans JuvEN., Satir. VIII, 113) les passages de Philostrat., Vit. Apollon., IV, 25. 26. Apollon, epist., 36 sq., 60. 74. Crimes abominables, notamment du puissant Bassos, philosophe et agonothète aux jeux Isthmiques, ce qui ne l'empêche pas, dit-on, d'empoisonner son père et de gagner, en promettant de lui livrer sa propre épouse, un meurtrier (qu'il chargea en l'an 61) de tenter d'assassiner Apollonios de Tyane. — Peinture de la vie à Corinthe dans Hausrath, p. 72 et suiv. Weber et HoltzMann, t. II. 2, p. 743..

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diatement avec la population juive. La petite communauté qui se développa peu à peu^ dont Stephanos (un des esclaves, paraît-il, d^une grande dame grecque nommée Chloé), le premier néophyte de l'Achaïe, et ses compagnons Fortunatus et Achaïcus formèrent le premier noyau, eut d'abord son centre dans la maison d'un prosélyte, Titus Justus, qui touchait à la synagogue ; mais au début, la nouvelle religion ne gagna guère de terrain que parmi les esclaves^ les affranchis et autres petites gens. Toutefois il y eut aussi peu à peu des personnages plus considérables qui se convertirent à rÉvangile : par exemple le riche Gains, un certain Quartus, puis Éraste , l'administrateur des finances de la ville, et en particulier le chef de la synagogue Crispus. L'accession de ce dernier amena d'ailleurs des désordres. En effet, tandis que l'apôtre travaillait avec énergie à élever le niveau moral de la nouvelle communauté, qui cherchait à échapper aux souillures de la grande cité commerciale, et qu'il avait à lutter contre les mômes aberrations d'esprit qui s'étaient manifestées à Thessalonique, il fut un jour assailli par la population juive, ayant à sa tête son nouveau chef Sosthène, et conduit devant le tribunal du gouverneur romain, sous l'accusation de propager une religion non autorisée. Mais le proconsul, ce L. Junius Gallio dont nous avons parlé (p. 39), trouva, comme le voulait la vraie pratique romaine et comme cela avait déjà été le cas à Thessalonique \ qu'il n'y avait pas lieu d'intervenir dans les querelles dogmatiques des Juifs, et repoussa la plainte. Les Juifs, n'ayant pas accepté cette sentence, furent refoulés par la force, et la populace de Gorinthe, ce qui était tout à fait dans sa manière, se jeta sur Sosthène, le « prince » de la synagogue,, et le roua de coups ". Paul, personnellement, quitta Corinthe après un séjour de dix-huit mois, et s'embarqua en l'an 55 de Cenchrées pour Éplîèse, où il eut jusqu'au printemps de 58 sa principale résidence chez Aquila, qui vint s'établir en môme temps dans la

^) Act. ApostoL, xvii, 6-9.

2) Act. ApostoL, xviiT, 4-18. Corinth., I, 1, 27-29 et 10. 11. 14-16; 7. 21 ; 11, 30; 16, 15-17. Corinth., II, 1, 19. Epist. ad B.omanos, xvi, 21 sqq. Hausrath, p. 75 etsu'iv.

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métropole de l'Asie. Nous n'avons au début à noier que la longue et fructueuse mission qu'il poursuivit dans ce grand centre du commerce et de l'industrie grecque, où se forma peu à peu, grâce aux actives sympathies des femmes, une communauté considérable, composée de Juifs et de païens, ces derniers, cette fois encore, sortant en grande majorité des esclaves, des affranchis et des petitçs gens. Paul eut aussi à défendre cette communauté contre les révoltes furieuses des éléments païens, en particulier contre ce qu'on a appelé la sédition du batteur d'argent Démétrios et de la populace grecque, ameutée par les fabricants de statues des dieux et de petits temples d'argent, que la nouvelle religion menaçait dans leur commerce ^ Il convient également de remarquer la constante sollicitude avec laquelle Paul surveillait d^Éphèse sa communauté corinthienne. Il la visita encore une fois (comme les chrétiens de la Macédoine ^), et lui adressa à diverses reprises des lettres d'avertissement. En effet, il y avait toujours dans la vie intérieure de cette communauté des points très noirs. L'influence qu'avait prise parmi les petites gens de la communauté le savant Apollo, formé à l'école de Philon, à Alexandrie, n'avait pas été très favorable ; on avait pris goût, comme c'était la vraie manière grecque, à la discussion théorique des questions soulevées par la religion nouvelle ; le penchant national pour les luttes de parti avait aussi pénétré dans cette communauté ; il s'était peu à peu formé des groupes qui se déclarèrent ceux-là pour Paul, ceux-ci pour Apollo, d'autres encore pour ce qu^on a appelé la secte chrétienne-juive ; d'autres enfin prétendaient être simplement chrétiens, mais tous étaient plus ou moins excités les uns contre les autres. De plus, la corruption des mœurs de Co-

*) Pour la chronologie, voy. d'abord ci-dessus, p. 78, 3 et p. 40, 1. Cf. aussi Hausrath, p. 79 et Weder et Holtzmann, p. 696. Baur, Bas Christenthum in den drei ersten Jahrhunderten, p. 57.

'^) Act. Apost., xviii, 18 sqq., xix, i-40 et v. Hausrath, p. 79-84. 86 et suiv. Weber, p. 699 et suiv.

3) Cf. Corinth., II, 12, 14 et 21 ; 13, 1; 2, l.Cf. I, 16, 5 sqq. Hausrath, p. 79. 84. 96. Weber et Holtzmann, p. 458. 746. V. aussi Lekebusch, op. cit., p. 185. Par contre, Ellissen, p. 44, doute que l'apôtre ait fuit une seconde visite à Athènes.

rinthe avail de nouveau envahi la communauté, dont la plupart des ministres ne pouvaient d'ailleurs se soustraire que difficilement aux influences extérieures du milieu païen qui les entourait, de sorte que la communauté corinthienne en arriva à avoir un très mauvais renom chez les autres communautés \

C'est contre ces fâcheux errements que Paul lutta de toute son énerg-ie en l'an 58, par ses communications connues sous le nom d'Epitres aux Corinthiens; puis, après avoir d'Éphèse visité les chrétiens de Troade et de Macédoine, il parut encore une fois en personne à Corinthe, à la fin de l'hiver de 58-59 ap. J.-C. ^, pour y aplanir, par la puissance de sa personnalité et avec Taide des meilleurs éléments, de regrettables différends dans lesquels à la fin il s'était lui-même trouvé visé ^. Les chefs de la communauté à cette époque et à celle qui suivit immédiatement étaient Jason, Sosipater, Gains, Éraste, Lucius, Tertius et Quartus*. "Puis, lorsqu'il eut résolu, vers Pâques, de quitter Corinthe, menacé d'un guet-apens par des Juifs fanatiques s'il se rendait en Syrie par la voie de mer, il prit, en compagnie de Luc, de Sopater de Bérœa, d'Aristarque et de Secundus de Thessalonique, de Gains, de Timothée et d'autres, la voie de terre pour gagner la Macédoine. L'apôtre demeura encore à Philippes jusqu'après Pâques de l'année 59, puis il se rendit en Troade, et de là, par Assos, Mitylène, Chios et Milet, dans les eaux de Rhodes, et enfin en

1) Hausrath, p. 84 et suiv., 96-101. Weber et Holtzmann, p. 744-749. 750 et suiv. Cf. aussi Beyschlag, De Ecclesîae Corinthiae factione Christina, Halle, 1861. Le parti christin, comme on l'a appelé, est considéré par Baur, op. cit., p. 58, comme n'en faisant au fond qu'un seul avec celui de Cephas. Beyschlag, op. cit., le considère comme un parti judaïsant rigoriste, hostile au plus haut degré à saint Paul.

2) Hausrath, p. 102 et suiv., 115. Weber et Holtzmann, p. 753 et suiv. Les épîtres elles-mêmes sont, comme on le sait, datées de Philippes; mais la seconde seulement y a été écrite. Weber et Holtzmann, p. 755. 732.

^) Hausrath, p. 107 et suiv., 115. Act. Apost., xx, 1 sqq. Corinth,, H, 7, 5.

*) Epist. ad Romanos, xvi, 21 sqq. D'après la même épître, xvi, 1 et fin., il existait déjà aussi dans le port de Cenchrées une ramification de la communauté de Corinthe (la diaconesse Phœbé).

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Palestine \ Depuis il ne foula plus comme missionnaire le sol de la Grèce.

Nous ne suivrons pas plus loin, pour le moment, les premiers pas du christianisme en Grèce; nous retracerons dans leur ensemble, à la fm de ce volume, le développement de son histoire jusqu'à l'expiration du n" siècle après J.-C. Disons seulement qu'alors, à tout considérer, le sol hellénique n'était encore en aucune façon favorable à l'expansion de la nouvelle religion cosmopolite. Dans la Grèce proprement dite, il n'y eut réellement que la grande ville de Corinthe, avec sa population formant un mélange bigarré, où le christianisme se propagea plus rapidement, dans des conditions d'ailleurs très difficiles. Sans parler des difficultés morales avec lesquelles les missionnaires chrétiens avaient à combattre^ il est certain qu'il existait, précisément en Achaïe, des obstacles des plus difficiles à briser. Les races grecques de l'Achaïe s'étaient, depuis plus de mille ans, identifiées en quelque sorte avec le sol de leur pays. Les Hellènes de cette époque se voyaient à chaque pas entourés de cultes locaux de toute espèce remontant à la plus haute antiquité ; à chaque pierre, à chaque colline étaient attachés d'innombrables souvenirs de toute nature ; mille légendes, mille traditions étaient encore vivantes, et les plus populaires précisément avaient pris racine sur le terrain de la religion et de la poésie héroïque et homérique, qui était, elle aussi^ devenue une religion. A côté des grands jeux solennels^ d'un caractère tout à fait national, se plaçaient d'innombrables fêtes locales, qui toutes se reliaient intimement au culte. Et cette part de la vie grecque était précisément, nous Pavons vu. Tunique héritage qu'il avait été possible de sauver de la vitalité, de la grandeur passée de la nation. Dès lors, celui qui abandonnait Zeus et Apollon, Athene, Asclépios et Poseidon, pour suivre les missionnaires du Crucifié, celui-là, au point de vue de cette époque, rompait aussi avec tout le passé de sa nation ; celui-là s'excluait aussi de toute participation aux derniers restes de cette vie aux riches couleurs qui se déployaient encore à

*) Act. Apost., XX, 2-38, xxi, 1 sqq. > . . .,

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l'ombre des bois sacrés et sur le seuil des antiques temples ; pour celui-là, Homère et les trésors littéraires de son peuple, Olympie et Delphes, les processions solennelles des Panathénées et toutes les créations de Tart^ anciennes et nouvelles, étaient des ombres étrangères et ennemies ; celui-là se voyait, en régie générale, réduit à partager l'existence des étrangers, des gens de langues sémitique et romaine, et devait se rejeter sur les pauvres artisans, sur les esclaves et les femmes que leur piété portait, dans ces mauvais jours^ à demander avec lui leur salut à la nouvelle doctrine du rédempteur du monde. Il n'y a aucune région de l'ancien monde oii le christianisme ait fait des progrès aussi lents que dans le pays précisément qui s'étend entre les Thermopyles et le cap Ténare. Ces Hellènes, dont les arrière-neveux ont véritablement fait du christianisme, comme nous l'avons dit, une portion précieuse de leur nationalité, dont les derniers descendants ont dû, pour la plus grande partie, à la nouvelle religion la conservation de leur langue et de leur existence nationale pendant la période turque; ces Hellènes sont demeurés, pendant de longs siècles encore, les plus opiniâtres sectateurs de la vieille religion olympienne. Cette même Athènes, dans les tribunaux de laquelle, comme nous l'avons dit, on ouvre de nos jours, pour donner plus de solennité a^x serments prêtés sur l'Evangile, le dix-septième chapitre des Actes des Apôtres S demeura jusqu'à Justinien 1" la dernière et la plus forte citadelle du monde des dieux de l'Olympe. Et, d'une

*) Ce renseignement nous a été fourni par Ellissen, Zur Geschichte 'Athens, p. 40. Il existe aussi plus d'une légende sur le temps des apôtres. Le célèbre cloître de Mégaspilaeon possède une image miraculeuse de la mère de Dieu, peinte, dit-on, par saint Luc; dans le village voisin de Klapetzouna, on montre un antique platane (dont le tronc creux sert maintenant de chapelle) à Tombre duquel l'évangéliste avait peint cette image; saint Luc luimême, d'après la légende, vécut plus tard dans la grotte où s'élève maintenant le cloître; l'image, cachée en ce point dans un fourré, fut ensuite découverte en l'an 315 par des personnes pieuses sous les branches enlacées d'un lierre. Ross, Griechische Kônigsreisen, t. I, p. 169 et suiv. Sur le prétendu tombeau de saint Luc à Thèbes et la vénération dont il est l'objet chez les Grecs, voy. Keil, Syll. inscr. Boeot., p. 188. H. Haase, dans le Palœologus : Ueber den Schutzpatron der Maler, den Evangelisten Lukas (Fallmerayer, Fragmente cms dem Orient, I, p. 180), p. 180.

manière générale, le paganisme antique ne s'effondra réellement en Grèce devant la nouvelle croyance qu'au bout de 350 ans^ lorsque le glaive d'Alaric eut fait voler en éclats, au sud des Thermopyles, les monuments antiques, si orgueilleux et si beaux dans leurs ruines, lorsque les coursiers goths eurent piétiné et dispersé la cendre des sanctuaires d'Eleusis et d'Olympie.

Il nous reste maintenant, pour continuer notre exposition, à présenter dans leur ensemble les renseignements relativement peu nombreux que nous possédons sur les destinées de la Grèce sous les deux derniers empereurs de la dynastie Julia- Claudia. En ce qui concerne l'Achaïe, nous savons, pour parler encore de Tempereur Claude, que ce prince; qui, comme tous les membres de sa famille, était très familier avec la science et Fart grecs et employait personnellement volontiers la langue grecque comme orateur et comme écrivain \ ressentait pour les Grecs eux-mêmes, pour leurs mœurs, leur langue et leur littérature, une sympathie toute particulière, dont il leur donna en différentes occasions les preuves les plus manifestes. C'est ainsi que, lorsqu'il rendit l'Achaïe au Sénat (p. 38), il lui recommanda tout particulièrement en termes chaleureux les intérêts de cette province, qu'il affectionnait beaucoup, disait-iP, en raison de sa valeur littéraire et des relations résultant de la communauté d'études. Il songeait même à transporter à Rome les mystères d'Eleusis, si goûtés chez les Romains (t. I, p. 41 1)^ Tout cela n'empêchait pas d'ailleurs que, dans des circonstances données, tel ou tel Grec se laissât aller vis-à-vis de cet étrange vieillard à des impertinences *

*) Dio Cass., LX, 6. Joseph., Ant. JucL, XIX, 3, 1. Suet., Claud., c. 11. 42 et cf. Lehmann, Claudius, p. 83. 131. Lors de l'amnistie qu'il accorda à son avènement au trône, il visa expressément la célèbre amnistie des Athéniens après la chute des Trente. Dio Cass., LX, 3. Oros., VII, 6.

^) ^UETON., Claud., c. 42. L'empereur, dans sa bienveillance, provoqua également en Crète, par les soins du gouverneur Gaius Paconius Agrippinus, une restauration complète de toutes les routes de cette île. Bôckh, C. 1. Gr., vol. II, n° 2570. Nipperdey, ad Tacit., Ann., XVI, 28. (Terrible tremblement de terre en Crète en l'an 53. Voy. Malal.,X, éd. Bonn., p. 250 p. 105 d(V.), p. 322 (0.).

3) SuETON., ibid., c. 25.

*)SuETON., ibid., c. 15.

analogues à celles que les Romains eux-mêmes se permirent à diverses reprises. Et Claude lui-même, en dépit de toutes ses sympathies grecques, se sentait toujours bien Romain; on le vit une fois entre autres, à propos d'un des Grecs les plus riches et les plus considérables d'Achaïe^ qui avait acquis le droit de cité romaine, mais ne comprenait pas la langue latine : Claude, agissant comme censeur, le raya de la liste des juges de Rome ; il fit plus, il lui retira purement et simplement son droit de cité^

Si nous franchissons les frontières de la province d'Achaïe, il n'y a plus, pour l'époque de Claude, que la petite république de Rhodes qui puisse nous offrir quelque intérêt. Après les terribles épreuves que lui avait infligées Gains Cassius à la fin de Fautomne de Fan 43 avant J.-C. et la perte des riches présents par lesquels Marc-Antoine, en Fan 41 avant J.-C, sous Octavien^, avait récompensé la fidélité des Rhodiens , la petite république avait du moins, lors de l'établissement de la monarchie césarienne^ conservé nominalement son autonomie. « Yille libre)) ou mieux ville impériale, libre et « immédiate ^))> Rhodes put, grâce à son heureuse situation comme place de commerce, tenter de faire revivre, au moins dans une certaine mesure, son ancienne prospérité. Ce qui fut d'un grand secours aux Rhodiens, c'est que Hérode le Grand, ce prince juif philhellène qui, sous le règne d'Auguste, combla Athènes et d'autres villes grecques des plus splendides présents*, témoigna aussi dans le même temps aux Rhodiens sa bienveillance particulière. Nous voyons que, sans doute aussi dans l'intérêt du commerce juif, il leur fournit à diverses reprises des ressources très considérables, pour reconstituer notamment leur flotte, en partie détruite dans les dernières guerres civiles romaines ^ Quant à faire de nouveau grande figure dans l'histoire, c'était, étant donné l'état du monde

*) SuETON., Claud., c. 16. Lehmann, p. 291.

2) Cf. t. I, p. 443.

^) Cf. VoiGT, Bas jus naturale, t. II, 2e sect., p. 770 et suiv.

*) Cf. 1. 1, p. 484.

5) Joseph., Bell. Jud., I, 21, 11. Ant. Jud., XVI, 5, 3. (La famille d'Hérode célébrée dans l'île de Cos, voisine de Rhodes; v. Bogkh, C. Z. Gr., II, no 2502).

H cette époque, tout aussi impossible pour Rhodes que pour l'Achaïe. Mais il fut permis à la petite république^ dès que les funestes conséquences des guerres civiles romaines eurent été effacées, d'occuper longtemps encore une position honorable parmi les villes grecques. Les citoyens conservèrent longtemps encore leurs anciennes et précieuses qualités ; leur excellente constitution \ la généreuse assistance qu'ils accordaient aux pauvres^ furent toujours l'objet d'une direction intelligente, et ils continuèrent à entretenir leur marine avec une grande sollicitude ^ L'activité des transactions commerciales nourrissait les grands et les petits*, et la possession d'une petite bande de terre sur les cotes de la Carie et de la Lycie, ainsi que de Caunos ^ et de plusieurs des îles voisines, notamment de Calymna et de Carpathos ^, ne cessa pas de leur être utile au point de vue financier. De plus, Rhodes était encore à cette époque, pour les étrangers et en particulier pour les Romains^ un but de voyage presque tout autant qu'Athènes et d'autres villes du continent de l'Achaïe. La

1) Cf. t. I, p. 294. Strabon, XIV, 2, 5, p. 965 (652) et v. Dio Chrys., éd. Morelli, Or. XXXI (Rhodiac), p. 354 tL Sur la constitution rhodienne et son caractère de démocratie modérée, v. encore Tacit., Dia/. de Orat., c. 40. Aristid., (éd. Jebb), t. I, p. 563. Or. XLIV 385: (éd. Dindorf), 1. 1, p. 831, c. 563. Dio Chrys., ibid., p. 326 d. 327 a. La prytanie à Rhodes : Plut., Reip» gerend. prœc, c. 17 et v. en outre 0. Mûller, Die Dorier, 2^ édition, p. 145.

2) Strabon, XIV, 2, 5, p. 965 (653).

3) Strabon, XIV, 2, 5, p. 964 et 965 (652 et 653).

*) Strabon, XIV, 2, 5, p. 965 (653). Ce que Dion Chrysostome dit {ibid., p. 342 a et b) de la décadence de la marine et du commerce de Rhodes n'est sans doute vrai que d'une manière relative; quand il raconte que, de son temps, c'est à peine s'il partait encore deux vaisseaux par an de Rhodes pour Corinthe, il ne faut pas oublier que ce discours fut probablement prononcé au commencement du règne de Vespasien, et que le contre-coup que le commerce de ces régions reçut de la grande guerre civile romaine, après la chute de Néron, ne pouvait assurément pas être si vite amorti. Mommsen (Rom. Gesch.^ V, p. 248) montre que îles deux vaisseaux en question sont le contingent annuel fourni par les Rhodiens à la flotte de guerre romaine.

^) Strabon, XIV, 2, 2 et 3, p. 963 (651 sqq.). Dio Chrysost., ibid., p. 341 c. 324 d, 326 a. 349 a et v. Kuhn, Die stàdt. undbiirgerl. Verfassung des Rom. Reiches, t. II, p. 46.

«) Dio Chrysost., ibid., p. 325 c. 326 a. Plin., N. H., Y, 31, (36), 133. Pour le second siècle ap. J.-C, voy. Aristid., éd. Jebb, t. I, p. 546, c. 354: (éd. Dindorf), vol. J, Orat., XLIII,"?. 807. c. 546, 16 sqq. Kuhn, op. cit.

beauté de l'île \ la salubrité de son climat engageaient beaucoup de Romains à s'y fixer d'une manière permanente ^, d'autant plus que, comme on sait, les sciences et les arts ^ furent toujours, à Rhodes, cultivés avec ardeur.

Mais ce qui faisait surtout impression sur l'étranger, c'était la beauté de la ville de Rhodes. Sans doute il manquait à cette ville, malgré sa grande célébrité historique, cette antique et impérissable gloire qui demeurait attachée au nom d'Athènes; sans doute les antiquités de Rhodes n'égalaient ni en grandeur ni en beauté l'Acropole d'Athènes. Mais pourtant l'architecture et les arts plastiques étaient aussi représentés à Rhodes par de splendides monuments * ; du temps de Pline l'Ancien,, on y comptait encore près de 3,000 statues^ , et la

*) HoRAT.jCarm., I, 7, I.Lucian., Amor.,c.8. Sueton., Tiber., c. ll,init. Cf. l'épigramme d'ApolIonidas (15), Anthol. Gr.,éd. Jacobs, II, p. 121 sqq.

^) Ceux-là aussi qui étaient bannis de l'Italie à titre de peine. Dio Cass.^ LVI, 27. 11 a déjà été question, t. I, p. 489, du séjour de Tibère à Rhodes. Néron aussi pensa un moment (cf. Sueton., Neroy 34), lorsqu'il se fut brouillé avec sa mère Agrippine, ce qui arriva peu après son avènement au trône, à se retirer à Rhodes. Cf. aussi Flori Epit., éd. Jahn, p. xlii.

^) Cf. ci-dessous. La musique y était aussi très cultivée ; rencontre d'Apollonios de Tyane (Sueton., (j«/6«, c. U. Plut., Ga/6rt,c. 16) avec Canos, joueur de flûte alors des plus célèbres, en l'an 69; cf. Philostr., Apollon. Tyan., V, 21. Mais en même temps il y avait aussi à Rhodes (dont les habitants d'ailleurs, v. Plut., De cupid. divit., c. 5. Athen., VIII, p. 351 c. et p. 352 b. 0. Muller, Die Dorier, II, 2° édit., p. 145, étaient connus pour leur amour du faste, leur goût pour la bonne chère, leur penchant —- visible aussi dans leur art — pour l'imposant et le colossal Pausan., I, 18, 6. Plin., N. h., XXXIV, 7 (18), 41) des gens riches n'ayant pas de culture supérieure, qui employaient leurs richesses à se complaire dans un faste raffiné, dans des habitations particulières surchargées des ornements les plus recherchés, dans la prodigalité et dans toutes les jouissances de la table et de la volupté. Cf. Philostrat., V, 22. 23.

*) Strabon, XIV, 2, 5, p. 964 sqq. (652 sqq.); cf. aussi 2, U, p. 967 fin. 655). Lucian., Amor., c, 8. Aristid., éd. Jebb, t. I, p. 540, c. 342, p. 553, c. 367: (éd. Dindorf), t. I,|Or.XLIII (Rhod.), p. 799, c. 540,8 sqq., p. 818, c. ZbS, 11 sqq.

S) Cf. Plin., Nat. Hist., XXXIV, 7, (17), 36. La terrible épreuve que Gains Cassius (t. J, p. 437) fit subir à l'île en l'an 43 av. J.-C. (cf. ici encore Dio Chrysostom., (éd. Morell.) Or. XXXI {Rhodiac), p. 331 b) paraît du moins n'avoir ravi aux Rhodiens aucuns chefs-d'œuvre (ou seulement, en tous cas, des statues de dieux faites de métaux précieux et qui devaient servir à frapper des monnaies). D'après Dio Chrysostom., éd. Morelli, Or., XXXI {Rhodiac), p. 327 d, 354 d et 355 «. b. c. et d., même

ville elle-même, la plus riche, la plus florissante et la plus peuplée de toutes les villes grecques à l'ouest du littoral de l'Asie-Mineure jusqu'au formidable tremblement de terre qui en détruisit la plus grande partie vers le milieu du n'' siècle après J.-C. (environ en l'an loo)S la ville, telle que nous la dépeignent en peu de mots Strabon et, plus tard, avec toute l'ardeur de l'enthousiasme, Aristide de Smyrne, surpassait, au moins par l'aspect d'ensemble, toutes les autres villes du monde grec proprement dit en beauté grandiose, tout à la fois gracieuse et imposante. « Jusqu'à l'effroyable catastrophe du n*^ siècle, elle apparaissait aussi imposante qu'au temps où elle était la reine des- mers, aussi nouvelle que si elle venait d'être achevée, et si belle qu'elle pouvait à bon droit se nommer la ville du Soleil (Hélios) ^ Les môles de ses ports se prolongeaient au loin dans la mer; ses immenses chantiers ressemblaient, vus de haut, à des champs flottants; ses trirèmes, ses trophées d'éperons et d'autres souvenirs d'anciennes victoires, rappelaient l'époque de sa puissance passée et de sa souveraineté. Au-dessus, la ville s'élevait en amphithéâtre; elle se dressait sur le rivage, avec son enceinte de solides murailles défendues par des tours, avec ses rues larges et droites, dont l'architecture et la décoration étaient si absolument uniformes que toute la ville paraissait ne former qu'une seule maison ^ ». Seule parmi les îles de cette côte, l'aimable et gracieuse Lesbos pouvait peut-être rivaliser avec Rhodes, et exercer une égale attraction sur le grand monde romain*.

La situation que nous avons examinée à plusieurs reprises

Néron n'a pas étendu à Rhodes son vaste pillage d'objets d'art. Friedlaender,

^) Cf. l'article Rhodus dans Pauly, Meal-Encyc. d, klass. Alt. et v. Col. lectan. historic, ad Aristid. Smyrn. vitam, dans Dindorf, Aî'isiic?., vol. III, p. xLvii, qui place l'événement entre 153 et 159 ap. J.-G. ; v. aussi plus bas, ch. m.

2) LuciAN., Amor., c. 8.

3) Friedl.ender, Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms, II/p. 57 et suiv., principalement d'après Aristid. (éd. Jebb), 1. 1, p. 539-541, cap. 340- 344 : (éd. Dindorf), 1. 1, Orat., XLIII, (Rhod.), p. 797 sqq., cap. 539, 8 à 541, 3. Cf. Strabon, XIV, 2, 5, p. 964 (652).

*) CoNZE, Lesbos, p. 3. Friedlaender, 2« édit.; t. II, p. 68.

fait qu a l'époque où nous sommes arrivés l'histoire de Rhodes demeure tout aussi monotone que celle de l'Achaïe. Nous avons déjà vu plus haut* que Tibère y passa les sombres années de son exil volontaire de Rome, et que, devenu empereur (p. 23), il prit une fois plaisir à donner au gouvernement de Rhodes une dure leçon. Ensuite nous n'entendons plus parler de cette île que sous l'empereur Claude, et pour n'en apprendre rien de bien satisfaisant. Les Rhodiens s'étaient, dit-on, permis, en l'an 44 ap. J.-C, de crucifier quelques citoyens romains. Sans connaître le détail des circonstances qui avaient pu accompag^ner cette cruauté judiciaire , nous concevons pourtant le profond mécontentement qu'inspira à la fierté romaine cette mise en pratique, par un acte sanglant, quoi qu'il put à la vérité ne pas être illégal, de la souveraineté rhodienne. Bref, pour donner satisfaction à ce sentiment de dignité offensée , l'empereur priva les Rhodiens de leur « autonomie ^) et plaça Fîle sous l'autorité d'un des gouverneurs voisins. Cependant, soit que la sévérité des magistrats rhodiens fût en fait justifiée, soit que les Rhodiens, qui manifestaient un vif repentir, se fussent par des voies indirectes assuré à Rome une puissante protection, l'empereur, au bout de quelques années, se relâcha de sa rigueur. Le jeune prince Néron , que son intrigante mère Agrippine s'efforçait alors par tous les moyens de mettre en relief, fut autorisé en l'an 53 à intercéder devant le Sénat, dans un discours prononcé en grec, en faveur des Rhodiens, et la petite république, rentrée en grâce, retrouva son « autonomie » \ Il fut également, à cette époque , permis au même Néron d'obtenir pour la ville d'Ilion (voy. t. I^ p. 316) l'affranchissement complet de

1) Torn. I, p. 489.

2) £)io Cass., LX, 24. SuETON., Claud., c. 25 et v. Lehmann, Claudius, p. 248 ; on ne nous dit pas à quelle province voisine, Pamphylie ou Asie, Rhodes fut incorporée.

3) SuETON., Claud., c. 25. Nero, c. 7. Taciî.^ Ann., XII, 68. « La reconnaissance des Rhodiens (cf. aussi Dio Chrysost., XXXI, p. 344, fin,), est attestée soit par leurs monnaies, avec l'inscription : y^rèp t&v SegaaT&v et l'effigie de Néron sous la forme de dieu du Soleil, soit par les vers du poète Antiphile , dans lesquels Néron est exalté à côté d'Hélios comme protecteur de Rhodes. » Anthol. Palat.y II, 60. Lehmann, p. 358 et suiv. et App, p. 62.

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toutes prestations h l'Etat ^ En même temps, Xéiiophon, médecin ordinaire de l'empereur^ trouva moyen d'assurer la même exemption d'impôts à l'île de Cos, sa patrie, ce qui lui valut de la part de ses compatriotes, des statues et des actions de grâces ^ Il ne nous reste plus maintenant qu'à parler ici de la ville libre de Byzance. Epuisée par les hostilités dont la Thrace venait d'être le théâtre, et plus encore par la guerre qui avait tout récemment porté ses ravages dans les régions du Bosphore Cimmérien ^, — soit qu'elle eût seulement soufïert dans son commerce, soit que les Romains eussent de plus mis ses ressources fortement à contribution, — cette ville présenta à Rome, en l'an 53, une demande à fin d'allégement de ses charges, et Ton eut le bon esprit de lui faire remise pour cinq ans des impôts dus à l'Etat*.

Rappelons enfin que, pendant le règne de Claude, la Grèce offrit, au point de vue physique, des phénomènes intéressants (( pour la science » et de même genre que ceux qui se produisent au moment où nous écrivons, précisément dans les mêmes contrées. Nous ne voulons naturellement pas parler de la mauvaise récolte et de la famine qui s'ensuivit ^ et

*) SuETON., ibid. Tacit., ibid. Nipperdey ad loc. Cf. Bockh, C. I. Gr,, II, no 3610. Plin., N. H., V, 30, (33), 124. Dig., XXVII, 1, 17, § 1.

2) Tacit., Ann., XII, 61. 67. MU. de Corresp. hellén., V , p. 468, et cf. ci-dessus, t. I, p. 316.

3) Cf. Tacit., Ann., XII, 63. Par les guerres de Thrace, on n'entend sans doute pas les combats livrés jadis sous Tibère (p. 22), mais plutôt de nouvelles hostilités, soit dirigées par les Barbares de Thrace directement contre Byzance, soit pouvant se rattacher à l'organisation de la province procuratorienne de Thrace en l'an 46. Sur la guerre du Bosphore, v. Tagit., XII, 15 sqq. Cf. Lehmann, Claudius, p. 265. 259. 332.

'*) Tacit., XII, 62. 63. Byzance, rattachée au gouvernement de Macédoine, t. I, p. 315, paraît, d'après 0. FmcKdans Pauly, R. E., 1. 1, 2eédit., p. 2610, avoir été, du temps d'Auguste, momentanément sous la dépendance du roi thrace Cotys. Cf. Eckhel, D. N., Il, p. 25 sqq. Heyne, Antiq. Byz., p. 17. Lorsque plus tard, en l'an 46, Claude forma la province de Thrace, à laquelle, d'après Plin., IV. H., IV, 11, (18), 46, appartint aussi Byzance, de nouvelles et très lourdes charges furent peut-être imposées à la ville. D'autre part, Mommsen {Rom. Qesch., V, p. 280), se fondant sur un passage de Tacite [Anii., XII, 62), affirme que Byzance ne faisait pas partie de la province de Thrace.'

S) Euseb., Chron., éd. Aucher, vol. II, p. 271. Hieronym., éd. Roncalli, p. 431. Syngell., Chronogr., p. 265 c. [V.] (Sghône, dans son édition d'Eusèbe, vol. II, p. 152 sqq. place cette calamité en 01. GGVIII seulement.

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