‹ Histoire de la Grèce sous la domination des RomainsChapitre 155 sur 227 · ÉTAT DE LA GHÈCE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA GHÈCE

la conclusion de la paix enlre Alaric et la cour de l'empire d'Orient était déplorable. La dernière floraison de la Grèce était détruite. A l'exception des plus grandes villes de la ïhessalie, à l'exception de Thèbes, d'Athènes et des villes moins gravement éprouvées dans la moyenne Grèce occidentale, à l'exception peut-être dans le Péloponnèse des villes du territoire du Parnon et du ïénare, de la Messénie et de l'ancien canton d'Achaïe, les centres de lapopulalion hellénique étaient transformés en monceaux de ruines. Notamment dans le Péloponnèse, la durée exlraordinairement longue de la dévastation, d'une part, et de l'autre la charge que faisaient peser sur cette péninsule deux armées en guerre, avait complètement anéanti la prospérité des Grecs. Les misérables habitants, tous ceux du moins qui avaient échappé à la mort ou à une captivité éternelle en fuyant dans les îles voisines, dans les cantons moins menacés, dans quelques ports de mer * ou sur les sommets les plus éloignés^ dans les gorges et forêts delà montagne, tous ceux qui n'avaient pas succombé à la misère, au désespoir et aux maladies, durent se rallier, après le départ des Golhs et de Stilicon, autour des ruines fumantes de leurs villages et de leurs villes et entreprendre l'œuvre difficile de la reconstitution de leur pays. Mais longtemps encore de grands obstacles arrêtèrent ce travail. Devant la révolution religieuse de l'époque, on ne pouvait naturellement plus penser à restaurer les antiques sanctuaires détruits. Ces monuments restèrent à l'état de ruines, ainsi que tous les autres édifices lézardés que la misère générale empêchait de réparer. Il ne restait pour le moment rien autre chose à tenter que de restaurer tant bien que mal, avec la ténacité traditionnelle de la race grecque, les chefs-lieux détruits des cantons les plus éprouvés. Nous voyons que ce travail a été fait, en lisant l'histoire des époques suivantes, dans laquelle il est fait mention à plusieurs reprises de villes comme Argos, Sparte, Tégée. Il est probable pourtant que le gouvernement central de Constantinople ne contribua qu'à la reconstruction de la

^) ZiNKEisEN {Gesch. GriechejîL, I, p. 741) incline même à placer à ce moment les commencements de Monembasia, bâtie sur l'écueil de Minoa, près d'Epidauros Liineni.

ÉIAT DE LA GHÈCE 371

capitale, Corinthe ^ Il paraît néanmoins que le commerce corinthien s'était porté en grande partie à Constantinople. Plus d'une cité, outre celle (le Clitor, recula sans doute devant les énormes dépenses du régime urbain et préféra abandonner l'ancienne ville, pour continuer de vivoter comme village. Mais même dans ces proportions modestes, il dut être extrêmement difficile de renaître à une nouvelle vie. Dans le cours de cet exposé historique depuis le temps de Mummius, nous avons eu l'occasion à plusieurs reprises de montrer que, par la nature même du système de culture des Grecs et avec le manque relatif de capitaux qui en était le résultat, il avait toujours été difficile aux Hellènes de réparer avec leurs propres ressources les dommages d'une dévastation faite sur une grande échelle. Mais cette fois la dévastation avait été étendue et plus profonde que jamais. Ajoutez à cela que la diminution de la population, tant en hommes libres qu'en esclaves, avait été énorme: aussi, à partir de cette époque, notamment les parties intérieures du pays, comme l'Arcadie et la Béotie^ devinrent de plus en plus un désert , et ce qui restait de la vie hellénique se retira de plus en plus dans les régions voisines de la mer.

Si nous manquons des renseignements nécessaires pour résoudre plus d'une question intéressante, celle notamment de savoir si la catastrophe commune a amené un rapprochement entre les catholiques et les païens, d'autres points de l'histoire du temps sont en pleine lumière. Ainsi, il est incontestable que l'histoire politique de la Grèce est finie avec l'invasion dWlaric. Excepté pour l'histoire de l'université d'Athènes, que nous pouvons suivre jusqu'au commencement du règne de Justinien P^ nous en sommes réduits h ramasser le petit nombre de faits qui rendent témoignage de la persistance de l'existence purement provinciale de l'antique race hellénique non mélangée, jusqu'au commencement du grand mouvement ethnologique qui amène les Slaves jusque dans

1) Dans une inscripLion honorifique dédiée par le philosophe alhénien Plutarque au préfet d'Illyrie Hercuiius (402-412), il est parlé des murailles, tours et aqueducs que ce fonclionnaire a restaurées à Mégare (BOcku, C. I. Gr.y I, n» 1081, p. 569).

372 LA (;kkci<: kt le gouvernement impérial

les régions intérieures de la presqu'île dii Danube. La Grèce n'était plus qu'une province à peine nommée dans la capitale du Bosphore, traitée avec peu de sympathie, considérée comme à peu près sans valeur matérielle, en un mot, une province morte.

En second lieu, il est évident que la situation politique qui pesait sur toute la péninsule danubienne, depuis le départ d'Alaric pour l'Épirc, était tout particulièrement défavorable à la résurrection de la Grèce. Nous ne savons pas jusqu'à quel point Alaric, en sa qualité de général commandant de la préfecture d'Illyrie, exploita dans l'intérêt de ses desseins particuliers les ressources des provinces grecques proprement dites. Mais nous voyons clairement que la cour byzantine n'a rien fait pour la Grèce jusqu'à la fin du règne d'Arcadius. Les Grecs durent être particulièrement indignés de l'enlèvement par un proconsul du célèbre tableau de Polygnote dans le Pœcile sur l'agora d'Athènes — chef-d'œuvre décrit une dernière fois par Himérios — et de son envoi à Constantinople ^y probablement dans les premiers temps qui suivirent les dévastations des Goths. On allégua sans doute que, dans la situation incertaine de la Grèce, cet enlèvement était une œuvre de salut ; mais les Grecs n'auront vu dans cet acte qu'un nouveau pas en avant dans la lutte du gouvernement contre les souvenirs et les habitudes favorites du monde païen, lutte qui fut continuée par les empereurs Arcadius et Honorius au milieu des conjonctures politiques les plus difficiles.

Mais quelque pitoyable que fut le gouvernement d'Arcadius, quelque peu de sympathie que Ton témoignât alors à Constantinople pour rhellénisme et les parties païennes de la population grecque, on aurait pourtant fait quelques efforts pour soutenir les Grecs, si, jusqu'à la mort d'Arcadius, on n'avait pas été occupé presque exclusivement par la grande politique et par les conflits à la cour elle-même. La question

') HiMER., Orat. X, 3. Synes., Epislol. (éd. de Paris) no 136, p. 494 sq. etEpist. 5i, p. 146. Cf. aussi Zinkeisen, Gesch. Grlechenl.y I, p. 638. Bur- STAN, Geogr. von GriechenL, 1, p. 286. Wachsmuth, Die Stadt Athm, p. 715. 717 sqq.

TRIBIGTLD ET fiAlNAS 873

gothique se présentait au premier plan. 11 est vrai qu'on s'était arrangé avec Alaric. Mais voilà qu'au printemps de l'année

398 éclata en Asie Mineure, eu Phrygie, un dangereux soulèvement des Ostrogoths établis dans ce pays comme colons, en partie enrégimentés comme soldats sous le commandement de Tribigild.Lo soulèvement devint surtout terrible parce que le puissant général visigoth Gainas, qui devait combattre Tribigild^ se conduisit d'abord (peut-être excité secrètement par Stilicon) d'une manière très ambiguë, fit tomber enjanvier

399 le ministre Eutrope (qui fut tué ensuite à Chalcédoine), et finit enfin par faire cause commune avec le général des Ostrogoths. Gaïnas, qui cherchait sans doute à s'arroger sous une forme quelconque le pouvoir dirigeant dans l'empire d'Orient, mais qui voulait opérer plutôt par la ruse que par la violence, était rentré à Constantinople avec son armée au printemps de 399. Puis il s'était établi avec une partie de ses troupes en quartier dans les environs. Une insurrection de ses guerriers goths laissés dans la ville devait, dit-on, l'amener à prendre en main le pouvoir suprême , sans l'obliger à jeter le masque avant le dernier moment. Mais Gaïnas avait commis la faute de prendre trop tôt la défense des intérêts ariens, et d'enflammer ainsi le fanatisme des Byzantins orthodoxes. Au moment où, avant que ses partisans dans la ville ne fussent prêts, il voulut porter prématurément du dehors le coup décisif, il y eut au commencement de juillet un soulèvement terrible. Peut-être vaudrait-il mieux admettre simplement que le soulèvement éclata lorsque Gaïnas sortit de Constantinople pour ne pas être engagé à livrer une bataille dans les rues, et qu'une partie des Goths de la ville fut cernée. Les Goths de la ville furent donc en partie séparés de Gaïnas : toute la fureur de la haine religieuse et nationale contre les Germains ariens fut alors déchaînée : les soldats romains et les citoyens de la capitale entourèrent les Goths, les exterminèrent, et tirèrent une éclatante vengeance des journées sanglantes d'Andrinople et de Thessalonique et de la dévastation de l'Achaïe. Gaïnas, de son côté, qui voulait continuer ouvertement la guerre en rase campagne, fut empêché par son compatriote païen Fravitta, fidèle à l'empereur^ de franchir

374 ALARic i:n ttalie

1 Hellespont, et trouva enfin sa perte sur le Danube au commencement de l'année 400 \

L'énergie inattendue avec laquelle les Byzantins s'étaient si heureusement débarrassés alors de Gainas et de ses Gotbs eut une influence évidente sur les entreprises ultérieures d'Alaric. Sa position en Épire devenait intenable, dangereuse même, du moment que les Romains d'Orient et d'Occident s'entendraient honnêtement ensemble ; elle devenait difficile dès maintenant si seulement les Byzantinset Fravitta se jetaient vigoureusement sur lui. Il semble donc que, poussé certainement par quelqu'un de la cour de Constantinople, il ait conçu le projet de se jeter sur l'Italie dans un moment où Constantinople était encore assez bien disposée pour lui et où le grand Stilicon était occupé avec d'autres adversaires sur les frontières de la Rétie. C'est ainsi que le roi Alaric commença vers la fin de l'année 400 (ou 401) son expédition d'Épire en Italie. Les Hellènes furent affranchis pour le moment de l'oppression des Gotbs. Il se passa cependant plusieurs années avant qu'ils fussent débarrassés de toute crainte du côté d'Alaric ^ et n'eussent plus à souffrir des rapports entre les Goths

«) Cf. ZosiM., V, 13-22. SoGRAT., VI, 5 et 6. Sozomen., VIII, 4. 7. Theo- DORET., Hist. eccL, V, 32 sq. Philostorg., XI, 6 et 8. Cf. Chronic. Paschale, I, p. 567, où, comme dans Zosime, les combats dans Constantinople «ont placés dans l'année 400. Marcellin., Chronic, p. 275 sq. Eunap. (C. Mul- LER, Fr. Hist. Gr., IV, p. 47 sqq.) Fragm., n" 75 à 82 (Dindorf, Hist. Gr. Min. y I, p. 260 sqq.) Joann. Antiochen., (dans C. Muller, Fr. Hist. Grœc, IV, p. 610-612) n" 189-190, Voy. Ià-dessu9 les récits des modernes, notamment dans Rich. Volkmann, Synesius von Cyrene, p. 20 sqq., et p. 43 à 76. VON WiETERSHELNf, Gesch. d. YôlkeriDanderung , IV, p. 194 sqq. Sievers, Studlen z. Gàsch. d. Rom. Kaiser, p. 356 à 368. Clinton, Fast. Roman., I, p. 542. 544. 545. 546. 548. Les employés supérieurs de l'État, dont Gainas avait exigé l'éloignement (Zosim., V, 18, 16) lors de son entrée dans la capitale, semblent (cf. Reitemeier ad Zosim., V, 23, 2-3) avoir été exilés en Epire.

^) Ce n'est que dans les dernières années d'Arcadius, lorsqu'Alaric, en prévision d'une autre guerre, négocia dans les Alpes avec Stilicon, qu'apparurent de nouveau en Achaïe les officiers impériaux romains. Les inscriptions nous font connaître pour cette époque un prœpositus militum limitaneonim, c'est-à-dire le commandant des milices provinciales grecques pour TEubée et la Grèce moyenne, ayant son quartier général à Scarpheia, près des Thermopyles (Bôckh, C. L Grœc, I, n° 1086, p. 571). Magasins de grains à Scarpheia; v. Keil dans le Rhein. Mns., N. F. XIV, p. 497 sq.

MOKT d'ahcadiiis 37."»

el ritalic. On sait, en effet, que les premières tentatives d'Alaric pour s'établir solidement en Italie ne furent nullement couronnées par le succès. En 403», il fut môme oblig^é de revenir sur l'Epire, sa base d'opération *. Et dans Tétat de tension qui existait notamment depuis 406, à la suite de l'attitude ambig-uè d'Alaric vis-à-vis des deux cours romaines, Stilicon avait même arrêté toutes communications entre Tllalie et rOrient, ce qui fut certainement très préjufliciahlo aux Grecs ^

Les provinces grecques ne retrouvèrent une situation régulière qu'après la rnort d'Arcadius (le l^"" mai 408), le meurtre stupide de Stilicon par ordre d'Honorius (23 août 408) et l'établissement définitif en Italie des Visigotbs, dont une partie assez importante, du reste, était restée fixée dans le nord de l'Épire, notamment près de Dyrrhachion^ Car pendant les huit années qui suivirent le premier départ d'Alaric pour l'Italie, le gouvernement de Byzance, à côté de la grande politique et des compétitions de la coût*, n'avait eu de sollicitude que pour les intérêts et la sécurité de Constantinople. Depuis la mort de jovien, les empereurs avaient déployé un très grand zèle pour embellir par de nouveaux monuments la capitale déjà si splendide. De même que Constance II avait élevé à partir de 345 de grands Thermes à coté de l'église des Apôtres \ de même Tempereur Valensfit construire notamment un aqueduc colossal, qui alimenta les nouveaux Thermes élevés par lui dans la sixième région; ces derniers reçurent en 375 les noms

BuR-iAN, Geograph. Grwchenlands, I, p. 189. Mais on ne fit longtemps encore rien de sérieux pour la restauration de la plupart des forteresses grecques, à l'exception peut-être de Mégare (voy. ci-dessus, p 371, i).

^) Cf. sur l'Épire comme base d'opération d'Alaric, même pour les années suivantes, Sozomen., VllI, 25. IX, 4. Zosim., V, 20, 1. 7. 11. Pallmann, op. cit., ï, p. 273. Les Grecs qui faisaient piirtie des prisonniers fidts par Stilicon dans l'armée des Visigolhs en 49^ et 403 en Italie, retournèrent probablement dans leur patri\

2) Cf. CoD. Theodos., Vn, 16, 1.

3) Cf. G. MûLLER, Fr, Histor. Grœc, IV '(Malchî fragm,, 18), p. 126. DiNDORF, Hist. Grœc. Min., I, p. 411. D'un autre côté, Attale, le préfet de la ville de Rome qu'Alaric opposa en 409 comme anti-empereur à Honorius, était un Ionien (Philostorg., XII, 3).

*) Chronic. Paschale, I, p. 534 sq.

370 ACr.nOlSSKMKNT DK r.OXSTANTINOPLK

de ses filles Anaslasie et Garosie K Théodose, de son côlé, s'était aussi efforcé de suivre l'exemple de ses prédécesseurs et d'embellir magnifiquement la ville. Comme Constantin, il accumula dans la ville une quantité d'œuvres d'art anciennes et modernes-. Parmi ces dernières était une colonne érigée en souvenir de ses victoires sur les Goths, et, après la défaite de Maxime, un obélisque en pierre tbébaïque avec bas-reliefs et inscriptions, élevé en 390 par le préfet urbain Proclos dans l'Hippodrome ^ A l'exemple des empereurs chrétiens, comme Constance II, il amena à Constantinople de nouvelles reliques : ainsi notamment (en 384 ou 391) la tète de Jean-Baptiste, qui devint le trésor le plus précieux de la chapelle de ce saint \ En l'année 393 ou 394, il inaugura lui-même sur la troisième colline de la ville le Forum appelé de son nom Théodosien, sur lequel avait déjà été érigée la statue de l'empereur ^

Dans l'intervalle, le nombre des habitants de la nouvelle capitale n'avait cessé de s'accroître. La cause n'en est pas seulement dans ce fait que, depuis Théodose, Constantinople était devenue la résidence habituelle des empereurs d'Orient. Ce qui y contribua le plus activement, c'est évidemment la déplorable situation de l'empire, causée par les expéditions dévastatrices des Goths depuis le temps de Fritigern jusqu'à la fin de Gaïnas. Constantinople était toujours le centre principal où l'on était au moins à l'abri du contact immédiat avec les peuples du Nord. C'est ainsi que se peupla de nouveaux immigrants non seulement la ville de Constantin, qui se créa de nouveaux terrains à bâtir en comblantde petites baies inutiles ®; la cam-

*) Cf. SocRAT., IV, 8 et 9. SozOxMen., VI, 9. Chronic. Paschale, p. 556. Idat., Descr. consul, (éd. Roncalli, vol. II, p. 93). Zonar., Annal. ^ XIII, 16 (vol. II p. 32). Theophan., éd. Bonn., p. 88,

*) Gepren. (éd. Bonn.) p. 565 sqq. Ornements de la Porte d'Or après 388 : MoMMSEN, C. I. Latin., III, 1, p. 136, n« 738.

3) Cf. p. 173, 4. Voy. Cedren., p. 566. Frigk dans Pauly, R.-E., I, 2, p. 2623. BôCKH, C. I. Gr., IV, p. 280, n° 8612. Mommsen, C. L Latin., III,

I, p. 135 à 137, no«733. 737 S(|q.

*) Cedren., p. 554-562 sq. Chronic. Paschale, p. 564 sq. Sozomen., VII, 21. 26. Prosp. Aquit., Chronic. (éd. Roncalii. Vol. I), p. 639.

") Chronic. Paschale, p. 5(35 Frick dans Pauly, R.-E., I, 2, p. 2621. ^) Sur cet accroissement considérable du nombre des habitants, cf. Zosim.,

II, 35, 2-4. Agathias (éd. Bonn.) V, 3, p. 283.

EUBKLLISSEMKNTS DK CONSTANTINOPLK '^77

pagiiede l'ouest delà ville et la partie occidentale et septentrionale de la Corne d'Or se couvrirent aussi peu à peu de faubourg-s', qui conduisaient aux nombreux palais et maisons de campagne des environs. C'était une ville gigantesque, dont l'approvisionnement devenait de plus en plus difficile '. Mais étant donné la faiblesse et l'insécurité qui caractérisent les deux premiers règnes de cet empire byzantin plus tard si tenace et si durable (comme elle caractérisent les dernières décades du xv^ siècle), la cour orientale, au moins dans les premières décades du v'' siècle, ne s'appliquait qu'à couvrir la la capitale, le cœur de l'empire. Ainsi, tandis que la Grèce restait en ruines pour une bonne moitié, Arcadius ne pensait qu'aux nouveauxembellissementsdeConslantinople.il érigea dès 390 à son père Tbéodose I" une statue d'argent dans le voisinage de l'église de Sainte-Sophie *. Il construisit aussi de nouveaux Thermes splendides qui prirent son nom, et établit sur la (septième) colline de Xerolopbos le marché connu sous son nom. Là il éleva encore une autre colonne en l'honneur de son père, et son fils lui fit dresser à lui-même une statue colossale (en 421). Pendant les premières années de l'empereur Théodose II, sous la direction de l'excellent ministre Anthémios, les nouvelles et immenses constructions en dehors de la partie occidentale de la ville furent mises sous la protection de puissants ouvrages de fortification par une extension considérable de l'enceinte en 413, qui donna à la ville un pourtour de 111 stades (5 1/2 lieues)*. Nous ne touchons

<) Dès le temps de Rufin existait déjàle faubourp^ de Sykae (ouèv ^uxaï;) ZosiM., IV, 52, 6. Voy. pour plus amples détails Frigk dans Pauly, R. E. d. M. AU., I, 2, p. 2620.

^) Il y eut même en 409 une grande famine qui fut cause de sanglants soulèvements et de la destruction delà préfecture urbaine (Chronic. Pasch., p. 571. Marcellin., Chron., p. 277). On dut faire, pour subvenir à la disette, de puissants efforts (Cod. Theodos., XIV, 16, 1). L'importation par mer fut alors enlevée aux armateurs orientaux et passa aux flottes d'Alexandrie et de Carpathos, ainsi qu'aux armateurs de la province insulaire (Cod. Tueod., XIII, 5, 32).

^) Marcellin., Chron., p. 270.

*) SocRAT., VII, 1. NiCEPHOR. Callist., XIV, 1, p. 845. CoDiN. (éd. Bonn.) De signis, p. 47. Mommsen, C. I. Latin., ÏII, 1, p. 136, no 734 , p. 139, n« 739. Marcellin., Chron., p. 272. 281. Chrontc. Pasch., p. 579. Frick, p. 2620. 2621. 2623.

.*i78 CARACTf:HE DES (iRECS nVZAMlNS

pas ici aux nouveaux agrandissements de la ville par Théodose II et ses successGurs ; mentionnons seulement, pour finir, le zèle actif et constant des empereurs et de la cour pour enrichir la capitale de nouvelles reliques, et les tentatives incessantes pour créer de nouveaux ouvrages d'art dans le goût du temps.

C'est une tentative de ce genre qui, sous l'empereur Arcadius, provoqua une guerre acharnée entre la cour et le plus grand orateur grec de la chaire de ce temps, l'iHustre disciple de Libanios, ancien desservant de l'église principale d'Antioche, depuis la mort de Nectaire (26 mars 398) patriarche régnant de la capitale, Jean Chrysostome\ L'érection, entourée des pompes les plus brillantes de la cour, de la statue d'argent de la belle impératrice Eudoxie dans le voisinage de l'église Sainte-Sophie donna occasion au grand évêque de châtier par des paroles acerbes, terriblement dures, la vanité de cette belle dame, qui, comme on sait, était la fille de Bauto, un général franc très estimé de son temps. En général, la corruption toujours croissante des mœurs nuisait beaucoup à l'action pratique du christianisme sur le Bosphore comme sur le Tibre . Le caractère grec, tel qu'il se développait avec une netteté croissante sous la forme spécifique du « byzanlinisme », prenait une forme tout à fait originale. L'afflux du sang italique et romain occidental était coupé. Le temps était encore éloigné oùle slavisme pénétrerait dans la constitution de la population grecque. Les pays du Balkan, nouvellement romanisés, remplis de Germains de toutes tribus et des restes thraco-illyriques de l'ancienne civilisation, avaient bien aussi leur part dans la nouvelle population byzantine^ mais l'élément grec prenait de plus en plus la prépondérance sur le Bosphore.

Ces Grecs étaient mous, inaptes à la guerre, d'une fine culture littéraire, souples, extrêmement propres aux affaires. Mais si leur civilisation raffmée les défendait en général contre la grossièreté personnelle, elle ne les protégeait pas contre les explosions passagères d'une terrible cruauté. Leur attitude vis-à-vis de la cour était servile : des temps de l'hellénisme

*) GuLDENNPENiNG, Gesch. dcs ostrom. Reiches, p. 85,

r.ARACTfcRK DES GRKCS HYZANTINS 379

expirant ils avaient gardé la manie des titres, le goût pour l'éclat extérieur et un cérémonial compliqué. Les anciens vices de la race, l'amour de l'ar, la rancune, le mensonge étaient plus vivants que jamais : dans la politique étrangère, une astuce insondable devenait leur procédé favori et dangereux. La couleur chrétienne qu'avait prise la vie n'empêchait pas l'esprit de parti le plus sauvage de se manifester dans la pa ssion inextinguible de toutes les classes pour le théâtre et les jeux du cirque. Cependant les masses faisaient éclater de préférence leurs passions religieuses sous la forme du fanatisme dogmatique. L'intelligence subtile des Grecs se jetait avec une satisfaction et une énergie intarissables sur les arguties théologiques toujours nouvelles dans lesquelles les partis cherchaient leurs « schiboleths » ou mots d'ordre. La morale sublime du christianisme était presque impuissante dans la lutte éternelle contre Timprobité et l'arbitraire du corps tout-puissant de l'administration. Les prédicateurs enthousiastes de rÉvaugile , comme Chrysostome, avaient beau lutter avec une charité infatigable contre la corruption de toutes les classes de la population; l'amour du plaisir, la corruption effrénée des mœurs, notamment dans les classes les plus élevées — qui avaient, entre autres abus, forcé les communes voisines, même les communes de la Grèce, à contribuer de leur argent aux plaisirs publics de la capitale — leur opposaient une résistance passive dont il était difficile d'avoir raison'. Chrysostome lui même dutcéder définitivement devant l'irritation de l'impératrice, qu'il avait déjà blessée à diverses reprises, et fut exilé en 404 à Coucousos, ville arménienne de Cappadoce, où il mourut (à Comane) le 14 septembre 407'.

*) Exposition des difficultés morales avec lesquelles avait à lutter Chrysostome dans Gibbon, p. i084. Sur les contradictions morales dans le monde chrétien grec de ce temps, cf. aussi C. Schmidt (trad. A. V. Richard), Die bûrgerl. Geselischaft in cUr altrômischen Welt und ihre Umgestaltung durch das Christenthum, p. 171 sq. 247. 413. Sur le goût des dames byzantines pour la natation dans les réservoirs publics, voy. Finlay, p. 269. Sur les charges qui pesaient sur les communes grecques, voy. Côd. Theodos., XV, 5, 4 et GoTHOFRED. ad. toc.

2) Sur le sort de Jean Chrysostome, cf. Socrat., VI, 2. 3. 4. 15 à 21.

Page 1