JEAN CHRYSOSTOME
Mais ces luttes se compliquèrent, à Constantinople, de très graves désordres au cours desquels les partisans indignés du patriarche exilé eurent recours à la torche incendiaire, l'arme préférée des révolutions byzantines. Les splendides édifices sur l'AugustcBum, notamment l'église de Sainte-Sophie et le palais du Sénat, devinrent la proie des flammes. A cette occasion, les nombreuses œuvres d'art grecques que Constantin le Grand avait rassemblées sur ce point, y compris les Muses de THélicon, furent détruites. Mais à leur colère réveillée contre le premier empereur chrétien, sur le compte duquel ils mirent ce malheur, se mêla chez les païens helléniques la joie secrète de voir — heureux présage — que^ lors de la destruction du
SozoMEN., VIII, 2. 3. 13-23.28. Theodoret., Hist. Ecoles., V, 27 sqq. et 34. Marcellix., Chron. p. 275. Theophanes (éd. Bonn.) p. 122 sqq. Nicephor. Callist., XIII, 18. Cedrenus (éd. Bonn.), p. 576. 580-585. Clinton, ¥ast. Rom., I,p. 541. 554, 556 à 561. Sur l'histoire antérieure à sa chute, sur le synode convoqué dès 403 pour sa perle dans la maison de campagne ad quercum près de Chalcédoine, sur l'éctiec de ce synode et sur le synode de 404 à Constantinople qui amena astucieusement sa disgrâce, cf. Hefele, Conciliengeschichte, II. p. 76-84. Guldenpenning, p. 139-170. Sur la statue d'Eudoxie, voy. encore Bockh, C. L Gr., IV, p. 288 sqq., n° 8614. Mommsen, C. I. Lai., III, 1, p. 136, n« 736. Frick dans laU.-E. de Pauly,I,2 p. 2623. Le successeur de Chrysostome sur le siège patriarcal de la capitale fut l'archiprêtre Arsace, âgé de quatre-vingts ans, frère du défunt patriarche Nectaire, un des adversaires de Chrysostome à l'église de la capitale, qui mourut le 11 novembre 405, après un épiscopat de moins de deux ans. SocRAT., VI, 19. 20. SozoMEN., VIII, 23. 27. Cedren. (éd. Bonn.), p. 585. Theodoret., H. E., V, 34 fin. Nicephor., Chronog. Compend., (éd. Bonn.), p. 774. Chronigon Pasch., I, p. 568. Clinton., F. R., 1, p. 561. 563. Après lui, ce fut le prêtre Atticos (de février 406 au 10 octobre 425), né en Arménie, mais depuis longtemps dans la capitale. Socrat., VI, 20. VII, 2 et 25. SozoMEN., VIII, 27. Cedren., p. 587. Theodoret., V, 34 fin. Nicephor., loc. cit. Clinton, p. 567. 605, à qui succéda, à la fin de février 426, le prêtre Sisinnios (f 24 décembre 427). Socrat., VII, 26. 28. Margellin., p. 282. Cedren., p. 590. Nicephor., loc. cit. Clinton, p. 607. 608. Son célèbre successeur, Nestorios de Germanicia en Syrie (à partir du 10 avril 428), formé à Antioche et prédicateur de grande réputation à la cathédrale, a provoqué, comme l'on sait, la grande lutte dogmatique, si riche en conséquences, sur le rapport des deux natures dans la personne du Christ, qui le mit en opposition marquée avec l'orthodoxie d'alors, lui qui avait été jusque-là un zélé adversaire des anciens hérétiques, et qui lui fit perdre enfin (voy. ci-dessous) sa position dans l'Église. Socrat., VII, 29. Clinton, p. 611. Margellin., p. 282. Cedren., p. 592. Evagrius, Hist. EccL, I, 2. Idat. Chronic, (éd. Roncalli, vol. II), p. 26.
L KMPKFIKUK TllKOhUSE II .'{81
palais du Séuat, les statues colossales de Zeus et d'Athêué était restées saines et sauves \
Ces scènes contribuèrent, avec d'autres causes, à enlever une partie de sa force vivifiante et réparatrice au christianisme, qui depuis l'invasion d'Alaric ne rencontrait plus en Grèce les grands obstacles suscités par l'esprit antique. Le développement de l'épiscopat pendant les décades qui suivent semble prouver positivement que le christianisme fît alors, notamment dans les villes de la Grèce, des progrès matériels considérables.
Mais on ne constate un peu de sollicitude effective pour le bien matériel des provinces grecques que sous le règne de l'empereur Théodose II (né le 10 avril 401), de 408 à 450. Sans doute, le fils d'Arcadius n'avait que huit ans à la mort de son père. Sans doute, ce prince, lui aussi, quoiqu'il soit loin d'avoir été aussi insignifiant que son misérable prédécesseur, fut dominé toute sa vie par des femmes et des ministres puissants. Cependant, jusqu'à l'apparition du roi des Huns Attila, l'empire byzantin, bien différent sur ce point de l'empire d'Occident, ne fut plus menacé des mortelles attaques des peuples du Nord. On put de nouveau penser à la misère des provinces, et, parmi les personnalités qui dominèrent immédiatement l'empereur, il s'en trouva quelquesunes qui avaient de la tête et du cœur, une surtout qui était animée pour la Grèce d'une vive sympathie personnelle. Dans ces conditions, la voix des Hellènes si cruellement éprouvés put du moins se faire entendre à Constantinople, et nous apprenons que toute une série de décrets impériaux furent rendus pour le soulagement de la misère en Achaïe ^ Ces dé-
') SocRAT., VI, 18. SozoMEN., VIII, 22. 23. 24. Zosim., V, 24, 5-i't. Chronic. Pasch., ï, p. 568. Marcellin , p. 276. Theophan., p. 123. Guldenpenning, p. 162.
*) Gomme l'histoire de la Grèce, depuis Alaric, se réduit à une sèche chronique provinciale, il n'est plus possible de l'encadrer comme précédemment dans les grands traits de l'histoire générale. Aussi nous nous contenterons de rappeler que, pendant les premières années du jeune Théodose II, le gouvernement fut dirigé d'une manière très distinguée par l'excellent Anthémios, un homme de haute noblesse administrative, qui fut chancelier de l'empire en 404, consul en 405, préfet du prétoire d'Orient du 10 juil-
382 TiiÉoDosi-: ii bienfaiteur des grecs
crels nous renseignent en style vraiment lapidaire sur les terribles conséquences des dévastations des Goths.
Tandis que les conséquences de la mollesse du règne d'Arcadius se faisaient sentir même dans le voisinage de la capitale, à tel point qu'en 412 la Propontide et l'HelIespont étaient inquiétés par des pirates *, les Grecs du diocèse de Macédoine, notamment les Hellènes d'Achaïe (malgré le grand édit général de 414", qui les fit bénéficier eux aussi de la remise de tous les impôts en retard de 368 à 407), avaient à lutter a\ec la difficulté d'acquitter les seules contributions de l'Etat qui leur étaient réclamées après le départ définitif des Visigotbs pour l'Italie et la tin des réquisitions probablement très arbitraires d'Alaric. On nous dit, entre autres choses, que les Grecs du diocèse de Macédoine, sans doute parleurs diètes ou par des ambassades envoyées à Thessalonique et à Constantinople, déclarèrent au préfet d'illyrie Isidore et à la cour l'impossibilité absolue d'acquitter plus de la moitié, en Achaïe spécialement, plus que le tiers de leurs contributions. La détresse du pays parlait sans doute avec tant d'éloquence que, cette fois, les personnages bienveillants de la cour l'emportèrent sur les exigences de l'impitoyable fiscalité byzantine. En octobre 424, les vœux des Grecs du diocèse de Macédoine et de l'Achaïe reçurent enfin complète satisfaction^ La rentrée totale de l'impôt foncier, notamment avec les contributions en nature qui s'y rapportaient, était complètement impossible.
let 405 à 414, patrice depuis 408, et garda le pouvoir jusqu'à sa retraite. La sœur aînée de l'empereur, Pulchérie (née le 19 janvier 399), était une princesse de hautes capacités et dont l'intelligence fut très précoce; lorsque, le 4 juillet 414, elle fut élevée à la dignité â' Augusta, elle saisit les rênes du pouvoir avec une telle énergie qu'elle les garda jusqu'à la naort de son frère, contre toutes les autres influences ministérielles et féminines. Cf. Sie- VEKS, Studien, p. 424 sqq. Guldenpenning, p. 197-219.
*) Suidas, s. v. Thtodosms jun., Cf. Karl Uopf, Giiechtmlaîid int Mittelalter, p. 74. Pirates dans l'Hellespoiit encore en 438. Flnlay, p. 153. ClinïON, 1, p. 622.
•^) CoD. Theodos., XI, 28,9.
3) Cf. CoD. Theodos., XI {De annona et trihutis), 33, où il est dit de l'Acliave : « Sed Achivi, qui protestati sunt nihil a se ultra tertiam partem posse conferrl, illud exsolvant, ad quod se indubitanter fore idoneos pol- Hcentur ».
THÉODOSE II HIENFAITEUK DES GKECS )i8M
Car, après la dépopulation parliolledo l'Achaïo, causée par la terreur gothique et à laquelle on n'obvia par aucune colonisation, de très grandes étendues de pays cultivables restaient sans propriétaires. Pour remédier à cette grave situation et pour en atténuer de quelque façon les conséquences, un édit impérial fut rendu en octobre 435 \ pour régler du moins les questions de droit qui se posaient à ce propos. On devait éviter la confiscation, faite à la légère ou prématurément, des biens paraissant vacants, ainsi que l'autorisation hâtive donnée à des tiers de mettre la main sur ces propriétés : une procédure régulière (c'est tout ce qu'on pouvait faire) devait précéder la déclaration de vacance et la confiscation par le fisc ou l'attribution à des tiers. Ce que nous venons d'indiquer concorde parfaitement avec ce que nous dit l'historien Zosime, peut-être pour l'avoir constaté de ses yeux, à savoir qu'au milieu du v" siècle la Grèce n'avait pas triomphé des suites de la dévastation gothique, et que notamment la Béotie et le Péloponnèse présentaient encore d'immenses déserts ^ C'était aussi parfaitement dans l'esprit de la loi de 424 lorsque, sur la plainte de la commune ruinée de Delphes, un édit impérial fut rendu le 22 avril de la même année qui déchargeait les décurions et les magistrats de la préfecture d'Illyrie de l'obligation de donner des jeux en dehors de leurs propres villes, et spécialement de contribuer aux réjouissances publiques de la capitale Constantinople ^ Et cène fut pas un moindre bienfait pour les Grecs lorsqu'un nouvel acte gracieux de l'année 433 les rédima d'une manière générale de tous les impôts en souffrance des années 408 à 428 \
Néanmoins, tous les actes du gouvernement de Théodose II se rapportant à la Grèce n'eurent pas l'approbation de cette
') Cr. GoD. Theod., X, 8 {De bonis vacanHbus),D. En 435, Hesychios gouvernail comme proconsul d'Achaïe à Coriuthe : Goo. Theod., VJ, 28, 8. Également sous ThéoJose II, il y eut comme gouverneurs d'Achaïe Probus et (évidemment avant Hesychios) cet Anatolios si souvent nommé dans la suite ; tous deux eurent des statues honorifiques à Athènes. Gl'. Kohler dans YHermes, IV (1869), 1, p. 133.
*) Cf. ZosLvi., V, 5, 9.
^) Con. Theodos., XV, 5, 4, et Gothofred., ad loc.
0 CoD. Theod., XI, 2-^, 16.
384 LES CLTÉS TRANSFOKMÉES E\ MIJNICIPES
fraclion des Hellènes qui tenait encore par toutes les fibres du cœur aux anciennes institutions. Car c'est probablement sous Théodose II que disparurent les derniers restes de la vie constitutionnelle en Grèce et que s'établit partout le type monotone du municipe romain, tel qu'il régnait dans toutes les villes du grand empire. Les derniers souvenirs de l'antique constitution et des institutions « de Lycurgue » disparurent maintenant dans cette Sparte autrefois volontiers ménagée par les Romains * ; à Athènes aussi, l'Aréopage, ce qui restait sans doute encore des autres cours de justice, sans doute aussi le collège des anciens archontes ou thesmothètes, disparurent pour toujours ^ La publication de la grande codification du droit romain qui porte le nom de Codex Theodosiamis ^ en 438, semble marquer l'achèvement essentiel du grand travail de nivellement des empereurs ^
') Cf. (texte écrit vers l'année 427) Theodoret., Therapeutic, (éd. Gaisford) de legibus, p. 343 sqq. (p. 126). K. Fr. Hermann, Griech. Staatsalterth. (5« édit.), § 50, 19. Manso, Sparta, Ht, 1, p. 446.
2) Cf. Theodoret., loc cit. Hermann, op. cit., § 176, 22 sqq. Sur l'Aréopage et le reste, voy. encore Beutler, De Athenarum faiis, p. 22. 37. Nous avons déjà fait remarquer (p. 224) que le conseil des Cinq-Cents mentionné ici par Theodoret avait déjà été modifié précédemment. A propos des archontes, dont le dernier connu par les inscriptions est de 387 (C. I. Att., l, n' 173. Hermann, p. 709, n" 24), i( se présente une diriiculté. Les sources nous font connaître encore, pour le temps qui précède 485, deux archonteséponymes. L'un est Théagène, Sujdas, s. v., dans la seconde moitié du vc siècle, bienfaiteur respecté de TUniversité, dont on aura l'occasion de parler plus loin. L'autre est Nie ago ras le Jeune (probablement un descendant de l'ancienne grande maison athénienne de ce nom) en 485, l'année de la mort du philosophe Proclos. Cf. Marin., Procl., 36 init. Clinton, Fast. Roman., 1, p. 701. Westermann dans Pauly, R.-E. d. kl. Alt., I, 2, p. 1480, et Meier, Comm. epigr., s. v. et p. 74 et 75, dont les doutes, du reste, ne sont pas partagés par K. Fr. Hermann, Griech. Staatsalterth., § 176, 25, p. 709. Si l'on ne veut pas combattre sans nécessité l'indication de Theodoret, ou, avec Beutler, loc. cit., p. 26, risquer l'hypothèse grave d'un rétablissement de l'archontat, il reste deux suppositions possibles. Ou bien les Athéniens ont donné le nom d'archonte, qui servait à leur chronologie, aux magistrats de système romain fonctionnant chez eux ; ou bien — comme pour leur université de philosophes — on toléra, jusqu'au nivellement définitif de Justinien I""* à Byzance (peut-être sur l'intercession de l'impératrice Eudocie, voy. ci-dessous), que, malgré la suppression du collège des archontes, Tarchonte-éponyme fût conservé quelque temps à Athènes comme dernier vestige de l'antiquité.
») Cf. Marquardt, Rom. Staatsverwaltiing, I, p. 212 sqq.
l'hellénisme persécuté 385
La politique byzantine du temps, sous Finspiration de Pulchérie^ la sœur aînée non mariée de l'empereur, la véritable souveraine du palais, bigote et fanatique malgré ses hautes facultés, ne se contentait pas de faire disparaître de la vie civile les derniers vestiges de l'anliquité; elle continua également de poursuivre la destruction du paganisme hellénique. Car de même que, dans Fintérieur de l'Église, avec la vitalité ardente et passionnée du nouveau culte grandissait aussi la fatale manie des partis religieux de se traiter réciproquement d'hérétiques, de même l'intolérance et la haine fanatique pour les restes du paganisme mourant faisaient d'incessants progrès. Déjà lors de l'intrigue politico-ecclésiastique menée en 403 contre le patriarche Jean Chrysostome, le parti hostile à ce grand homme lui avait reproché, entre autres méfaits, de se servir dans ses sermons d'expressions poétiques païennes*: reproche que l'on aurait pu faire à toute la littérature chrétienne de transition depuis le grand Constantin ! Mais d'autres mesures très énergiques frappèrent rudement les Hellènes. Sans doute, à Byzance comme à Rome, on était encore bien éloigné de persécuter et de repousser systématiquement les fidèles de l'hellénisme païen à cause de leur foi. Tant que le christianisme n'avait pas encore pénétré toutes les classes, tant que l'hellénisme n'était pas relégué encore dans un petit nombre de pays de montagnes reculés (ce qui n'arriva en Grèce qu'au milieu du vi'' siècle), tant que pour le choix des sujets les plus capables pour le service de FEtat et pour Farmée on était obligé encore de s'adresser à de nombreux partisans déclarés de Fhellénisme, des lois comme celles d'Honorius en 408 et de Théodose II en 4 If) restèrent stériles et sans résultats pratiques. Il n'était pas même possible d'exclure complètement les païens des services supérieurs de la cour. Mais Fimpulsion du gouvernement central n'en était que plus énergique, quand il s'agissait de faire disparaître les souvenirs matériels de la vieille religion.
La situation générale étant ce que nous avons dit, les edits des empereurs qui recommandaient d'épargner les antiques
') Cf. Hefele, Conciliengeschichtey II, p. 81.
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