LE CONCILE DE CHALCÉDOLVE
nous trouvons encore Florentius de Ténédos, Julien de Cos, Jean de Rhodes, Tryphon de Chios, et Honoratus de l'île macédonienne de Thasos. On voit combien, de décade en décade, les contrées helléniques font des progrès vers le système qui devint la règle dans le temps du développement complet de l'église orientale, c'est-à-dire l'existence d'un évêché dans toute ville quelque peu notable \
Les résolutions et les discussions de cet important concile où se distinguèrent, parmi les Hellènes, notamment les évêques de Nicopolis, Corinthe et Naupacle, aboutirent bientôt (d'autant plus que Chrysaphios était depuis longtemps renversé et que le patriarche Anatolios était rentré depuis longtemps dans l'orthodoxie) à une cassation formelle du synode de brigands, à l'isolement complet de Dioscure et à l'adhésion expresse à la majorité orthodoxe des évêques helléniques de Crète, d'Achaïe, de Thessalie, de Macédoine, d'Epire, qui pouvaient encore être hésitants pour des raisons faciles à comprendre. Non pas qu'ils eussent partagé les idées monophysites : mais ils avaient cru pour la plupart que Flavianus était hétérodoxe, et que, par conséquent^ il avait été justement condamné par Dioscure à Éphèse^ Néanmoins, ni la
*) Cf. les listes dans Harduin, I, p. i799 sqq. et II, p. 51 sqq. 55 sqq. 59. 66. 174. 175. 275 sqq. 283. 366 sqq. 399. 446 sqq. 458 sqq. 467 sqq. 495 sqq. Mansi, VI, p. 566 sqq. 750 sqq. 871 sqq. 927 sqq. 939 sqq. 978 sqq. 1081 sqq. VII, p. 27 sqq. 119 sqq. 135 sqq. 185 sqq. Le Quien, II, p. 103 à 269. Wesseling, op. cit., nomme (p. 416 ad p. 391) Pierre d'Echinos ; (p. 430 ad p. 392) Marcos d'Eurœa ; (p. 431 ad p. 393) Luc de Dyrrhachion : sur Atlicos de Nicopolis, voy. aussi Evagr., Il, 18. Sur l'épiscopat hellénique du temps de l'empereur Marcien et du concile de Ghalcédoine, voy. aussi Kuhn, Stddt. und bûrgerl. Verf. des Rom. Rcîches, 11 : d'une part (ce qui ne nous touche plus ici), sur les évêchés de la province Asia proconsularis, p. 276 sq. ; d'autre part, p. 281 sq., sur ceux de la province des lies. Ici nous trouvons dans la suite, au temps du concile de Constantinople sous Juslinien I", pour la premièie fois des évêques de Naxos et de Carpalhos, tandis que Siphnos et Amorgos dépendaient spirituellement deParos; plus tard encore, des évêques particuliers de Mitylène, Méthymne, Tenos, Thera, Melos, Leros, Samos, Andros.
2) Mansi, VI, p. 679 à 683. Harduin, II, p. 130 sq. Hefele, p. 415. Enfin, fait importtint seulement pour l'histoire du Bas-Empire byzantin, c'est par ce concile (malgré l'opposition constante du Siège romain) que le pouvoir du patriarche de Constantinople fut étendu non seulement sur le diocèse de Thrace, mais encore sur les diocèses d'Asie et du Pont.
LE FOND ANTIQUE SOUS LA FORME CllUÉTlENNE 403
destitution de Dioscure du siège d'Alexandiie, ni la nouvelle formule de la foi orthodoxe qui fut le dernier acte de ce concile , ni les décrets de l'empereur Marcien qui défendirent (en 452) toutes discussions sur la question monophysite et eurent pour bul, en dehors des mesures violentes ordinaires contre les hérétiques, d'empêcher par des pénalités sévères la formation d'un clergé monophysite, rien de tout cela ne réussit à écraser la nouvelle hérésie et à rétablir l'unité de l'ÉgUse. Et tandis que se manifestaient déjà les commencements de cette évolution si dangereuse au point de vue politique grâce à laquelle le nestorianisme devint pour ainsi dire la religion nationale des chrétiens mésopotamiens, et le monophysitisme, celle des chrétiens égyptiens et de beaucoup de chrétiens palestiniens, le monophysitisme conservait même dans d'autres parties de l'empire de nombreux adhérents, et fut, comme nous le verrons, pendant longtemps encore la cause de mouvements très importants dans les contrées helléniques.
Mais il y a dans l'histoire de la christianisalion de la Grèce une autre question qui présente des difficultés toutes particulières : comment les mœurs antiques et les institutions même de l'antiquité se sont-elles revêtues déformes chrétiennes ? Il est à peu près impossible de déterminer d'une manière spéciale comment et à quel moment tel ou tel usage antique a commencé à s'effacer, ou à prendre un caractère nouveau, le caractère chrétien ^ On peut seulement appeler l'attention sur ce fait, qu'à travers l'histoire obscure et sanglante des invasions slaves, à travers l'époque encore si peu expliquée où le peuple grec sut se retrouver au milieu de la confusion hétérogène qui fut le résultat du mélange avec les Slaves, on a pu voir se conserver d'une manière vraiment merveilleuse et avec une ténacité vraiment grecque, dans beaucoup de parties delà Grèce et jusqu'à nos jours (pourvu que nous fassions abstraction de la couche albanaise, la plus récente de toutes),,
^) Pour les détails qui suivent, cf. comme sources principales les travaux de : CiiRT Wachsmutr, Das alte Griechenland im newen; ainsi queBERNHARD Schmidt, Das Volksleben der Neugriechen und das hellenische Alterthum, première partie; enfin August iMommsen, Athenae Chvistianae. Cf. encore Friedla.nder, Uôm. Sittengesch , III, p. 605 sqq.
des restes très considérables des anciennes mœurs, notamment de la religion, toujours pourtant amalgamée d'une manière bizarre avec des formes chrétiennes. 11 est facile de comprendre comment ces rapports entre les deux cultes ont pu s'établir. En effet, comme le pense un homme qui connaît parfaitement le peuple grec ancien et moderne \ lorsque pendant lev° et le vi'' siècle on s'occupa sérieusement de christianiser le peuple hellénique, les prêtres chrétiens, voyant que le christianisme ne pénétrait qu'avec une certaine difficulté dans les masses, se virent forcés de traiter l'antique foi avec les plus grands ménagements. On établit donc des parallèles entre les doctrines chrétiennes et les idées analogues de l'hellénisme ; on commença à substituer pour le peuple aux anciens dieux et héros des saints chrétiens dont le caractère s'en rapprochait, ou qui même ne présentaient avec eux d'autre analogie que la consonuance du nom. On conserva (lorsqu'on renonça à les détruire) des temples et d'autres lieux consacrés à l'ancien culte pour l'usage du culte chrétien, en leur donnant des noms nouveaux. Il arriva souvent que, malgré le changement de nom, la signification essentielle de l'être vénéré restait la même, et que le peuple, sans en avoir bien conscience, adora longtemps encore les anciennes divinités sous des noms nouveaux. Le cycle de légendes qui ne tarda pas à entourer les plus populaires des nouveaux saints s'enrichit d'une bonne partie de l'ancienne croyance mythologique sous une forme très peu modifiée. De même une bonne part de l'esprit ancien, dans les fêtes, le cérémonial, les agréables superstitions, fut traduite en style chrétien, et, souvent
*) Cf. Wachsmuth, op. cit. p. 22 sqq. B. Schmidt, I, p. 45 sqq. Mais à ce propos, Schmidt (p. 47) fait remarquer avec raison que, si la mission chrétienne rattachait de préférence le culte nouveau à des lieux consacrés depuis des siècles par la religion, cependant beaucoup de sanctuaires antiques, sur la signification desquels il n'y a pas le moindre doute, sont aujourd'hui occupés par des saints qui n'ont aucune ressemblance avec les divinités qu'on y adorait, pas même celle du sexe, u C'est ainsi, entre autres, qu'à la place d'un ancien temple d'Athêné à Titane s'élève maintenant une chapelle de saint Tryphon; à la place de Zeus Ithomatas a été mise la mère de Dieu, de même que celte dernière a remplacé à Gorfou Zeus Casios; dans le village de Melinado à Zacynthe s'élève l'église de Saint-Demetrios à la place d'un sanctuaire d'Artémis, etc., etc. » Cf. encore A. iMommsen, p. 5.
ennoblie, souvent telle quelle, passa dans la nouvelle vie de l'époque, pour subsister jusqu'à nos jours.
C'est de cette façon qu'à celte époque (probablement sous Justinien I"") le Parthenon sur l'acropole d'Athènes fut transformé en église de sainte Sophie d'abord, c'est à dire de la Sagesse chrétienne ou divine, et plus tard de la Panagia (la vierge Marie), et devint l'église principale d'Athènes avec le siège de l'évêché. Le temple de Thésée à Athènes fut consacré au chevalier saint Georges de Gappadoce, le tueur de dragons ; rOlympiéon devint le sanctuaire de saint Jean*. Le dieu du soleil promenant à travers le ciel son char de feu, Hélios (ou Ilios comme on disait sûrement déjà alors), dut, comme beaucoup d'autres vieilles divinités vénérées dans des sanctuaires situés sur les cimes des hautes montagnes, céder la place à Élie (saint Ilias), qui s'éleva au ciel dans un char de feu ^ Le rôle de l'antique dieu du vin, Dionysos, fut pris par un saint particulièrement aimé, saint Denys (Dionysios^), tandis que le dieu de la mer^ Poseidon, fut remplacé par saint Nicolas, le patron des nautoniers*.
La masse nouvellement convertie des Hellènes transporta de même sur le Dieu chrétien une partie des idées mythologiques qu'elle avait de Zeus, ledieu suprême dupolythéisme^ Quant aux saints, que le peuple priait comme de vraies divinités, ils prirent bientôt la première place dans la croyance, parce qu'ils avaient quelque chose de plus familier que le
') Cf. Wachsmuth, p. 23. K. Hopf, Griechenland im Mittelalter, p. 88. A. MoMMSSEN, loG. cU. p. 4. 33-40. p. 5't sqq. 99. Schmipt, p. 45 sq. MiCHAEL[s, Dej' Parthenon, p. 45 sqq. Wachsmuth, Die Stadt Athen, p. 720 sqq.
-) Wachsmuth, Das alte Griechenland, p. 23. Voy. Schmidt, p. 48.
3) Wachsmuth, p. 24.
*) Wachsmuth, p. 23. Schmidt, I, p. 37.
») Cf. les développements dans B. Schmidt, T, p. 26 sqq. Des restes positifs de Tantique culte de Zeus se sont conservés notamment dans Vi\e de Crète, où Schmidt (p. 27) mentionne entre autres l'exclamation encore usitée aujourd'hui : « rixcOxé [xo-j Ztbve Qel », de même que (p. 28) la locution employée comme une expression mêlée d'admiration, d'étonnement, de colère, de dérision : « ôee tyjç KprÎTr,? » ou « y ta xb 8eb zr^ç KpyjTrii; ». ScHMiDT croit que cette phrase a été employée par les chrétiens des premiers siècles pour se moquer des adhérents de la vieille croyance : c'aurait été une invocation ironique au dieu suprême des païens enterré en Crète,
Dieu souverain, et parce que le culte des images qui s'y rapportait permettait une dévotion plus matérielle. C'est ainsi surtout que le culte de la « mère de Dieu », la Panagia Maria, jeta de profondes racines dans la vie nouvelle du peuple grec. La Panagia ainsi que les autres saints eurent bientôt, ainsi que les dieux olympiens, à côté de leur culte général des cultes locaux spéciaux. De même qu'avant le christianisme il y avait eu un Apollon de Delphes, une Artémis d'Éphèse, une Hêra de Samos, un Poseidon de Ténare, les Grecs connaissent maintenant une Panagia d'Amorgos, un Jean (Theologos) de Paros, un Taxiarque (saint Michel) de Syme, etc. C'est ainsi qu'en développant le système des missionnaires, qui adaptaient les anciennes divinités à des idées chrétiennes, les Grecs convertis attribuaient à leurs saints des compétences spéciales et des domaines propres, qui les assimilaient de plus en plus aux anciennes figures de l'hellénisme. Mentionnons encore, après ce qui a déjà été dit, une quantité de renseignements spéciaux qui nous apprennent que saint Georges était le patron du métier des armes ; que Cosmas et Damianos (les principaux des SS. Anargyroi) devinrent parmi les saints grecs les représentants de la médecine; que, notamment en Crète, saint Eleutherios prit la place d'Eilei- Ihyia ; que les surnoms et les spécialités des nouveaux saints de ce pays ne le cédèrent guère pour la variété à ceux des anciennes divinités et furent imaginés d'après les mêmes principes ; qu'ils devinrent les patrons de professions, de villages, de villes, d'îles et de régions entières. Et de même que le culte des reliques était pratiqué avec ardeur depuis longtemps dans l'hellénisme vieillissant, il se développa de plus en plus par le culte des saints chrétiens. De sorte que telle localité ou tel pays passaient pour tout particulièrement bénis, parce qu'ils possédaient ou bien le corps entier ou des parties du corps d'un saint. A Thessalonique, le culte de saint Démétrios avait déjà pris tout son développement dans le temps de JustinienP-': mais, dès la fin du iv*' siècle, la vénération de ce saint (dont le tombeau et les reliques opéraient des cures miraculeuses déjà sous Constantin-le-Grand) l'emportait sur le cuite de tous les autres saints, en exceptant Paul, le Christ et
la Panagia*. Saint Spyridon ou Spyridion de Trimithonto, que nous connaissons déjà, est le patron de Corfou depuis l'année 1453, oh ses cendres ont été sauvées de la capitale et transportées dans cette île. Et jusqu'au départ définitif des Vénitiens, saint Tite, dont on possédait la tête, fut le patron des Cretois chrétiens, tandis que l'apôtre saint Paul avait hérilé des attributions bienfaisantes d'Héraclès et défendait le pays contre les ours, les loups et les serpents venimeux. Avec la passion du merveilleux, qui dominait également dans ce temps les païens et les chrétiens, le peuple grec s'attacha avec prédilection à la vertu miraculeuse qui était attribuée aux nouveaux saints, à leurs images et à leurs reliques, tout à fait comme dans l'antiquité ; l'image de la Panagia de la main de l'apôtre Luc, qui fut dans la suite l'objet d'un culte empressé de la part des pèlerins dans le Péloponnèse (dans le couvent de Megaspelaeon), ne fut pourtant découverte qu'en 315 dans un fourré d'une forêt du Péloponnèse*. A ce goût pour le merveilleux se rattache encore un double usage, qui a été purement et simplement traduit de la vie antique dans la vie chrétienne. D'une part, la coutume des malades de dormir la nuit dans les églises. De même que l'Hellène païen attendait d'une nuit passée dans le sanctuaire d'Asklepios le rétablissement de sa santé ou au moins la révélation dans un rêve des remèdes nécessaires, de même le Grec chrétien gravement malade va se coucher le soir dans l'église d'un saint connu comme guérisseur et s'endort sous son image après avoir prié l'intercesseur dans lequel il met sa confiance : cela se passe surtout aux fêtes annuelles de ces saints. L'espoir d'une révélation prophétique pendant le sommeil amène aussi les malades dans ces églises, par exemple, dans celle de la Panagia. D'autre part, la pratique de gagner la faveur des puissances célestes par des présents a passé tout simplement des dieux aux saints, et nous voyons des quantités de dons offerts aux églises, dons de toute nature, la plupart acquittés pour l'accomplissement
*) Tafel, De Thessalon,, p. xlvi sq. et p. 112 sqq. Voy. sur les églises de Demetrios à Thessalonique, p. 112 à t36.
*) Cf. Schmidt, loc. cit., p. 35 à 55. Wachsmuth, p. 24. L. Ross, Griech. Inselreisen, II, p. 132.
d'un vœu conditionnel. Ainsi la fondation de lampes précieuses ou de flambeaux dans les sanctuaires a directement passé de Thellénisme au chrislianisme; de même encore la coutume d'ofl'rir, après la guérison d'une grave maladie, une imitation en métal précieux ou en cire du membre guéri à l'église ou à la chapelle du saint qu'on a invoqué avec succès*. Enfin, si les anciennes panegyrics ou fêtes religieuses populaires sont entrées profondément dans la vie chrétienne, si elles se célèbrent dans la suite et aujourd'hui encore particulièrement aux anniversaires des saints et des patrons des diverses localités : de même l'héritage de l'antiquité se manifeste dans bien des usages solennels autrement encore que dans la forme extérieure. Ainsi la procession lugubre si originale qui traverse la moderne Athènes dans la nuit du vendredi saint, en accompagnant à la lueur de mille cierges et au chant de cantiques plaintifs le corps en cire du Christ à son sépulcre, a été comparée avec quelque vraisemblance aux grandioses processions avec flambeaux que les anciens Athéniens entreprenaient aux grandes Éleusinies. Il était naturel de transporter à la semaine pascale les solennités et les cérémonies d'une fête qui repose sur les mêmes antithèses de sentiments que la fête antique : c'est ici comme chez les Grecs le brusque passage de la douleur à la joie, d'un jeûne sévère et ascétique à la joie de vivre la plus désordonnée'.
0 Cf. Schmidt, p. 65 à 82. Wachsmuth, p. 29. Tafel, De Thessalonica, p. 118 sqq.
*) Wachsmuth, p. 26 sqq. Schmidt, p. 55, et p. 83 à 88. A ces réminiscences de l'antiquité revêtues de formes chrétiennes et autres semblables, il faut encore ajouter d'innombrables coutumes, usages, idées de tout genre dans lesquelles la vie antique continue jusqu'à nos jours, en dépit (pour ne pas parler ici des invasions slaves) de la révolution qui, dans les premières années de l'empereur Justinien \^^, rejeta tout ce qui restait d'antique dans la vie publique, en Grèce comme ailleurs, et fît prédominer partout ce que l'on peut appeler le caractère byzantin du moyen-âge grec. Sans nous appesantir davantage sur ce sujet, mentionnons sommairement ici le champ infini de la superstition grecque ancienne et moderne, ainsi que les contes populaires; les pratiques variées et en partie superstitieuses dans les naissances, les mariages, les funérailles (Cf. Wachsmuth, p. 35 sqq. 70 sqq. et Schmidt, p. 210 sqq.), et, se rattachant à ces dernières (outre quantité de génies et de démons), cette figure si originale dans la forme où elle survit à l'ancienne mythologie, celle de Charon, le nocher bourru des âmes trépassées, le
LE CnRlSTIANISME EV GUftCE 409
Tels sont les faits qui permettent jusqu'à un certain point de nous faire une idée des circonstances originales au milieu desquelles, dans le cours du v'' et en partie pendant le vi° siècle ap. J.-C, l'âme du peuple grec subit le passage de l'antique hellénisme au christianisme. Ce passage ne dut se faire que graduellement. S'il est vrai que la prudence de la mission chrétienne et la souplesse des Grecs réussirent à opérer une réconciliation, dans les formes que nous avons dites, entre le monde antique et le monde nouveau, et à sauver par de sages ménagements le plus possible ce qui restait de l'antique et heureuse vie populaire, il reste néanmoins douteux que vers le milieu du v*' siècle le nombre des Grecs conquis réellement au christianisme ait dépassé beaucoup la moitié de la population, et cela notamment dans le Péloponnèse. Ce qui est pourtant certain, c'est qu'en Grèce comme ailleurs le nombre des païens, des « Hellènes », diminuait tous les jours lentement mais sûrement ; que les « Rhoméens » ou Grecs chrétiens prenaient lentement le dessus^ appuyés sur la hiérarchie episcopate, qui s'organisait de plus en plus efficacement, et sur les couvents, qui prenaient en Grèce aussi un grand développement. Nous croyons aussi pouvoir affirmer que c'est sur le sol de la Grèce que la force morale du christianisme se déploya de la manière la plus variée et la plus heureuse : car on ne trouve pas ici ces causes nombreuses qui dans les grandes villes du reste du monde grec ne favorisaient que trop la corruption, et ce fut la Grèce qui resta constamment le plus à Tabri de la dissolution causée par l'esprit de parti dogmatique, de cet esprit qui ailleurs, notamment sur le Nil et le Bosphore, amena les désordres intérieurs les plus effrayants. A Athènes, avec son université, la rivalité entie le clergé chrétien et les professeurs académiques fut probablement très féconde au point de vue moral. Car tandis que la sophistique avec sa pompe et son éclat se desséchait de plus en plus, on vit dominer dans les chaires l'école des néoplatoniciens,
Charos des Grecs modernes, avec son cycle de fables sur la mort et la vie après la mort; cf. Wachsmuth, p. 19 sqq. Schmidt, p. 222 à 251. A tout cela se rattache la persistance de sacrifices d'actions de grâce et de sacrifices pour les morts. Schmidt, p. 57 sqq.
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qui allachaient la plus grande importance à une morale extrêmement sévère. C'est grâce à cette rivalité morale entre chrétiens et Hellènes que dans beaucoup des grandes villes grecques on put combattre avec succès les mauvaises mœurs dans lesquelles, comme s'exprime un écrivain moderne \ le paganisme, après avoir perdu la domination sur les esprits, continuait de vivre surtout au sein des masses urbaines.
Les débris, peu nombreux, de l'histoire ecclésiastique de la Grèce, depuis le concile de Chalcédoine jusqu'à l'avènement du premier Justinien, sont mêlés à Thistoire des événements historiques intéressant la Grèce, surtout des derniers qui nous restent à raconter. Quoique certains graves abus, auxquels la sage régente Pulchérie se laissa elle-même entraîner, comme la vente à prix d'argent* (abolie seulement en 451 par l'empereur Marcien) des places de gouverneur, notamment des provinces les plus riches de l'empire, aient eu
') FlNLAY, p. 268.
*) La valeur intellectuelle et les talents peu ordinaires de Pulchérie comme régente sont généralement reconnus ; mais son ambition son goût pour les intrigues et les violences, sa bigoterie ne sont pas non plus mis en doute. FiNLAY (p. 163) trouve la preuve de sa capacité politique surtout dans ce fait qu'elle réduisit en un système arrêté l'absolutisme byzantin et qu'elle régla la machine administrative de l'empire. « Elle s'efforça de renfermer dans des limites bien calculées l'exercice arbitraire de la puissance despotique de l'empereur par des institutions fixes, des formes de procédure bien réglées et un corps de fonctionnaires civils bien dressé et bien organisé ». Pour les attaques violentes d'Eunape (un païen passionné, il ne faut pas Poub.ier) contre les pratiques de Pulchérie, voyez Eunap., fragm. n° 87 (dans C. MuLLER, Fr. Hist. Gr., IV, p. 52. Dindorf, Hist. Gr. Min., I, p. 268). Enfin la chronique des tremblements de terre (pour ne pas mentionner toutes les secousses ressenties dans la capitale) nous apprend que, probablement après 415, la Crète notamment avec les îles voisines fut gravement éprouvée, et que Gortyne particulièrement fut fortement dévastée; ces malheurs furent atténués par Théodose II d'une main libérale. Malalas. Chronogr. (éd. Bonn.) XIV, p. 359 sq. II fut pris dans ce temps une de ces mesures de prohibition économique, assez ordinaires dans l'antiquité, mais qui ne nous est connue que d'une manière très fugitive et dont les effels sur la Grèce proprement dite nous échappent presque entièrement. En effet, Valentinien III, probablement vers la fin de son règne, ému des intérêts des négociants italiques, avait exclu de Rome les négociants de la Grèce. Walter, Gesch. d. Rom. liechts, I, p. 562, d'après Nov. iValentinian., III, 5 (De pantapol. pr.), § 1.