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LES ECOLES D^ ATHÈNES AU SECOND SIÈCLE

Les écoles d'Athènes, au second siècle (1), prirent un tel développement, jetèrent un si grand éclat, que les empereurs voulurent les doter d'une organisation officielle, dont elles s'étaient passées jusque-là , et qui constata leur prospérité plutôt qu'elle ne la créa. Le grand mouvement qui portait une si nombreuse jeunesse à se rendre à Athènes de toutes les extrémités de l'empire était , dans l'origine , entièrement dû à l'initiative privée, à l'attrait particulier d'Athènes, aux souvenirs glorieux et aux admirables monuments qui remplissaient cette ville. On goûtait , avec un charme infini, la politesse de ses habitants et l'élégance de leurs mœurs. « Nigrinus , » dit Lucien (2) , « vantail la liberté qui règne dans

(1) Cf. l'École d'Athènes au qtMtrième siècle, par L. Petit de Julieville. Thorin, Paris, 1868.

(2) Lucien, Nigrinus, 14.

Athènes , Tabsence de toute jalousie , la tranquillité ^ le doux loisir dont on y jouit pleinement. Il me faisait voir que cette manière de vivre est conforme à la philosophie et capable de conserver la pureté des mœurs, et qu'un homme vertueux accoutumé à mépriser la richesse, qui s'est fait un plan de vivre honnêtement selon la nature, ne peut trouver un ré^ gime qui lui convienne mieux. »

Les professeurs d'Athènes, quelle que fût la var riété de l'instruction qu'ils donnaient , s'appelaient indistinctement^opAi^^^^. Ce nom, honorable dans l'origine, puis discrédité par Socrate et Platan, triompha de leurs attaques et fut de nouveau en faveur par tout, le monde grec dès les premiers temps de l'empire. Toutefois les nouveaux sophistes n'étaient que les héritiers indirects de Gorgias le Léon tin et de Prodicus de Géos. Ceux-ci avaient été philosophes à leur manière, fort mauvais philosophes, j'en conviens, mais ils avaient eu cependant des doctrines à eux, qui, pour être dangereuses, n'en furent pas moins originales, et méritèrent d'être combattues et réfutées par Socrate. Les sophistes , sous l'empire, furent avant tout des professeurs ; on pourrait dire absolument des professeurs d'éloquence. Ils enseignaient l'art d'écrire et d'improviser des discours sur toutes sortes de sujets , relatifs aux belles-lettres, à l'histoire, à la pohtique, et même à la philosophie. Mais ce n'étaient pas pour cela des philosophes, pas plus qu'ils n'étaient des savants pour aimer à parler de physique ou d'astronomie. Philostrate a nettement distingué le sophiste du

philosophe (1) « le philosophe recherche les faits, leso- . phiste les suppose connus. » Ce jugenaent conviendrait moins bien aux sophistes du temps de Platon ; mais le sophiste souslesAntonins n'est vraimentrien de plus qu'un rhéteur s'occupant de philosophie, et c'est encore ainsi que Philostrate le définit, sans aucune pensée de dédain; car ces trois mois philosophe, rhéteur et sophiste s'appliquèrent souvent, comme également honorables, aux mêmes personnes.

D'après Dion Cassius, Marc-Aurèle donna le premier aux écoles d'Athènes une organisation ofificielle^ et attribua des traitements, payés sur le fisc impérial, aux professeurs, ou du moins à plusieurs d'entre eux (2). Il y eut trois ordres d'enseignement et trois espèces de chaires : celles de philosophie, celles de rhétorique, et celles de politique. Il paraît n'y avoir eu à l'ordinaire qu'une seule chaire officielle de rhétorique, et une seule de politique. Mais la philosophie garda durant longtemps quatre professeurs attitrés, chargés d'enseigner les quatre doctrines reconnues par l'empereur : à savoir celle des Platoniciens, celle des Stoïciens, celle des Péripatéticiens et celle des Epicuriens. Les quatre doctrines «étaient professées conjointement sous les yeux et aux frais de l'Etat, déjà impartial.

Toute cette organisation eût probablement fait sou •

(l) Philostràte, Vies des sophistes, I, 1.

(1) Vespasien paraît en avoir déjà rétribué plusieurs (Suétone, VespasieUy 17). — Dion Cassius (abrégé par Xiphilin), LXXI, 31.

rire Socrate. Au second siècle elle fut acceptée avec transport; et, s'il faut en croire Lucien , on se battit pour avoir les chaires, surtout pour avoir les traitements. Lucien met en scène deux Athéniens caustiques, dont l'un, Lycinus, vient de voir deux philosophes aux prises sur l'Agora.» — Etait-ce, dit Pamphilos, à propos de quelque point philosophique qu'ils faisaient ce vacarme? — Il s'agit bien d'autre chose. Tu n'ignores pas que l'empereur accorde une somme assez ronde aux professeurs de philosophie de chacune des sectes. Stoïciens, Platoniciens, Epicuriens, Péripatéticiens; allocation égale pour tous. L'un d'eux étant venu à mourir, il s'agissait de lui donner un successeur, nommé par les suffrages des notables de la ville. Or le prix du combat n'était pas, comme chez les poètes, une peau de bœuf ou une victime, mais dix mille drachmes par an pour instruire la jeunesse. » Lycinus raconte comment les deux principaux concurrents font d'abord assaut d'érudition péripatéticienne sans pouvoir l'emporter l'un sur l'autre; la discussion dévie alors. Tous deux s'attaquent dans leur vie privée; le savant concours se termine par un assaut d'injures grossières. Les notables,, chargés de prononcer , finissent par laisser la cause pendante. Ils la renvoient en Italie^ où l'empereur devra la juger.

Ainsi un jury choisi désignait les professeurs ; l'empereur se réservait la nomination définitive, ou prononçait entre les diflférents candidats, si aucun n'avait obtenu une majorité suffisante. Différentes

épreuves, des examens portant sur l'objet de renseignement, ouvraient Taccès des chaires. Mais l'empereur aplanissait au besoin la voie des honneurs à ses protégés. Le sophiste Adrien de Tyr fut ainsi nonmié sans examen. Cette faveur s'accordait rarement.

Le traitement, égal pour les différentes sectes philosophiques, s'élevait à dix mille drachmes, environ neuf mille francs. Mais Philostrate parle aussi de traitements d'un talent, ou cinq mille cinq cents francs, attribués sans doute à des suppléants ou à des chaires moins estimées. Apollonius, qui ne recevait qu'un talent , était professeur de politique.

Quoique les quatre chaires de philosophie fussent regardées comme égales en dignité, l'un des professeurs avait sur les autres une sorte de préséance. Philostrate attribue à Hérode Atticus cette suprématie , pendant le règne de Marc-Aurèle, sur tout l'enseignement philosophique (1).

On commençait les études par la philosophie , et Ton passait ensuite à la rhétorique. Cet ordre, qu'on pourrait justifier, en s'appuyant du précepte de Boileau {Avant donc que d^ écrire y apprenez à penser) ^ fut encore suivi au cinquième siècle par Proclus, d'après son biographe Marinus. Ainsi le titre commun de tous les professeurs étQ,nt proesto tes, les préséants, les philosophes s'appelaient préséants des jeunes; la chaire de rhétorique s'appelait quelquefois pompeusement le trône des sophistes; et celle de politique, le

(1) Philostrate, Vies des sophistes, II, ?•

trône politique. Chaque titulaire était qualifié de diadochos ou successeur. Ce suraom ne fut pas particulier à Proclus, qui Ta seul gardé. Il s'appliquait aux rhéteurs comme aux philosophes, et signifiait à peu près ce que titulaire exprime chez nous.

Déjà au second siècle, la politique n'était en réalité dans l'Ecole qu'une branche de la rhétorique, comme la philosophie elle-même tendait à le devenir. Autrefois, lorsqu' Athènes jouissait d'un gouveruement libre, et que son empire s'étendait sur quinze millions d'hommes, des orateurs avaient pu enseigner l'art de parler au Pnyx, et même celui d'exécuter les décrets qu'on avait fait approuver par l'assemblée souveraine. Alors, l'orateur politique, ou comme on disait simplement, le politique, s'opposait au rhéteur : « L'un , » dit Aristote (1) , « s'occupe plutôt des faits et du but , l'autre des mots et de l'art. » L'un voulait réellement persuader , l'autre ne cherchait qu'à plaire. Démosthène est ainsi le type de l'orateur politique dans la Grèce libre. Mais, quand la liberté eut péri , l'éloquence politique dut s'exiler du Pnyx dans l'école et, en fermant les yeux au présent et à la réalité, chercher l'inspiration dans la fiction pure ou dans les souvenirs du passé. Aristide succède alors à Démosthène , mais pour faire le panégyrique de Marc Aurèle , non pour écrire les Philippiques. C'est pourtant cet Aristide qu'on appelle, au second

(l) Aristote, Poétique, 6.

siècle, le grand orateur politique. Ne disserte-t-il pas en fort beau langage (1) : sur la nécessité d'envoyer des renforts en Sicile au général Nicias , — sur les avantages de la paix que proposent les Lacédémoniens, vaincus à Pylos, — contre les Thébains qui veulent détruire Athènes, prise par Lysandre (il y a six cents ans!) Nos écoliers font exactement la même chose aujourd'hui, mais sans se croire sérieusement des Démosthènes. Aristide était moins modeste.

Ces sophistes du second siècle ont eu leur historien, sophiste lui-même et naturellement disposé à faire montre d'une admiration exagérée pour les hommes qui avaient été ses maîtres, et dont il était le successeur, et des plus goûtés. C'est Philostrate de Lemnos, le même qui écrivit pour la femme de l'empereur Sévère, Julia Domna, la curieuse vie d'Apollonius de Tyane. Grâce à Philostrate, nous possédons des renseignements suffisants sur les maîtres qui illustrèrent l'école d'Athènes sous les Antonins ; il nous a même transmis quelques échantillons de leur manière et quelques lignes de leurs plus beaux discours. C'est assez pour nous faire connaître les défauts de leur style et l'insuffisance de leur pensée; c'est trop peu pour que nous puissions nous expliquer le prestige immense qu'ils exerçaient sur leurs contemporains.

Dans la foule des sophistes qui défilent dans le

(l) Aristide, édition Ganter, part. II, l, 2, 3.

livre de Philostrate, un homme , à Athènes , se distingue non-seulement par son génie, qui fut supérieur, nous dit-on , mais encore plus par l'influence politique qu'il exerça et qu'il dut, en partie à son mérite, en partie atix immenses richesses dont il disposait. C'est le fameux Hérode Atticus, qui est comme le personnage saillant de l'histoire de la Grèce au second siècle, et presque le seul que le temps n'ait pas plongé dans l'oubli. Ses œuvres littéraires ont péri; mais quelques-uns des monuments dont il décora la Grèce subsistent plus ou moins intacts, et protègent sa mémoire.

Hérode Atticus (i) sortait d'une famille illustre d'Athènes. Son aïeul, Hipparque, avait été ruiné par une confiscation dont les motifs sont restés obscurs. Son père, Atticus, trouva dans un champ qui lui appartenait un trésor immense. Nerva régnait alors : c'était un bon prince , mais Atticus était prudent. Il écrivit à l'empereur : « — J'ai trouvé un trésor. — Use de ce que tu as trouvé , répondit Nerva. — Le trésor est excessif, récrivit le sage Atticus. — Eh bien ! abuses-en, » répliqua l'empereur. Atticus se le tint pour dit. Ayant épousé ensuite une femme presque aussi riche que lui-même, il laissa en mourant, à son fils Hérode, une fortune qui rivalisait avec les plus considérables de Rome.

Atticus était prodigue et fastueux : il légua par testament une rente d'une mine à chaque ci- Ci) Philostrate, Vies des sophistes, II, 1.

toyen athénien. L'exécution stricte du testament aurait sans doute ruiné Hérode ; il temporisa , 'fit des; difficultés pour payer, puis proposa aux citoyens de lui donner quittance contre cinq mines une fois payées. Les Athéniens, toujours besoigneux et pressés d'argent, acceptèrent ce mauvais marché. La chose ainsi réglée, Hérode exhiba les billets de tous ceux à qui son père avait prêté de l'argent : il se trouva qu'il en avait prêté à tout le monde. Hérode compensa les dettes avec les créances et finit par ne payer qu'une somme insignifiante. U eut beau, par la suite, combler de bienfaits Athènes et toute la Grèce , les Athéniens ne lui pardonnèrent jamais. Il couvrit pourtant le sol de son pays de constructions utiles ou magnifiques : un stade de marbre et un théâtre à Athènes ; un théâtre à Corinthe ; un stade à Delphes ; un aqueduc à Olympie ; des thermes aux Thermopyles. La ville d'Oricum fut relevée ; des rentes perpétuelles furent assurées à la ville d'Athènes et à beaucoup d'autres; cent fondations utiles instituées en divers lieux. Jamais fortune princière ne fut mieux dépensée. Mais les Grecs ont la haine tenace; et tandis qu'Hérode construisait à Athènes un théâtre admirable en mémoire de sa femme Régille (1) , dont la mort le laissait inconsolable, on l'accusait à Rome, probablement sur une dénonciation partie d'Athènes , d'avoir battu Régille jusqu'à la faire mourir. Peu

(1) V. les Inscriptions grecques du Louvre, par W. Frœhner, n* 7 et 8 (Inscriptions triopéennes).

d'hommes furent plus malheureux dans leurs affeo» Uons. Il perdit, après Régille, deux filles qu'il aimait avec passion, Panathénaïs et Elpinicé. Il ne lui resta qu'un fils presque idiot , auquel on eut beaucoup de peine à enseigner la lecture. Hérode avai^ imaginé de lui donner vingt-quatre compagnons de son âge, qui représentaient chacun une lettre de l'alphabet. On les faisait manœuvrer devant l'enfant , pour lui apprendre l'art d'épeler et de former des mots. La méthode était ^magnifique et coûteuse. Etait-elle bonne? On est tenté d'excuser le fils d'Hérode Atticus d'avoir su lire un peu tard (1).

Marc-Aurèle couvrit Hérode d'une protection qui ne se démentit jamais (2). Les accusations dont les Athéniens poursuivirent leur concitoyen ne purent lui enlever la faveur de ce prince , qui trouvait le temps de correspondre avec son protégé. Mais Hérode n'avait pas été moins bien vu d'Antonin , qui l'avait même fait consul (en 143). Peu auparavant, il avait été archonte à Athènes, et , antérieurement , il avait rempli en Asie , pour l'empereur Adrien , une mission poh tique de haute confiance. Marc-Aurèle le mit à la tète de l'organisation officielle qu'il donna aux écoles d'Athènes. Hérode, en effet, n'avait pas abusé de la richesse pour se dispenser du travail. Il

(1) Antonin le fit pourtant patricien romain. V. W. Frœhner^ inscriptions du Louvre, p. 21, et la 2* inscription triopéenne, vers 23

(2) Philostrate, Vies des sophistes, II, i. Lucius Vérus, collègue de Marc-Aurèle , avait été disciple d'Hérode Atticus.

avait poursuivi en Grèce, en Asie, les études les plus brillantes, sous les maîtres les plus renommés du temps Scopélien, Polémon, Favorinus, et il était devenu lui-même un des sophistes les plus admirés de sjn temps. Il eut d'illustres élèves : Adrien de Tyr , Pausanias, Aulu-Gelle. La faveur des jeunes gens le vengeait à Athènes des déboires que lui infligeaient les citoyens. Dans la ville, à Marathon, à Képhissia, où étaient ses maisons de campagne, la jeunesse le suivait en foule. Le caractère de son talent était la finesse et la correction; c'était un homme d'esprit, et de l'esprit le plus agréable. Il devait à la fortune le privilège d'avoir embrassé sa profession par goût plutôt que comme un métier. Il était dur pour ceux qui vendaient de l'éloquence comme ils auraient vendu autre chose. Aulu-Gelle raconte qu'un jour il fut abordé « par un homme vêtu d'un long manteau, portant les cheveux longs, la barbe longue jusqu'à la ceinture, et qui lui demanda de l'argent pour acheter du pain. Hérode lui dit: « Qui es-tu? » L'homme, d'un air et d'un ton insolent, répondit qu'il était philosophe, et qu'il s'étonnait qu'on lui demandât ce qui se voyait bien. « Je ne vois qu'une barbe et un manteau, répondit Hérode; « je ne vois pas de philosophe (1). »

Il mourut à soixante et dix ans, à Marathon, où il était né. Il avait témoigné le désir d'y être enseveli, mais ses disciples enlevèrent son corps et le rappor-

(l) Aulu-Gelle, Nuits attiques, IX, 2.

tèrent comme en triomphe à Athèues. Un distique inscrit sur sa tombe, disait que sa réputation s'était étendue jusqu'aux limites du monde. Le plus illustre de ses disciples , au moins dans l'opinion des contemporains, Adrien de Tyr, prononça son oraison funèbre.

Celui-ci, dont on a tant parlé il y a dix-sept cents ans qu'il faut bien dire quelques mots sur lui au moins (1) , était venu à Athènes dès l'âge de dixhuit ans et y avait conquis rapidement une renommée si grande, que Marc-Aurèle, sans l'avoir entendu auparavant, lui conféra une chaire de philosophie, ou, comme on disait, le trône des jeunes. Plus tard, l'empereur vint à Athènes. Il voulut juger lui-même du mérite d'Adrien , et lui fit traiter devant lui un sujet que lui-même avait indiqué. Telle fut sa satisfaction, qu'il accabla le sophiste des faveurs les plus exagérées ; lui accordant à la fois la préséance dans l'école , l'immunité des charges , l'entretien de sa maison aux frais du public, et lui prodiguant en outre l'argent, les chevaux, les esclaves, et « toutes les distinctions qui peuvent illustrer un homme , » dit Philostrate. Adrien n'avait pas une modestie à l'épreuve de tant de faveurs; mais il eut le rare bonheur d'être insolent dans la fortune et de rester populaire. Il avait toujours eu bonne opinion de luimême ; sa première parole dans sa chaire avait été

(l) Inscript, du Louvre 7 et 8. Anthologie, trad. Dehèque, t. II . p. 214, 358.

celle-ci : « De nouveau. Athéniens, les lettres vous arrivent de Phénicie. > Il venait de Tyr, comme Cadmus , à qui les Grecs, disait-on, devaient leur alphabet. Cette boutade impertinente plut dans sa bouche. n ne paraissait en public que magnifiquement paré ; sa robe était relevée de pierres précieuses. Un char à rênes d^argent l'amenait à Técole où il faisait ses cours, « et la foule , » dit Philostrate , « raccompagnait avec autant de vénération que s'il eût été le grand prêtre d*Ëleusis. » Il se faisait pardonner ses manières hautaines par sa libéralité , même par la facilité de son humeur ; car, à condition de garder son rang , il se mêlait volontiers aux jeux , aux festins, aux chasses, à tous les plaisirs publics. Enfin , il sut se faire aimer , tâche où Hérode avait échoué. Quand il fut mort à Rome, sous l'empereur Commode, qui se l'était attaché , beaucoup des Grecs ne pouvaient encore rappeler son nom sans verser des larmes. II avait fait école par ses travers autant que par son éloquence ; et les uns tâchaient d'imiter les inflexions de sa voix, les autres son geste. Les moins habiles copiaient du moins ses costumes. Tous ses discours sont perdus, mais son caractère laisse deviner , et Philostrate d'ailleurs nous confirme que le trait saillant de son talent oratoire était la magnificence et l'éclat (1).

Nommons au moins les plus fameux parmi les contemporains d'Hérode Atticus et d'Adrien , en

(1) Philostrate, Vies des sophistes. II, 10.

Grèce. C'est Favoriiius (1), Gaulois, natif d'Arles. Les Athéniens lui avaien;t érigé une statue qu'ils renversèrent en apprenant qu'il avait déplu à l'empereur * Adrien. « Plût aux dieux^ » dit-il assez finement, « qu'ils n'eussent pas fait pis envers Socrate ! >

C'est Polémon de Laodicée; sa vanité n'avait pas de bornes. En parlant pour la première fois à Athènes, il débutait ainsi : a On vous représente. Athéniens , comme des auditeurs d'un goût assez délicat. Je vais bien voir (2). »

C'est Philager le Gilicien, plus audacieux encore ; il souffleta un jour un auditeur qui s'était endormi à son cours , et outrepassa tellement les limites de l'insolence habituelle aux sophistes qu'il ne put rester à Athènes (3) .

Quelques sophistes , qui brillaient dans d'autres provinces , ne firent que traverser la Grèce. Tel fut Alexandre de Séleucie, qui fit assaut d'éloquence avec Hérode Atticus dans le théâtre d'Agrippa, au Céramique. La scène est racontée par Philostrate (4). Alexandre avait choisi pour sujet : « On conseille aux Scythes de fuir le séjour des villes, où ils ne font que languir. » Philostrate cite les pensées les plus saillantes : <c Que les Scythes gardent leur vie errante. Les eaux courantes sont les plus pures. » Et la fin :

(1) Philostrate, I, 8.

(2) Id., I, 25.

(3) Id., II, 8.

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