‹ Histoire de la Grèce sous la domination romaineChapitre 20 sur 24 · W., II · texte numérisé non relu

W., II

o La ville , c'est la prison où Ton étoufiFe. Ouvrez les portes ; je veux respirer. » Hérode riposta en traitant ce sujet : « Les Athéniens, blessés en Sicile, demandent à mourir de la main de leurs compagnons d'armes. » — Quand il s'écria , dit Philostrate : « Nicias , ô notre père , ainsi puisses-tu revoir Athènes ! » Alexandre vaincu , l'interrompit en disant : « Hérode , nous tous sophistes , nous ne sommes que la monnaie d'Hérode (1). »

Mais le plus illustre de ces sophistes étrangers qui visitèrent Athènes sans s'y fixer, est assurément iElius Aristide, de Mysie, qui étudia à Smyrne, à Pergame, à Athènes, sous Hérode, et enseigna à Smyrne. Nul n'a été plus admiré ; on l'appelait Démosthène ; on lui érigeait des statues dans toutes les villes ; il a encore une statue au Vatican, et on lit une inscription en son honneur au musée de Vérone. Il nous reste de lui cinquante-cinq discours dont la lecture offre assurément de l'intérêt, mais dont les défauts sont trop grands pour que la postérité souscrive aux éloges exagérés de ses contemporains. Cette éloquence qui s'exerçait dans le vide ne pouvait guère donner mieux, convenons-en; et il était difiBcile d'imiter plus agréablement Démosthène; mais n'était-il pas puéril de prétendre à le faire revivre dans un état social où il n'y avait plus ni peuple à convaincre ni liberté à défendre?

L'assistance aux leçons des maîtres ofBciels était

(i) Philostrate, Vies des sophistes, II, 5, 9.

gratuite : il semble du moins que les disciples n'étaient tenus envers eux qu'à quelques présents de politesse ou d'amitié. Mais avant la création des chaires impériales, les maîtres avaient fait naturellement payer leur éloquence et leurs leçons ; et ceux qui n'eurent pas le bonheur de figurer sur la liste des professeurs de l'Etat durent continuer sans doute à vivre de rétributions privées. Il va sans dire que le salaire variait selon le mérite , ou plutôt selon la vogue du professeur; nous n'avons sur ce point que des documents peu explicites. Certains maîtres étaient payés à Tannée; d'autres consentaient à une sorte d'abonnement illimité qui permettait à leurs disciples de vieillir au pied de la même chaire sans renouveler leur droit d'entrée. Ainsi, Procule de Naupacte, au dire de Philostrate, ayant quitté sa patrie, qu'agitaient des dissensions violentes , s'était réfugié à Athènes pour y jouir en paix de sa grande fortune et y faire admirer sa libéralité. Elle n'allait pas, toutefois, jusqu'à donner gratuitement ses leçons ; mais pour une somme de cent drachmes , une fois payées (quatre-vingt-treize francs) , ses disciples pouvaient l'écouter jusqu'à sa mort , et ils avaient , en outre , la jouissance de sa bibliothèque. Il maintenait dans son école une police sévère , qui faisait contraste , dit le biographe , avec le tumulte et le désordre qui régnaient autour des autres chaires (1).

Les disciples, en effet, hommes faits pour la plu-

(1) Philostratc, Vies des sophistes, II, 21.

part, et qui n'étaient contenus ni par un enseignement régulier, ni par une discipline établie, devaient former dans Athènes une foule assez turbulente. Ce que nous savons d'eux , cependant , nous permet d'afQrmer que presque tous étaient remplis d'un désir sincère d'apprendre et de savoir. C'est l'un des traits persistants du caractère grec; et ce trait est :>ensible encore de nos jours.

Entre les hommes qui ne furent à Athènes qu'en

qualité d^élèves, les plus connus sont, pour cette

époque , Apulée , de Madaure en Afrique , et Aulu-

iielle, de Rome , le compilateur intelligent et fin qui

wrivit les yuits Attiques. Dans ce livre, on voit peinte

»vw des traits épars mais vifs , la vie que ses com-

l^a^ious et lui menaient en Grèce, à l'époque où Hé-

rvHlo AtUcus leur servait de patron. « Ce sophiste, »

iUl \ulu^4[ieUe (1', « nous invitait souvent, Servilia-

mi5^ 1^ moi, avec plusieurs autres Romains venus en

Un{V^> jK^ur y achever l'éducation de leur esprit. Nous

tKuis r^uui^ons dans sa villa de Képhissîa, pour y

oht^rv^hor un refuge pendant les grandes chaleurs de

l\HtHHulo laulomne ; les bois y étaient épais, les bâti-

uuHit;^ fr;ii;ji, grâce à leur exposition, les bains somp-

Ui^Hiv, Uxsi t\iux abondantes ; ce n'étaient partout que

v^^il^s vt\xi$<sjiux el murmures de cascades. »

^^H^r t^^uw élail modeste. « Le philosophe Tau- ^^% * via Aulu4jeUe» « nous recevait à sa table à VU^Ht^^ ^ l^u^ souwnl vers le soir, à rentrée de

s'O K¥l^*AWfeiw Jl\«|»

L t. xvn. ^; xvm, 2.

la nuit. C'est Theure du souper en Grèce. Une marmite de lentilles d'Egypte, mêlées de citrouilles hachées menu, formaient tout le fond du repas, où de nombreux convives étaient réunis. » Leurs distrac^ tions favorites , pour nous sembler un peu puériles, étaient au moins assez innocentes. « Nous célébrions les saturnales à Athènes, avec une gaieté modeste, » dit Aulu-Gelle, « non pour donner relâche à notre esprit, car lui donner relâche , selon Musonius , c'est Tabandonner (jeu de mots sur les verbes remittere^ amittere), mais pour lui procurer une aimable distraction par des conversations amusantes, aussi honnêtes qu'agréables. La même table réunissait un certain nombre de Romains venus en Grèce pour y entendre les mêmes leçons et suivre les mêmes maîtres. Celui qui donnait le repas à son tour déposait sur la table un livre grec ou latin de quelque vieil auteur, avec une couronne de laurier, pour être donnée en prix à toute question bien résolue ; puis, il posait autant de questions qu'il y avait de convives. Le sort distribuait aux convives les rangs et les questions. Chaque question résolue obtenait la couronne et le prix ; non résolue, elle était proposée au suivant, dans l'ordre que le sort avait désigné , à la ronde. Si personne ne trouvait la réponse, la couronne était dédiée au dieu de la fête. Les questions roulaient sur le sens de quelque pensée d'un vieux poète, d'une obscurité piquante sans être inintelligible, ou sur un fait historique très-reculé, ou sur l'explication d'une opinion philosophique mal débrouillée,

part, et qui n'étaient contenus ni par un enseignement régulier, ni par une discipline établie, devaient former dans Athènes une foule assez turbulente. Ce que nous savons d'eux , cependant , nous permet d'affirmer que presque tous étaient remplis d'un désir sincère d'apprendre et de savoir. C'est l'un des traits persistants du caractère grec; et ce trait est sensible encore de nos jours.

Entre les hommes qui ne furent à Athènes qu'en qualité d'élèves, les plus connus sont, pour cette époque , Apulée , de Madaure en Afrique , et Aulu- Gelle, de Rome , le compilateur intelligent et fin qui écrivit les Nuits Attiques. Dans ce livre, on voit peinte avec des traits épars mais vifs , la vie que ses compagnons et lui menaient en Grèce, à l'époque où Hérode Atticus leur servait de patron. « Ce sophiste, » dit Aulu-Gelle (1), « nous invitait souvent, Servilianus et moi, avec plusieurs autres Romains venus en Grèce pour y achever l'éducation de leur esprit. Nous nous réunissions dans sa villa de Képhissia, pour y chercher un refuge pendant les grandes chaleurs de Tété ou de l'automne; les bois y étaient épais, les bâtiments frais, grâce à leur exposition, les bains somptueux, les eaux abondantes ; ce n'étaient partout que chants d'oiseaux et murmures de cascades. »

Leur régime était modeste. « Le philosophe Taurus , » dit Aulu-Gelle , « nous recevait à sa table à Athènes, le plus souvent vers le soir , à l'entrée de

(l) Aulu-Gelle. NuiU aUiques, 1, 2, XVII, 9 ; XVIII, 2.

la nuit. C'est Theure du souper en Grèce. Une mar* mite de lentilles d'Egypte, mêlées de citrouilles hachées menu, formaient tout le fond du repas, où de nombreux convives étaient réunis. » Leurs distrac^ tions favorites , pour nous sembler un peu puérileà, étaient au moins assez innocentes. « Nous célébrions les saturnales à Athènes, avec une gaieté modeste, » dit Aulu-Gelle, « non pour donner relâche à notre esprit, car lui donner relâche , selon Musonius , c'est l'abandonner (jeu de mots sur les verbes remitterey amittere), mais pour lui procurer une aimable distraction par des conversations amusantes, aussi honnêtes qu'agréables. La même table réunissait un certain nombre de Romains venus en Grèce pour y entendre les mêmes leçons et suivre les mêmes maîtres. Celui qui donnait le repas à son tour déposait sur la table un livre grec ou latin de quelque vieil auteur, avec une couronne de laurier, pour être donnée en prix à toute question bien résolue ; puis, il posait autant de questions qu'il y avait de convives. Le sort distribuait aux convives les rangs et les questions. Chaque question résolue obtenait la couronne et le prix ; non résolue, elle était proposée au suivant, dans l'ordre que le sort avait désigné , à la ronde. Si personne ne trouvait la réponse, la couronne était dédiée au dieu de la fête. Les questions roulaient sur le sens de quelque pensée d'un vieux poëte, d'une obscurité piquante sans être inintelligible, ou sur un fait historique très-reculé, ou sur l'explication d'une opinion philosophique mal débrouillée,

ou sur la solution d'un sophisme captieux, ou sur la définition (Pun mot étrange et rare, ou sur la forme d'un temps difiicile tiré d'un verbe connu. » Aulu- Gelle ciLo plusieurs de ces énigmes, généralement assez niaises. La plus célèbre estla plus sotte : « vous avez ce (|ue vous n'avez pas perdu. Or, vous n'avez pas perdu décernes; donc, vous avez des cornes. » Quoi.|ue les étrangers fussent en majorité parmi les auditeurs nombreux qui se pressaient au pied des chaires de rhétorique et de philosophie, il ne faudrait pas croire que les Athéniens fussent devenus inditférents à cet enseignement qui faisait la gloire de leur ville. La jeunesse attique se mêlait à celle (]ui était accourue de toutes les parties du monde ; si elle était peu nombreuse, c'est qu'Athènes étiit beaucoup moins peuplée qu'au temps de sa puissance. On sait que les jeunes gens de condition libre et nés citoyens, passaient une année, vers l'âge de dix-huit à dix-neuf ans, dans Véphébie, sorte d'association, où ils étaient astreints , sous des maîtres désignés par l'Etat, à divers exercices communs, tels que d'assister aux assemblées politiques et aux fêtes religieuses, de manier les armes, de faire aux environs de la ville des courses, des campements, des reconnaissances; enfin de suivre avec assiduité les cours de rhétorique et de philosophie, ainsi que ceux de musique. Ils se rendaient en corps à ces leçons, et plusieurs inscriptions disent qu'ils y donnaient l'exemple de la bonne tenue. Ils ne sortaient pas de Véphébie sans prendre part à

un concours et subir un examen que présidait le stratège des armes (1).

Les catalogues des éphèbes , conservés par les inscriptions, n'indiquent pas (pour la période du second siècle après Jésus-Christ) plus de soixante et quinze à cent éphèbes, selon les années (2). Tel est donc, sauf quelques abstentions, le nombre total des jeunes citoyens attiques de dix-huit à dix-neuf ans^ à l'époque des Antonins. Il n'est pas douteux que les étrangers du même âge ne fussent beaucoup plus nombreux. On voit à quel point la population de l'Attique restait inférieure en nombre à celle qu'avait renfermée la même province au temps de Périclès ; malgré la prospérité relative que le règne bienfaisant des Antonins avait ramenée en Grèce. En admettant que presque tous les citoyens, se conformant à la loi, envoyassent leur fils à l'éphébie (3j , un chiffre de cent éphèbes, c'est-à-dire de cent jeunes gens âgés de dix-huit à dix-neuf ans, ne suppose pas plus de douze à treize mille Attiques de condition libre, auxquels il faut ajouter les étrangers (métèques) et les esclaves , pour obtenir le chiffre total des habitants de la province. A supposer qu'il y eût toujours,.

(1) V. Albert Dumont, La population de l'Attique, dans le Journal des SavantSt décembre 1871. Du môme, Easai sur la chronologie des Archontes, un vol. in-8, Didot, 1870.

(2) Dumont, La population de l'Attique^ p. 642.

(3) Ce qui n'est, il est vrai, nullement prouvé. M. Dumont, en supposant un dixième d'abstentions , reste probablement très-au-dessou& de la vérité.

ou sur la solution d'un sophisme captieux, ou sur la définition (Pun mot étrange et rare, ou sur la forme d'un temps difficile tiré d'un verbe connu. » Aulu- Gelle cite plusieurs de ces énigmes, généralement assez niaises. La plus célèbre est la plus sotte : « vous avez ce (pie vous n'avez pas perdu. Or, vous n'avez pas |)erdu de cornes; donc, vous avez des cornes. » Quoi. pie les étrangers fussent en majorité parmi les auditeurs nombreux qui se pressaient au pied des chaires de rhétorique et de philosophie, il ne faudrait pas croire que les Athéniens fussent devenus inditférents à cet enseignement qui faisait la gloire de leur ville. La jeunesse attique se mêlait à celle qui était accourue de toutes les parties du monde ; si elle était peu nombreuse, c'est qu'Athènes étiit beaucoup moins peuplée qu'au temps de sa puissance. On sait que les jeunes gens de condition libre et nés citoyens, passaient une année, vers l'âge de dix-huit à dix-neuf ans, dans ïéphébie, sorte d'association, où ils étaient astreints , sous des maîtres désignés par l'Etat, à divers exercices communs, tels que d'assister aux assemblées politiques et aux fêtes religieuses, de manier les armes, de faire aux environs de la ville des courses, des campements, des reconnaissances; enfin de suivre avec assiduité les cours de rhétorique et de philosophie, ainsi que ceux de musique. Ils se rendaient en corps à ces leçons, et plusieurs inscriptions disent qu'ils y donnaient l'exemple de la bonne tenue. Ils ne sortaient pas de Véphébie sans prendre part à

un concours et subir un examen que présidait le stratège des armes (l).

Les catalogues des éphèbes , conservés par les inscriptions, n'indiquent pas (pour la période du second siècle après Jésus-Christ) plus de soixante et quinze à cent éphèbes, selon les années (2). Tel est donc, sauf quelques abstentions, le nombre total des jeunes citoyens attiques de dix-huit à dix-neuf ans^ à l'époque des Antonins. Il n'est pas douteux que les étrangers du même âge ne fussent beaucoup plus nombreux. On voit à quel point la population de l'Attique restait inférieure en nombre à celle qu'avait renfermée la même province au temps de Périclès ; malgré la prospérité relative que le règne bienfaisant des Antonins avait ramenée en Grèce. En admettant que presque tous les citoyens, se conformant à la loi, envoyassent leur fils à l'éphébie (3j , un chiffre de cent éphèbes, c'est-à-dire de cent jeunes gens âgés de dix-huit à dix-neuf ans, ne suppose pas plus de douze à treize mille Attiques de condition libre, auxquels il faut ajouter les étrangers (métèques) et les esclaves , pour obtenir le chiffre total des habitants de la province. A supposer qu'il y eût toujours,.

(1) V. Albert Dumont. La population de VAttique, dans le Journal des Savants f décembre 1871. Du môme, Essai sur la chronologie des Archontes, un vol. in-S, Didot, 1870.

(2) Dumont, La population de l'Attique, p. 642.

(3) Ce qui n'est, il est vrai, nullement prouve. M. Dumont, en supposant un dixième d'abstentions . reste probablement très-au-dessoua de la vérité.

comme au temps de Périclès (1) , un métèque pour deux Athéniens, et cinq esclaves pour un homme libre. Athénien ou étranger, douze mille cinq cents citoyens supposent six mille deux cent cinquante métèques, et quatre-vingt treize mille sept cent cinquante esclaves, en tout cent douze mille cinq cents habitants, au lieu de six cent mille que renfermait TAttique au temps de Périclès (2). Mais il est probable qu'à répoque des Antonins, il y avait en Attique beaucoup plus qu'un métèque pour deux Athéniens; car tous les documents s'accordent pour prouver l'immense affluence des étrangers à Athènes dans ce temps ; et beaucoup moins de cinq esclaves pour un habitant libre, car l'appauvrissement général de la population avait dû diminuer non-seulement le nombre absolu, mais la proportion relative des esclaves. Dans quelle mesure l'augmentation du chiffre des métèques faisait-elle compensation à la diminution du chiffre des esclaves ? c'est ce qu'il est impossible d'évaluer.

(i) C'est la proportion adoptée par Boeckh.

(2) Is. table de Deparcieux compte en France 17,883 jeunes gens des deux sexes de dix-huit à dix-neuf ans pour 1 million d'habitants* Y* AnntMire du bureau des longitudes, pour 1870, p. 283.

Page 1