‹ Histoire de la Grèce sous la domination romaineChapitre 4 sur 24 · JO · texte numérisé non relu

JO

Etoliens ot des AthénieDS. G^est Athènes qui avait la première appelé les Romains à son secours, vivement presbée par les Macédoniens» qui voulaient punir le massacre de deux jeunes gens Acamaniens, leurs alliés. Quant à la ligue Etolienne» elle appuyait les Romains par avidité du butin. Elle disputait à Philippe kl Tbessalie, qu'elle aurait voulu mettre au pillage. Sparte» gouvernée par son tyran» Nabis, accueillait aussi Tintervention romaine avec faveur» dans Tespoir do renouveler bientôt ses incursions fructueuses dans le Péloponèse.

Tels étaient les alliés qui s'offraient à Rome. Elle tes accepta d'abord ; mais» je le dis à son honneur» elle en voulut d'autres. Il ne lui suffisait pas d'être appelée par ce qu'il y avait de plus haïssable en Grèce : le brigandage étolien ou l'abominable tyrannie lacédémonienne. Puisque Rome vraait affranchir la Grèce» il lui fallait» pour ainsi dire» sanctionner à ses propres yeux et aux yeux des Grecs cette mission», en la faisant approuver» et même appuyer» par l'Etat le plus autorisé à représenter la Grèce civilisée» hoanéte et indépendante» par la ligue Àchéenne.

J'ai dit quelles causes avalent détaché l'aristocratie du roi de Macédoine. Ce prince s'était présenté en personne dans l'assemblée des Achéens» et avait sollicité l'alliance de la ligue. On avait rejeté ses propositions. Mais les Achéens ne se mé&aient pas moins des Romains que de Philippe. Us se déclarèrent neutres et prétendire&t qu'ils sauraient le rester.

La guerre durait déjà àepuis dix^uit mois» molle-

ment conduite, avec des succès divers, par les consuls Sulpicius et Yillius. Mais, au printemps de Tannée 198, Titus Quinctius Flamininus fut nommé consul, et eut la Macédoine pour province. Rome avait trouvé l'homme qui, par un mélange de qualités rares chez tous les hommes, mais jusque-là presque inconnues chez les Romains, allait vaincre Philippe par l'intelligence et la politique autant que par les légions ; qui charmant la Grèce, en affectant d'être charmé par elle, allait la détacher tout entière de la Macédoine, réunir un moment tous les partis dans une action commune, et accabler à jamais Philippe sous le poids de cette coalition.

C'était le parti - aristocratique et conservateur qui se tenait sur la léserve vis-à-vis des Romains. Or, Flamininus avait toutes les qualités pour ramener à eux ce parti. Corneille s'est trompé, dans Nicomède, en le supposant fils du consul plébéien Flaminius, t»é au kc Trasimème. Il était patricien, d'une famille ancienne et illustre. Par goût, par tradition dômes* tique, il devait être, et fut en eSet porté à sympathiser, à Rome et en Orient, avec l'aristocratie, à s'appuyer sur elle , à cHwcher à lui plaire parce qu'elle lui plaisait. D'ailleurs, esprit large, élevé, d'une intelligence et d^ule compréhension singulières, nul, jusqu'à lui, parmi les Romains, ne s'était montré aussi dégagé d'un patriotisme étroit, exclusif et mesquin; eapitaine habile et heureux, il savait encore vaincre ks hommes autremeat que par la £096». Il savait les gagner par la douceur, la poli-

tesse, la libéralité. Il n'avait que trente ans quand il arriva en Grèce; mais il possédait cet esprit qui devine et tient lieu d'expérience. Dans ses qualités mêmes était recueil de ce brillant caractère, si la forte discipline romaine n'en avait contenu les écarts. Vaniteux plutôt qu'orgueilleux, passionné pour la gloire et transporté du désir de plaire, on pouvait le séduire par une flatterie de bon goût, et le désarmer par un mot heureux. Une saillie le charmait, même de la part de Philippe ; et quand ce roi, refusant de se rencontrer seul à seul avec Phénéas, stratège de la ligue Etolienne, disait fièrement : < La partie n'est pas égale ; il est plus facile aux Etoliens de remplacer le chef de leur Ugue qu'aux Macédoniens de rem- , placer leur roi, > Flamininus souriait, et il aurait voulu donner la paix à Philippe.

Il aimait sincèrement les Grecs , et peut-être eùt-il essayé de les rendre vraiment libres, si le sénat le lui eût permis. Très- versé dans leur littérature et dans leurs arts, il parlait admirablement leur langue. S'il voyait leurs misères politiques, il n'était pas aveugle à leurs mérites individuels et admirait surtout la merveilleuse culture intellectuelle et philosophique dont ils avaient reçu l'héritage. Il comprenait la force d'expansion et d'influence morale que l'élément hellénique, introduit dans l'Etat romain, ajouterait à la puissance de la République. En face de Caton, le dernier des Romains purement citoyens romains , Flamininus apparaît , plus que Scipion , comme le premier des Romains citoyens du monde.

En arrivant en Grèce , il y trouvait, après deux années de guerre, la situation politique et militaire aussi peu avancée qu^au début des hostilités. Les avantages remportés de part et d'autre se balançaient. Seulement les horribles cruautés de Philippe envers les villes grecques de Gios et d'Abydos avaient achevé de détacher de lui les Grecs , à l'exception des Acarnaniens et des Béotiens. Ce résultat importait peu aux Romains, si la ligue Achéenne persistait dans sa neutralité méfiante vis-à-vis d'eux. Rome, pressée par Annibal, avait pu, dix ans plus tôt, accepter de toutes mains les alliances qui s'offraient à elle. Il ne lui convenait pas plus longtemps, il ne convenait surtout pas à l'aristocrate Flamininus de s'appuyer en Grèce exclusivement sur la démagogie et sur la tyrannie et de n'avoir d'autres alUés que les Etoliens, les Athéniens et les Spartiates. Aux yeux de Flamininus, il y avait là un malentendu politique, qu'il importait de faire cesser. Le sénat était partout l'allié naturel de l'aristocratie ; et il fallait que l'aristocratie le comprît et partout se confiât au sénat. Flamininus envoya des députés à la ligue Achéenne. Tite Live a peint admirablement l'embarras où s'agitaient les membres de cette ligue, et ses chefs surtout, politiques clairvoyants, esprits honnêtes et droits, citoyens sincèrement dévoués à leurs pays, et qui avaient seuls conservé, au milieu des luttes sociales, le sens national et l'intelligence des grands intérêts de la Grèce (1). « Il régnait parmi les Achéens une

(1) Tite Live, XXXII, 19.

grande diversité de sentiments. Nabis, ennemi farouche, acharné, les effrayait. Ils craignaient les armes romaines. Ils étaient liés aux Macédoniens par des obligations ou anciennes ou récentes ; mais Philippe leur était suspect pour sa perfidie et sa cruauté : ils n'étaient pas dupes des promesses que lui arrachaient les circonstances, et prévoyaient qu'après la guerre il serait pour eux un despote plus insupportable que jamais. Non-seulement ils ne savaient pas quel avis ouvrir dans l'assemblée générale, mais chacun d'eux, même après réflexion , n'était pas bien certain de ce qu'il voulait ou souhaitait lui-même. »

Dans ces graves crises politiques, les honnêtes gens sont beaucoup plus malheureux que les autres. Les autres ne se préoccupent que de ce qu'ils veulent; les honnêtes gens se préoccupent de ce qu'ils doivent. Or, on l'a dit, le difficile, en certains cas, n'est pas de faire son devoir , c'est de savoir où il est.

Les Achéens, qui, dans ces dernières convulsions de la Grèce , constituaient vraiment le pays honnête , la vraie nation , les Achéens voulaient de toute leur âme le salut du pays et son indépendance; ils prévoyaient que s'alliera Rome, c'était se livrer à elle, aliéner à jamais leur liberté. Mais, d'autre part, Rome allait vaincre ; l'armée romaine était devant Gorinthe ; la flotte romaine croisait autour du Péloponèse. Se proclamer neutre aujourd'hui, c'était sans doute être envahi demain. Néanmoins c'eût été peut-être une politique plus noble et plus honnête ; et puisqu'il fallait succomber tôt ou tard , il aurait mieux valu suc-

comber sans transiger , en protestant à la face du monde. Mais ne sont-ils pas excusables d'avoir évité d'abord le danger le plus pressant, et tout fait, sans espérer beaucoup, pour sauver le pays? ils cédèrent; ils entrèrent dans l'alliance romaine, sans se dissimuler qu'ils venaient de se donner des maîtres. Le stratège Aristène emporta les suffrages, par un discours véhément dont Tite-Live nous a conservé , sinon le texte, au moins le sens. La conclusion suffit à en indiquer l'esprit : « La neutralité est impossible. Elle nous rendrait suspects aux deux partis, qui ne nous pardonne, raient pas d'avoir attendu l'événement afin de suivre la fortune ; et nous serions alors la proie assurée du vainqueur. Les Romains sont à vos portes , avec des flottes et des armées formidables. Au lieu de prier, ils pourraient contraindre. Dédaigner leur alliance serait folie ; car enfin il faut aujourd'hui que vous les ayez pour amis ou pour ennemis (1). »

Une fois l'Achaïe ralliée aux Romains, leur victoire était assurée. Ils 'avaient avec eux la Grèce entière. La démocratie par ambition, l'aristocratie par résignation et par sympathie pour Flamininus, tous les partis, les deux ligues, la Grèce du Nord et le Péloponèse, marchaient avec eux contre Philippe, et étaient appuyés par Attale, par les Rhodiens, par les barbares qui envahissaient le nord de la Macédoine. Philippe résista bravement ; mais son royaume s'épuisait, sans toutefois démentir sa fidélité. A Gynoscéphales , sa

(l)TiteLive, XXX1I,21.

fameuse phalange n'était plus guère composée que d'enfants et de vieillards. Elle fut taillée en pièces par les légions et la cavalerie étolienne. Philippe accepta la paix en abandonnant toutes ses conquêtes, même la Tbessalie.

Flamininus et le sénat, représenté auprès du général par dix légats, se contentèrent de ces conditions relativement modérées. Les Etoliens auraient voulu davantage; ils demandaient hautement la destruction de la monarchie macédonienne , et soutenaient que la Grèce ne pouvait être libre tant que Philippe serait sur le trône. Flamininus avec hauteur rejeta leurs exigences, et ne craignit pas d'exciter dans la confédération étolienne un mécontentement qui devait grossir, jusqu'à la jeter bientôt dans une guerre insensée contre Rome. Il plaisait à Flamininus, et il convenait aux intérêts romains que le vaincu ne fût pas réduit au désespoir; s'il était trop tôt pour songer à faire de la Macédoine une province romaine , à quoi eût-il servi aux Romains que la puissance étolienne se substituât à celle des Macédoniens? Il valait mieux laisser debout Philippe, affaibli, mutilé, humilié , impuissant , que de fortifier outre mesure les Etoliens, ces alliés suspects et ingrats, des dépouilles de l'ennemi vaincu.

Quant à l'affranchissement de la Grèce , le sénat voulut bien en tenter l'expérience, sachant qu'elle ne pouvait être dangereuse pour sa puissance , et qu'il était conforme à ses intérêts que sa première intervention armée en Orient parût toute désintéressée.

J'aime à penser que Flamininus apporta même une sorte de sincérité dans la dramatique proclamation qu'il fit faire aux jeux Isthmiques delà liberté des cités grecques. Polybe, Tite Live, Plutarque , nous ont laissé le récit , écrit en termes presque identiques , avec des détails curieux, de cette scène émouvante où, par un phénomène qui n'est pas rare dans la politique, tout le monde fut dupe à la fois, les bienfaiteurs de leur bienfait , les obligés de leur reconnaissance. L'erreur commune des uns et des autres fut de croire qu'il suffit de proclamer la liberté pour qu'elle existe (1).

« On était sur le point, » dit Tite Live , « de célébrer les jeux Isthmiques. Cette solennité attirait toujours un grand concours de spectateurs ; à cause du goût inné chez les Grecs pour ce spectacle , où l'on voyait disputer le prix de la force , de la vitesse et de toute espèce de talent ; à cause aussi des avantages de ce lieu , qui ofifrait des relations faciles au moyen des deux mers, et qui était par là devenu le rendez-vous du genre humain et le marché d'échange entre l'Asie et la Grèce. Mais dans cette occasion, ce n'était pas le cours ordinaire des affaires qui avait attiré de tous côtés des spectateurs : c'était leur ardente impatience de savoir quel allait être l'état de la Grèce , et quelle serait leur propre fortune. On formait en silence les

(1) Cf. Foucart et Wescher, Inscriptions de Delphes, n» 18, ligne 112, page 24 (et préface, page xiu). Le titre de proxène de Delphes est conféré à Flamininus.

conjectures les plus différentes : on exprimait tout haut les opinions les plus variées : mais personne ne pouvait croire que les Romains dussent renoncer à la Grèce entière. Les spectateurs avaient pris place ; un héraut, accompagné d'un trompette , s'avance selon l'usage, au milieu de l'arène, où l'on annonce solennellement l'ouverture des jeux. Le trompette commande le silence ; le héraut prononce ces mois : « Le sénat romain et Titus Quinctius imperator, vainqueurs du roi Philippe et des Macédoniens , ordonnent que les peuples suivants soient libres, exempts de tribut, autonomes : les Corinthiens, les Phocidiens, tous les Locriens, les insulaires d'Eubée, les Magnètes, les Thessaliens, les Perrhèbes, les Achéens de la Phtiotide. » C'étaient les noms de toutes les nations qui avaient été sous la domination de Philippe. En entendant les paroles du héraut, on ressentit une joie trop immense pour la pouvoir goûter tout entière. A peine pouvait-on croire qu'on eût bien entendu. Les Grecs se regardaient les uns les autres , étonnés comme s'ils s'étaient crus le jouet d'un songe ; ne se fiant pas à ses oreilles , chacun demandait à ses voisins ce qui intéressait sa nation. Le héraut est rappelé; chacun voulant non-seulement ouïr de nouveau, mais voir encore ce messager de liberté. Il répète les mêmes paroles. Alors les Grecs ne peuvent plus douter de leur bonheur ; une clameur immense s'élève, mêlée d'applaudissements si vifs et tant de fois répétés, ' qu'il était facile de voir qu'il n'est pas de bien plus agréable à la multitude que la liberté. Les jeux furent

ensuite célébrés à la hâte ; les esprits et les yeux de tous étaient occupés ailleurs qu'au spectacle. Une joie unique absorbait le sentiment de tous les autres plaisirs. Les jeux à peine terminés, tous en courant se précipitent vers 1q général romain ; tous s'élancent à la fois , chacun veut approcher de lui , toucher sa main, lui jeter des couronnes ou des rubans ; cet empressement aurait pu lui être funeste. Mais il avait trente- trois ans; et la vigueur de la jeunesse , jointe à l'enivrement de la gloire lui donnait des forces nouvelles. L'enthousiasme universel ne s'épuisa pas dans ce jour: longtemps la reconnaissance occupa les pensées de tous , et rempUt leurs conversations : Il y a un peuple sur la terre, disait-on, qui à ses frais, à ses risques et périls , fait la guerre pour la liberté d'un autre peuple ; il n'agit pas ainsi pour un peuple voisin...; mais il passe les mers pour extirper du monde entier toute domination injuste, et faire régner en tous lieux la justice, l'équité, la loi ; la seule voix d'un héraut avait affranchi toutes les villes de la Grèce et de l'Asie ; concevoir un tel dessein montrait un ccéur audacieux ; l'exécuter , une grande vertu comme un grand bonheur (1). »

C'étaient là d'éloquentes actions de grâces. Malheureusement un tel peuple n'existe pas. Le bienfait même, en vérité, n'était pas si grand, étant si incomplet. Il ne suffisait pas de dire aux Grecs : « Soyez libres ; » il fallait leur donner les moyens de le deve-

(l) Tite Uve, XXXIII. 32 . 33.

nir. Il fallait fonder la liberté. Aussi bien, puisqu'on était intervenu dans les affaires de la Grèce, il ne fallait pas intervenir à demi. Mieux eût valu abandonner les Grecs à eux-mêmes ou à Philippe que d'apporter dans ce pays troublé un germe nouveau de trouble , et d'enlever volontairement à la nation qu'on prétendait affranchir le moyen de s'organiser.

Il y avait en Grèce un seul Etat réglé , fondé sur des bases solides, bien conduit par des chefs habiles, respectable par ses mœurs politiques , et, grâce à ces qualités, apte à embrasser un jour, par sa constitution souple , ingénieuse et simple , toutes les cités helléniques; c'était la ligue Achéenne, où l'aristocratie gouvernait sagement avec le contrôle et l'appui du peuple. Pour que la Grèce fût libre, il eût fallu que la ligue fût forte ; Rome voulut que la ligue demeurât faible. Elle laissa debout, au cœur du Péloponèse, un ennemi dont elle aval t dû cependant châtier l'insolence : Nabis, de Sparte, le tyran démagogue. On jeta contre ce brigand les légions romaines. Rome pouvait et aurait dû l'écraser. Il lui plut que Nabis vécût , et restât comme l'ulcère, au flanc de la ligue Achéenne.

Nabis était un tyran démagogue, tels que les fureurs de la lutte sociale, engagée entre les riches et les pauvres, menaçait chaque cité grecque d'en voir un s'élever dans son sein et régner sur elle.

Polybe a tracé, dans un fragment du livre XV® de son histoire, le portrait d'un tyran démagogue. Il s'agit de Molpagoras, tyran des Gyaniens : mais le

portrait convient à Nabis. « C'était un homme audacieux dans ses discours, intrépide dans l'action; dévoré d'une ambition sans scrupule, il s'insinua dans l'esprit de la multitude, en lui dénonçant les gens les plus riches de la ville ; il en fit mourir quelquesuns, bannit les autres ; mit leurs biens à l'enchère, ou les distribua au peuple, et bientôt, par ces moyens, parvint à s'emparer du pouvoir absolu (1). »

Nabis régnait à Sparte par les mêmes procédés. Sa puissance reposait sur cette simple observation , qu'il y a peu de riches et beaucoup de pauvres. En confisquant le bien des riches, non pas d'un seul coup, car lui-même aurait eu tout à craindre le jour où la populace n'aurait plus rien eu à espérer, mais peu à peu, par un pillage continu et réglé, il se conciliait le peuple par la reconnaissance et par l'avarice ; et il associait tant de gens à ses. crimes passés, toiit en intéressant tant d'autres gens au profit de ses crimes à venir, que l'immense majorité des citoyens, dans celte cité corrompue, devait s'attacher au maintien de son pouvoir. En un mot, il incarnait en lui la haine des petits contre les grands ; laissant ceux-ci subsister juste assez pour que la populace craignît leur vengeance, et de terribles représailles, si son tyran succombait.

Nabis avait passé trois ans, dit Polybe, à jeter les bases de sa tyrannie. Il étouffa les derniers vestiges de l'ancienne cité de Sparte. Il exila tous ceux qui,

(1) Polybe, XV, 21.

par leur richesse ou leur gloire héréditaire, se distinguaient de la foule. Leurs biens et leurs femmes furent livrés aux chefs de Tautre parti, et aux mercenaires. « C'étaient des assassins , des voleurs par efifraction ou à main armée. » Tous les hommes à qui leur patrie était fermée par leur infamie et leurs crimes , accouraient se ranger à ses côtés. S'étant fait leur chef et leur roi, il fit d'eux ses satellites et ses gardes du corps ; et cette puissance abominable devait longtemps se maintenir. Mais il ne lui suffisait pas de bannir les citoyens ; aucun lieu n'était sûr, aucune retraite n'était sans péril pour ces exilés. Il les faisait assassiner par des émissaires crétois, sur les routes ou dans les villes où ils s'étaient réfugiés (1). « Nabis construisit une machine : c'était un mannequin habillé en femme et superbement paré. Avec un art surprenant, on l'avait faite toute semblable à la femme de Nabis. Lorsqu'il faisait venir quelques citoyens pour leur soutirer de l'argent, il leur tenait d'abord de longs discours empreints de bienveillance. Il leur montrait le danger dont les Achéens menaçaient le pays et la ville. Il comptait le grand nombre de mercenaires qu'il entretenait pour leur sécurité. Il énumérait les dépenses qu'il faisait pour le culte des dieux ou les grands intérêts de Sparte. Si ce langage les convainquait, c'était assez pour son dessein. Si quelques-uns faisaient obstinément la sourde oreille, il leur disait : « Je ne puis vous persuader,

(l) Polybe. XIII, 6, 7, 8; XVI, 13; XVII. 17.

mais Apéga y réussira. » C'était le nom de la femme de Nabis. Aussitôt le mannequin paraissait. Nabis lui offrant la main, le faisait lever du siège où il était assis, et doucement poussait l'homme dans les bras de la machine et contre son sein. Or les bras, les mains, la poitrine, étaient hérissés de pointes de fer, cachées sous les vêtements. Les mains se rejoignaient derrière le dos du malheureux ; et bientôt, par le jeu d'un ressort, étoufifé lentement dans les bras du mannequin, il rendait le dernier soupir. Le nombre des récalcitrants qui périrent ainsi fut considérable.

» Nabis finit par fonder avec les Cretois une association de piraterie. Il entretint dans tout le Péloponèse des sacrilèges, des brigands, des assassins, auxquels, en échange d'une portion qu'il recevait du fruit de leurs crimes, il assurait dans Sparte un asile et une retraite. »

Quand les Romains parurent en Grèce, cet abominable brigand se déclara leur allié, pour se ménager l'occasion de piller les Etats de la ligue Achéenne, qui , dans sa pensée, devaient tenir pour Philippe. Ce roi , pour ramener Nabis, lui livra perfidement Argos, où l'avait appelé le parti macédonien. Les principaux citoyens s'enfuirent aussitôt. Nabis décréta le pillage des biens des absents , puis ne respecta pas davantage les autres propriétés. Il les greva d'un impôt énorme, et fit mettre à la torture quiconque refusait de payer : « En même temps, » dit Tite Live, € il convoquait le peuple, et proposait deux projets de lois ; l'un sur l'abolition des dettes , Tau-

ire sur le partage des terres ; deux torches avec lesquelles les révolutionnaires allument la rage du peuple contre les grands (l). »

Tant que dura la guerre, Flamininus dédaigna de flatter, mais n'osa repousser ce honteux allié. La pahc faite, rassuré du côté de la Macédoine, il put montrer plus ouvertement soi; éloignement des tyrans et des démagogues, en môme temps qu'il se rapprochait de l'aristocratie et des Achéens. Ces derniers réclamaient justement Argos, que Philippe avait enlevée à la ligue. Nabis refusait de la restituer. Les forces achéennes et romaines reçurent l'ordre de marcher contre lui. A plus de cinquante mille hommes, Nabis n'en pouvait opposer que quinze mille ; presque tous esclaves afifranchis ou mercenaires étrangers. Il dé- . ploya une énergie égale à sa férocité. Sa première précaution avait été de faire périr en une seule nuit quatre-vingts jeunes gens, appartenant aux meilleures familles, et qui auraient pu tenter un soulèvement intérieur. Les alliés inondaient la Laconie; mais Lacédémone tenait bon ; à moitié prise déjà, le feu y fut mis par les soldats de Nabis, et l'assaillant recula. Mais Gythion, le port de Sparte, et Argos même, l'objet de la querelle, étaient perdus. Nabis offrit de céder si on lui laissait Sparte. Les Achéens conjuraient Flamininus de ne pas souffrir que l'irréconciliable ennemi de la Ugue perpétuât sa tyrannie mihtaire et démagogique au cœur du Péloponèse. Flamininus répondit

(1) Titc Live , XXXII , 38 (m novantihus).

simplement que les Romains n'avaient pas pour habitude d'achever leurs ennemis vaincus; et il ût valoir, en les exagérant, les diflBcultés d'un siège en règle de Lacédémone. Nabis obtint la paix et garda la ville.

Quelle était la pensée des Romains lorsqu'ils s'abstenaient ainsi de mettre la dernière main à leur œuvre? Flamininus haïssait Nabis. Peut-on douter que, s'il l'épargna, ce fut, par l'effet d'une politique plus habile que généreuse, dont la responsabilité revient sans doute au sénat, pour laisser un germe de faiblesse dans la Grèce affranchie, et ménager aux Romains une occasion d'intervenir une seconde fois, avec plus de fruit pour l'accroissement de leur puissance, sinon de leur gloire ?

Pour cette fois d'ailleurs, Rome ne voulait pas garder un pouce de terre en Grèce. Le sénat avait laissé ses dix légats libres d'examiner s'il ne convenait pas de maintenir pendant quelques années une garnison dans les trois grandes places fortes qu'on appelait les chaînes de la Grèce : Démétrias, Ghalcis et Gorinthe. Flamininus supplia les députés de ne pas laisser un seul légionnaire en Grèce. Il fit de cette évacuation absolue comme une question d'amour-propre et de point d'honneur pour Rome et pour lui-même. On avait solennellement affranchi les Grecs ; garder un seul point de leur territoire c'était violer la parole donnée, c'était justifier les Etoliens qui, de plus en plus hostiles à Rome, allaient partout répétant que la Grèce, en secouant le joug de la Macédoine, avait seulement changé de maître. Les légats du sénat cédé-

rent à ces représentations. Générosité funeste, et plus apparente que réelle. Tout le monde savait, et nulle part mieux qu'à Rome, qu'Antiochus était à la veille de déclarer la guerre aux Romains. Evacuer Chalcis c'était la lui offrir ; c'était l'attirer en Grèce. Il semble en vérité que les Romains n'aient quitté l'Orient si vite que pour se ménager un prétexte d'y revenir. Qu'importaient les clameurs des Etoliens, ou même les injustes soupçons des Grecs? Rome avait pris le protectorat de la Grèce ; il fallait du moins que ce protectorat fût efficace. Il eût mieux valu retenir dix ans l'Acrocorinthe , et épargner à la Grèce l'invasion d'Antiochus.

Avant de retourner en Italie, Flamininus réunit à Gorinthe les députations de toutes les villes, et, dans un discours long et pathétique, il leur rappela ce que Rome venait de faire pour la Grèce, et les conjura de bien user du bienfait de la liberté. « Usez modérément, » leur dit-il, « de cette liberté. Sagement tempérée, elle est salutaire aux particuliers et aux Etats : excessive, elle devient insupportable à ceux qui en souffrent et funeste à ceux qui en jouissent. Maintenez la concorde entre les chefs et entre les classes, dans chaque cité, comme entre les cités elles-mêmes. Si vous êtes d'accord, ni rois ni tyrans ne prévaudront contre vous ; mais la discorde et l'esprit séditieux offrent à l'ennemi trop d'avantage . Car le parti vaincu dans la guerre civile préfère se donner à un étranger, plutôt que de céder à un concitoyen. Ce sont les armes de l'étranger qui vous

ont reconquis votre liberté ; c'est sa bonne foi qui vous la restitue. Mais, par votre vigilance, vous saurez la défendre et la conserver , afin que le peuple romain sache qu'il a donné la liberté à des hommes qui en étaient dignes, et qu'il a bien placé ses bienfaits (1). » C'était là un langage éloquent et sage ; mais si Flamininus était sincère, comme je crois qu'il l'était presque sans restriction, il aurait dû songer que ni Rome, ni lui, n'avaient su ou voulu achever l'édifice grandiose qu'ils avaient prétendu élever. Si les Romains avaient entrepris de rendre aux Grecs la liberté, il fallait constituer chez eux une organisation viable, ce qui, dans un pays déchiré entre deux factions, ne pouvait se faire qu'à la condition de réduire à l'impuissance celui des deux partis qui faisait le plus obstacle à l'établissement de l'ordre et de la liberté, c'est-à-dire la démagogie. Au lieu de sembler tenir la balance égale entre tous, il fallait franchement asseoir l'ordre nouveau sur la prépondérance de l'aristocratie et de la ligue Achéenne. Rome faisait ainsi en Thessalie, chez un peuple où les excès de la démagogie avaient rendu impossible la tenue régulière d'une assemblée poU tique. Flamininus y étabUt, d'après le cens, un sénat et un ordre judiciaire, « voulant, » dit Tite Live, t donner une autorité prépondérante à celte classe de citoyens, qui était la plus intéressée au maintien de la paix et de l'ordre pubhc (2). »

(l)'Tit€Live, XXXIV, 49.

(2) Tite Live , XXXIV, 51.

C'était agir sagement, mais il fallait alors agir ainsi dans la Grèce entière. Il fallait réprimer dans le Nord Taudace des Etoliens. Il fallait surtout, dans le Péloponèse, détruire la tyrannie de Nabis. Autrement rédiflce était bâti sur le sable; les factions réveillées devaient emporter l'œuvre des Romains avant que les voiles de leurs vaisseaux eussent disparu à riiorizon. Mais l'intervention étrangère est toujours impuissante à fonder ou à rétablir la liberté chez une nation.

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