CHAPITRE m
ilNTIOGHUS EN GRÈGE, ET PHILOPOEMEN.
(195-183 av. J.-C.)
Le premier rôle politique, en Grèce, après la défaite de Philippe, appartient à Philopœmen. Ce grand homme était Arcadien, né à Mégalopolis, la dernière ^lle fondée en Grèce. Elle datait seulement d^pamiiiondas, qui, dans son invasion victorieuse dans la presqu'île, l'avait élevée, au débouché de la principale vallée qui va d'Arcadie en Laconie ; et en avait voulu faire un boulevard du Péloponèse contre Sparte, au besoin le point de départ d'une invasion chez les Spartiates.
Mégalopolis était bâtie au milieu d'une belle plaine verdoyante et fertile, que resserrent de tous côtés de hautes montagnes dénudées. Philopœmen grandit au sein de cette nature agreste; il reçut dès l'enfance et conserva toujours le goût des travaux champêtres. Il ne demanda qu'à l'agriculture l'accroissement de
sa fortune, qui était considérable. Sa famille était il* lustre, et jouissait à Mégalopolis d*une grande autorité. Il reçut une éducation « digne du fils d'un roi, • dit Plutarque (1). Ses maîtres furent deux philosophes académiciens, que la politique active paraît n'avoir pas moins occupés que la métaphysique; Ecdémos et Démophanès. Tous deux, dévoués à l'aristocratie, avaient contribué à chasser de Mégalopolis et de Sicyone deux tyrans démagogues, Aristodémos et Nicoclès. S'ils ne firent pas de leur élève un grand philosophe, ils en firent du moins un homme énergique, passionné pour l'indépendance de sa patrie ; et seul , entre ses contemporains, assez maître de lui-même, pour placer quelquefois l'intérêt national au-dessus de l'intérêt de son parti.
Il avait conservé les rudes vertus du vieux temps ; vivant de peu, avec ses laboureurs et ses vignerons ; couchant, comme eux, sur la terre nue ; et , presque dès l'enfance, prenant part aux petites et continuelle» expéditions que faisaient ses concitoyens sur le ter-ritoire de Laconie.
Dès lors se développa chez lui cette passion de la guerre, qui devait l'absorber tout entier, et qui fit sa gloire en même temps que son insuffisance politique. Il fut homme de guerre avant tout, et presque exclusivement. S'il a gardé des philosophes, sea maîtres, le goût de l'étude et de la lecture, il lira seulement le traité de tactique d'Ëvangélos , et les histo-
: (1) Plutarque, PMIopœmen, I.
riens d'Alexandre. Mais il préfère encore s'exercer au combat, sur les lieux mêmes, et dans la réalité topo-> graphique ; s'il fait un voyage , même de plaisir, il ne cesse de demander à ses compagnons (1) : « Corn* ment faudrait-il enlever cette hauteur ? franchir cette rivière ? se déployer dans cette plaine ? » Ses contemporains abusent de la parole. Lui la méprise à l'excès; comme il méprise tous les raffinements^ Tout son luxe est guerrier; mais ce rude fermier^ qui vit, dans son domaine, aussi pauvrement que Gaton parmi les Sabins, aime avec passion les belles armes, les beaux chevaux. Il consacre à ce luxe unique les bénéfices de la culture et le butin rapporté des combats. Il inspire le même goût aux cavaliers achéens, dont il est fait commandant avant de devenir stratège. Toute autre recherche fut sacrifiée : on vit bientôt, au dire de Plutarque, les boutiques des armuriers , remplies de coupes et de vases précieux mis en pièces, dont on faisait des cuirasses, des boucliers, des mors dorés ou argentés. On voyait entre les mains des femmes, des casques, des aigrettes, teintes des plus belles couleurs ; des cottes d'armes, ou des manteaux militaires qu'elles s'occupaient à broder pour les cavaliers (2).
Cette élégance dans la bravoure, cet amour du costume guerrier, qui n'exclut pas les vertus militaires
(1) Tite Live , XXXV, 28.
(2) PlaUrque, Philopœmen, XII.
mais qui les gène et les embarrasse , ne marquent-ils pas un côté de la décadence? Les Athéniennes nV vaient pas brodé de manteaux pour les soldats dQ Marathon et de Salamine. Voilà le point faible et f&cheux dans le caractère de Philopœmen ; c'est qu'il n'est pas seulement guerrier pour défendre sa patrie : il aime la guerre pour la guerre. C'est déjà presque un chevalier batailleur du moyen âge ; c'est un conn dottiere du quinzième siècle, avec plus de vraie bra-r voure , plus d'honnêteté , de désintéressement. Ms^is la guerre est à ce point l'élément nécessaire de sa vie, qu'il ne lui suffit pas d'avoir à combattre contre les Romains, les Macédoniens et les tyrans de Sparte. Si les armes font trêve un jour en Grèce , il fuit devant la paix; il vole en Crète, où il sait qu'on trouve toujours à se battre , et là guerroie pour l'amour de l'art. On a peine à pardonner à Philopœmen d'avoir quitté la Grèce au lendemain de Sellasie, où il avait montré dans la bataille livrée à Cléomène, un taleat militaire si remarquable. On le trouve moins excusable encore d'être retourné en Crète peu de temps savant qu'éclatât la seconde guerre de Macédoine. On le cherche ii^utilement dans cette mémorable assemblée où la ligue achéenne, après tant d'hésits^tion , entra dans l'alliance romaine. Philopœmen revint de Crète après Cynoscéphales. Il put toutefois xparcher avec les légions romaines contre Nabis. Ouand les Romains évacuèrent la Grèce, délivrée par eux de la Macédoine , mais sur laquelle ils laissaient peser, en s'éloignant , la meng^ce d'un protec-
torat mal défini, Philopœmen, parla renommée de ses succès militaires , se trouva naturellement appelé à jouer le premier rôle dans la ligue Achéenne , et par conséquent en Grèce. Il avait déjà près de soixante ans. Â trente ans , il avait contribué beaucoup à là défaite de Cléomène. A quarante, il avait tué Macbanidas, tyran de Sparte, de sa propre main. Il venai* d'aider les Romains à réprimer l'insolence de Nabis , successeur de Macbanidas. Soit comme chef de la cavalerie achéenne , soit comme stratège de la ligue ( il remplit huit fois cette haute fonction ) , il avait réoï'ganisé les forces, militaires de la confédération , équipé et dressé une cavalerie d'élite , réformé l'armement de l'infanterie , élargi les boucliers , allongé les piques , et remplacé par une phalange solide et compacte des troupes légères qui ne savaient guère jusque-là que harceler l'ennemi et exécuter une razzia sur son territoire. La ligue pouvait facilement réunir quarante mille hommes , en ne levant que les jeunes gens. Ces troupes étaient braves , fidèles ; elles adoraient leur général. Le Péloponèse eût été inabordable à tout ennemi , même aux Romains , si la situation politique du pays n'eût été aussi désastreuse que sa situation militaire était encore solide» Les Romains avaient quitté la Grèce , lui souhaitant d'être libre et de prospérer, et la laissant en proie aux ambitions d'Antiochus et à iTiumeur inquiète et audacieuse des Etoliens. Ceux-ci, pour recommencer la guerre contre les Romains, leurs alliés de la veille , faisaient appel à Philippe et au
roi d'Asie. Mais Philippe, terrifié» n'osait remuer au lendemain de sa défaite ; et , se souvenant d'ailleurs de l'abandon où l'avait laissé Antiochus» il ne lui déplaisait pas de prévoir que son infidèle allié succomberait à son tour sous le choc des armes romaines. Le ressentiment parlait plus haut que l'intérêt dans cette &me violente.
Antiochus, au contraire , pressé vivement par Annibal » qui s'était réfugié auprès de lui , et dont ce roi ombrageux et jaloux avait épousé les griefs , mais n'osait utiliser les talents ; trompé en même temps par Thoas , stratège des Etoliens , qui lui promettait le soulèvement universel des Grecs au premier signal que leur donnerait l'Asie , Antiochus hâtait ses préparatifs.
Thoas , jouant à merveille un double jeu , revint en Grèce pour enflammer ses concitoyens par le tableau qu'il leur faisait de la puissance d' Antiochus (1). « Une masse énorme de cavalerie et d'infanterie s'avançait. Des éléphants arrivaient de l'Inde. » Il ajoutait ce qu'il croyait le plus propre à faire impression sur la multitude : « Antiochus apporte ssez d'or pour acheter les Romains eux-mêmes. » Flamininus était alors revenu comme ambassadeur en Grèce. Il voulut mettre tous les torts du côté des ennemis de Rome. Il se rendit à l'assemblée des Etoliens. Mais la multitude, at;^ef a novandi res , dit Tite Live, c'est-à-dire qui voulait une révolution,
<l)TiteLive,XXXV;32.
était déjà toute à Àntiochus, et ne daignait pas inôme admettre Tambassadeur romain. Quelques citoyens, plus âgés et plus prudents , obtinrent enfin que Fiamininus pût parler. Le Romain fut modéré : il supplia les Etoliens d'envoyer une ambassade en Italie avant d'en appeler aux armes. Mais Thoas et la faotion démagogique étaient maîtres de la majorité. Us emportèrent séance tenante, et sans qu'on attendit même le départ des Romains, le décret qui invitait Antiochus à venir délivrer la Grèce et à décider de la querelle entre les Etoliens et le peuple romain. A un décret si arrogant , Damocrite , préteur de la nation , ajouta un outrage personnel contre Flamininus. Gomme celui-ci demandait le texte du décret, Damocrite répondit , sans égard pour la dignité de l'ambassadeur , que , pour l'instant , il avait à s'occuper d'affaires plus pressantes ; mais que dans peu il lui remettrait le décret et sa réponse en Italie , quand il camperait sur les bords du Tibre. « Tel était , » ly'oute Tite Live, « l'esprit de vertige qui emportait alors la nation étolienne et même ses magistrats (1).»
La guerre était rallumée. En attendant l'arrivée d' Antiochus, les Etoliens cherchèrent des alliés en Grèce. « Dans chaque cité, » dit Tite Live, « il était reconnu que les principaux et tous les meilleurs citoyens tenaient pour l'alliance romaine , tandis que la multitude et tous ceux donl les< affaires n'allaient
(1) Tite Live . XXXV, S3.
pas à leur idée voulaient une révolution gêné-» raie (1). >
Cette division des partis allait durer désormais jusqu'au dernier jour de la liberté grecque. Il semblé étrange , au premier abord , que le parti aristocratique et conservateur se soit jeté dans Falliance d*une république t et le parti populaire dans les bras des rois absolus. Mais ces contradictions ne sont qu'appa^ rentes. Après la deuxième guerre punique» la Repu-blique romaine était encore purement aristocratique. Soutenue , et pour ainsi dire nourrie par le peuple , elle était gouvernée par le sénat , et cette prudente oligarchie offrait au parti conservateur, dans tous les pays alliés, les gages d'un gouvernement ferme et d'une politique suivie qui plaisaient naturellement à ce parti. Au contraire» les royautés macédonienne et asiatique étaient des tyrannies absolues» où la volonté d'un seul gouvernait despotiquement une multitude servile. La démagogie se sentait attirée vers cette forme de gouvernement qui lui promettait au moins régalité sous un maître.
Les Etoliens voulurent hâter, par un coup d'éclat,, l'avènement de leurs amis au pouvoir. Ils projetèrent de s'emparer par surprise de trois grandes places fortes : Démétrias , Ghalcis et Lacédémone. Ils réussirent à surprendre Démétrias ; ils échouèrent à Ghalcis* A Lacédémone, ils s'étaient présentés en amis et en alliés. Le tyran les avait reçus sur ce
(1) Omnia novare, Tite Live, XXXV, 34.
pied. Ils le massacrèrent pendant une revue ; mais Sparte» délivrée de la tyrannie de Nabis» ne se montra pas disposée à subir celle des Etoliens » qui se h&taient de mettre déjà la ville au pillage. Une insurrection éclata; les meurtriers de Nabis furent tués» et le parti conservateur» relevant la tète à Sparte» appela les Achéens et demanda Tannexion de la ville à leur confédération. Philopœmen eut l'honneur de réunir Sparte à la ligue ; les biens de Nabis furent mis en vente » et les partisans de Philopœmen voulurent lui offrir le prix de cette vente, estimé par Plutarque à cent vingt talents. Il refusa noblement» et leur dit» en homme qui connaissait son époque» de garder cet argent pour corrompre leurs ennemis.
Cependant le roi d'Asie était en Grèce» et» comp*tant sur les Grecs comme ceux-ci comptaient sur lui » il n'avait amené que des forces dérisoires : dix mille hommes environ. La populace l'accueillait avec enthousiasme et ne s'alarmait pas de la faiblesse de cette troupe ; car Ântiochus avait soin d'annoncer qu'à la belle saison « il couvrirait la terre et la mer d'hommes et de navires (1). » En quittant Démétrias» il s'avança vers Lamia» franchit les Thermopyles» et entra dans la Grèce propre» où ses émissaires l'avaient précédé » pour soulever par des largesses le parti populaire en sa faveur. Cinq cents soldats romains , dispersés le long de l'Euripe , furent surpris et massacrés. Chalcis presque aussitôt se rendit. Grâce i
(l) Tite Live, XXXV, 44.
rimprudence des Romains ^ le roi d'Asie avait désormais un point d'appui solide en Grèce pour commencer les opérations militaires.
Mais le caractère démagogique imprimé dès le début à rintervention d'Ântiochus rendait tout rapprochement impossible entre la ligue Achéenne et ce prince. L'assemblée d'iEgium répéta sans hésitation Talliance que le roi d'Asie lui fit offrir. Antiochus ne pouvait dès lors plus compter que sur les Etoliens et les Béotiens.
Entre les peuples grecs dégénérés » aucun n'était tombé aussi bas que les Béotiens. En Béotie » dit Polybe (1) , on ne songeait plus qu'à boire et à manger. « Ceux qui mouraient sans enfants, beaucoup même qui laissaient des enfants, léguaient toute leur fortune , ou du moins la plus grande partie , à des fondations gastronomiques où leurs anciens compagnons de table étaient conviés. Il y avait ainsi nombre de Béotiens qui avaient plus de repas à manger en un mois que le mois ne comptait de jours. » L*état politique était une sorte de démagogie brutale, ou plutôt de tyrannie à plusieurs tètes : le peuple vendait ses suffrages aux chefs qui lui promettaient de l'associer au pillage des caisses publiques , et de isuspendre le cours de la justice civile et criminelle. Pendant vingt-cinq ans , les tribunaux restèrent fermés , les crimes impunis , les contrats sans valeur , les créances sans droit, et les procès indécis.
(l) Pol/be . XX , 6.
Tels furent, avec les pillards étoliens, les seuls alliés d^Ântiochus en Grèce.
Ce roi, qui d'ailleurs n'avait pas besoin d'être corrompu , céda sans peine à l'influence de ces mœurs dévergondées. Oubliant qu'il venait de déchaîner sur lui-même et sur la Grèce une guerre terrible, oubliant aussi qu'il avait passé cinquante ans , il commença par tomber violemment épris d'une jeune fille de Cbalcis d'une beauté remarquable et la demanda en mariage. Il l'épousa , et six mois s'écoulèrent à Cbalcis dans les plaisirs qui suivirent les noces. En l'honneur de ses hôtes , il donna le nom d'Ëubée à sa nouvelle épouse. Pendant ce temps, son armée, dispersée dans la Béotie , ne songeait , à l'exemple de son roi , qu'à passer joyeusement le temps de ses quartiers d'hiver. Capitaines et soldats perdaient le peu de discipline et le peu de bravoure qu'ils avaient pu posséder jamais ; et les Romains approchaient.
Le consul Manius Àcilius Glabrio avait passé la mer avec vingt mille fantassins , deux mille cavaliers. En Thessalie, il avait rallié l'armée macédonienne, que Philippe, lié par un traité, venait associer à celle des Romains pour détruire la seule puissance qui eût pu, unie avec lui, prévenir la ruine de l'Orient, et contrebalancer la prépondérance romaine. Les deux armées marchèrent vers les Thermopyles, emportant toutes les places sur leur passage. Antiochus, secouant enfin sa torpeur, accourut au-devant des Romains avec quelques millieris d'ËtoUens et d'Asiatiques, et se proposa de barrer le passage.
C'était Texpédition de Xerxès qui recommençait à trois siècles de distance; et, par un caprice sitt* gulier ^des événements, les Thermopyles étaient défendus, et le sol de la Grèce était protégé par rhéritier de la monarchie persane, successeur de Xerxès*
Le résultat fut le même; le passage fût forcé. Il faut convenir que les Thermopyles ne méritent pas leur célébrité, au moins comme rempart et comm^ barrière de la Grèce. Aujourd'hui d'ailleurs les allu-vions du Sperchius ont tellement éloigné la mer du pied de la montagne, qu'au lieu de l'étroit passage où deux chars de front pouvaient avancer à peine, on voit s'étendre et s'allonger une vaste plaine entièrement plate, par laquelle une armée entière défilerait aisé^ ment. Mais, dans l'antiquité même, si le passage était par lui-même facile à défendre de face avec un petit nombre d'hommes résolus, il n'était pas moitlft^ facile à tourner avec des soldats agiles. Les hauteurs ^ui le dominaient à pic n'étaient pas partout inac^ cessibles : plusieurs sentiers (entre autres celui qui avait gardé le nom du traître Ephialtes qui guida par là^ les Perses) , les traversaient au-dessus du défilé, et aboutissaient sur les derrières des défenseurs du passage. Ainsi les Thermopyles furent souvent défendues avee éclat; elles furent néanmoins toujours forcées; par Xerxès, par les Gaulois, par Philippe de Macédoine, par les Romains ; et , six siècles après , par Alaric.
Antiochus s'était entouré des fortifications les plus solides : il avait eu la précaution de faire garder les
hauteurs par les montagnards étoliens; mais la vigueur des Romains eut raison de ces derniers. Caton les débusqua de leurs positions, et parut tout à coup au-dessus des Asiatiques , en même temp^ que le reste des Romains les attaquait de front. Dès lors la bataille était perdue, mais les soldats d'Antior* chus n'étaient pas disposés à imiter ceux de Léonidas. Ils se dispersèrent. Antiochus s'enfuit presque seul, jusqu'à Ghalcis , laissant la Grèce du Nord en proie. Il se hâta de reprendre la mer avec sa nouvelle épouse et s'enfuit en Asie, où la guerre Fallait sui^ vrç. Cependant les Romains inondaient la Phocide ^t la Béotie; toutes les villes s'ouvraient devant eux, Chalcis la première. La guerre se trouvait ainsi courr pée en deuxpour ainsi dire. Il fallait, à l'est de la Grèce, réduire les Etoliens qui tenaient bon à l'abri de leurs montagnes, ett à l'ouest, poursuivre en Asie le misérable Antiochus. Il n'entre pas dans notre sujet de raconter comment les légions romaines, sous la conduite des deux Scipions, vainquirent à Magnésie le Roi d'Asie (1), et lui arrachèrent un traité qui réparait de son royaume et cédait aux Romains, ou à leurs alliés, toutes les provinces en deçà du Taurus. Les fltoUens firent une résistance plus longue et plus vigoureuse que le Roi d'Asie. Mais Rome, indH gnée de leur défection , était résolue à ne plus les ménager. Us purent le comprendre le jour où, dans une première négociation oviverte en vue de la paix,
(1) 190 ayant J.-C.
comme ils alléguaient au ' consul Manius Acilius Glabrio que les conditions qu^on voulait leur imposer répugnaient à Téquité et aux usages des peuples grecs, ce rude plébéien , si différent de Taimable patricien philhellène Flamininus, leur répondit brutalement : « Allez- vous encore m* assommer de vôtres Grèce et me faire des discours sur le devoir et le» convenances? Vous que je pourrais faire ici chargerde chaînes (1). » Et faisant apporter des carcaos^ de fer, il allait ordonner qu^on les mît au cou des ambassadeurs, si ses lieutenants n'étaient intervenu. Après la reddition d'Ambracie, il fallut bien que les Etoliens cédassent. Rome laissa vivre ou végéter la ligue, mais en l'accablant d'une contribution de guerre énorme et en lui interdisant de s'étendre désormais hors de l'Etolie et d'avoir d'autres amis et d'autres ennemis que les amis et les ennemis du sénat. La hgue Etolienne, réduite aux proportions d'une confé* dération provinciale, et dès lors privée de toute expansion, de toute influence hors de ses étroites limites, avait cessé d'exister.
C'était là un événement immense pour la ligue Achéenne et pour la Grèce en général, dont l'intérêt national se confondait de plus en plus avec celui des Achéens. La confédération Etolienne avait été un germe de troubles et de factions; elle n'avait cessé* de souffler l'esprit de vertige et d'aventure; cette puissance étouffée, la ligue Achéenne restait seule
(l)Polybc,XX. 10.
debout, le parti conservateur était maître. Avec une grande prudence et une grande fermeté, il n'était peut-être pas trop tard pour essayer encore de fonder l'unité politique de la Grèce et de sauver l'indépendance du pays.
Une modération véritable régnait dans la politique de cet Etat. Quand le stratège Diophanès mit la main, sur l'île de Zacynthe, les Romains la réclamèrent sur d'assez faibles titres. Mais Flamininus disait aux Achéens : « Je vous conseille de nous restituer cette île. Vous êtes comme la tortue : invulnérable dans sa carapace, elle donne prise aussitôt qu'elle veut étendre au dehors un de ses membres. Ainsi renfermezvous dans le Péloponèse (1). » L'assemblée presque entière eut le bon sens d'applaudir à ces paroles du Romain, et accepta ce programme politique : Tout le Péloponèse et rien en dehors. Les Romains, de leur côté, refusèrent la dédition des Messéniens, qui voulaient se donner à eux ; et il sembla entendu par consentement mutuel que la ligue embrassait définitivement la péninsule et que les cités qui la composaient n'avaient pas le droit d'en sortir à leur gré.
J'insiste sur ce principe, dont l'importance est immense, si nous voulons juger avec équité les dernières années de la Grèce hbre. L'antiquité ne connaissait guère les constitutions écrites ; on n'a donc pas de texte à apporter, mais à défaut de texte on en appelle au bon sens. Une confédération existe ; et les cités
(l)TiteLi7e, XXXVI, 32.
qui la composent, tout en conservant leurs liberté municipales, et môme leurs lois privées, ont confondu leurs forces militaires, leur action dipbmatique et remis aux mains d*une même assemblée, d^un mèm* chef, la direction de ces forces et la conduite de ceUe action. Est-il admissible qu'une cité, Sparte ou Messène, au jour qu'il lui plaira de choisir, puisse déclar rer qu'elle sort de la ligue ? L'assemblée décrète une guerre ou crée un impôt, croyant disposer, par exem* pie, de cinquante mille soldats, et de cinq millions de drachmes. Est-il admissible que la minorité des confédérés refuse sa soumission à la majorité de l'assemblée commune ; qu'elle se sépare de la confo^ dération et réduise, à la veille du danger peut-être, le contingent prévu, à trente mille soldats, et l'impôt calculé aux trois cinquièmes du chiffre espéré ? Non, cela n'est pas admissible. Une confédération est aussi une que l'Etat le plus centralisé, pour toutes les par^ ties du gouvernement qu'elle a mises en commun, en vertu du contrat primitif. Les Achéens l'ont sou* tenu jusqu'au dernier jour de la ligue, et les Romaîas ont agi de mauvaise foi en voulant leur retirer ce droit inaliénable et qu'ils leur avaient d'abord implieitement reconnu.
L'honneur de Philopœmen est d'avoir ainsi oom* pris et énergiquement défendu les droits de la ligue* Son premier acte, après la chute des Etoliens, fut emprunt d'une sage politique. Jusque-là les assemblées générales de la ligue s'étaient toujours tenues à iEgium, comme au temps où la confédération n'em*
brassait que les douze petites cités d*Achaïe. Il Qt décider que désormais elles se tiendraient dans toutes les villes confédérées alternativement. Les Romains virent avec dépit s'afllrmer ainsi le caractère national de la ligue ; mais un incident plus grave attira bientôt Tattention du sénat.
Philopœmen avait fait entrer Sparte dans la ligue. Toutefois» forcé de ménager cette cité depuis longtemps bouleversée par la démagogie, il ne lui avait pas imposé le retour des exilés, c'est-à-dire des partisans de raristocralie, bannis et dc^pouillés par Gléomène» Machanidas et Nabis. Ces exilés et leurs des* cendants avaient été établis dans des cbàteaux et dans des bourgs sur les côtes de Laconie et y formaient un Etat indépendant de Sparte, t^s Lacédémoniens vinrent les y altaf|uer. Les exilés invoquèrent les Acbéens. Philopœmen réclama les coupables à Sparte. Sparte répondit en massacrant les partisans de Philopœmen, et en décrétant qu'elle sortait de la ligue. Des deux côtés on n'osa commencer la guerre civile sans députer vers le sénat. Mais les deux ambassadeurs acbéens n'étaient pas d'accord entre eux. Chacun représentait une nuance diverse du parti conservateur, qui semblait n'avoir usé que pour se déchirer lui-même de la prépondérance qu'il avait reconquise parpa ruine des Etoliens.
Philopœmen était à la tête du parti qu'on pourrait nommer national ; car il renfermait ce qu'il y avait dans toute la Grèce de plus dévoué à la patrie, de plus noble et de plus influent, de plus sage et de plus
honnête : Philopœmen était Tâme et le bras de ce parti ; Lycortas, le père de Polybe, en était l'éloquent orateur ; et leur programme politique se résumait en quelques mots : « Nous ne romprons jamais Talliance romaine y car ce serait folie; mais nous maintiendrons, en face des Romains, Tindépendance de la Grèce ; car la livrer serait un crime. » Tel est le sens général de tous les discours de Lycortas.
En face de Philopœmen un parti purement romain s'était élevé, dont le chef était Aristaenos. Je ne crois pas qu'il fût absolument un mauvais citoyen, ni vendu aux Romains, comme fut plus tard Gallicratès. Mais, convaincu de la supériorité de leur puissance, il faisait consister toute la politique de la ligue à les désarmer par une soumission servile, qui, non contente d'obtempérer à tous leurs désirs, s'efforçait même de les devancer.
Philopœmen, au contraire, dit Polybe (1) cédait sans résistance à toutes les demandes des Romains, lorsqu'elles n'étaient pas contraires aux lois achéennes et au traité d'alUance. Lorsqu'elles y étaient contraires, il disait qu'il ne fallait jamais s'y rendre sans résister , mais qu'on devait d'abord opposer les raisonnements ; puis, si les raisonnements ne servaient de rien, les prières ; enfin, si les prières n'aboutissaient pas, céder et obéir, mais en protestant. C'était la poh tique de la résignation, mais encore digne et qui se défend pied à pied, opposée à celle de la ser-
(1) Polybe, XXV, 8.
vilité, qui court au-devant de Tesclàvage. Au fond du cœur^ Philopœmen déjà désespérait de l'avenir : a Et moi aussi, je sais bien, » disait-il, « qu'un jour viendra où les Grecs devront obéir. Mais voulez- vous voir ce jour-là le plus tôt possible ou le plus tard possible? Je pense, le plus tard possible. Eh bien ! Aristsenos fait tous ses efforts pour qu'il arrive le plus tôt possible. »
Malheureusement, les deux ambassadeurs de la ligue accusèrent devant le sénat cet état des esprits^ si divisés , même entre honnêtes gens. L'un d'eux , Diophanès, déclara qu'il appartenait aux Romains de décider souverainement entre Sparte et la ligue. L'autre était' Lycortas, le père de Polybe, l'ami, le confident de Philopœmen^ et l'organe du grand parti national, dont Philopœmen était le chef ; fidèle aussi à l'alliance romaine, mais en même temps déterminé à défendre , jusqu'où il se pourrait sans périr, la dignité de la patrie, il plaida hautement, devant le sénat, l'indépendance absolue de la ligue, tant que celle-ci agissait dans ses limites. Le sénat, satisfait de voir qu'il y avait, chez les Achéens euxmêmes, une faction prête à sacrifier bout aux Romains, fit une réponse ambiguë, qui laissa croire aux Achéens comme aux Lacédémoniens qu'ils avaient l'aveu de Rome. Là-dessus, la guerre éclata. Je crois avoir montré que le droit de la ligue envers la cité rebelle était absolu ; je ne prétends pas justifier la rigueur avec laquelle ce droit fut vengé. Les exilés marchaient en tête de l'armée achéenne ; leurs ran-
cunes donnèrent un caractère sanglant à la répression. Quatre-vingts Lacédémoniens du parti démagogique furent mis à mort, après un jugement sommaire : les mercenaires étrangers furent chassés ; les esclaves affranchis par les tyrans furent bannis. On décida que ceux qui seraient saisis au delà d^un certain délai seraient remis en esclavage. Les murailles de Sparte furent rasées ; les exilés rentrèrent tous, et recouvrèrent leurs biens confisqués. Enfin, Philopœmen abolit les lois et les coutumes de Lycurgue, et y substitua , spécialement dans Téducation de la jeunesse, celles des Achéens.
Le sénat , qui par Tambiguïté de son langage avait semblé autoriser la ligue et la ville rebelle à vider leur querelle par les armes , réclama avec aigreur lorsque Lacédémone eut été vaincue. Un commissaire romain, Appius Glaudius, parut dans l'assemblée achéenne. On Taccueillit avec fermeté. Lycortas exprima, dans un langage élevé , les sentiments du parti national ; et il n'est pas possible , aujourd'hui même , de lire sans respect la protestation contenue et digne de ce bon citoyen : « Si la voix du héraut qui proclama la liberté des Achéens ne fut pas un vain son , si le traité qui nous lie n'est pas illusoire, si cette alliance et cette amitié reposent sur une entière réciprocité, pourquoi, Romains, lorsque je n'examine pas ce que vous avez fait après avoir pris Capoue, venez-vous demander aux Achéens compte de leur conduite envers les Lacédémoniens, qu'ils ont vaincus?... C'est pour la forme, direz-vous , que nous avons traité d'égal à égal avec
les Achéens ; de fait; ils n^ont qu'une liberté précaire^ et le pouvoir est aux Romains. Je le sens , Âppius , et puisqu'il le faut, je me résigne; mais quelque dis^ tance qu'il y ait entre les Romains et les Achéens, je vous en prie, ne traitez pas plus favorablement les Lacédémoniens, qui sont vos ennemis, que nous qui sommes vos alliés... Assurément, Romains, nous vous respectons, et, si vous le voulez, nous vous craignons. Mais nous respectons et nous craignons encore plus les dieux immortels (i). » Rome fut peutêtre émue par ce langage, ou persuadée par l'éloquence de cette équité irréprochable. Rome céda cette fois.
Mais il n'entrait pas dans la politique du sénat que la ligue eût un moment de trêve. Rome répugnait à soulever contre elle le parti démagogique , écrasé par les Romains eux-mêmes, en même temps que les Etoliens. Elle eut recours aux exagérés de l'autre bord ; elle suscita un parti aristocratique extrême , aux yeux duquel Philopœmen et la ligue n'étaient pas assez aristocrates. C'est qu'en effet, sans donner des gages d'alliance à tous les partis , un gouvernement doit à tous des ménagements , qui suffisent à une opposition aveugle, pour se faire une arme contre ce gouvernement. Nous ne savons pas bien quels furent les griefs allégués par l'aristocratie de Messène contrôle gouvernement de Philopœmen. Nous savons seulement que l'arrivée d'un conunissaire romain»
(1) Tite Liye, XXXIX, 36, 37.
Q. MarciuBt dans le Péloponèse» coïncida avec le aoulèvem^it de cette ville, ^ui proclama, elle aussi, qu'elle se détachait de la ligue. A la tête de la rébelr lion , était un ami , un courtisan du prétendu sauveur des Grecs, de Flaminiaus. La main de Flamininus sem^ ble diriger tout dans cette tragique affaire. Il y avait longtemps qu'un singulier sentiment de rivalité ranimait contre Philopoomen. Il déplaisait au Romain iphiir hellène que les Grecs fussent sauvés par un Grec^ et que le nom de Philopœmen fût aussi souvent que le sien dans la bouche de ce peuple. Sans douta , il ne fit pas assassiner Philopœmen par Dinocratès de Mesr sène; mais un mot de lui aurait suffi pour sauver Philopœmen, et ce mot Oie fut pas dit (1).
(i Dinocratès de Messène était , p dit Polyba , # im courtisan mUitaire. A la guerre, prompt , audacieux, hrill^t daiis le pérâl : daps la vie ordioairie, aimable, enjoué, complaisant , bon compagnon et homme de plaisir ; mais dans les affaires publiques et politiques^ incapable d'application et de prévoyance ; les quali-r tés d'homme d'Ëtat qu'il affectait n'étaient qu'h lu surface. Il attira sur sa patrie des maux effroyables^ sans croire que tout ce qu'il faisait fût sérieux, et sans rien changer à sa viis; tout au plaisir, aux fesf^ tins, à la musique (2). ^ Tel était cet homme léger, qui , mêlé par aventure et par caprice à la politique.
(1) Tite Live , XXXIX , 49 , 50. - Polybe , XXIV, 1-12. - Plutarque , Vie de Philopœmen, 27 et suiv.
(2) Polybe , XXIV, 5.
— Tirait détacher sa patrie de la ligue, et faire mourir Philopœmen ; rebelle par ennui , féroce par désœu- Trement ; traître à la Grèce, parce que la discipline d'un gouvernement ferme et d'une société réglée ^nait sa fantaisie et imposait quelque contrainte à MB vices.
À la nouvelle de la révolte de Messène, Pbilopce* men, âgé de soixante et dix ans, et cette année ménae élu pour la huitième fois stratège des Achéens, partit en toute h&te pour M^alopolis, y rassembla la cava» lerie, composée de jeunes gens qui lui étaient absolument dévoués « et marcha contre Messène. Il dispersa les rebelles ; mais tandis qu'il s^attachait à leur poursuite, sa troupe fut cernée par un nombreux détachement de cavaliers messéniens. Philopœmen donna le signal de la retraite, et, fermant lui-même la marche, recula en faisant tète aux ennemis. Un feux pas de son cheval le jeta à terre à Tinsu des siens; il resta gisant, évanoui. Les Messéniens accourent, Philopœmen est fait prisonnier. On le conduit à Messène, les mains liés, en l'accablant d'outrages. La vue de ce grand homme tombé dans une si cruelle humiliation, réveille la sympathie d'une .grande partie du peuple. Des groupes se forment devant la prison, et plaignent hautement le vaincu. Mais la nuit arrive sur ces entrefaites. La foule se disperse. Dinocratès, sans perdre un moment, fait présenter la ciguë à Philopœmen, qui, satisfait d'apprendre le salut des siens , boit le poison avec fermeté.
Ainsi périt ce grand homme, qne ses concitoyensdevaient surnommer le dernier des Grecs, et qui conserva parmi eux, après sa mort, une popularité que son nom garde encore en partie chez les modernes. « La Grèce, » dit Plutarque, « qui l'avait enfanté dans sa vieillesse, pour être l'héritier de tous les grands hommes qu'elle avait produits, l'aima d'un amour singulier (1). »
Les qualités que nous admirons en lui ne sont peut-être pas celles qui charmaient le plus ses contemporains. Nous sommes moins séduits par cette fougue militaire et cette bravoure joyeuse, qui fit de lui , durant cinquante ans, le premier soldat de son pays. Mais il a d'autres vertus, et la première, à nosyeux, c'est d'avoir eu, au moins vers la fin de sa longue carrière, l'intuition nette et vive de la forme politique où son pays devait s'attacher , s'il voulait vivre. Ce dernier des Grecs est le premier d'entre eux peut-être qui ait compris la nécessité absolue de briser le moule étroit de la cité antique, et d'y substituer la forme plus large, plus libre, en même temps que plus solide et plus résistante, de la nation. Ce n'était pas un philosophe, ni même, à proprement parler, un homme d'Etat ; mais s'il n'eut peut-être pas la notion abstraite et précise du but où il fallait atteindre, une divination instinctive le lui fit entrevoir après la guerre d'Antiochus ; et les dix dernières années de sa vie, les plus glorieuses, furent un effort
(1) Plutarque, Philopœmen, 1.
long et courageux pour atteindre à ce but. Il en approcha, sans y arriver tout à fait ; et il eut le triste honneur de périr à l'œuvre. Mais l'homme qui avait proclamé, non dans des livres, mais par des actes, ce que des philosophes, comme Aristote et Platon, n'avaient pas osé pressentir, c'est-à-dire l'indissolubilité de la patrie, constituée comme nation, au-dessus des cités ; un tel homme n'avait pas besoin de réussir, pour fonder la gloire de son nom. Ses contemporains sentirent , et la postérité confirma, que, si la Grèce avait pu être sauvée, elle l'eût été par Philopœmen.