‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 2)Chapitre 11 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Modification dans le personnel du Gouvernement. — On consulte les communes. — Leurs vœux. — Arrêté de Pelage. — Première réunion des membres du Conseil. — Lettre au Premier Consul.

— Proclamation. — Difficultés de la situation. — Le nègre Duvictor. — Ses agents. — Ignace. — Le capitaine Western.

— Lacrosse conduit à la Martinique. — Séjour à la Dominique.

— Sir Cochrane Johnston. — Le journal le Miroir de l'Europe.

— Des numéros envoyés à la Guadeloupe. — Exaspération des esprits. — Lettre écrite au gouverneur de la Dominique. — Sa réponse. — Arrivée de Lescallier et de Coster. — Le gouvernement de la Guadeloupe établi à la Dominique. — Arrêté des Trois Magistrats. — Ordre insensé. — Manifeste contre la Guadeloupe. — Embarras du Gouvernement provisoire. — Désir d'émigration. — Refus de passe-ports.

Lacrosse ayant été éloigné, le Gouvernement provisoire jugea utile d'apporter une modification dans son personnel. Les journées d'octobre avaient été faites par et pour les hommes de couleur, et, sauf Pelage, tous les membres du Conseil étaient blancs. Il fut donc convenu d'y faire entrer un mulâtre. Pour atteindre ce but, on songea à C. Corneille, citoyen honorable et intelligent. D'un autre côté, Delort et Pénicaut, désireux d'être débarrassés du lourd fardeau de l'administration à une époque si tempétueuse, furent remplacés par Bovis fils et P. Piaud. Celui-ci avait acquis des droits à cette distinction en coopérant à la rédaction d'un précis des événements qui avaient amené la chute de Lacrosse. Cet arrangement fait, le Conseil crut donner à son autorité une base plus solide en l'appuyant sur l'approbation des cantons de la colonie. En conséquence, par une lettrecirculaire en date du 19 novembre, Pelage appela toutes les communes à délibérer et à donner leur avis sur la nouvelle composition du Conseil.

Lorsqu'on a l'armée pour soi, faire une révolution est la chose la plus facile. La masse du peuple, qui veut toujours et par-dessus tout l'ordre et le travail, accepte

les faits accomplis avec une merveilleuse docilité. Le pouvoir qui s'installe à la place de celui qui tombe peut aller résolument : il est sûr d'obtenir l'obéissance, s'il respecte la propriété et s'il évite de froisser la religion, les mœurs et la coutume.

Tous les cantons, sans exception, donnèrent leur adhésion aux choix faits par Pelage. Les termes dans lesquels le canton de Marie-Galante a formulé la sienne sont caractéristiques. Les habitants ont déclaré : « que « leur premier vœu est la paix et la tranquillité publi- « que : que, pour en jouir, ils ont toujours obéi aux lois « que les différents agents du gouvernement de la mé- « tropole ont faites pour le département de la Guade- « loupe, et respecté les différentes autorités qu'ils ont « créées en cette île ; que, dans l'hypothèse présente, ils « sont dans les mêmes dispositions, et déclarent qu'ils « obéiront aux lois et règlements que fera le Conseil « provisoire de la Guadeloupe et dépendances.

« Dans cette circonstance, ils font un nouveau vœu : « Paix, économie, justice, point d'arbitraire, protection « pour la culture, entière liberté de commerce. »

Ces sentiments étaient ceux de toute la population sage de la Guadeloupe. Ici comme là on voulait, avant tout, ordre, économie, paix publique. Les adhésions étaient donc certaines, puisque les refuser c'était appeler sur la colonie discorde, anarchie et ruine. Aussi Pelage était tellement sûr que les cantons ne lui feraient pas défaut que, le 24, sans donner au plus grand nombre d'adhésions le temps d'arriver, les supposant venues, il prenait l'arrêté suivant :

« Magloire Pelage, chef de brigade, commandant en « chef de la force armée de la Guadeloupe et dépendan- « ces,

« Voulant donner un plein et entier effet au vœu qui « a été produit, en vertu de sa circulaire du 19 du pré- « sent mois, par les habitants de la colonie,

« Arrête ce qui suit :

« Article 1er. Les citoyens Frasans, Danois, Bovis fils « et Corneille, sont proclamés membres du Conseil qu'il

« préside, et le citoyen Piaud en est proclamé secrétaire « général.

« 2. Le Conseil ainsi établi forme le gouvernement

< de la Guadeloupe et dépendances, auquel il sera dé- « féré toute obéissance et soumission.

« 3. Le présent arrêté sera imprimé, lu, publié et affî-

< ché dans toute l'étendue de la colonie ; il sera, en « outre, inscrit sur les registres publics, et adressé au « gouvernement de la métropole, ainsi qu'aux puissan- « ces amies et ennemies dans les îles voisines.

« Pelage. »

Le même jour, sur la place de la Victoire, le Gouvernement ainsi composé, — sauf Bovis, qui ne voulut pas en faire partie, — après s'être fait reconnaître par la troupe et les autorités civiles, fit prêter à l'armée et à tous les fonctionnaires le serment de fidélité au gouvernement de la métropole.

Le soir, à six heures, à la clarté d'une lampe, les membres du Gouvernement, enfermés dans une des salles de la maison commune, se demandaient quelle serait leur ligne de conduite.

Ils se promirent d'abord discrétion, confiance, et tous les autres sentiments propres à assurer le succès de leur mission ; ensuite ils arrêtèrent, à l'unanimité, les résolutions suivantes :

Fidélité et attachement à la métropole, à son gouvernement et à ses lois ;

Pour premier acte, rédiger une dépêche au Premier Consul ;

S'abstenir de se loger dans l'ancien hôtel du Capitaine-général, de toucher un traitement, de porter aucun signe distinctif de fonctions ;

Sévère économie dans les finances ; protection à l'agriculture, au commerce et à tous les genres d'industrie ; justice égale pour tous les citoyens ; efforts pour les entretenir dans un esprit de fidélité et de soumission envers la mère patrie.

Le Conseil se promit encore d'éviter tout acte arbitraire ; de consoler et de soulager les infortunés, et de

veiller nuit et jour pour maintenir, dans toute l'étendue de la colonie, la paix, la tranquillité, la sûreté publique et individuelle.

Pour répondre à leur seconde résolution, les membres du Conseil, à dix heures du soir, rédigèrent, pour le Premier Consul, une dépêche dont voici les passages les plus saillants :

« Citoyen Premier Consul,

« Des événements extraordinaires viennent de menac cer l'existence de votre malheureuse colonie de la « Guadeloupe. Ils ont arraché le contre-amiral Lacrosse

< au gouvernement qui lui avait été confié . . . O vous ï

< immortel héros des Français, ensemble leur premier « guerrier et leur premier magistrat, qui avez acquis

< à la République tant d'honneur par le succès de vos c armes, tant de gloire par la plus sage et la plus sa-

< vante administration, faut-il que, dans ces instants « où vous vous occupez à donner la paix au monde, « nous troublions votre sérénité par le tableau déchi- « rant de nos infortunes ! Nous vous avons vu deux

< fois vainqueur de l'impénétrable Italie. Nous vous « avons suivi dans cette fière Egypte, que vous avez « remplie de votre nom et de vos hauts faits. Mais avec

< quel délicieux sentiment d'allégresse nous avons été « informés de votre retour en France, que vous seul, « ainsi que l'astre bienfaisant qui réchauffe, pouviez « relever de l'état de stupeur et de mort où l'avaient « plongée l'ignorance, les partis, et les passions tou- « jours étrangères au bien public. Oui, vous êtes aussi « le héros des Guadeloupéens. Nos presses ont fixé dans « dans la colonie vos deux premières campagnes ; votre « portrait est dans toutes les mains, vos vertus sont gra- « vées dans tous les cœurs.

« Ce n'est point ici, citoyen Premier Consul, que nous

< devons entrer dans le détail des derniers événements « qui ont failli nous ouvrir le précipice le plus affreux. « Nous aurons l'honneur de remplir ce devoir sacré, de « vous adresser successivement tous les actes publics, « avec toute la pureté, toute la franchise qui nous ca-

ractérisent, et que doivent apporter devant le plus grand héros entre les mortels ses plus affectueux et soumis admirateurs.

« La conservation de la Guadeloupe, le salut de cent mille malheureux, nous ont forcés de céder au vœu général, qui nous a confié les rênes provisoires du Gouvernement, qui a remis entre nos mains le salut des personnes et des propriétés. C'est pour répondre seulement à des intérêts aussi majeurs que nous avons eu le courage de nous dévouer, mais dans cette confiance certaine que votre modération, votre justice et votre amour des hommes nous ont profondément inspirée.

« Nous avons l'honneur de vous assurer, citoyen Premier Consul, que nous veillerons nuit et jour au maintien de l'ordre et de la tranquillité ; que nous saurons sacrifier jusqu'à nos vies pour maintenir la sûreté publique et individuelle. Nous aurons soin, dans toutes les circonstances, de donner le cours le plus suivi, le plus loyal aux relations extérieures. « La Guadeloupe, toujours fidèle à la métropole, sera remise intacte à votre premier délégué, dont l'autorité nous sera aussi précieuse que chère .... « Les citoyens qui se sont dévoués pour préserver et conserver sont purs, et ne craignent point de reproches. Ils sont tous époux, pères de familles et propriétaires ....

« Dans les circonstances présentes, ils ne peuvent être soupçonnés ni d'ambition, ni d'amour-propre. Ils n'ont vu que le danger imminent de leur pays ; ils ont cédé à la voix de leurs compatriotes qui leur criaient de les sauver ....

« Daignez agréer, citoyen Premier Consul, l'assurance de notre profond respect, de notre inviolable attachement, de notre admiration et de notre fidélité à toute épreuve.

« Magloire Pelage, président ; Hypolite Frasans,

« Danois, C. Corneille ; Piaud, secrétaire général. » Ecrite par des hommes qui avaient pris le pouvoir

sans le souhaiter, par dévouement au pays, et qui n'as-

piraient qu'au moment où il leur serait permis de le restituer, la lettre des membres du Gouvernement provisoire pouvait être plus digne. En commençant par se courber si bas, on n'obtient ni estime ni considération. Il faut espérer le secours de Dieu, souffrir et se taire ; ou si l'on n'attend la délivrance que de soi-même, le gant étant jeté, il n'y a plus à prier, mais à traiter : on pose ses conditions, elles passent, ou, étant rejetées, la lutte s'engage. Si le Gouvernement provisoire eût pris cette attitude, le Premier Consul qui, lui-même, avait fait au 18 brumaire ce que l'on pouvait reprocher à Pelage le 24 octobre, lui qui, comme Pelage, avait renversé une autorité antipathique au pays, il n'aurait pas eu la pensée d'imposer Lacrosse à la colonie pour un mois, comme on donne un pensum à des écoliers. Mais Pelage n'avait que quatre mille hommes et le Premier Consul en avait quatre cent mille. Avec l'argument de la force, il y a deux moyens d'en finir : on meurt à Sainte-Hélène, ou Ton se fait sauter, comme Delgrès, et l'histoire juge ceux qui nous réduisent à cette extrémité.

La lettre au Premier Consul étant rédigée, le Gouvernement provisoire fixa, dans une proclamation, ses principes et la direction qu'il entendait donner aux affaires du pays. Cette pièce n'était qu'une paraphrase des résolutions que nous avons fait connaître.

Elle ne fut pas un mensonge. Tous les actes du Conseil montrèrent qu'il voulait tenir à ses promesses. Son succès eût été complet, s'il avait pu pénétrer ses agents de sa pensée. Malheureusement, il n'eut pas seulement à se prémunir contre un défaut de concours, il lui fallut encore, et à chaque instant, lutter contre des influences contraires à son action. Aussi, le bien qui fut fait lui appartient, le mal ne fut que celui qu'il ne put empêcher.

L'événement du 24 octobre accompli, il s'était opéré une grande confusion dans tous les rouages de l'Administration. Les vainqueurs voulaient jouir de la victoire en se mettant à la place des vaincus. Le nègre Duvictor s'était installé commissaire général de police ; un autre nègre, capitaine de port à la Pointe-à-Pitre ; ceux-ci

prétendaient à entrer dans la composition du Gouvernement, ceux-là voulaient former l'état-major de l'armée. Comme après toutes les secousses violentes, il y avait un grand relâchement dans la discipline des troupes. Les soldats, ayant triomphé de la loi, se croyaient tout permis. Le 15 novembre, Bernier, écrivant à Delgrès, après lui avoir indiqué les moyens qu'il croyait propres

à faire renaître la discipline, lui disait : « Ces

« moyens à employer sont urgents. La divagation que « ces événements ont occasionnée spontanément dimi- « nuera. Nous ne verrons plus des militaires la favori- « ser en y prêtant la main, en empêchant les employés « de la police d'exercer leur ministère, et arracher de « leurs mains des individus attachés à la culture, qui « avaient été arrêtés dans cette ville sans être munis « d'une autorisation légale. »

Delgrès, qui voulait conserver son influence sur la troupe, se gardait d'user envers elle d'aucune rigueur. Les soldats, enhardis par l'impunité, se livraient à tous les désordres. Comme dans les premiers temps de la proclamation de la liberté, ils se répandaient sur les habitations et dévastaient les champs en présence même des propriétaires, qui n'osaient rien dire.

Le nègre Duvictor ne s'était pas fait commissaire général de police pour faire de la police, mais pour empêcher qu'elle ne se fît. Il verbalisait contre les agents qui, n'ayant pas encore reçu le mot d'ordre, voulaient arrêter les vagabonds. Chaque nègre se croyait une autorité, ou tout au moins un agent de police. Le 24 novembre, quatre d'entre eux, s'imaginant que le sieur Dubois, du Vieux-Fort, entretenait une correspondance avec les amis de Lacrosse, se transportent à son domicile, le saisissent, le frappent à coups de coutelas, et le conduisent, couvert de sang, à la geôle. Ces hommes, d'eux-mêmes, s'étaient constitués les agents de Duvictor. Le Conseil, obligé d'user de ménagement, fermait les yeux, pour ne pas voir ce qu'il aurait voulu réprimer. N'osant pas remplacer Duvictor, et voulant toutefois enlever la police à son action désorganisatrice, il fut réduit à décla-

rer qu'il prenait pour lui-même la charge des fonctions du commissaire général de police.

La dernière composition du Conseil avait mécontenté Ignace et ses partisans, qui auraient voulu que les blancs en eussent été exclus. D'un autre côté, les agitateurs exploitaient avec habileté cette circonstance qu'aucun noir n'avait été appelé pour former le Gouvernement. Ils les excitaient pour qu'ils demandassent à en faire partie. Ce n'est qu'à force d'art et de dissimulation que les membres du Conseil parvenaient à triompher de tant et de si sérieuses difficultés. Lorsqu'un péril était conjuré, un autre renaissait. Le plus grand danger va venir d'où on l'attendait le moins, de Lacrosse.

Parti de la Pointe-à-Pitre le 6 novembre, au point du jour, le Capitaine-général, dans la même journée, avait fait la rencontre de la frégate anglaise la Tamer, qui, la veille, avait essuyé plusieurs volées de coups de canon des batteries de la Capesterre. Le commandant de cette frégate, sir Western, sur ce que lui dit Lacrosse des événements de la Guadeloupe, consentit à convoyer jusqu'à la Martinique le navire danois et son passager. Rendu à Fort-Royal, Western mit sa prise à la disposition du contre-amiral Duckworth, commandant des forces navales de la Grande-Bretagne aux Iles-du-Vent. Duckworth lâcha le navire et garda le passager, qu'il plaça à bord d'un vaisseau de guerre qui était sur le point de faire voile pour l'Europe. Mais le Premier Consul avait fini par s'entendre avec le gouvernement anglais. Les préliminaires de la paix avaient été signés à Amiens. Un aviso en porta la nouvelle au moment même où Lacrosse allait s'éloigner. Il profita de cette heureuse circonstance pour demander à rester libre de ses mouvements, ce qui lui fut accordé. Il voulait descendre à terre, mais les habitants de la Martinique s'y opposèrent et obtinrent de l'amiral Duckworth d'envoyer ailleurs l'ancien commandant de la Félicité. Lacrosse se fit alors conduire à la Dominique, où il arriva le 21 novembre 1801.

La Guadeloupe devait voir, en neuf ans, l'île de la Dominique devenir deux fois contre elle un foyer d'excitation et de trouble : la première fois en 1792, pour

faire triompher les idées démagogiques, la seconde fois en 1801, pour extirper ces mêmes idées jusqu'à la dernière racine.

Sir Andrew Cochrane Johnston, gouverneur de cette île, accueillit Lacrosse avec des marques d'une grande sympathie. Il s'imprimait alors dans la ville de Roseau un journal intitulé le Miroir de V Europe. Ce journal, dans son numéro du 23 novembre, après avoir donné quelques détails sur la signature des préliminaires de la paix, ajoutait :

« La première malle d'octobre est arrivée hier matin « avec des papiers de Londres, jusqu'au 16 de ce mois, « d'où nous avons extrait les nouvelles précédentes, et « par lesquels nous avons eu la communication de l'ar- « ticle qui suit :

« En conséquence de la demande du Premier Consul, « Sa Majesté a accordé des passe-ports pour une armée « de 45,000 hommes qui doit partir de Brest, escortée « par 10 vaisseaux de ligne français, afin de réduire € Vile de Saint-Domingue et y rétablir Vordre qui y ré- « gnait jadis.

« Pareils passe-ports sont accordés pour une armée « de 12,000 hommes, sous les ordres du général Magdo- € nald, qui devait s'embarquer immédiatement à Brest, « escortée par sept vaisseaux de ligne, afin de prendre « possession de la Martinique et de la Guadeloupe.

« Les deux puissances sont décidées à réunir leurs « efforts pour établir Vordre et la sécurité dans leurs « colonies respectives.

« Nous félicitons nos lecteurs sur cet heureux événe- « ment, et nous espérons que nos voisins de la Guade- « loupe sentiront combien il est nécessaire d'établir « l'ordre chez eux en obéissant aux lois de leur patrie. « S'ils négligent de profiter de l'occasion qui se présente, « le jour affreux de la vengeance les attend

« Le Premier Consul a déclaré que Vile de Madagas- « car serait le séjour de tous les infâmes insurgés qui « osent violer les lois de la mère patrie. . . .

« Le Capitaine-général Lacrosse a débarqué ici sa-

« medi dernier, et y résidera jusqu'à l'arrivée des for- « ces. Les croiseurs anglais ont ordre d'intercepter tou- « tes les dépêches qui viendront de France, pour lui être « transmises de suite, comme seul chef légal de la « Guadeloupe. »

Le Conseil connaissait la circonstance du voyage du Capitaine-général à la Martinique, mais il en tenait secrète la nouvelle, afin qu'elle ne devint pas, entre les mains des agitateurs, une occasion d'excitation et de trouble. Lacrosse avait, au contraire, intérêt à ce que cette nouvelle se répandit. Il croyait que l'annonce de la paix et les préparatifs de la France pour faire rentrer ses colonies dans le devoir, comme aussi du châtiment réservé aux révoltés, agiraient sur ceux-ci assez profondément pour les déterminer à se soumettre et à le rappeler au pouvoir. En conséquence, le jour où le numéro du Miroir de l'Europe parut, on en donna un certain nombre d'exemplaires au capitaine Western, et il fut expédié avec sa frégate pour la Guadeloupe, avec mission de les distribuer.

Rendu sur la rade de la Basse-Terre, le capitaine Western envoya à terre un officier avec une lettre pour le commandant de la Pointe-à-Pitre. Cette lettre, qui paraissait avoir pour objet de faire part aux autorités de la Guadeloupe de la ratification des préliminaires de paix, se terminait ainsi : « Je vous fais passer aussi « deux papiers-nouvelles, dont je vous prie de m'accuse ser réception. » Ces deux papiers-nouvelles étaient deux numéros du 23 novembre du Miroir de l'Europe t Les matelots de l'embarcation envoyés à terre avaient également reçu des exemplaires de ce journal, avec charge de les distribuer à la population des quais, en lui annonçant qu'ils contenaient des détails sur la paix. La lecture de cette pièce détermina une explosion. L'idée que Lacrosse abattu, emprisonné, jeté la nuit sur un navire, reviendrait à la Guadeloupe pour commander à ses vainqueurs, les proscrire, les déporter à l'île de Madagascar, avait rendu furieux les hommes des 21 et 24 octobre. Attribuant à son existence tout ce qui pouvait arriver, ils reprochaient à Pelage d'avoir créé la situa-

tion en empêchant d'en finir avec lui lorsqu'on l'avait sous la main. De même qu'ils avaient voulu aller attaquer le camp du Petit-Bourg, ils voulaient fêter les préliminaires de la paix par une descente à l'île de la Dominique. Ignace, Massoteau, Palème, Noël-Corbet, Codou, étaient les chefs des partisans de ces projets insensés.

Le Conseil, qui n'avait de force qu'en s'appuyant sur l'armée, était obligé, pour conserver son influence, de montrer qu'il partageait ses passions. Il feignit, en conséquence, de ne pas croire à la paix annoncée, et refusa de livrer des prisonniers anglais que demandait le capitaine Western.

Cependant le Conseil avait appris que la frégate la Pensée était arrivée d'Europe avec le préfet Lescallier et le commissaire de justice Coster, et qu'elle avait fait route pour l'île de la Dominique. Autant pour connaître les motifs de cette détermination que pour avoir des nouvelles certaines de la paix, il envoya un parlementaire à Cochrane Jonhston. Cette démarche avait encore un autre but, c'était de persuader au gouverneur anglais que le refus de la Guadeloupe de livrer au capitaine Western les prisonniers ne renfermait nullement l'intention de continuer les hostilités, lorsque la paix serait signée entre la France et la Grande-Bretagne ; que ce refus n'avait d'autre motif que l'absence de toute nouvelle officielle touchant la signature de la paix. Le parlementaire était chargé de porter à sir Cochrane trois prisonniers, et de lui remettre une lettre conçue dans les termes les plus convenables. Ce gouverneur, à la date du 27 novembre, fit cette réponse aux membres du Gouvernement :

« aux personnes qui ont usurpé le gouvernement « de la Guadeloupe.

« J'ai reçu votre lettre, par laquelle vous m'annoncez

< que votre parlementaire me porte trois prisonniers an- « glais, et que vous en avez plusieurs autres en votre

< possession.

« Vous recevrez par cette occasion une proclamation

« émanée des Trois Magistrats nommés par le Premier « Consul de la République française, et composant le « gouvernement de la Guadeloupe.

« Il m'est impossible de correspondre dorénavant « avec vous. J'ai respecté vos parlementaires jusqu'à « présent ; mais le contre-amiral Lacrosse vient d'or- « donner au commandant de la frégate la Pensée d'ar- « rêter tous les bâtiments qui navigueraient dans ces « mers sous votre autorisation.

« Andrew Cochrane Johnston. >

La proclamation dont parlait sir Cochrane était un arrêté concerté entre Lacrosse, Lescallier et Coster. Il portait la date du 26 novembre, était rédigé en anglais et en français, et adressé à tous les citoyens de la Guadeloupe et dépendances.

Dans un préambule, cette pièce commençait par énoncer que le gouvernement de la Guadeloupe établi par le Premier Consul était formé de Trois Magistrats, un Capitaine-général, un préfet colonial et un commissaire de justice ; que Lacrosse avait été nommé Capitaine-général, Lescallier préfet colonial, et Coster commissaire de justice ; que là où étaient réunis les Trois Magistrats, là était le Gouvernement ; que le préfet et le commissaire de justice ayant appris l'insulte faite au Capitaine-général par quelques factieux qui avaient séduit la force armée, s'étaient réunis à lui à Roseau, île de la Dominique. En conséquence de ces principes, les Trois Magistrats déclaraient le gouvernement de la Guadeloupe établi à la Dominique et aux Saintes, jusqu'à l'arrivée des forces de terre et de mer attendues de France pour les mettre en mesure de faire respecter l'autorité nationale. En attendant, il était enjoint aux officiers de terre et de mer, aux magistrats, administrateurs et fonctionnaires de tous ordres de rester à leur poste, de continuer leurs fonctions, mais de ne déférer qu'aux ordres et aux instructions qu'ils recevraient de la Dominique. Les capitaines, maîtres ou patrons de navires expédiés de la Guadeloupe sans l'attache des Trois Magistrats, étaient regardés comme gens sans aveu, écumeurs

de mer ou pirates, et devaient être poursuivis comme tels. Tout individu exerçant des fonctions sans le consentement du gouvernement établi à la Dominique était dit traître à la patrie et était passible de toute la rigueur des lois sur les traîtres.

Cet arrêté, qui pouvait être juste, fondé en droit, était en fait, et eu égard à la situation de la colonie, aussi insensé que barbare. Demander à des fonctionnaires de rester en place et de ne pas obéir aux instructions des hommes qui avaient usurpé le pouvoir, mais qui l'exerçaient dans toute sa plénitude, appuyés sur l'armée et l'immense majorité de la population, c'était décréter la guerre civile. On se rappelle les sentiments d'hostilité qui avaient éclaté contre les militaires blancs sur ce qu'ils avaient seulement laissé percer leur mécontentement de se voir enlever leurs officiers ; jugez de ce qu'il fallait attendre si les fonctionnaires eussent été assez hardis pour repousser les ordres de Pelage et de Delgrès, et ne prendre que ceux qui leur venaient de la Dominique ! Avec la haine furieuse existant contre Lacrosse dans le cœur du noir et de l'homme de couleur, la première tentative de ce genre donnait le signal d'un effroyable égorgement. Cet arrêté n'aurait pu se comprendre que si les fonctionnaires blancs, non partisans de la révolte, ayant par devers eux la force nécessaire pour résister à la puissance devant laquelle le Capitainegénéral lui-même avait succombé, refusaient d'en faire usage. Le contraire existait. Non-seulement les fonctionnaires, mais les simples citoyens blancs étaient trèspersuadés que la cause de Lacrosse était en partie la leur. Ils n'auraient pas mieux demandé que de le suivre, sauf à ne pas marcher aussi vite. Ils ne s'arrêtaient que devant une impossibilité. Résister, c'était se vouer à la mort, sans utilité ni pour le pays ni pour les Trois Magistrats, et ces Trois Magistrats leurs ordonnaient la résistance ! Soit, mais dans ce cas on aimerait à voir les chefs qui donnent des ordres si périlleux veiller à leur exécution, encourager leurs subordonnés par leur exemple : la Guadeloupe pouvait être bouleversée, le sang couler à flots, sans que les Trois Magistrats, relé-

gués à la Dominique, en reçussent une éclaboussure.

Ils ne s'arrêtèrent pas toutefois à ce premier acte. Quelques jours après, le 5 décembre, ils publièrent contre la Guadeloupe un manifeste qu'ils adressèrent à tous les gouvernements amis ou alliés de la République. Ce document avait pour objet principal de soulever, d'exciter les gouverneurs des îles anglaises contre l'administration de la Guadeloupe, et par ce moyen de procurer aux Trois Magistrats des auxiliaires dans la guerre impie qu'ils voulaient faire à la colonie. Cette pièce est trop curieuse pour ne pas la rapporter dans son entier.

« MANIFESTE adressé aux gouvernements des puis-

« sances amies ou alliées de la République française,

€ à tous les amiraux et commandants de terre et de

« mer desdites puissances dans les colonies, aux

« commandants des vaisseaux et bâtiments de guerre

« des différentes nations en station dans les colonies

« environnantes ou naviguant dans ces mers, par les

« Trois Magistrats, soussignés, nommés par le Pre-

« mier Consul de la République française pour com-

« poser le Gouvernement de Vile de la Guadeloupe et

« dépendances.

« Il y déjà plus d'un mois que quelques factieux, en- « nemis de tout ordre social, sont parvenus à s'emparer, « à la Guadeloupe, de tous les pouvoirs. Pour faire « réussir leur projet, ils ont calomnié l'autorité légitime me du Capitaine-général, le contre-amiral Lacrosse, « chargé seul alors provisoirement, par le Premier Con- « sul Bonaparte, des pouvoirs civils et militaires ; ils « ont séduit ou égaré la force armée, ont jeté dans les « cachots tous les officiers fidèles à la métropole, et ont « enfin porté leurs mains criminelles sur le Capitaine- « général et l'ont expulsé de son gouvernement, après « l'avoir tenu plusieurs jours en prison.

« Embarqué impérieusement pour Copenhague sur un « bâtiment danois, le Capitaine-général a été rencontré « par une frégate anglaise, la Tamer, commandée par le « capitaine de vaisseau Western, dont il a réclamé la

t protection ; et il a trouvé asile auprès du gouverneur « de la Dominique.

« Dans ces entrefaites, on a appris aux Antilles la « nouvelle de la paix générale et maritime, dont les pré- « liminaires venaient d'être conclus et ratifiés. On crut « un moment que cette nouvelle, en faisant entrevoir « aux révoltés leur prompte punition, suffirait pour les « ramener à leur devoir ; mais en vain un parlementai- « re anglais, expédié de la Dominique le 23 novembre « 1801, a-t-il été leur notifier cette paix, le 24 novem- « bre : ils lui ont refusé toute croyance, et ont maltraité « l'officier anglais porteur de cette nouvelle. Il fallait

< qu'ils se comportassent ainsi pour pouvoir mettre en t mer des corsaires, ou les laisser en croisière, et pour « continuer de recevoir leurs prises. Les Magistrats com- « posant le Gouvernement ont entre les mains une lettre « de marque expédiée le 25 novembre, un jour après « avoir reçu la nouvelle de la paix. On a su qu'ils ont

< autorisé, depuis, la prise de plusieurs bâtiments ap- « partenant à des sujets de S. M. Britannique, qui ont

< été conduits dans les ports de la Guadeloupe ; ce qui « ne peut être traité que de piraterie.

« Le Premier Consul ayant fait expédier de Brest la

« frégate la Pensée, capitaine Valteau, pour apporter

« dans ces îles la nouvelle de la paix, y a fait passer en

« même temps le préfet colonial et le commissaire de

« justice, destinés à former et à compléter, avec le Capi-

« taine-général, le gouvernement de la Guadeloupe et

« dépendances. Sur la connaissance qu'ils ont eue, à

« leur attérage sur la Désirade, de l'état de rébellion de

« la Guadeloupe, ils se sont réunis, le 24 novembre

« 1801, au Capitaine-général, au Roseau de la Domini-

< que, île de S. M. Britannique, de l'agrément de Son « Excellence l'honorable Andrew Cochrane Johnston, « gouverneur de ladite île.

« En conséquence de l'exposé ci-dessus et des deux t imprimés ci-joints, dont l'un est l'acte du gouverne-

< ment de la République française, qui règle et constitue

< les autorités militaire, civile et judiciaire de la Gua- « deloupe et dépendances, et dont l'autre est une adres-

« se des Trois Magistrats qui composent le gouverne- « ment de la Guadeloupe aux citoyens de cette île.

« Les Trois Magistrats susdits, seuls composant le « Gouvernement légal de la colonie, s'empressent de « remplir un devoir essentiel, en annonçant à toutes « les puissances amies ou alliées de la République fran- « çaise l'état de rébellion contre la métropole dans lec quel se trouve la Guadeloupe, par le fait de quelques « factieux subalternes et sans titre, qui ont osé usurper « le Gouvernement et tous les pouvoirs civils et mili- « taires ;

« Déclarent qu'aucun acte de la part desdits rebelles « ou usurpateurs ne peut être approuvé ou avoir son

< effet ; que les corsaires de la Guadeloupe qui ont con- « tinué après la nouvelle de la paix, ou oseraient encore « continuer de faire des prises, ne peuvent être regardés « que comme des pirates, contre lesquels il doit être sévi « avec toute la rigueur des lois ;

« Invitent, et en tant que de besoin, requièrent les « gouvernements des puissances alliées, ou leurs gou- « vernants et représentants et commandants de leurs « escadres et vaisseaux de guerre, d'empêcher qu'il ne € soit expédié des pays de leurs dépendances, ou qu'il « n'arrive aux rebelles aucunes armes, poudre à feu, ou « autres munitions de guerre et de bouche, dont l'introt duction sera sévèrement prohibée sous les peines de « droit ;

« Déclarent qu'aucune expédition maritime de guerre c ou de commerce, sortant de ladite île et dépendances, « ne peut être légale, sans l'attache et la signature du « Capitaine-général pour les bâtiments de guerre, et du « préfet colonial pour ceux du commerce ; invitent et « requièrent en conséquence les autorités des ports où

< il aborderait des bâtiments sortant de la Guadeloupe, « sans lesdites signatures et approbations, de faire sé- « questrer les bâtiments, leurs cargaisons, et de faire € arrêter leurs capitaines, équipages et passagers ; de € faire également arrêter tous les passagers sortant de la « Guadeloupe, sans passe-port du Capitaine-général, qui

< passerait sur des neutres ; pour être lesdits bâtiments

« et chargements, et les individus ainsi arrêtés, remis à « la disposition des Magistrats susdits composant le « gouvernement de la Guadeloupe, ou des commissaires « des relations commerciales de la République, dans les « pays où il y en a d'établis ;

« Annoncent que le lieu fixé pour l'arrivée et le mouil- « lage des bâtiments destinés pour la Guadeloupe est € aux Saintes, par autorisation du gouvernement an- « glais, jusqu'à nouvel ordre, où l'on trouvera les « moyens de communiquer avec l'autorité légale, et des « secours ;

« Le tout provisoirement et jusqu'au moment où le « gouvernement français aura envoyé dans ces îles les « moyens suffisants pour réprimer le brigandage et la « rébellion, et jusqu'au rétablissement de l'ordre, que « l'on s'empressera d'annoncer par la même voie, com- « me important essentiellement à tous les gouvernec ments.

« Au Roseau de l'île de la Dominique, le 5 décembre « 1801.

« Le Capitaine-général, « Lacrosse.

« Le Commissaire de justice, Le Préfet colonial,

« COSTER. LESCALLIER. >

Ce manifeste en imposait aux gouverneurs des îles étrangères. A la Guadeloupe, on ne s'était pas révolté contre l'autorité de la France : on ne s'était soulevé que contre un agent qui n'avait pas l'intelligence des choses du pays. Pelage avait coutume de dire : « Je remettrai « le gouvernement de la colonie au premier caporal en- « voyé par le Premier Consul. » Il n'est pas non plus vrai que les armements en course aient continué après la notification de la paix avec l'Angleterre : ils furent défendus au contraire au premier soupçon que le Gouvernement provisoire eut de la cessation des hostilités. Mais pousser les choses à l'extrême, menacer de châtiments terribles, de la vengeance de la métropole ceux qui s'étaient révoltés contre le Capitaine-général, était une voie sûre pour arriver à changer le caractère

de la révolte. Lacrosse, qui ne pouvait se promettre un triomphe, si la question restait entre lui et la colonie, devait désirer que la rébellion ne demeurât pas renfermée dans ses premières limites ; son intérêt, à lui, était qu'elle prît de l'extension, afin qu'il pût lier sa cause personnelle à la cause de la France. On voudrait trouver aussi une raison qui expliquât la conduite de Lescallier et de Coster : étrangers dans le débat, ils se prêtèrent à changer la couleur des faits pour nuire à toute une contrée au profit d'un seul homme. Ces hauts fonctionnaires paraissaient ne pas comprendre que la mesure d'arrêter les vivres, de les empêcher d'arriver à la Guadeloupe, d'affamer les habitants, devait tomber principalement sur ceux qui non-seulement n'avaient pris aucune part dans la révolte, mais qui encore en étaient les victimes. Les chefs des révoltés se souciaient bien que les vivres fussent chers ! Disposant de tous les revenus du pays, que leur importait le plus ou le moins dans le prix des objets alimentaires ? C'était au contraire leur mettre entre les mains un levier puissant pour soulever le peuple et le jeter complètement dans la rébellion. Lacrosse ne voulait pas que les vins entrassent dans la colonie ; personne n'en avait, mais Pelage s'en consolait en buvant celui du Capitaine-général. Le 24 novembre 1801, l'aide de camp Prudhomme, exécutant l'ordre qu'il avait reçu, expédia au président du Conseil, sur le bateau le Somnambule, capitaine Fréburet, quatre barriques et vingt-sept dames-jeannes de vin qu'on avait trouvées à l'hôtel du gouverneur à la Basse-Terre.

L'arrêté et le manifeste produisirent le résultat que les Trois Magistrats semblaient avoir prévu, à savoir de créer des embarras à Pelage et à son Conseil, de rendre plus difficile leur tâche déjà si lourde, en faisant surgir autour d'eux des idées d'indépendance. Pelage contenait plus l'armée qu'il ne lui commandait. Les meneurs de cette armée, Massoteau à leur tête, voulaient répondre à l'arrêté et au manifeste de la Dominique par le renvoi de tous les fonctionnaires à peau blanche, à la place desquels on mettrait des nègres et des mulâtres. Ce point adopté, ils en proposaient un autre, consistant à élever

le chiffre de l'armée active à dix mille hommes, et à créer un corps auxiliaire également de dix mille hommes, qui seraient recrutés parmi les noirs les plus valides des ateliers. Massoteau insinuait que si Pelage mettait obstacle à l'organisation du plan de défense proposé, ce serait la preuve certaine qu'il était vendu au gouvernement établi à la Dominique, et, dans ce cas, qu'il ne fallait pas hésiter à s'en débarrasser.

Dans cette situation délicate, le Conseil déploya une grande prudence. Il feignit d'ignorer le complot et parvint à neutraliser l'action des conjurés en les faisant partir pour des postes éloignés les uns des autres, sous le prétexte de les mettre plus à portée de veiller sur les tentatives que Lacrosse, de concert avec les Anglais, pourrait faire contre la colonie. Mais comme tous les officiers de l'armée partageaient à peu près les idées de ceux qu'on venait d'éloigner, ceux-ci partis, Pelage assembla les principaux chefs de ceux qui étaient restés, leur peignit la situation de la colonie ; leur dit combien il était utile, en combattant Lacrosse, d'éviter de faire naître le soupçon d'une hostilité contre la France ; raconta tous les sacrifices qu'il avait faits pour la cause commune, tous ceux qu'il était prêt à faire encore. « Ce- « pendant, ajouta-t-il, en fixant Ignace, on ne m'en tient « pas compte. Il existe des cabales contre moi, je le « sais ! qu'on y prenne garde toutefois. Je ne suis pas « Lacrosse ! . . . . Je suis de ces hommes que l'on tue, « mais qu'on n'embarque pas ! . . . Voilà pour l'auda- « cieux qui oserait porter la main sur moi. » Disant cela, il sortait de sa poche une paire de pistolets.

Les fonctionnaires, placés entre le danger de ne pas obéir au Gouvernement légal et celui plus grand de désobéir au Gouvernement de la force, voulaient pour la plupart quitter leurs fonctions et s'éloigner de la colonie. Les meneurs de l'armée poussaient par des vexations à ce résultat qui les charmait. Le système des vexations était surtout employé contre les quelques officiers blancs restés dans les bataillons. Ils s'en plaignaient à Pelage, et demandaient qu'il leur fût permis de se retirer. Pelage leur répondait : « Vous vous dites en butte à des dé-

c boires, à des vexations, et vous demandez à vous éloi- * gner. Mais n'apercevez-vous pas qu'abandonner la « partie c'est servir ceux de qui vous recevez ces vexa- « tions et ces déboires ! Il faut savoir souffrir. Et moi, « croyez-vous que je ne souffre rien ! Si les gens sages « se retirent, s'ils ne m'entourent, s'ils ne m'aident de « tous leurs moyens, incapable de résister seul, la colo- « nie est perdue, elle tombe dans un abîme ! »

Conséquent avec les principes qu'il émettait, Pelage défendait d'accorder aux blancs aucune autorisation pour sortir de la colonie. Cependant, effrayés des discours des meneurs, les colons employaient la ruse pour partir ; les habitants de la Pointe-à-Pitre demandaient des passe-ports pour la Basse-Terre, ceux de la Basse- Terre des passe-ports pour la Pointe-à-Pitre, et, une fois sur mer, ils se faisaient déposer aux Saintes. On s'aperçut de cette tactique, et cette sorte de passe-port fut également refusée. Le 24 décembre, Bernier écrivait au Conseil : « Je crois devoir vous prévenir que quantité « de femmes me demandent des congés pour le Port-de- « la-Liberté. Comme j'ai reconnu que ces congés en- « traînent à un abus qui peut préjudicier à la tranquil- « lité publique, en favorisant la sortie de la colonie à « beaucoup de personnes, j'ai cru devoir en refuser à « tous ceux qui en demandent. »

Quatre jours après, le commissaire du Gouvernement revenait sur le même sujet : « Je suis continuellement « persécuté pour des congés demandés par des femmes. « Je vous ai écrit dernièrement à ce sujet. Beaucoup « de ces femmes paraissent avoir des craintes, malgré « mes efforts pour rassurer les personnes inquiètes. Je « ne vous cacherai pas qu'il est nécessaire, ou que vous « autorisiez ces congés, ou que vous rassuriez les esprits « par une proclamation. »

Le Conseil faisait en effet des proclamations, cherchait à rassurer tout le monde ; mais que peuvent faire des proclamations quand les faits se chargent de leur donner des démentis !

La Pointe-à-Pitre, Morne à la Caille

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