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CHAPITRE III

Réflexions sur les événements accomplis à la Pointe-à-Pitre. — Premiers actes du Gouvernement provisoire. — La nouvelle de l'arrestation de Lacrosse parvient à la Basse-Terre. — Etat de la ville. — Les prisonniers du brick les Trois-Sœurs. — Rigaud et les autres détenus de la geôle. — Députation. — Scellés apposés sur les papiers du Capitaine-général. — Publication à la Basse-Terre des actes du Gouvernement provisoire. — Bernier. — Efforts du Gouvernement provisoire pour ramener l'ordre. — Massoteau, commandant de place à la Basse-Terre. — Delgrès, commandant du fort Saint-Charles. — Kirwan et Nicolo appelés à commander les troupes blanches venues avec Lacrosse. — Agitation. — Les blancs veulent s'éloigner. — Refus de passe-ports. — Lacrosse dans sa prison. — Demande de le mettre en jugement. — Conférence de Lacrosse avec le capitaine Gédéon. — Indignation de la force armée. — Le Capitaine-général embarqué la nuit sur un navire danois.

Le 23 octobre, Pelage avait écrit à Lacrosse : « J'ai la « volonté constante de me soumettre à votre autorité ; « la force armée et tous les bons citoyens partagent ce « sentiment avec moi. Venez donc, général, parmi nous, « avec la confiance que doit vous inspirer le caractère « dont vous êtes revêtu. Vous ne trouverez ici que des « Français attachés à la mère patrie, soumis à ses lois, « et pleins de respect pour vous, général, qu'elle nous a « envoyé pour nous gouverner ... A votre arrivée ici « nous nous rendrons à la municipalité, qui déjà est « convoquée pour quatre heures précises ; et là, après « avoir entendu le vœu unanime des citoyens, vous don- < nerez vos ordres. Je vous répond, général, de leur « exécution ; comme aussi je réponds qu'il sera con- « serve pour votre personne tout le respect et toute la « soumission que vous avez le droit d'attendre. »

Le lendemain, les députés qui lui sont envoyés répètent les mêmes choses, lui donnent la même assurance. Il vient. . . et ce même jour, il ne trouve que des Français révoltés ; son autorité est méconnue, ses ordres fou-

lés au pieds, sa personne conspuée. Il n'échappe à la mort que pour tomber dans un cachot. Il a donc bien pu s'écrier : Trahison !

On a dit, pour justifier Pelage, qu'il n'y avait pas à songer à replacer Lacrosse dans son autorité ; que chercher à le soutenir c'eût été vouloir tomber avec lui, sans utilité pour personne ; que, bien plus, une simple tentative pour l'arracher des mains des forcenés avides de son sang aurait donné le signal de sa mort ; qu'Ignace l'eût égorgé de sa propre main ; que le pouvoir étant par terre, Pelage l'a ramassé, et pour sauver les jours du Capitaine-général et pour empêcher que la colonie ne s'abîmât dans un effroyable massacre.

Nous ne pouvons souscrire à cette apologie. Le chef de brigade Pelage, pas plus que les autres militaires, ne voulait de Lacrosse gouvernant comme il gouvernait en 1801. Voilà la vérité. Tous poussaient à un changement. Seulement, à la différence des autres, Pelage, dans les premiers temps, aurait consenti à prêter son appui au Capitaine-général, si celui-ci eût voulu suivre une autre route.

Il est bien certain que, le 24 octobre, après que Lacrosse eut été mis sous clef et qu'Ignace se fut constitué son geôlier, il n'y avait pas possibilité de lui redonner le pouvoir. Si donc Pelage avait voulu que ce pouvoir ne lui tombât pas des mains, il n'aurait pas attendu ce jour pour chercher à le lui conserver. C'est au moment de la rébellion qu'il aurait dû se séparer franchement et ouvertement des révoltés, appeler à lui les officiers encore fidèles, faire entendre aux indécis le langage du devoir, contenir les révoltés et donner à tous l'exemple du respect et de l'obéissance à l'autorité. Avec cette attitude et l'énorme influence que le commandant de l'arrondissement de la Grande-Terre exerçait sur la troupe, la révolte d'Ignace aurait-elle dépassé les limites d'une échauffourée ?

Au lieu de cette conduite, quelle est celle de Pelage ? L'émeute éclate, et il prête aux révoltés le prestige de son nom et de son autorité ; il consent à devenir le drapeau et le point de ralliement de tous les mécontents.

Sous cette influence, l'insurrection se développe et s'organise ; les officiers rebelles achèvent d'entraîner le soldat, en lui montrant Pelage, le chef en qui il a toute confiance, marchant avec eux et à leur tête. Eh quoi ! Pelage veut conserver Lacrosse dans son autorité et il ne néglige rien pour que cette autorité lui soit ravie !

Mais, dira-t-on, c'eût été exiger de Pelage quelque chose de surhumain que de lui demander de donner son appui à ceux qui voulaient l'arrêter contre ceux qui cherchaient à le délivrer ! Soit ; mais alors il ne faut pas prétendre qu'il a donné cet appui, et que les événements ont été plus forts que lui.

Dans tous les cas, les moins clairvoyants devaient savoir ce que les émeutiers feraient de Lacrosse lorsqu'ils l'auraient en leur pouvoir : il ne fallait donc pas le leur livrer. Les promesses et les instances qui lui furent faites, toutes les espérances dont on le berça pour qu'il vînt à la Pointe-à-Pitre, et, lui venu, son emprisonnement, constituent un fait dans lequel il n'est pas facile de ne pas voir de la surprise. Nous aurions mieux aimé la manière d'Ignace : marcher contre le Capitaine-général, l'attaquer dans son camp du Petit-Bourg, le prendre ou le tuer ; c'eût été de la guerre.

Il n'est pas non plus vrai que Pelage ait ramassé un pouvoir qui était à terre. Il s'en est saisi alors qu'il était encore entre les mains de l'envoyé des consuls. L'arrestation de Lacrosse ne fit que délivrer le commandant de l'arrondissement de la Grande-Terre d'un compétiteur. Pelage resta ce qu'il était, le commandant en chef de l'armée, gouvernant la colonie avec une espèce de conseil privé.

C'est dans ce rôle que sa conduite sera noble et belle et ne laissera place qu'à des éloges.

Le jour même de l'emprisonnement du Capitaine-général, le nouveau chef de la colonie fit publier la proclamation suivante :

Citoyens,

« C'est en vain que je m'étais flatté de parvenir, par «« des voies de conciliation, à rétablir la tranquillité dans

« la colonie ; c'est en vain que j'ai pris toutes sortes de « mesures pour que le Capitaine-général fût reçu ce « matin au Port-de-la-Liberté avec la soumission due à « son caractère ; sa présence a réveillé dans le cœur des « militaires un mécontentement malheureusement trop « fondé : mon autorité n'a pu le soustraire à un sort < qu'il ne doit imputer qu'à lui seul.

« Citoyens, le contre-amiral Lacrosse est détenu au « fort de la Victoire : cette mesure a été commandée « par la circonstance la plus critique : le salut public l'a « rendue indispensable.

« Chargé du commandement en chef par la confiance « dont m'a investi la force armée, j'ai nommé les com- « missaires provisoires désignés dans l'assemblée du 21 « octobre pour administrer la partie civile, jusqu'à ce « qu'il me soit possible de consulter le vœu de toutes « les communes de la colonie. Je les ai autorisés à ap- « peler auprès d'eux les citoyens dont les lumières et la « sagesse peuvent les seconder dans leurs travaux.

« Le temps ne me permet pas de m'étendre davan- « tage; mais, Citoyens, comptez sur les dispositions que « je vous ai garanties dans ma première proclamation.

« Je recommande de nouveau à toutes les autorités ci- « viles et militaires de rester à leur poste, et de contribuer « de tous leurs moyens au maintien de l'ordre public.

« Que les habitants des campagnes n'abandonnent « point les travaux de la culture, et qu'ils maintiennent « les ateliers avec la plus exacte surveillance.

« Enfin, que tous les citoyens coopèrent à seconder « mes vues, et la colonie est sauvée.

« Vive la République ! Vive le Gouvernement consu- « laire, auquel nous serons constamment fidèles ! »

Lacrosse désarmé et pris, Pelage aurait voulu s'arrêter, mais beaucoup de personnes de son entourage brûlaient de marcher en avant. Le mot indépendance avait résonné plus d'une fois à ses oreilles. Aussi, dès ses premiers pas, le voit-on s'étudier à combattre cette propension, à montrer le Gouvernement de la métropole comme celui sous lequel il faut se rallier.

La position était semée de difficultés et d'obstacles. Le Capitaine-général tombé, chacun, s'attendant au règne de la licence, voulait profiter du moment pour obtenir l'objet de sa convoitise. La campagne était agitée ; les travaux des champs abandonnés. Il fallait reconstituer l'autorité, réprimer les mouvements d'indépendance, renvoyer à la culture tous les noirs qui s'étaient jetés sur les villes ; rassurer ceux-ci, imposer à ceux-là, rappeler l'ordre partout. Pelage et son conseil furent admirables d'activité, d'énergie et de prudence. Dans les moments les plus difficiles, ils sauront se maintenir à la hauteur de leur tâche.

L'un de leurs premiers actes eut pour objet la moralité publique. Les maisons de jeux étaient patentés par l'Administration : ils les supprimèrent ; la fourniture du Gouvernement cessa d'être un privilège accordé à un particulier contre l'Administration. Saint-Gassies dut également rendre compte de la ferme des douanes, laquelle lui fut enlevée. Pendant toute la période révolutionnaire, les objets d'importation, étant fort rares, n'avaient pas été soumis à l'impôt. Le fermier des douanes, usant des conditions de son contrat, les avait frappés d'un droit d'entrée, ce qui avait soulevé des réclamations générales. Ce droit fut supprimé. Un nouveau système fut introduit pour la perception des droits de douane. On arrêta qu'à l'avenir ils seraient payés directement au trésor. Le droit n'étant perçu qu'à la sortie, la surveillance de la quantité des denrées et marchandises embarquées fut confiée aux employés de la douane, sous la garantie d'une pénalité sévère. L'employé de la douane convaincu de prévarication était puni de six années de fers. Le nom du vendeur ou de l'acheteur complice de la prévarication était placardé, en lettres rouges, au coin des rues, avec ces mots : Voleur de deniers publics.

Le commandant Pautrizel, qui avait suivi Lacrosse au Petit-Bourg, en apprenant son arrestation, avait levé le camp et ramené à la Basse-Terre ce qui était resté de troupes sous les drapeaux.

Par suite d'une déclaration d'embargo à la Pointe-à-

Pitre, la nouvelle des événements ne pouvant se transmettre que par la voie de terre, ne parvint à la Basse- Terre que le lendemain 25. Elle excita dans la population une agitation tumultueuse. La garnison se débanda. Mêlée aux hommes de couleur et aux noirs de la ville, se jetant dans des embarcations, elle alla faire le siège du brick les Trois-Sœurs. Les prisonniers que Lacrosse y avait envoyés, mis en liberté, sont ramenés à terre en triomphe. La geôle ayant été en quelque sorte prise d'assaut, Rigaud et tous les autres détenus, même des malfaiteurs, condamnés à mort, sont élargis. Tous ces prisonniers, chantant victoire, suivis de leurs amis et de leurs partisans, parcouraient les rues, ayant à la bouche tantôt des cris de joie, tantôt des menaces contre les personnes qu'ils supposaient avoir été dans le conseil de Lacrosse lors de leur arrestation. La partie paisible de la population, peu rassurée, s'était mise à l'écart pour laisser passer la tempête.

Les autorités de la Basse-Terre, n'ayant reçu aucun avis officiel, ignorant la nature et le but de la révolution opérée à la Pointe-à-Pitre, n'osaient pas prendre la responsabilité de donner des ordres, qui pouvaient être en contradiction avec les tendances du nouveau pouvoir. C'étaient les anciens détenus de la geôle et les prisonniers du brick les Trois Sœurs qui s'étaient constitués Gouvernement. Ils commandaient, prescrivaient des formalités, avaient mis dehors des patrouilles.

Cependant quelques hommes sages, blancs et hommes de couleur, s'étaient réunis à Bernier, commissaire du Gouvernement. Après avoir délibéré sur la situation de la ville, ils arrêtèrent d'envoyer des députés à Pelage pour s'informer de l'état des choses et prendre le mot d'ordre. Ces députés furent les citoyens Delrieu, Plet, Jude et Girard. De leur côté, Pelage et les commissaires provisoires, ayant compris la nécessité d'expliquer et de justifier les événements de la Pointe-à-Pitre, avaient fait partir pour la Basse-Terre les citoyens Méy, Bory, Caillou et Delgrès. Les envoyés des deux villes, partis en même temps, se croisèrent au milieu de la route. Indépendamment des détails de vive voix que les en-

voyés de Pelage étaient chargés de donner, ils étaient porteurs d'une dépêche qui prescrivait l'apposition immédiate des scellés sur les papiers du Capitaine-général et la publication de tous les actes, procès-verbaux et proclamations faits ou rédigés depuis le 21 octobre par le Gouvernement provisoire.

Bernier, en conformité des ordres qu'il avait reçus, voulant faire apposer les scellés à l'hôtel du Capitainegénéral, s'adressa au juge de paix. . . il était indisposé ; à son suppléant. . . il était retenu chez lui par suite d'une chute.

Dans les circonstances difficiles, la maladie se met au service de la prudence.

Les envoyés de Pelage arrivèrent à la Basse-Terre le 27, à une heure de l'après-midi. Bernier publia sans tarder, et avec pompe, les actes du Gouvernement provisoire. Il se fit accompagner pour cette cérémonie d'un certain nombre de citoyens, choisis parmi les plus honorables de la ville, et d'un détachement de troupes commandé par le capitaine Aubert. Il profita de la circonstance pour faire au peuple un discours dans lequel, faisant un appel à tous les intérêts, il montrait la nécessité de se rallier autour de Pelage. Après avoir conjuré tous les hommes honnêtes, amis de l'ordre, de donner l'exemple, il disait que, quant à lui, il était prêt à servir la chose publique avec zèle et loyauté.

Dans ces temps orageux, Bernier ne donna pas seulement des preuves de zèle et de dévouement, il fut encore habile. C'est à lui, peut-être, que la Basse-Terre est redevable d'avoir été préservée de plus grands désordres. Ne disposant d'aucune force, il eut l'art d'appeler tout le monde à concourir au maintien de l'ordre, en éveillant dans le cœur de chacun le sentiment qui devait le plus le flatter. Aujourd'hui c'était un discours, demain une proclamation. Sans désigner aucune classe, mais par une allusion transparente, aux hommes de couleur il montrait combien la cause de Pelage était la leur, combien conséquemment ils devaient s'efforcer de rendre facile la marche de son administration ; aux blancs, il faisait comprendre qu'à moins de tomber dans une

effroyable anarchie, il n'y avait pas d'autre parti à embrasser que celui de se ranger sous le Gouvernement existant et d'appuyer ses actes. Il calmait celui-ci, menaçait celui-là. A tous, il prêchait l'union et la concorde.

Cependant l'agitation était tellement dans les esprits qu'il suffisait de la cause la plus simple, du fait le plus naturel, pour déterminer une vive émotion. Le 30 octobre, dans la soirée, toute la ville est mise en mouvement : on court, on se heurte, on pousse des cris. Dans l'ignorance de ce qui se passe, les timides s'enferment dans leurs maisons, les hommes résolus jettent un coupd'œil sur leurs armes. Quel est le danger qui menace la cité ? Un caboteur, parti de l'Anse-à-la-Barque, venait au mouillage dans la rade de la Basse-Terre. Les hommes politiques s'étaient imaginé que ce caboteur emportait quelques fuyards de la ville. De là leur fureur. Ils voulaient que l'on envoyât des navires à sa poursuite.

Le lendemain, Bernier faisait publier la proclamation suivante :

« Citoyens,

« D'après les dépêches que j'ai reçues du général « Pelage, d'après le bon ordre qui règne dans toute la « colonie, il est étonnant de voir des esprits continuelle- « ment disposés à inquiéter la confiance et la tranquil- « lité publiques. Ces hommes sont nécessairement les « ennemis de tout gouvernement, de toute autorité ; « ils voudraient, à chaque instant et sous des prétextes « différents, voir naître le désordre pour se livrer à des « brigandages, qui seraient le désespoir du général qui ne « se trouve à la tête de la colonie que pour la sauver, et « qui n'a pas fait cesser le règne de l'arbitraire pour « souffrir le régime encore pire de l'anarchie et de la « licence.

« Non, certes, je ne le souffrirai pas ! Le général « Pelage m'a donné des ordres ; je les exécuterai. Mal- « heur à celui qui y contreviendrait ! »

Remarquons, en passant, que Bernier, avec tout le monde, glorifiait Pelage des événements, lui attribuait tout l'honneur des journées qui avaient enlevé le pouvoir aux mains de Lacrosse.

Les mouvements observés n'étaient pas dirigés contre le nouveau gouvernement : loin de là, ils prenaient naissance dans un excès de zèle de la part d'une partie de la population. Tous les habitants sans distinction avaient accepté les faits accomplis. Lacrosse tombé n'avait pas trouvé un seul champion pour défendre sa cause. Cependant la veille de son arrestation, le 23 octobre, Bernier lui écrivait : « La tranquillité la plus grande règne à la « Basse-Terre ; la sécurité la plus parfaite règne dans « tous les cœurs ; depuis, comme avant votre départ, c les citoyens ne cessent de manifester leur attachement « à l'autorité du Gouvernement et des consuls de la c République. Le service se fait avec zèle, activité et c confiance. »

On dit cela à tous les gouvernements ; ils se le persuadent, vont de l'avant, en pensant marcher sur un terrain uni, rencontrent un précipice et tombent. Le moyen qu'il en soit autrement ! En général, le pouvoir se croit trahi par ceux qui lui crient : gare ! Il éloigne de lui le fonctionnaire assez osé pour l'avertir, attire près de lui, entoure de faveur celui qui le trompe en le flattant.

Pelage voulait couvrir de sa protection toutes les classes de la société coloniale, sans excepter même les émigrés rentrés.

Dès le 26 octobre, il adressait une circulaire aux commissaires du Gouvernement dans les divers cantons, dans laquelle on lisait : « Je vous recommande parti- « culièrement de donner vos soins à assurer la pro- « tection que vous devez à tous les citoyens paisibles, « et notamment aux Français dernièrement rentrés en « cette colonie, que des malveillants pourraient cher- « cher à inquiéter, en jetant des doutes injurieux sur < mes intentions et sur celles des personnes qui m'en- « tourent. Qu'ils se rassurent et soient persuadés que « les ordres des consuls français, à leur égard, n'éprou- « veront jamais aucune atteinte de ma part. Ne souffrez « pas qu'il leur soit fait aucune insulte, et punissez c sévèrement celui ou ceux qui manifesteraient, ne fût- « ce que par des propos, l'intention de les inquiéter.

« Je vous prie encore de communiquer aux personnes « de votre commune qui y seraient récemment rentrées « ce paragraphe de ma lettre, et de leur dire que je ne « négligerai rien pour assurer leur repos personnel, au- « quel tiennent la tranquillité et la sûreté de la colonie, « dont je veux le bonheur. »

Cependant, malgré ses intentions les plus pures, Pelage était obligé de sacrifier quelque chose aux idées de son entourage. Le chef de bataillon Bure, commandant de place à la Basse-Terre, fut remplacé par le capitaine Massoteau, le plus grand partisan de l'indépendance de la colonie. Le commandement du fort Saint-Charles fut donné à Delgrès. On arrêta aussi de renvoyer de la colonie les officiers blancs venus de France avec Lacrosse. Kirwan et Nicolo furent désignés pour prendre le commandement des deux compagnies blanches. Ce fut le 7 novembre qu'on assembla la troupe, sur le Champd'Arbaud, à l'effet de faire reconnaître les nouveaux chefs. Les soldats, voyant qu'on leur enlevait leurs officiers, firent entendre quelques murmures. On les apaisa en leur donnant l'assurance que c'étaient ces officiers eux-mêmes qui avaient demandé à repasser en France. Les exaltés de la ville, en apprenant le mécontentement des soldats, firent entendre contre eux des paroles menaçantes. Il fut question de les désarmer et de les chasser de la colonie.

Le lendemain, d'ordre de Delgrès, les mêmes officiers qui étaient censés avoir quitté leurs compagnies volontairement, furent arrêtés et enfermés au fort Saint- Charles. On arrêta également le commandant de la garde nationale, le citoyen Vatable. Beaucoup d'autres personnes étaient désignées comme devant subir le même sort. Les citoyens qui avaient le malheur de n'avoir pas le teint brun étaient pleins d'inquiétude. Ils allaient en foule demander des passe-ports pour sortir de la colonie. Défense avait été faite d'en délivrer. Ce refus de passeports augmentait les craintes, faisait supposer des intentions qui n'existaient point.

Les alarmes de la population devinrent assez vives pour que Delgrès crût nécessaire de les calmer. Dans ce

but, il adressa à Pautrizel, chef de l'arrondissement de la Basse-Terre, une lettre qui fut publiée, au son du tambour, dans chaque coin de rue. Au nom du Gouvernement, il donnait sa parole d'honneur que les citoyens ne devaient avoir aucun sujet d'inquiétude. Il ajoutait : « Ce Gouvernement, qui est assez fort pour ne pas em- « ployer de demi-mesures, sévira avec énergie contre « tous ceux qui, par des propos ou des actions, compro- « mettraient la tranquillité publique en alarmant les « citoyens. »

Les hommes qui se permettaient des actes arbitraires, ou qui se plaisaient à faire naître l'inquiétude dans les esprits, étaient loin de se conformer aux vœux de Pelage. Le 29 octobre, revenant sur ce qu'il avait déjà écrit à Bernier, il lui disait : « Il faut également ne rien né- « gliger pour que la protection que nous devons à tous « les citoyens ne soit pas vaine ; faites que l'habitant « soit respecté dans sa demeure, qu'il ne soit pas trou- « blé dans ses travaux. Sur toutes choses, accueillez les « Français réfugiés qui demandent à revenir parmi « nous ; empêchez qu'ils ne soient inquiétés en aucune « manière, et accordez-leur la faculté de se retirer près « de leur famille. »

Pelage, au milieu de ses soins pour faire sentir au loin la main de l'autorité, avait à veiller près de lui sur un objet important. La plupart des personnes arrêtées dans la journée du 21 octobre avaient été remises en liberté ; mais il ne restait pas moins au fort de la Victoire un certain nombre de prisonniers. Celui qui embarrassait le plus le nouveau Gouvernement était Lacrosse. Ignace et d'autres ne voulaient pas lâcher cette proie. N'ayant pu le tuer le 24 octobre, ils avaient actuelleme.it la prétention de le faire juger par un conseil de guerre, avec les complices de sa tyrannie. L'opposition de Pelage mettait en fureur les partisans de la mort du prisonnier. Ils disaient qu'un ennemi mort étant toujours moins à craindre, il fallait en finir avec lui sans la formalité d'un jugement. De sa prison, le Capitainegénéral pouvaient entendre ces menaces proférées à haute voix.

Pelage, toutefois, était parvenu à persuader à Ignace qu'il était plus avantageux de se débarrasser de Lacrosse par la déportation que par la mort. Un navire danois, affrété pour le porter en France, n'attendait que le moment de mettre à la voile, lorsqu'une circonstance malheureuse vint faire courir au Capitaine-général de nouveaux dangers. C'était le 5 novembre. De grand matin, le prisonnier avait fait demander le capitaine Gédéon, qui resta longtemps en conférence avec lui. En sortant de la prison, Gédéon dit à ses camarades que Lacrosse l'avait chargé de leur proposer de le replacer dans son autorité ; que pour reconnaître ce service, il se mettrait à leur tête et leur distribuerait toutes les premières places, dans le civil et dans le militaire ; qu'ainsi eux et lui se vengeraient sur les blancs de tout ce qui était arrivé, parce que c'étaient ceux-ci, et particulièrement les négociants de la Pointe-à-Pitre, qui l'avaient poussé à toutes les rigueurs qu'on lui reprochait.

Cette proposition excita chez les officiers et chez les soldats une violente indignation. Il fallut tout l'ascendant de Pelage sur la troupe pour empêcher que Lacrosse ne fût égorgé à l'instant même.

Les hommes qui à chaque moment laissaient éclater contre leur prisonnier de tels sentiments étaient peu disposés à user envers lui des égards toujours dus au malheur. Les forcenés qui tenaient en leur pouvoir le Capitaine-général l'auraient volontiers laissé mourir de faim. Ils ne prenaient pas même le soin de lui procurer de la nourriture. C'était une personne de la ville, la dame Ragoudin, qui lui envoyait à manger.

Pelage, ayant calmé la troupe, profita de la nuit pour faire sortir Lacrosse de sa prison et pour le conduire à bord du navire danois. Le 6 novembre, le Capitainegénéral n'était plus à la Pointe-à-Pitre. Le Conseil provisoire annonça cet événement par une proclamation.

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