‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 2)Chapitre 2 sur 36 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Desfourneaux. — Sa mission. — Lois sur la division du territoire et sur l'organisation constitutionnelle des colonies. — Arrivée du nouvel agent. — Contraste entre lui et Victor Hugues. — Murmures de quelques jacobins. — Désir de Victor Hugues de ne pas quitter la colonie immédiatement. — Défiance de Desfourneaux. — Mesures prises pour arrêter Victor Hugues. — Crainte au moment d'agir. — Recours à la ruse. — Déjeûner à bord. — Victor Hugues prisonnier. — Sa fureur.

Le Directoire, par un arrêté du 5 juin 1798, désigna le général de division Desfourneaux pour succéder à Victor Hugues. Ce militaire avait appris à connaître les choses coloniales à Saint-Domingue, où il avait servi à deux époques différentes de la révolution. Il avait pour mission de mettre à exécution, à la Guadeloupe, la loi du 1er janvier 1798 concernant l'organisation constitutionnelle des colonies, et celle du 25 octobre 1797 sur la division du territoire.

Par cette dernière loi, la Guadeloupe et ses dépendances formaient un département divisé en vingt-sept cantons, lesquels étaient :

La Capesterre ; les Trois-Rivières ; les Saintes (Terrede-Haut et Terre-de-Bas) ; le Vieux-Fort-1'Olive ; la Basse-Terre, le Parc et le Matouba ; le Baillif ; les Habi-

tants ; Bouillante ; la Pointe-Noire ; Deshaies ; la partie française de Saint-Martin ; Tricolore ; le Lamentin ; la Baie-Mahault ; le Petit-Bourg et la Goyave ; le Port-dela-Liberté, comprenant la ci-devant Pointe-à-Pitre, les Abymes et le Gosier ; le Morne-à-1'Eau ; Fraternité ; Egalité ; le Moule, en comprenant le Gros-Cap ; l'Anse- Bertrand ; le Port-Libre ; le Petit-Canal ; l'île de la Désirade ; le Grand-Bourg de Marie-Galante ; la Capesterre de Marie-Galante, le Vieux-Fort de la même île.

La Pointe-à-Pitre était le chef-lieu du département. Le tribunal civil devait y siéger. En temps de paix, l'appel des jugements était porté, soit au tribunal civil de la Martinique, soit à celui de Sainte-Lucie, soit à celui de l'Ingane. Les sentences, durant la guerre, étaient provisoirement exécutées en fournissant caution,

Dans le département, on comptait cinq tribunaux correctionnels établis, savoir : à la Basse-Terre, à la Pointeà-Pitre, au Moule, au Grand-Bourg de Marie-Galante et à Saint-Martin. En cas de cassation pour défaut de formes, le tribunal de cassation ne renvoyait pas devant un tribunal déjà constitué, mais devant un tribunal spécial, créé par le tribunal civil de la colonie, au moyen de juges choisis dans son sein. Ce tribunal n'avait d'existence que pendant le cours de l'instruction de l'affaire qui lui était déférée : ses fonctions cessaient avec le prononcé du jugement.

L'article 8 de la loi organique prescrivait à l'agent du Directoire de mettre successivement en activité toutes les parties de la constitution de 1795, autrement dite de l'an in. L'opportunité de cette mise en activité était donc laissée à l'agent. Cela était sage. Il en était de même des autres lois de la Métropole : tout en les déclarant applicables aux départements d'outre-mer, Particle 28 de la loi du 1er janvier voulait, — et en vérité cet article avait raison, — que le Directoire en fît un triage, afin de n'envoyer aux colonies, sous forme de code, que de» dispositions législatives exécutables. A l'avenir, le Directoire était chargé de prendre les mesures nécessaires pour que toutes les lois, dans le mois au plus tard de leur insertion au Bulletin, fussent envoyées aux colonies.

La loi du 1er janvier 1798 était la véritable constitution des colonies. Par cette loi, étaient réputés citoyens français les individus noirs et de couleur qui avaient été enlevés à leur patrie et transportés dans la colonie, sous une condition toutefois : il fallait qu'ils fussent attachés à la culture, employés dans les armées, ou qu'ils exerçassent une profession ou un métier. Toute personne, convaincue du délit de vagabondage, était privée de l'exercice des droits du citoyen jusqu'à ce qu'elle eût repris la culture, un métier ou une profession. Heureuse était la pensée de cette loi : c'était au travail, conséquemment aux idées d'ordre, de morale et de civilisation, que l'on subordonnait l'exercice des droits de citoyen.

Pour l'avenir, tout individu noir, né en Afrique ou dans une colonie étrangère, conquérait sa liberté en touchant le sol des colonies françaises, mais ne devenait citoyen qu'après avoir accompli les conditions imposées à tout étranger par la loi française. Du reste, redit du mois de mars 1685, ainsi que tous les autres édits, ordonnances, déclarations, arrêts, règlements, décrets et instructions contraires aux principes de la constitution et au décret du 4 février 1794, étaient dits abrogés et anéantis pour toujours. A toujours ! on décrétait pour l'éternité dans des constitutions qui devaient à peine elles-mêmes avoir un lendemain. Le Directoire n'eut pas même le temps de voir fonctionner une institution dont la mise en mouvement avait été renvoyée à neuf années! C'était pourtant une idée grande et féconde que celle qu'avait eue le législateur de vouloir que, à partir du mois de septembre 1804, les seuls jeunes gens sachant lire et écrire pussent être inscrits sur les registres civiques. A cette date, le Directoire et la constitution de 1795 étaient déjà de l'histoire ancienne.

Desfourneaux, parti de Lorient avec les frégates la Volontaire et Vlnsurgente, aborda la Guadeloupe par les communes sous le vent, communiqua avec la terre dans la baie de Deshaies, et arriva à la Basse-Terre le 22 novembre 1798. Il était accompagné du général Pélardy, qui revenait dans la colonie en qualité de commandant

de la force armée. Les seules troupes amenées par les deux généraux se composaient de cent soixante-huit hommes de la 58e demi-brigade.

Le 23, Desfourneaux assista Victor Hugues dans la déclaration de naissance de la fille de celui-ci, Louise Catherine Amélia, née le 20 novembre, conséquemment l'avant-veille de l'arrivée du nouvel agent.

Dès le 24, le nouveau chef avait pris un arrêté à l'effet de porter à la connaissance de toutes les administrations municipales, des officiers généraux et particuliers des troupes de terre et de mer, de tous les fonctionnaires publics, et de tous les citoyens de la Guadeloupe et dépendances, un ordre du Directoire, du 14 août 1798, de reconnaître le citoyen Desfourneaux pour agent particulier du Directoire exécutif, et d'exécuter tous les ordres qu'il donnerait en cette qualité, comme s'ils émanaient du Directoire exécutif lui-même.

L'ordre du Directoire, ensemble l'arrêté du nouvel agent, imprimés sous forme de placard, avaient été lus, publiés, affichés et transcrits sur les registres de chaque commune, sans soulever l'ombre d'une opposition.

Desfourneaux avait, en outre, enjoint à tous les délégués, aux chefs d'administration et autres fonctionnaires, de correspondre directement avec lui.

Cette prescription s'exécutait.

Desfourneaux avait donc entre ses mains l'autorité. Iî trouvait partout obéissance et soumission. Mais Victor Hugues était encore dans la colonie, et sa présence gênait son successeur. Rien n'était, en effet, plus propre à former contraste que le caractère, les goûts, la manière d'être de l'ancien proconsul et du nouvel agent. Ennemi du faste et de toute représentation, fuyant l'éclat, méprisant le clinquant, d'une simplicité exagérée dans sa mise, Victor Hugues ne s'arrêtait qu'aux choses sérieuses, n'avait de considération que pour le fait et la réalité ; d'un laconisme brutal, il détestait autant d'écouter que de faire de longs discours.

Desfourneaux, lui,, courait après tout ce que dédaignait son prédécesseur. Il aimait le monde, la vie de société. Le faste, la représentation, la parade, les exercices

à feu, tout ce qui était bruit avait sa sympathie, était l'objet de ses occupations premières ; toujours en grand costume, il ne sortait qu'accompagné d'une suite nombreuse ; vantard, plein de lui-même, il faisait naître les occasions de se donner en spectacle, de faire des discours d'apparat ; prétendant à toutes les supériorités, il était aussi fier, aussi glorieux d'entendre vanter son mérite pour la danse que sa qualité de bon général ou d'administrateur habile.

Ces travers, dont quelques-uns d'ailleurs avaient leur mérite dans un pays où il est bon de parler aux sens, n'enlevaient à Desfourneaux ni ses qualités administratives, ni son courage militaire, ni son désir ardent de développer, par tous les moyens possibles, la prospérité de la colonie, et de procurer à ses habitants repos et satisfaction.

Desfourneaux et Victor Hugues en présence, les actions de l'un auraient été nécessairement la critique des actions de l'autre. Et celui-ci avait marqué d'une manière si terrible dans l'histoire de la colonie, on était tellement habitué à s'incliner devant sa volonté, que, simple particulier, il semblait encore une puissance. Malgré soi, on comptait avec les opinions, la critique ou les louanges de cet homme tombé, mais encore imposant comme un grand débris. Il régnait par le souvenir. Desfourneaux voulait donc éloigner au plus vite ce redoutable antagoniste. Mais, à moins de s'embarquer seul, d'abandonner dans la colonie sa femme en couche et sa fille au berceau, Victor Hugues ne pouvait partir aussi promptement que le souhaitait le nouvel agent. Il demanda l'autorisation de rester à la Basse-Terre, comme simple citoyen, le temps nécessaire pour pouvoir emmener sa famille avec lui. Cette demande si naturelle éveilla des soupçons dans l'esprit de Desfourneaux. Il est vrai que dans quelques parties de la colonie, notamment dans les communes de la Basse-Terre et des Vieux- Habitants, on avait cru apercevoir quelques symptômes d'agitation. Trinchard, Ribaut, Nicolas Levanier et quelques autres jacobins de la même trempe, pensant qu'avec le départ de Victor Hugues cesserait le bon temps du

sans-culottisme, avaient manifesté par des paroles tout leur mécontentement. Trinchard, parlant des frégates qui avaient apporté Desfourneaux, avait dit à Ribaut et à Levanier, qui l'avaient approuvé. « Les gens de cette « division sont tous des chouans ; ils viennent pour « nous remettre dans l'esclavage. » L'esclavage, c'était, pour Trinchard, de ne pouvoir plus envoyer à la mort une reine de France, des religieuses et des jeunes filles ; pour Ribaut, de cesser de détourner, à son profit, les denrées des habitations nationales, dont il avait la surveillance en qualité de commissaire délégué ; et, pour Nicolas Levanier, d'être moins écouté dans ses dénonciations contre tout ce que la colonie comptait d'hommes honnêtes.

Desfourneaux, mettant un lien entre les propos des partisans de Victor Hugues et la demande de celui-ci de séjourner dans la colonie, crut à l'existence d'une trame ourdie pour ne pas lui remettre une autorité dont il était déjà en possession, et il se détermina à renvoyer en France, de vive force, celui qu'il était venu remplacer. Pélardy, qui se souvenait d'avoir été embarqué par Victor Hugues, et qui lui en gardait rancune, avait poussé un peu à cette détermination. Des ordres furent donnés pour que, dans le même moment, on s'assurât de la personne des sans-culottes qui avaient donné des marques trop publiques de leurs regrets.

Cependant, le temps venu de mettre à exécution cet acte de rigueur contre l'ancien proconsul,, on craignit de rencontrer de la résistance de la part de ses partisans, et, pour contourner des difficultés possibles, on crut plus sûr de recourir à la ruse. Un déjeûner fut imaginé à bord du navire destiné à le reconduire en France. Desfourneaux et Victor Hugues se rendirent à bord dans la même embarcation. Celui-ci était sans défiance : il pensait aller à une fête. Il y eut fête, en effet, sur la frégate ; mais c'était celle que se donne l'animal sauvage en dévorant la pâture qui recouvre le piège où il doit tomber. Le déjeûner terminé, et le moment de retourner à terre étant arrivé, Victor Hugues apprit qu'il était prisonnier, et, qu'à moins d'être pris par les Anglais dans Je cours

du voyage, la seule terre sur laquelle il pût espérer de poser le pied était la terre de France. En descendant du pouvoir, il subissait un acte semblable à ceux dont il avait été si prodigue. Desfourneaux, à son insu, mettaitil à exécution une peine de la loi du talion décernée par la Providence? Quoi qu'il en soit, si Fancien proconsul eût été plus calme, la situation où il se trouvait était de nature à appeler ses méditations sur ce que les actes arbitraires ont de cruel pour ceux qui les subissent : alors, jetant un regard sur le passé, comptant les nombreuses victimes de sa tyrannie, peut-être, après avoir maudit la violence, le remords se fût-il emparé de son cœur. Mais lorsqu'il vit qu'il avait été joué par Desfourneaux, la colère dont il fut saisi l'empêcha de se livrer à aucune réflexion. Ne se contenant plus, tel qu'un tigre pris au piège et jeté dans une cage, bondissant de fureur et de rage, il saisit des deux mains les haubans du navire, et, passant la tête entre les cordages, il lança contre son adversaire, qui se rendait à terre, tout le vocabulaire d'injures et de malédictions de la langue provençale.

Une année ne s'écoulera pas, et Desfourneaux subira le même sort : il sera chassé de la colonie sous une accusation identique, tout aussi peu fondée, celle de vouloir garder l'autorité contre la volonté de la Métropole.

Page 1