CHAPITRE II
Proclamation de Desfourneaux. — Mission donnée aux officiers municipaux Lamiral, Robinson et Vauchelet. — Accident. — Tournée de Desfourneaux dans les campagnes. — Misère des femmes et des enfants des émigrés. — Marche de la nouvelle administration. — Exécution du nègre Guillaume. — Situation financière. — Efforts pour rétablir des relations avec les Etats- Unis d'Amérique. — La frégate française l'Insurgente attaquée et prise par la frégate américaine la Constellation. — Arrêté contre les Etats-Unis. — Motifs de la guerre entre la France et les états de l'Union américaine. — Commerce de la colonie. — Administration intérieure. — Traitement des délégués. — Mesures prises contre le vagabondage. — Arrêté sur le travail. — Les inspecteurs des cultures. — Les coups de Gairouard. — Ce qu'on entendait par un vagabond. — Arrêté sur les recels.
— Un couplet du poëte Dosse. — Noirs réfugiés dans les bois.
— Les propriétés séquestrées données à bail. — Craintes de Desfourneaux sur la mise en activité de la Constitution. — Ce qu'était la Constitution pour la colonie. — L'administration centrale. — Promesses. — Tracasseries envers la municipalité de la Basse-Terre. — L'administrateur Nison. — Représailles de la municipalité. — Proclamation à l'occasion des élections. — Les électeurs. — Accusation contre Desfourneaux. — Arrêté sur l'établissement de la régie du timbre et de l'enregistrement. — Opposition. — Suspension de l'arrêté.
Desfourneaux, débarrassé de la présence de Victor Hugues, adressa à la population, à la date du 4 décembre, une longue proclamation. Il disait, entre autres choses, qu'il venait, au nom du Directoire, pour faire jouir les habitants du bonheur auquel ils étaient appelés, par la mise à exécution dans le pays de la Constitution de Tan m et des bienfaisantes lois de la Grande Nation ; que par ces lois, qui seules gouverneraient, ils auraient Liberté, Egalité, Sûreté et Propriété ; qu'il maintiendrait toujours le droit sacré de la liberté, comme formant la base d'un Gouvernement qui avait été érigé sur
les ruines de l'esclavage et du despotisme ; qu'il allait faire une guerre terrible aux Anglais et aux autres ennemis de la République, aux émigrés, qui n'aspiraient à revenir sur des propriétés, auxquelles ils n'avaient plus de droits, que pour y porter la désolation et la mort ; qu'il réprimerait avec sévérité la paresse et le vagabondage ; qu'il voulait rejeter de la société les hommes oisifs, de même que le cultivateur écarte de son champ les plantes parasites ; que, toutefois, avant de mettre à exécution les lois promises, il avait besoin de connaître les hommes et les choses de la colonie ; qu'en attendant, il conserverait ce qui était.
Victor Hugues était absent ; mais il semblait encore poursuivre son successeur de son ombre. Desfourneaux était tourmenté de la crainte que la colonie hésitât à croire que le grand despote des Antilles ne fût plus debout. Pour l'en convaincre, il donna l'ordre à toute administration municipale de faire partir deux de ses membres, décorés de leur écharpe, à l'effet de parcourir toutes les propriétés de la commune, et, sur chaque habitation, les cultivateurs étant assemblés, de leur lire et expliquer, tant l'arrêté du Directoire relatif à la nomination du nouvel agent, que la proclamation de ce dernier.
Cette promenade des officiers municipaux, pour éclairer les citoyens, ne rassura pas complètement Desfourneaux : appréhendant que ces premiers envoyés ne comprissent pas bien la pensée et le but de leurs tournées, il chargea de la même mission trois hommes de confiance, appartenant à l'administration municipale de la Basse-Terre, les citoyens Lamiral, Robinson et Vauchelet. Ils avaient ordre de commencer leur lecture et leurs explications dans les communes sous le vent, de voyager toujours ensemble, sans pouvoir se séparer pour aucune raison et dans aucun cas. Mais voilà que, les missionnaires rendus aux Habitants, Robinson et son cheval se quittent, mais si brutalement, que le cavalier, par terre et meurtri, déclare ne pouvoir plus se remettre en selle. Grand embarras ! Comment poursuivre la mission en présence de l'ordre de ne pas se séparer ? Cependant,
après discussion, Lamiral et Vauchelet demeurèrent d'accord que Desfourneaux, dans ses instructions, n'avait pu prévoir ce qui arrivait à Robinson. Alors, après avoir dressé procès-verbal de la chute, ils continuèrent leur route.
Fidèle à ce qu'il avait annoncé dans sa proclamation, Desfourneaux alla faire une tournée dans les différentes parties de la colonie afin de connaître, par lui-même, les choses et les personnes. Dans les derniers temps de l'administration de Victor Hugues les femmes des émigrés n'avaient plus été parquées dans les villes. On leur avait permis de résider là où elles voulaient. Desfourneaux les trouva plongées dans la plus profonde misère : on leur avait refusé un logement sur les habitations appartenant à leurs maris, et sur lesquelles elles avaient des droits ; manquant d'aliments, elles n'avaient pas même de mauvais haillons pour couvrir leurs enfants. Si elles ne mouraient pas de faim, c'est que les unes recevaient la charité de certaines dames des villes, et les autres de quelques femmes noires, leurs anciennes esclaves. Cette situation était une conséquence de la législation et des idées de l'époque. C'était comme un article de foi : les gouvernants ne devaient avoir pour tout ce qui touchait aux émigrés ni cœur ni pitié. Desfourneaux lui-même, tout en s'apitoyant sur le sort des infortunées si inhumainement traitées par son prédécesseur, était entraîné par le torrent, et il avait annoncé à la colonie, comme une bonne nouvelle, la guerre terrible qu'il comptait faire aux émigrés.
Cependant, les premiers actes de Desfourneaux montrèrent son intention de faire marcher l'administration dans une voie autre que celle qu'avait suivie le gouvernement de Victor Hugues. Le sieur Féraud, chirurgien et propriétaire dans la commune des Habitants, étant averti que, dans une des cases de son habitation, deux hommes noirs, les citoyens Noël et Guillaume, se battaient à outrance, accourt, et, pour faire lâcher prise aux combattants, frappe l'un et l'autre d'un bâton. La paix rétablie, les deux athlètes remercient Féraud de son intervention. Le lendemain, Féraud et Guillaume se voient,
se parlent, et rien n'indique chez le dernier qu'il garde dans le cœur un ressentiment, même léger, des faits de la veille. Mais Guillaume, soldat dans la garde nationale, a la mauvaise pensée de conter à son commandant ce qui s'était passé. Ce commandant était un nègre du nom de Gabriel. Il s'emporte, et déclare au soldat qu'il le chassera de la garde nationale, s'il ne rend à Féraud les coups de bâton qu'il en a reçus. Le malheureux Guillaume, ainsi poussé, s'arme d'une trique, et trois jours après, le 9 septembre 1798, va attendre Féraud dans un sentier écarté. Bientôt le chirurgien se présente et tombe demi-mort sous les coups de Guillaume. Plainte de Féraud. L'affaire ne fut pas jugée assez grave pour provoquer même une instruction contre l'assassin, qui continua paisiblement son service dans la garde nationale.
Desfourneaux arrive. Quatre mois et demi se sont écoulés depuis l'attentat. Le 24 janvier 1799, nouvelle plainte de Féraud. Aussitôt un conseil de guerre est assemblé à la Basse-Terre : Guillaume, condamné à mort, est fusillé sur la place du bourg des Habitants le 16 février 1799 !
D'autres exemples d'une justice prompte et terrible enseignèrent à la population que désormais on ne souffrirait plus, comme autrefois, les attentats de bas en haut. Un soldat, à la Pointe-à-Pitre, ayant frappé son capitaine sous les armes, fut déféré à un conseil de guerre et fusillé. Un cultivateur de l'habitation Dano, accusé d'avoir assassiné le géreur de sept coups de couteau, fut livré aux tribunaux et condamné à mort. Desfourneaux voulut que tous les ateliers voisins assistassent à l'exécution.
L'un des premiers soins de Desfourneaux, en prenant possession du gouvernement, fut d'établir la situation financière de la colonie. Les dépenses s'élevaient à environ neuf cent mille livres ou quatre cent quatrevingt-six mille francs par mois. Les ressources variaient, mais étaient considérables et supérieures aux dépenses, par suite des revenus des propriétés confisquées, dont l'Administration disposait. Les deniers publics étaient, toutefois, maniés de telle sorte que la dépense excédait
la recette. Desfourneaux ne trouva que douze mille cent soixante-trois francs dans la caisse de la Basse-Terre; il n'y avait rien dans celle de la Pointe-à-Pitre. Les magasins ne renfermaient qu'un mois d'approvisionnements pour les rations de la troupe. Victor Hugues avait, en outre, disposé d'une caisse formée des parts de prise des marins absents, déserteurs ou morts. Les fonds de cette caisse avaient de l'importance et constituaient, entre les mains de l'Administration, un dépôt à la disposition des ayants droit. Il fallut, pour faire face aux dépenses journalières, recourir à un emprunt de cent soixante-deux mille francs, qui fut négocié par l'intermédiaire du chef d'administration Bresson. Cet emprunt, joint aux acquisitions faites à crédit avant et depuis l'arrivée de Desfourneaux, éleva la dette courante à huit cent dix mille francs. Dans cette somme n'était pas compris l'arriéré, qui, selon l'ordonnateur Devers, était immense.
Avec les denrées déjà fabriquées, on aurait pu acquitter le montant de la dette courante, mais il aurait fallu en trouver le placement. Depuis la guerre, les navires français ne fréquentaient plus les ports de la Guadeloupe ; cette île n'avait de commerce qu'avec les neutres, et le grand marché des Etats-Unis lui était à peu près fermé par suite des démêlés de Victor Hugues avec cette puissance. Les denrées restaient donc en magasin, faute de débouchés. Desfourneaux, sentant cette fâcheuse situation, fit tous ses efforts pour rétablir au plus vite les anciennes relations entre la colonie et les Etats-Unis. Aussitôt son arrivée, les citoyens américains détenus furent mis en liberté, secourus de vêtements et d'argent, puis transportés à New-York aux frais de la colonie ; tous les navires capturés furent relâchés. Une goélette de guerre, la Revanche, prise sous l'administration de Victor Hugues, fut renvoyée au président avec une lettre du nouvel agent marquant ses bonnes dispositions à l'égard des états de l'Union américaine. Ces actes d'une politique éclairée, si propres à faire renaître l'harmonie et les bonnes relations entre le gouvernement des Etats-Unis et celui de la Guadeloupe, furent
au contraire la cause indirecte d'une rupture plus profonde.
La frégate américaine la Constellation croisait dans la mer des Antilles. Sir Truxton, son commandant, rencontrant la frégate française Vlnsurgente, qui croisait dans la même mer, frégate bien inférieure en force, l'attaque, et, après un combat inégal, l'oblige à amener son pavillon.
Desfourneaux, précisément parce qu'il s'était ingénié pour complaire aux Américains, fut vivement blessé de cet acte d'hostilité. Son irritation ne lui laissa pas le loisir de rechercher si le commandant de la Constellation avait agi d'ordre de son gouvernement ou de son propre mouvement, par suite de l'ignorance dans laquelle il était de la nouvelle marche suivie par l'administration de la Guadeloupe : faisant usage d'un article de ses instructions, portant : — « Dans le cas où vous auriez la « certitude que les puissances neutres agiraient hostile lement, vous prendrez les mesures nécessaires pour « faire respecter le pavillon républicain, sans avoir « besoin d'attendre les ordres officiels du directoire « exécutif » — le 14 mars 1799, après avoir rappelé sa conduite à l'égard du gouvernement de l'Union et l'acte d'hostilité dont elle avait été suivie, il prit l'arrêté suivant :
« Les capitaines et officiers commandant les navires « de la République et ceux armés sortant de la Guade- « loupe et dépendances sont autorisés, à compter du « jour de la publication du présent arrêté, à courir « sur tous les bâtiments américains, tant du gouverne- « ment que du commerce, à les saisir, capturer sans « exception ni distinction, et les conduire dans les ports « de la Guadeloupe et dépendances. »
Aussi bien, c'est en vain que Desfourneaux eût montré de la longanimité et souffert en silence les actes d'hostilité des Etats-Unis d'Amérique : cette république était en guerre avec la France. Aussitôt que la guerre eut éclaté entre l'Angleterre et la République française, Washington avait proclamé la neutralité de l'Amérique. Cependant le cabinet de Saint-James avait donné ordre
à ses vaisseaux de capturer tous les navires qui portaient des vivres et des munitions aux colonies françaises, et, aux autorités britanniques, de forcer ceux qui partaient des îles anglaises à déclarer, sous caution, qu'ils déposeraient leur chargement dans des ports anglais ou neutres. C'était ainsi que l'Angleterre entendait le droit de neutralité : les neutres pouvaient venir chez elle, mais non aller chez les autres nations. La puissance en guerre avec la Grande-Bretagne n'avait qu'à exiger la même chose, et il n'y avait pas de neutralité possible. Pour soutenir sa première prétention, l'Angleterre en avait élevé une autre, celle de visiter les navires de commerce des puissances neutres, afin de s'assurer qu'ils n'entretenaient pas de relations commerciales avec la France. Les Etats-Unis souffraient ces visites. Par un système de représailles, le Directoire avait déclaré que la France traiterait les neutres comme ils se laissaient traiter par l'Angleterre.
La République avait contre le gouvernement de l'Union américaine un grief plus sérieux : par le traité d'alliance du 16 février 1778, auquel les Etats-Unis devaient leur existence, cette république s'était engagée à n'accorder à personne des avantages commerciaux qui ne fussent en même temps communs aux Français ; malgré ce traité, elle avait accordé à l'Angleterre des avantages particuliers et exclusifs. Ce procédé montre ce que l'on doit attendre de la reconnaissance des gouvernements. Il est vrai que la Convention, en proie à une fièvre chaude, saisie de vertige, avait eu l'étrange folie d'écrire aux Etats-Unis de se tenir pour bien avertis que tout ce qu'avait fait la France pour leur indépendance n'avait été que mensonge et perfidie.
C'était le 23 décembre 1792 : le citoyen Genest venait d'être nommé ministre plénipotentiaire auprès des Etats- Unis d'Amérique. La Convention voulut qu'il fût porteur d'une adresse au peuple américain. Cette adresse fut votée. C'est dans cette pièce, rédigée par Guadet et applaudie par la Convention, qu'on lit ces phrases étonnantes « . . .Les Etats-Unis d'Amérique auront peine à < le croire : l'appui que l'ancienne cour de France leur
« prêta pour recouvrer leur indépendence n'était que « le fruit d'une vile spéculation, et ses ambassadeurs « avaient l'ordre criminel d'arrêter le cours de leurs « prospérités. »
La conduite des Etats-Unis et les représailles de la France avaient amené entre les deux nations, sans déclaration d'hostilités, un état de guerre. La perfidie fut conseillée à la colonie. Le ministre de la marine Stoddet répondit à un envoyé de Desfourneaux que le gouvernement de l'Union ne voulait pas traiter avec le Directoire, mais qu'il s'entendrait avec les autorités de la Guadeloupe, si elles voulaient faire ce qu'avait fait Toussaint- Louverture à Saint-Domingue, déclarer la neutralité de la colonie pendant la guerre. Cette proposition fut reçue par Desfourneaux avec indignation.
En guerre avec les Etats-Unis, n'ayant que des relations rares avec l'Europe, la colonie, pour ses approvisionnements comme pour l'écoulement de ses produits, fut obligée de recourir aux îles neutres de Saint-Thomas et de Saint-Barthélémy. Ce cabotage, qui ne pouvait se faire qu'en traversant les croisières ennemies, était environné de périls. La plupart des armateurs ayant renoncé à armer en course, les navires restés disponibles, naguère corsaires, furent transformés en bâtiments de commerce. Nos braves marins, habitués à braver les dangers de la mer et des combats, aimaient à courir ces nouveaux hasards, consistant à mettre en défaut la surveillance de l'ennemi. A cette époque furent aussi tentées des expéditions pour la France dont quelques-unes furent heureuses.
Laissant au commerce le soin de l'approvisionnement de la colonie et celui de trouver un débouché pour les produits du sol, Desfourneaux, en présence des moyens de défense dont disposait le pays, sans crainte des entreprises de l'ennemi, crut pouvoir consacrer son activité aux choses' de l'intérieur.
Du temps de Victor Hugues, l'administration des revenus des propriétés confisquées avait été déplorable. Ces revenus, qui formaient la branche la plus productive du budget de la colonie, n'arrivaient qu'en partie dans les
coffres de l'Etat. C'était une conséquence des choses. Dans chaque commune, les séquestres fabriquaient les denrées et les livraient au commissaire, qui devait les tenir à la disposition de l'Administration. Le commissaire avait donc entre ses mains toutes les denrées de la commune. Il n'existait aucun système de comptabilité. On aurait pu contrôler les comptes des commissaires à l'aide de ceux des séquestres, mais ces derniers agents ne sachant, pour la plupart, ni lire ni écrire, étaient dans l'impossibilité de tenir même de simples notes. On se reposait sur le zèle du commissaire pour surveiller la gestion des séquestres, et sur sa probité pour apporter de l'exactitude dans ses propres comptes. Ce procédé simple, qui avait l'avantage de n'exiger qu'un nombre restreint de fonctionnaires, réclamait des employés d'une haute moralité, des employés qui fussent au moins au-dessus du besoin, et on refusait aux commissaires et aux séquestres les moyens de vivre ! Les uns et les autres n'avaient un traitement ni suffisant ni fixe. Desfourneaux fit cesser cet état de choses, en établissant des règles de comptabilité pour l'administration des séquestres et des commissaires délégués. Il attribua ensuite aux commissaires un traitement gradué selon les produits de la commune. C'était une manière d'intéresser ces administrateurs à la prospérité des travaux agricoles. La pensée de Desfourneaux étant d'accorder aux commissaires des traitements à peu près égaux, et toutes les communes n'ayant pas des revenus de la même importance, il dut permettre aux commissaires de prélever moins ou plus, eu égard aux produits ordinaires de la commune. Le tableau de répartition montrera quelles étaient alors les communes les plus riches et les plus pauvres. Le commissaire devait percevoir sur la totalité des denrées fabriquées dans la commune où il était placé, savoir :
Basse-Terre (extra muros) 1 p. %
Baillif 2
Vieux-Habitants 4
Bouillante 4
Pointe-Noire 4
Tricolore 4
Lamentin * 2 p. %
Baie-Mahault 3
Goyave 2
Capesterre 1
Trois-Rivières 2
Vieux-Fort 2
Gosier 4
Port-Libre 1
Abymes 3
Morne-à-1'Eau 1
Petit-Canal 1
Anse-Bertrand 1
Egalité 2
Fraternité 1
Moule 1
Marie-Galante 1
En toutes choses il y a des avantages et des inconvénients. Dans certaines communes, les commissaires ayant le droit d'exiger 4 p. 0/0 sur les revenus, et dans d'autres seulement 1 p. 0/0, il en résultait qu'ils avaient des traitements à peu près égaux ; mais il en résultait aussi que c'étaient les communes les plus pauvres qui payaient le plus.
Régler les obligations des propriétaires à l'égard des travailleurs et de ceux-ci envers les premiers fut surtout l'objet de toute la sollicitude de Desfourneaux. Jusqu'alors les cultivateurs n'avaient reçu aucun salaire en échange de leurs travaux. Le moment était venu de faire cesser cette injustice. Mais, auparavant, Desfourneaux voulut refouler à la campagne tous les cultivateurs qui s'étaient rendus vagabonds pour ne pas continuer les travaux des champs, travaux devenus plus cruels que du temps de l'esclavage, puisque les travailleurs étaient privés tout à la fois et d'un salaire et des soins de l'ancien maître. En conséquence, le 4 février 1799, il adressait aux commissaires des cantons la lettre-circulaire
suivante « Vous voudrez bien, aussitôt la présente
« reçue, faire afficher dans chaque canton le tableau « des divagants, faire publier qu'il leur est accordé le « terme de dix jours pour rentrer, et, passé ce délai,
< ils seront arrêtés, traduits devant un conseil de guer- « re, et punis de mort, conformément à la loi du 18 jan-
< vier 1797, contenant des dispositions spéciales pour la
« répression des vols et des attentats sur les grandes
< routes et le rétablissement de la sûreté publique. » Cette lettre était simplement un épouvantail propre à
agir sur l'esprit des cultivateurs. Le temps était passé où Ton pouvait envoyer à l'échafaud pour un délit imaginaire. La lettre de Desfourneaux obtint la destination qu'elle avait eue dans la pensée de son auteur : on en fit beaucoup de bruit. Elle reçut une immense publicité. Un grand nombre de cultivateurs, effrayés, rentrèrent sur les propriétés qu'ils avaient abandonnées.
Ce fut six jours après sa lettre-circulaire, le 10 février 1799, que Desfourneaux prit son arrêté qui fixa la part des produits à abandonner aux travailleurs pour leur tenir lieu de salaire. Les agitateurs, toujours à l'affût des événements qui peuvent servir leurs desseins coupables, avaient saisi l'occasion du rappel de Victor Hugues pour recommencer leur propagande anarchique. Ils disaient aux cultivateurs que la révolution avait été faite pour effacer la distinction des propriétaires et des travailleurs; qu'ils ne devaient travailler qu'autant qu'on les reconnaîtrait propriétaires de la terre qu'ils cultiveraient. Ces idées avaient pris assez de consistance pour que le chef de la colonie jugeât nécessaire de rassurer le propriétaire et d'éclairer le travailleur trompé. Dans le préambule de son arrêté, il disait : « Des opinions erronnées « et affligeantes pour les propriétaires ont circulé : elles
< doivent être à jamais détruites. Les cultivateurs ne « sont point propriétaires, mais ils doivent fertiliser les « campagnes et être payés de leurs travaux. »
Desfourneaux avait vu l'association fonctionner à Saint-Domingue sous la main de Toussaint-Louverture, et il fit de l'association la base de son arrêté.
Les principales obligations du propriétaire consistaient : à soigner les vieillards et les infirmes, à entretenir un hôpital sur la propriété pour le traitement des malades, à abandonner à chaque travailleur une certaine étendue de terrain pour être cultivé pour son compte particulier dans le temps qui lui était laissé, et, à la masse de l'atelier, le quart net de tous les produits de l'habitation exploitée. Ce quart était partagé, savoir ::
une part pour chaque cultivateur, ouvrier ou employé, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à cinquante ; trois parts pour le premier chef d'atelier ; deux parts pour chaque chef raffîneur ; une demi-part aux enfants de dix à quinze ans ; une part à chaque citoyen employé à l'hôpital.
Le salaire des domestiques était fixé en argent : 10 francs 80 centimes par mois pour les individus de quinze à cinquante-cinq ans ; 5 francs 40 centimes pour ceux âgés de dix à quinze ans.
Un autre arrêté établissait les obligations des travailleurs. Excepté le nonidi et le décadi, conséquemment huit jours par décade, ils étaient tenus de travailler chaque jour, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, sauf deux intervalles, le premier de huit heures et demie à neuf heures pour le déjeuner, et le second de midi à deux heures pour le dîner. C'était la seule obligation imposée aux travailleurs ; mais des mesures de police avaient été prises pour qu'elle fût ponctuellement exécutée. Les manquements, selon les circonstances, étaient punis de l'amende ou de la prison. Il y avait une autre peine qui n'était pas écrite, mais que les inspecteurs de la culture avaient établie, c'était le fouet. Le manche était orné de rubans tricolores et les inspecteurs lui avait donné la qualification de fouet national ; mais le peuple l'avait immédiatement débaptisé et l'appelait du nom de l'inspecteur. Ainsi dans l'arrondissement de la Basse-Terre on disait le Gaîrouard, donner des coups de Gairouard.
Gairouard était l'inspecteur des cultures de l'arrondissement de la Guadeloupe proprement dite, Durand celui de l'arrondissement de la Grande-Terre, et Hurson Dumon celui des îles Marie-Galante, Désirade, Saint- Martin et Saint-Eustache.
Les travailleurs étaient astreints à demeurer sur les habitations où ils avaient été esclaves. Ceux qui les avaient abandonnées pendant les troubles pouvaient être recherchés et rappelés. A l'avenir, ils ne pouvaient s'éloigner de la propriété sans un permis ou laissez-passer du propriétaire ou du géreur. Rencontrés sans le laissez-
passer, ils étaient arrêtés et déposées à la geôle, d'où le propriétaire les faisait retirer en payant les frais de l'arrestation. La prise était payée au capteur 5 fr. 40 cent.
La loi du 1er janvier avait réputé vagabond l'individu qui ne « pouvait justifier d'un domicile ou d'un état. » Cette qualification de vagabond fut étendue. Le 11 juin 1799, le général Paris, commandant de l'arrondissement de la Basse-Terre, écrivait à l'administration municipale : « .... On doit comprendre dans la classe des « divagants toute personne de l'un ou de l'autre sexe « qui, lors de la prise de la Guadeloupe sur les Anglais, « professait la culture des terres, ou était attachée à « une habitation pour un service quelconque, et qui, « depuis cette époque, a quitté son habitation et sa « commune. »
Mais les mesures prises contre les cultivateurs pour les contraindre à résider sur les habitations qui leur étaient assignées n'auraient pas été efficaces s'ils avaient pu trouver un asile autre part. Un grand nombre, parmi eux, aimant mieux les dangers de la mer que les travaux des champs, s'enrôlaient sur les corsaires. Un arrêté soumit aux lois sur la divagation le cultivateur trouvé à bord d'un corsaire. Ce n'était pas tout. Il fut défendu à tout consignataire ou armateur de l'enrôler, sous peine d'une amende de sept cent quatre-vingts francs. Le capitaine ou l'officier convaincu d'avoir débauché un cultivateur était destitué et condamné à six mois de détention.
La mer fermée aux cultivateurs, on leur ferma aussi toute terre autre que celle sur laquelle on voulait qu'ils restassent. Le recel d'un cultivateur fut puni d'une amende de quatre cents gourdes, ou 2,160 francs, dont moitié applicable au dénonciateur et aux capteurs. Les militaires noirs, en relations journalières avec les cultivateurs, connaissant tous les lieux de leur retraite, les eurent bientôt dénoncés et arrêtés, afin de gagner les deux cents gourdes de prime.
Résidence forcée, travail obligatoire, châtiments corporels, c'était évidemment l'esclavage, moins le nom. La population ne s'y méprenait point. Dosse, habitant
du Matouba, a peint la situation dans un couplet, espèce de parodie de la Marseillaise. Nous le rapportons, parce que de telles pièces révèlent toute une époque.
Air : Allons enfants de la patrie.
€ Allons enfants de la Guinée,
« Le jour de travail est arrivé ;
« Ah ! telle est notre destinée,
« Au jardin avant soleil levé ! (bis)
« C'est ainsi que la loi l'ordonne ;
« Soumettons-nous à son décret ;
« Travaillons sans aucun regret,
« Pour mériter ce qu'on nous donne.
« A la houe, citoyens ! formez vos bataillons !
« Fouillons (bis), avec ardeur faisons de bons sillons.
On peut croire que ce régime ne convenait pas à tous les cultivateurs. Ne trouvant d'asile nulle part, une foule de travailleurs se mirent en état de marronnage, se réfugièrent dans les bois, comme au temps de l'esclavage. Déjà, depuis l'insurrection du Lamentin, beaucoup de noirs s'étaient réunis dans les bois de la Goyave. Là, ils avaient défriché, construit des cases, établi des cultures. C'était une peuplade en dehors de la société de la Guadeloupe. Les marrons du travail allèrent se joindre à eux. Il fallut aller à la chasse de ces citoyens qui renonçaient à la patrie et aux bienfaisantes lois de la Grande-Nation. C'étaient des émigrés d'un nouveau genre, possédant néanmoins, de même que les premiers émigrés, un trésor qui, quoique d'une nature différente, excitait la même convoitise. Les nobles émigrés avaient pour richesses de l'or et des fonds de terre, et les cultivateurs, leurs bras. Pour jouir de la fortune des uns et des autres, il fallait que ceux-ci fussent présents et ceux-là absents ; aussi on mettait autant d'ardeur à rappeler les cultivateurs qu'à empêcher les nobles de rentrer. Desfourneaux fit marcher la force armée contre les carbets de la Goyave : les cases furent renversées, les plantations détruites, et ceux des fugitifs qui ne furent pas tués, ramenés sur les habitations.
Malgré les règles de comptabilité établies pour l'administration des séquestres, cette administration présen-
tait encore de nombreux et grands abus. Il n'en pouvait être autrement, vu la masse et la qualité du personnel employé. Ces abus ne devaient disparaître que par la suppression même de l'administration des biens séquestrés. Desfourneaux s'y décida par un arrêté du 9 juillet 1799, dont voici les termes :
« L'agent particulier du Directoire exécutif aux Iles- € du-Vent, qui n'a rien tant à cœur que de faire refleu- « rir l'agriculture, en lui donnant toute l'activité dont « elle est susceptible, a pensé qu'un des moyens d'at- « teindre ce but était d'y intéresser ceux qui par leurs « connaissances agricoles, leur industrie et leurs capi-
< taux, pouvaient porter les établissements à sucre et € café à leur plus haut point de prospérité ;
« Ayant de plus senti la nécessité de simplifier les
< opérations de l'Administration, en la rappelant à ses « fonctions ordinaires et en la tirant du dédale où l'en-
< traîne la régie d'une trop grande quantité de biens « séquestrés, et voulant d'ailleurs faire cesser les nom- « breuses dilapidations qui ont eu lieu,
« Arrête ce qui suit :
« Article 1er. Toutes les habitations réservées jusqu'à
< ce jour pour être régies par l'Administration seront « affermées conformément à la loi, pour cinq années « consécutives, et adjugées publiquement au plus offrant « et dernier enchérisseur. »
Les autres articles de l'arrêté concernaient l'administration et les obligations du fermier. Il devait fournir caution, entretenir la propriété et la remettre à la fin du bail dans le même état qu'il l'avait reçue ; il lui était interdit de changer le genre et la nature des cultures de chaque habitation ; le prix du fermage était payable par tiers, de quatre en quatre mois, et en denrées de la propriété affermée ; en cas d'inexécution des clauses du cahier des charges, le bail était résolu.
La pensée, d'affermer les habitations nationales n'appartient pas à Desfourneaux. Dès les premiers temps de l'administration de Victor Hugues, avaient été louées, à la suite d'enchères publiques, toutes les petites propriétés qui ne faisaient pas assez de revenus pour payer
le séquestre, faire face aux dépenses de l'exploitation et laisser un excédent dont auraient bénéficié les caisses de la République. C'est ainsi que, le 11 octobre 1795, furent criées et adjugées les habitations Versailles, Thillac, Lemerle, veuve Hugenet, Dampierre, Servule, Boudet, Duvivier, Audinet, Rougemont, toutes voisines de la Basse-Terre. Victor Hugues méditait d'étendre à toutes les propriétés séquestrées le système des baux à ferme. Le 2 avril 1796, à Rigaud, officier de santé au service de la République, logé par le Gouvernement dans la maison du maître d'une sucrerie de la Capesterre, Lebas écrivait : « Nous sommes fâchés de vous voir « déterminé à quitter la maison que vous occupez ; « étant dans l'intention de donner sous peu à bail ces « sortes d'habitations vous auriez eu des droits à la « préférence. »
Ainsi, à son arrivée, Desfourneaux trouva l'idée d'affermer les propriétés nationales en cours d'exécution. Il ne fit qu'étendre et perfectionner une œuvre déjà commencée. Il y a plus : la nécessité d'enlever à l'administration des séquestres les biens des émigrés pour les mettre en location avait passé de l'esprit des administrateurs dans la loi. En effet, on trouve dans la loi organique, article 48, la disposition suivante :
« Les biens nationaux seront donnés à ferme, pour « cinq ans au plus, à la suite d'une adjudication publi- « que. »
Desfourneaux n'ayant pris son arrêté que le 9 juillet, quelque huit mois après son arrivée, avait même tardé à mettre à exécution les prescriptions de la loi. Mais, nous l'avons dit, la vanterie était l'un de ses travers : il fit tant mousser les résultats obtenus par l'arrêté du 9 juillet, qu'il est encore de tradition dans le pays que l'idée d'affermer les biens nationaux lui appartient d'une manière entière et complète. Cependant, et nous aimons à le répéter, la forfanterie de Desfourneaux ne le privait pas d'un mérite administratif réel et incontestable.
Il était convaincu, avec Montesquieu et tous les hommes de bon sens, qu'il faut tout faire pour le peuple et rien par lui. Aussi, bien que dans sa proclamation il
eût annoncé qu'il était venu pour mettre à exécution la constitution de l'an ni, il reculait le plus possible le moment où allait entrer en fonctions, dans la colonie, le mécanisme directorial. Les raisons qui portaient Desfourneaux à craindre les élections étaient précisément celles pour lesquelles d'autres les réclamaient. Victor Hugues n'était pas sans avoir laissé dans la colonie des partisans de son système administratif ; à ces hommes, la manière de faire de Desfourneaux ne convenait pas : ils souhaitaient donc des élections, dans la pensée qu'elles pourraient déterminer un désordre dont ils profiteraient pour faire passer leurs idées. Leurs manœuvres amenèrent, le 2 mars, un mouvement qui fut réprimé, mais qui fit comprendre au chef de la colonie qu'il y aurait danger à reculer plus longtemps la mise en activité de quelques-unes des parties de la constitution.
A voir les craintes de Desfourneaux à l'approche de la promulgation de la constitution, et l'ardeur des vrais républicains à réclamer cette promulgation, on est porté à croire que cette constitution renfermait un germe d'institutions libérales : erreur. A la vérité, elle avait pour base l'élection des fonctionnaires par le peuple. Le 21 mars de chaque année, le peuple, dans tous les cantons, se réunissait de droit en assemblées primaires, et procédait, selon qu'il y avait lieu, à la nomination : 1° des membres de l'assemblée électorale ; 2° du juge de paix et de ses assesseurs ; 3° du président de l'admis nistration municipale du canton et des officiers municipaux.
Les électeurs nommés par les assemblées primaires, formant à leur tour les assemblées électorales, élisaient 1° les membres du corps législatif, savoir : les membres du conseil des Anciens, ensuite les membres du conseil des Cinq-Cents; 2° les membres du tribunal de cassation; 3° les hauts jurés ; 4° les administrateurs du département ; 5° le président, l'accusateur public et le greffier du tribunal criminel ; 6° les juges des tribunaux civils.
Voilà certes un riche butin confié à l'élection ! Mais tournons la page, arrivons à l'article 155 de la constitution ; que lisons-nous ? « Tous les fonctionnaires
« publics dans les colonies françaises seront nommés « par le Directoire jusqu'à la paix. >
Et dans l'article 156 ? « Les agents particuliers aux « colonies exercent les mêmes fonctions que le Direc- « toire, et lui seront subordonnés. »
Ainsi c'était à Desfourneaux qu'était laissé le soin de nommer tous les fonctionnaires qui auraient dû être élus.
Nous verrons plus tard que ces nominations, même faites par l'autorité, n'étaient pas sans inconvénients. Quelle allait donc être la mission des assemblées primaires ? voici : élire des électeurs pour composer l'assemblée électorale, ici un, là deux, plus loin trois, selon l'importance de la population du canton. Et pourquoi l'assemblée électorale ? on va le comprendre : il eût été bizarre de faire nommer par un agent du Directoire, des membres du corps législatif et du tribunal de cassation; ces nominations avaient donc été réservées à l'élection. Suivant un tableau arrêté le 9 janvier 1796, le département de la Guadeloupe avait quatre députés à élire au corps législatif, deux pour le conseil des Anciens et deux pour le conseil des Cinq-Cents, et un membre au tribunal de cassation.
Desfourneaux, voulant entrer dans la constitution, nomma les citoyens qui devaient composer l'administration centrale, lesquels furent : Chauveau, président ; Nison, Courtois, Marc-Solier et Roche-Rupès, administrateurs ; Auguste Labbé, commissaire du Directoire ; Merlande, secrétaire.
Cette administration fut installée le 11 mars 1799. Le lendemain, elle fit connaître à la population son entrée en fonctions par une proclamation dont voici le début :
« Vous annoncer notre installation constitutionnelle « dans les fonctions importantes d'administrateurs de « ce département, c'est vous apprendre que le système « de déprédation, d'injustice et de terreur qui a si long- « temps pesé sur cette superbe et malheureuse colonie « est passé, que le règne de la loi va enfin luire sur la « Guadeloupe. . . »
Dans le surplus de la proclamation, les administra-
teurs disaient tout ce qu'ils allaient faire pour le bonheur des citoyens et la prospérité de la colonie.
Malheureusement c'étaient des promesses, et la colonie n'eut pas autre chose. Trop de gens étaient intéressés dans le système de déprédation, d'injustice et de terreur qui avait été érigé pour que ce système ne comptât pas encore de longs jours. Quant à la manière de faire des administrateurs, elle se révéla par des tracasseries et par une susceptibilité excessive pour tout ce qui touchait à leur pouvoir et à leur autorité. L'administration centrale, pour faire luire le règne de la loi, pensait devoir traiter avec les autres administrations de maître à esclaves. Elle cassa avec brutalité un arrêté de l'administration municipale de la Basse-Terre sur la farine de manioc, et força cette même administration à reprendre un secrétaire greffier qui s'était conduit à son égard avec irrévérence et qu'elle avait renvoyé.
Il faut que l'autorité soit bonne à garder, puisque les agents municipaux restèrent en place ; mais ils ne tardèrent pas à se venger d'une manière éclatante. Il y avait à peine cinq semaines que l'administration centrale était en fonctions : tout à coup un fait se révèle à la charge de l'un de ses membres; on apprend que l'administrateur Nison a des goûts dépravés, qu'il aime à jouer avec les enfants ; que, notamment, ayant causé avec une petite fille de six ans, il était résulté de l'entretien qu'à un esprit immoral l'administrateur joignait un corps malsain. Ce fut une bonne fortune pour l'administration municipale. Le moment des représailles était venu. Loin de chercher à assoupir l'affaire, elle fit sonner les cloches, emboucher la trompette et battre la grosse caisse. Jamais tant d'activité et de soin n'avaient été apportés à la constatation d'un délit. Le 18 avril, un mandat d'amener fut décerné contre l'administrateur naguère si fier et si hautain. Le zèle malicieux de la municipalité n'empêchait point d'ailleurs que l'accusation dirigée contre Nison ne fût parfaitement fondée. Il fut obligé de faire l'aveu de sa faute, comme aussi de ses tentatives pour acheter, à prix d'argent, le silence de la mère de l'enfant.
Une si sale affaire en tous lieux jette de la déconsidération, et tue dans un pays où, comme à la Guadeloupe, l'esprit est éminemment frondeur. Aussi, à partir de cette époque, l'administration centrale s'enveloppa dans le silence ; elle n'eut qu'un soin, celui de cacher son existence, afin de conserver à ses membres un titre nominal qui leur permît d'émarger d'assez riches émoluments.
Desfourneaux, après avoir procédé à l'installation de l'administration centrale, fit, à la date du 14 mars, une proclamation pour appeler le peuple aux élections. D'après ce document on pouvait croire que les élections avaient une importance bien autre que celle que nous avons fait connaître ; la colonie allait être sauvée ou en péril, suivant le choix des électeurs. Les proclamations de Desfourneaux ont, en général, tant d'étendue, qu'il n'est pas possible d'en rapporter une dans son entier. Voici quelques passages de celle du 14 mars :
« La souveraineté du peuple n'est plus un problème ; « les plus grands philosophes l'ont démontrée, la raison « l'a sanctionnée, la constitution l'a proclamée. Près « d'elle, et sous l'emblème de l'arbre qui croît sous vos « yeux, s'élève la liberté. Ne vous y trompez pas, ce « n'est plus cette licence qui ne peut enfanter que des « désastres ; c'est la liberté de n'obéir qu'à la loi, de « faire ce qu'elle ne défend pas ; c'est la faculté de « contribuer immédiatement à la formation des lois et « à leur exécution, par le choix de représentants passés « au creuset d'élections épuratoires les unes des autres...
« Agrégés formellement à la Grande-Nation par la « communication qui vient de vous être faite de sa « charte constitutionnelle, par la soumission que vous « lui avez jurée, c'est pour la première fois, sans doute, « que vous vous pénétrerez de l'objet important de la « fête de la souveraineté, que vous saisirez le motif des « législateurs pour la placer à cette époque.
« ...C'est dans la pompe d'une fête publique, dans « ces réunions touchantes où se confondent les affec- « tions, que les Français, le même jour, à la même < heure, et sur tous les points de leur immense terri-
« toire, pourront se rappeler les uns aux autres l'article « 376 de la constitution, et s'écrier à la fois : C'est de « la sagesse des choix dans les assemblées primaires et « électorales principalement que dépendent la durée, la « conservation et la prospérité de la République.
« ... Ne manquez pas de vous y rendre — dans les « assemblées primaires ; — c'est moins une pure fa- « culte qu'un devoir, et le négliger est un crime. Si la « chose publique va mal, de qui aurez-vous à vous plain- « dre, si vous avez dédaigné de concourir vous-mêmes « aux choix des membres des grandes autorités.
« . . . Usez-donc de ce droit, citoyens, en ne déposant « dans ce vase, d'où sortiront les électeurs, que des « noms dignes d'en sortir. Et ces noms, qu'ils ne soient « pas ceux des royalistes qui ne rêvent que le retour « d'un roi et de leurs privilèges, ceux des fanatiques « qui brûlent de s'agenouiller devant des images et des « prêtres, ceux des amis de la licence et de la désorga- « nisation, tous prêts à ramener la monarchie par les « oscillations . . .
« Ecartez avec soin du corps législatif et du tribunal « suprême ces hommes de partis disposés à tout boule- « verser ; les uns sous le prétexte de rétablir la royauté « et la religion ; les autres sous celui d'un nivellement « universel dont ils auraient soin de s'excepter ; et tous « pour s'emparer des trésors, du crédit et de la puisai sance ... »
Peu de personnes répondirent à l'appel de Desfourneaux ; le plus grand nombre des citoyens ne montrèrent de zèle que pour ne pas se rendre aux assemblées primaires, et en voici la raison : aux termes de la Constitution, pour être électeur dans les assemblées primaires, il fallait payer une contribution directe, foncière ou personnelle. Or, à la Guadeloupe, à l'exception d'un impôt extraordinaire levé par Victor Hugues en l'an vi, les citoyens, depuis 1794, n'avaient payé aucune sorte de contribution. Il fallut donc, pour le premier vote, recourir à un moyen transitoire. La loi du 1er janvier 1797 décida que tout citoyen qui voudrait voter dans les assemblées primaires serait tenu, lors de la forma-
tion du tableau de population, de déclarer qu'il était prêt à payer une contribution personnelle égale à trois journées de travail agricole. Ce n'était pas tout. Dix jours au moins avant le vote, il devait, sous peine d'être privé de son droit de suffrage, présenter une quittance, prouver que le montant de la contribution avait été versé au trésor. Ce moyen était admirable pour exclure de l'urne électorale la grande majorité des électeurs. Aussi obtint-il un plein succès : il n'y eut que peu ou point d'électeurs. Que ceux qui se constituent les mandataires du peuple viennent donc prétendre qu'il tient essentiellement à ses droits politiques ! A la Guadeloupe, il se refusait à les acquérir moyennant quelque chose comme trois fois quinze sous.
Le fait du petit nombre des électeurs qui avaient pris part au vote était celui de la loi ; mais Desfourneaux avait veillé pour faire écarter de l'urne électorale les hommes qui voulaient s'emparer des trésors, du crédit et de la puissance. Tous les ambitieux, tant de la colonie que de la France, qui comptaient voir leurs noms sortir de l'urne, déçus dans leurs espérances, jetèrent de hauts cris contre le chef de la colonie ; on mit à sa charge tous les faits électoraux, aussi bien ceux qui lui appartenaient que ceux qui étaient la conséquence forcée de la législation et de la nature des choses. Au conseil des Cinq-Cents, on l'accusa « d'avoir outragé la « souveraineté du peuple à l'époque des élections, « d'avoir foulé aux pieds les lois tutélaires de la liberté « publique et civile, et enfin d'avoir dicté des choix qui « ont été des produits de la violence et du despotisme. »
Cette accusation, qui relevait au fond et en la forme de l'école des clubs, n'eut pas de suite au conseil des Cinq-Cents, sur l'assurance que donna un membre de la commission que le ministre de la marine allait proposer au Directoire, si déjà il ne l'avait fait, le rappel de son agent à la Guadeloupe, sous le motif principal de ses actes arbitraires et tyranniques pour peser sur les élections.
En effet, Desfourneaux fut révoqué de ses fonctions
le 14 août 1799, et remplacé par les citoyens Jeannet, Laveaux et Baco.
Mais ce qui peut offrir matière à méditation, c'est que les mêmes hommes qui destituaient Desfourneaux à cause de ses actes tyranniques, se déclaraient dans le même temps satisfaits de la conduite de Victor Hugues à la Guadeloupe, et, pour l'en récompenser, lui confiaient la direction d'une autre colonie.
A la Guadeloupe, la masse du peuple se souciait peu et des élections et des élus. Ce qui la fit crier, ce fut un arrêté de Desfourneaux du 25 avril, portant promulgation des lois relatives aux patentes et à l'établissement de la régie du timbre et de l'enregistrement. L'émotion causée par l'apparition de ces lois fut si vive que l'agent du Directoire jugea prudent de prendre un second arrêté pour suspendre l'exécution du premier.