VOS AMIS CONNUS
« Au deuxième Camp-Décidé. »
Le malheureux Césaire Bananier, cité dans la fatale lettre, servait dans la 2e compagnie des Chasseurs des bois. Il s'était plusieurs fois battu contre les rebelles. Le chef de bataillon Vabe, qui commandait à la Capesterre, transmit les pièces au général Ménard et lui demanda ses ordres. Dans les guerres civiles on est défiant, et la défiance rend cruel. La lettre trouvée fut une preuve suffisante de la culpabilité des cinq individus qu'elle désignait. Ils furent tenus pour des traîtres, et l'ordre vint d'en user à leur égard comme s'ils avaient été pris dans les rangs des rebelles. Arrêtés, ils furent conduits au lugubre Fromager du Trou-au-Chien.
Les hommes des montagnes n'attendaient pas toujours qu'on vînt les chercher dans leur refuge. Lorsqu'ils se croyaient les plus forts, ils n'hésitaient pas à prendre l'offensive. M. Robert Durand commandait un poste au Lamentin. Il était campé sur l'habitation Mareuil, située sur la rive droite de la Grande-Rivière- Goyave et non loin de la lisière du bois. Une partie de ses hommes étant malades, entrer dans le bois, les abandonner, aurait été leur faire courir le risque d'être égorgés. Depuis plusieurs jours donc le chef du poste restait dans l'inaction. N'ayant jamais été inquiété, il était plein de confiance, et de cette confiance était née la négligence. Dans le poste, pendant la nuit, sauf un factionnaire, tout le monde dormait, les portes fermées. M. Durand, le sous-lieutenant Alley de Billon et deux sergents,.
étaient dans une case à nègre. Malgré une active surveillance et des exemples d'une justice aussi prompte que terrible, les rebelles avaient dans les ateliers des affidés à l'aide desquels ils savaient tout ce qui se passait dans les postes français. Une nuit, ils pénètrent en silence dans le poste, égorgent le factionnaire, et courent enfoncer les portes des cases dans lesquelles tout le monde était plongé dans le sommeil, officiers, sousofficiers et soldats. Le poste se réveille au bruit, s'arme, et les deux troupes commencent dans l'obscurité un combat corps à corps. M. Durand a avoué que, s'il n'avait su l'affreux sort qui l'attendait, il aurait jugé la défense impossible et se serait rendu. La peur d'effroyables tortures, en donnant un courage surhumain aux moins résolus, fit triompher les hommes du poste du danger de leur situation. Il est vrai de dire que la plupart des rebelles n'étaient armés que de piques, et que ceux parmi eux qui avaient des fusils avaient de la poudre si humide que presque tous les coups faisaient long feu. C'est ainsi que le chef du poste put voir impunément un rebelle lui appuyer sur la face la gueule de son fusil et lâcher le coup, qui fit fausse amorce. Les insurgés furent repoussés, laissant sur la place deux morts et deux blessés. Ne comptant pas regorgement du factionnaire, les Chasseurs des bois n'eurent qu'un homme tué et deux blessés.
Le chef du poste, en rendant compte de cette affaire, se garda d'annoncer qu'il avait été surpris endormi dans une fausse sécurité. Elle fut présentée comme une attaque de vive force brillamment repoussée. Alors il fut mis à l'ordre du jour. Un sabre d'honneur fut demandé pour lui, et le Capitaine-général alla faire une visite à Mn,e Durand pour la complimenter sur la belle conduite de son fils.
M. Durand a été plus d'une fois commandé pour s'enfoncer dans les bois et donner la chasse aux hommes des montagnes. Il avait pour guide un nègre nommé Pierre, qui sentait les marrons à distance et reconnaissait leur trace sur la feuille sèche.
M. de Vermont souhaitait mettre fin à cette guerre
impie. Il pensait qu'il serait plus facile d'arriver à soumettre les insurgés par la politique que par la force. Ce qu'il voulait, c'était d'amener les chefs à demander des passe-ports pour sortir de la colonie. Il était parvenu, à l'aide d'affidés, à en sonder quelques-uns sur leurs intentions. Jude et Jacquet étaient disposés à traiter» mais ils se montraient défiants : ils exigeaient, avant de se livrer, des garanties autres que celles que leur offrait l'intermédiaire dont se servait M. de Vermont. Jacquet fit dire au chef des Chasseurs des bois qu'il désirait avoir une conférence avec lui, mais qu'il ne pouvait sortir du bois sans se placer entre deux dangers également imminents : Fun consistait à être pris par les chasseurs et à être fusillé ou pendu ; l'autre, venant de ses propres soldats, grandirait encore plus dans la supposition d'un sauf-conduit qui le mettrait à l'abri du côté des chasseurs, car ce sauf-conduit éveillerait les soupçons de ses compagnons, qui, sans aucun doute,, le mettraient à mort, s'ils pouvaient soupçonner son intention de les abandonner, conséquemment d'être traître à leur cause. La conclusion de Jacquet était que, puisqu'il ne pouvait aller à M. de Vermont, la conférence aurait lieu si M. de Vermont voulait venir à lui. En conséquence, il lui proposait un rendez-vous dans le bois, sous la condition que de part et d'autre on s'y rendrait seul, sans suite ni escorte.
M. de Vermont accepta !
Le lieu du rendez-vous était indiqué, un gros arbre à l'entrée du bois ; l'heure, minuit. Arrivé au pied de l'arbre, le commandant des chasseurs n'y trouva personne. Après quelques instants d'attente, il commençait à s'impatienter et à croire qu'il s'était trompé sur le lieu du rendez-vous, lorsqu'un homme tomba à ses pieds, en sautant de l'arbre : c'était Jacquet qui s'y était caché pour s'assurer que M. de Vermont viendrait seul au rendez-vous. Un traité fut conclu sur parole, par lequel Jacquet consentit à recevoir un passe-port pour sortir de la colonie.
Le commandant des chasseurs avait pensé, pendant un moment, pouvoir non-seulement détacher Jacquet
des révoltés, mais encore l'employer, comme intermédiaire, pour agir sur les autres chefs, à l'effet de les amener à déposer les armes.
Le Capitaine-général était informé des démarches de M. de Vermont. Il les approuvait, et même se montrait disposé à accorder une récompense aux services que pouvait rendre Jacquet. Le 22 octobre, il écrivait au commandant des chasseurs :
« Je vous envoie, Mon Cher Commandant, deux piè- « ces importantes, et dont vous ferez usage, suivant les « circonstances, pour amener Jacquet au point où il « promet d'en venir.
« Pour ne pas être trompé, je laisse la date en blanc. « Vous y mettrez celle qui conviendra, pour que le « passe-port puisse être utile et qu'il soit impossible d'en « abuser.
« Mon intention est, si cet homme nous sert aussi « fidèlement qu'il vous l'a promis, de lui donner une « récompense qui le mette à même d'avoir une exis- « tence pour le reste de sa vie.
« Jude ne sera pas oublié. C'est le moyen le plus sûr « de détacher des scélérats ceux qui serviront fidèle- « ment la République.
« Accusez-moi réception de la présente.
« Je vous salue.
« Lacrosse. »
Pour suivre les faits particuliers dans leur développement, on a pu remarquer que nous devançons les temps, eu égard aux faits généraux. Ainsi, afin de montrer ce que c'était que la chasse aux brigands, nous avons conduit le lecteur jusqu'au 22 octobre ; mais c'est en laissant d'autres faits en arrière, en indiquant une situation qui n'existait pas encore au moment des événements que nous allons reprendre.
Ce fut le 29 septembre que Lacrosse remplaça la commission militaire de Richepance par deux tribunaux spéciaux, dont l'un siégeait à la Basse-Terre, et l'autre
à la Pointe-à-Pitre. Le tribunal spécial de la Basse-Terre tint sa première séance le 1er octobre. Il était composé comme suit :
Delacroix, chef de bataillon, président ; Danthouars, chef de bataillon, juge ; Delignac, capitaine des grenadiers, idem ; Frick, capitaine des grenadiers, idem ; Bouchard, capitaine d'artillerie, idem ; Aubert. capitaine d'infanterie, idem ; Sérane, notaire, idem ; Vauchelet, notaire, idem ;
Gaterau, capitaine, remplissant les fonctions de commissaire du Gouvernement ; Duperron fils, secrétaire greffier.
Le tribunal spécial de la Basse-Terre, avec une activité nécessaire peut-être à l'état de transformation et de crise dans lequel on était placé, mais que la postérité trouve malheureuse, ramassa un grand nombre d'individus que la commission militaire avait oubliés, femmes, et hommes, et les envoya à la batterie Républicaine.
Bien que l'on fût habitué à des spectacles du même genre, l'exécution de la mulâtresse Marthe-Rose dite Toto, concubine de Delgrès, produisit une certaine sensation. Cette femme était de Sainte-Lucie. S'enfermant au fort avec son amant, elle n'en était sortie qu'avec lui. Ne pouvant suivre la troupe dans sa marche rapide sur le Matouba, elle resta en arrière, perdit bientôt sa trace, s'égara au milieu de l'obscurité, tomba et se fractura la jambe. Au jour, transportée sur l'habitation Mirante, la maîtresse du logis, femme blanche, l'accueillit et lui procura tous les secours dont on pouvait disposer dans ces temps calamiteux. Faute d'un chirurgien, sa jambe fut remise par des mains inhabiles. Lorsque l'appareil fut levé, on s'aperçut que la malheureuse femme était affreusement estropiée. Elle ne pouvait se servir de sa jambe. C'est dans cet état qu'elle comparut devant le tribunal. On lui reprochait d'avoir abusé de son influence sur Delgrès pour le faire persister dans la résis-
tance. Ce chef avait-il besoin d'être excité ? On l'accusait encore d'avoir fait des efforts pour déterminer les soldats noirs à égorger les blancs qui étaient dans les prisons du fort. On prétendait que, pour agir sur leur esprit, elle s'armait, lorsqu'elle voulait leur parler, d'un sabre et d'un pistolet. Condamnée à mort, il fallut la porter sur un brancard au lieu du supplice. Elle ne fit apparaître aucune faiblesse. Ayant la corde au cou, du haut de la potence, elle dit au peuple : « Des hommes, « après avoir tué leur roi, ont quitté leur pays pour « venir dans le nôtre porter le trouble et la confusion : « que Dieu les juge ! »
Le tribunal spécial de la Pointe-à-Pitre tenait ses séances dans le salon du commandant de place. Il était ainsi composé :
Pillel, chef de bataillon, commandant la place de la Pointe-à-Pitre et l'arrondissement de la Grande- Terre, président ;
Monneraud, capitaine de la 15e demi-brigade, juge :
Alexandre Maître, capitaine d'artillerie, idem ;
Gibert, capitaine de la 4e compagnie de la garde nationale, idem ;
Cazy, lieutenant de la 15e demi-brigade, idem ;
Ducellier, lieutenant de la 7e, idem ;
Coupy, propriétaire, idem ;
Lehericy, propriétaire, idem ;
Descombes, lieutenant de la 4* compagnie de la garde nationale, commissaire du Gouvernement ;
Gravier, secrétaire-greffier.
Ce tribunal ne déploya pas moins d'activité que celui de la Basse-Terre. Rouges, noirs, blancs, tout passait devant lui avec une célérité prodigieuse. Pour provoquer sa sévérité, il suffisait d'un fait de négligence ou d'inattention, sans intention coupable. Nicolas Mondé était un Européen, natif de Langres, département de la Haute- Marne. Il faisait partie du très-petit nombre d'officiers blancs qui n'avaient pas quitté la colonie après les événements du 21 octobre. Capitaine d'artillerie, à ce titre.
il avait dans sa maison des balles, de la poudre et des armes. Deux femmes de couleur, ses voisines, la demoiselle Palmyre et la dame veuve Songy, avaient l'habitude d'aller le visiter. Durant les troubles, Mondé, qui n'avait aucune raison pour se méfier de ces deux femmes, continua à les recevoir comme par le passé ; il ne crut pas même devoir recourir à une précaution à laquelle il n'avait jamais songé, celle de tenir constamment fermée la pièce dans laquelle étaient placées les armes et les munitions. La demoiselle Palmyre et la dame Songy étaient entrées dans cette pièce, comme elles entraient familièrement dans toutes les autres pièces de l'appartement de l'officier. Elles n'avaient touché ni aux balles, ni à la poudre, ni aux armes ; mais ces choses avaient été en quelque sorte à leur disposition, et elles auraient pu en prendre pour faire passer aux rebelles. Le 12 octobre 1802, Nicolas Mondé, en réparation de son imprudence, fut condamné au bannissement à perpétuité de la colonie, et à mort s'il y rentrait. Il fut déclaré, en outre, incapable d'occuper aucun emploi civil ou militaire dans toute l'étendue du territoire de la République.
Les hommes de couleur et les noirs, dans leurs propos comme dans leurs actes, montraient contre les militaires et contre les hommes qui étaient à la tête de l'Administration, une haine implacable. On vit des femmes sortir furtivement des bois et oser se rendre dans la ville pour solliciter un emploi dans les hôpitaux, dans le dessein d'empoisonner les malades. Le tribunal spécial avait fait justice de ces tentatives criminelles ; mais elles indiquent à quel degré étaient montées l'exaspération et la haine. Les forces des rebelles grossissaient. Ils ne craignaient plus de descendre des montagnes et de se montrer dans les plaines. Ainsi que nous l'avons dit, il avait fallu marcher contre eux à la Baie-Mahault et sous Fleur-d'Epée. Tout à coup on apprit à la Basse-Terre qu'un soulèvement avait eu lieu dans la commune de Sainte-Anne.