CHAPITRE XII
La révolte de Sainte-Anne.
L'ordre de choses existant à la Guadeloupe avait été violemment renversé, les institutions anciennes substituées aux institutions nouvelles, l'esclavage à la liberté. A tous ces noirs, composant la force armée, encore fiers de leurs victoires sur les Anglais, habitués à dominer, comme toutes troupes peu disciplinées, à traiter en vaincus les anciens propriétaires, on avait fait déposer le fusil et prendre la houe. Ce brusque changement de situation, déjà cruel par lui-même, empruntait encore aux circonstances un caractère plus insupportable. A part de nobles, de touchantes, de généreuses exceptions, devenus libres dans la tourmente révolutionnaire, plus encore, un instant les dominateurs et les maîtres, les noirs avaient gardé la mémoire du passé et usé de représailles à l'égard de leurs anciens maîtres, alors proscrits. Il y avait peu de propriétaires qui n'eussent été en butte aux outrages et aux vexations de ceux-là qui avaient été leurs esclaves. Quelques-uns, sur leur dénonciation ou leur témoignage, étaient montés à l'échafaud. Mais les femmes, les fils ou d'autres parents restaient ; et c'est à ces maîtres qu'on avait livré ces esclaves ! On n'avait pas frémi en songeant que les rapports du maître à l'esclave allaient se revêtir, pour les rendre plus rigoureux, de la souvenance des injures.
Le danger toutefois ne venait pas des noirs seuls. Il y avait encore les hommes de couleur. A leur arrivée, les Français les avaient trouvés en possession, dans l'armée surtout, de presque toutes les positions élevées. Sans distinguer le bon grain de l'ivraie, on les avait fait descen-
dre de cette haute région pour les proscrire en masse. Une fois lancé sur cette pente, on ne s'arrêta plus : on renouvela contre eux, en faveur des blancs, cette vieille ligne de démarcation, qui les condamnait à un ilotisme perpétuel aussi injuste qu'impolitique. Pourtant parmi les hommes de couleur il y avait d'honorables exceptions. Pourquoi faut-il que ces exceptions n'aient pas été des motifs assez puissants pour déterminer les hommes du pouvoir à se maintenir dans les idées dont la révolution paraissait avoir fait la conquête à toujours ! Rétablir des castes, c'était raviver des haines mal éteintes et semer un antagonisme qui devait croître et porter des fruits amers. Les gens de couleur, en général, orgueilleux et vains, profondément jaloux des blancs, peut-être parce que l'on accordait aux blancs ce qui leur était refusé, devaient nourrir dans leur cœur le désir de recouvrer ce qu'ils avaient perdu, et même de profiter de la première occasion. Cela est conforme à la nature de l'homme.
En dehors des noirs et des mulâtres, on pouvait compter quelques blancs auxquels le nouvel ordre de choses avait ravi des positions acquises au milieu du trouble et du dévergondage des idées, partant regrettant le passé. De ce nombre était Barsse, créole de la Guadeloupe et ancien commissaire du Gouvernement à Sainte-Anne. Bientôt vint se joindre à lui Millet de la Girardière, colon de la Martinique, ancien militaire et chevalier de Saint- Louis. L'âge n'avait pu calmer les passions de ce vieil officier, qui semblait se complaire dans le trouble et l'agitation. Presque septuagénaire, il venait de se faire chasser des lieux de sa naissance. Réfugié à la Guadeloupe, la communauté des idées le rapprocha de Barsse, et bientôt s'établit entre eux une intimité fâcheuse pour l'ordre public. Barsse et Millet de la Girardière unis, s'associèrent Jean Barbet, natif d'Antenac, en Gascogne, laboureur, par cela touchant au peuple chez lequel il avait de nombreux amis et une grande influence. Il put promettre tout d'abord le soulèvement à jour fixe des communes du Moule et de Saint-François.
Cependant la partie de la Guadeloupe proprement dite
était paisible, surtout dans le voisinage de la Basse- Terre. Là, il y avait eu une lutte acharnée et des crimes qu'on avait cru devoir punir d'une façon à glacer d'épouvante. Ceux des révoltés qui n'avaient pas péri dans les combats, avaient été déportés ou livrés aux bourreaux. Le tribunal spécial, par ses exécutions de chaque jour, continuait à répandre la terreur. Il n'était donc pas à redouter que de ce côté la population songeât à se met- , tre en état de rébellion. Mais la Grande-Terre était pla- cée dans d'autres conditions. Là, en dehors de l'affaire du camp Leroux, et sauf les noirs en petit nombre qui s'étaient joints à la bande d'Ignace, la population n'avait pris aucune part à la révolte. Eloignée des événements accomplis, elle ignorait les châtiments terribles infligés à la rébellion et aux crimes. Elle était donc entière, avec tous ses regrets, rien jusqu'alors n'étant venu comprimer avec violence le sentiment qui devait vibrer au fond de son cœur, en comparant ce qu'elle était avec ce qu'elle avait été. Elle se taisait toutefois, mais il ne fallait qu'une étincelle pour l'enflammer et allumer une conflagration générale.
Le moment d'ailleurs paraissait parfaitement choisi pour le succès d'un soulèvement. Les hôpitaux étaient encombrés de malades, et une effroyable mortalité décimait chaque jour les restes de la petite armée d'expédition de Richepance. Comme Toussaint-Louverture, les partisans de la révolte comptaient sur le climat pour vaincre nos valeureux soldats. Pour eux, la bataille se livrait et devait se gagner dans les ambulances. Les militaires le savaient et s'en indignaient. Aussi, après les manifestations armées de la Baie-Mahault et de Fleurd'Epée, voyant à l'hôpital de la Pointe-à-Pitre la mortalité prendre des proportions encore plus formidables, ils ne voulurent plus l'attribuer à une cause naturelle, ils crurent au poison ! Mais comment constater la présence d'un poison, peut-être végétal, administré à des hommes déjà atteints de la fièvre, de maladies inflammatoires ? Entre l'absence d'une preuve et une conviction intime, entière, profonde, que faire et à quoi se résoudre ? Grande devait être l'anxiété de ceux qui se
croyaient empoisonnés, ou supposaient devoir l'être bientôt, à la première entrée à l'hôpital.
Il fallait sortir de cette situation intolérable. L'on s'arrêta à un acte qui fait tressaillir, — manifestation d'une justice terrible ou d'un crime épouvantable : tous les infirmiers furent appréhendés et fusillés ! Ces malheureux venaient-ils en effet en aide à la fièvre jaune au moyen du plus lâche des crimes ? Le doute est tout ce qu'il est possible de se permettre. Quoi qu'il en soit, le nombre des morts qui était journellement de sept à huit, tomba, immédiatement après cette cruelle exécution, à trois, à deux et souvent à un seul ! ! !
Nous tirons l'assertion de cette diminution dans les décès d'une proclamation du général Ménard, expliquant à l'armée les événements de Sainte-Anne. Ce général disait :
« Chacune de ces époques a démontré un plan qui « n'appartient point à des idées communes, telles que « celles qu'on peut supposer à des hommes peu instruits « et auxquels on a laissé la ressource du pardon, s'ils « veulent se rendre. Ce n'est qu'à un génie implacable, « cruel, mais prévoyant, qu'il est possible d'attribuer « ces approvisionnements de munitions de guerre trou- « vées en abondance, et de fabrication toute récente, « dans les bois et les marais de la Baie-Mahault ; ces « uniformes neufs avec lesquels les brigands ont paru « sous Fleur-d'Epée ; cette différence du nombre des « morts à l'hôpital militaire de la Pointe-à-Pitre, avant « ou après que les infirmiers ont été fusillés : il était « journellement de sept à huit ; il n'a plus été depuis « que deux ou trois, souvent d'un seul »
Une autre circonstance enhardissait les conspirateurs. L'homme est ainsi fait : il croit toujours pouvoir triompher de celui qu'il a vaincu une première fois. Richepance n'était plus. Au héros de Hohenlinden avait succédé Lacrosse, emprisonné le 24 octobre et renvoyé de la colonie le 6 novembre. Ne tenant pas compte des faits accomplis, les conspirateurs pensaient pouvoir renouve-
1er ce qui avait été tenté avec succès il n'y avait pas une année entière.
C'était chez Barsse qu'avaient lieu les réunions des chefs du complot. Fermier de l'habitation Gassien, appartenant aux héritiers de Vipart, sa demeure, placée surr' les confins de la commune de Sainte-Anne et touchant aux communes du Moule et de Saint-François, était admirable comme point central pour qu'il pût agir sur les trois communes à la fois. Depuis plusieurs semaines les conspirateurs préparaient leurs moyens. A force de soins et de persévérance, ils étaient parvenus à rassembler, en quantité suffisante, des armes, de la poudre et des balles. Pour ne pas éveiller les soupçons, les fusils étaient apportés un à un, en plein jour, à la suite d'une chasse : ils étaient plutôt laissés qu'apportés ; les balles venaient dans de petits sacs, la poudre dans des bouteilles.
Peu de personnes étaient initiées dans le secret de la conspiration. Redoutant une indiscrétion, les chefs avaient seuls tout combiné, tout préparé, certains d'ailleurs d'avoir assez d'adhérents le jour où ils lèveraient l'étendard de la rébellion. Avec les trois chefs blancs, on comptait les mulâtres Yves, Louis Bureau, Jean Gautier, René Gayan et Louison Bourk ; les nègres Hippolyte, Edouard et Jean, celui-ci domestique de Barsse. Les autres nègres de l'habitation ne furent prévenus qu'au dernier moment.
Le nègre Edouard, du Gosier, exerçait une influence énorme sur les nègres et même sur les mulâtres de sa commune. C'était le même qui avait contribué à faire soulever le Gosier le 12 mai. Il avait une agilité, une force corporelle et une résolution de caractère qui imposent tout d'abord et ne manquent pas de placer à la tête des autres l'homme qui les possède et qui veut en user.
La levée de boucliers de la Baie-Mahault et de Fleurd'Epée arrivée peu de jours avant la grande manifestation de Sainte-Anne, et qui fut aussitôt comprimée, n'était-elle qu'une ramification de ce qui se tramait à Sainte-Anne, ou bien ces différentes affaires furent-elles le résultat de conspirations distinctes et séparés, mar-
chant parallèlement et à l'insu les unes des autres ? L'instruction faite hâtivement, par les membres d'un tribunal spécial, n'a rien révélé à cet égard. Le fait cherché n'était que celui de la révolte matérielle, et aussitôt qu'il était trouvé les juges s'arrêtaient. Quoi qu'il en soit, dans ces révoltes, tout a indiqué une organisation, un plan, des moyens de succès préparés à l'avance.
Les chefs de la conspiration pensant avoir tout disposé pour la réussite de leur audacieuse et barbare entreprise, Barsse ne voulut pas que sa femme assistât au drame qui allait s'accomplir. Le 6 octobre, dans l'aprèsmidi, il l'envoya avec son enfant passer la nuit dans le bourg de Sainte-Anne. Le soir, Barsse assemble les hommes de l'atelier de l'habitation de Vipart et leur fait part du complot. Tous l'embrassent avec enthousiasme et se montrent prêts à marcher. On les arme. On confie le drapeau au nègre Hyacinthe et l'on part. Barsse, un f .blanc, est à la tête de cette bande, qui, élevant les fusils, brandissant les sabres, marche aux cris de : — Mort aux blancs ! Mort aux militaires français !
Elle se rend d'abord sur l'habitation Arsonneau. Les propriétaires égorgés, la bande se recrute des assassins de l'atelier. Après avoir ainsi parcouru quelques habitations, massacrant les propriétaires ou les géreurs, se grossissant des malfaiteurs de chacune de ces habitations, la bande principale se divisa en plusieurs afin d'étendre la révolte avec rapidité et d'en finir plus vite avec les blancs. Cependant avant de se séparer, les insurgés s'étaient donné rendez-vous au Poirier de l'habitation Gissac. Ces différentes bandes visitèrent vingt habitations, massacrant, égorgeant sans pitié tous les blancs qui leur tombaient sous la main. Vingt-trois de ces infortunés, parmi lesquels on comptait quelques femmes, tombèrent sous les coups des assassins. Dans cette nuit terrible, les meurtriers ne se contentèrent pas d'égorger leurs victimes : ils exercèrent sur leurs cadavres des actes qui tenaient de la sauvagerie ou de la rage. Les corps des époux Liard furent hachés en morceaux si menus que le lendemain, pour leur donner la sépulture, on fut contraint d'en rassembler les parties éparses et
de les déposer dans des paniers. M. Beauvallet portait des anneaux, selon Fusage de ce temps : afin d'avoir ces bijoux, le nègre Timothée lui coupa avec son sabre le bout des oreilles. Rendus sur l'habitation Bourgoin, les assassins se mettent à l'œuvre pour enfoncer la porte de la maison principale. Réveillé par le bruit, M. Bourgoin entr'ouvre une fenêtre du premier étage, et, à la vue des brigands, comprend le sort qui l'attend. Pourtant au milieu d'un groupe, ayant aperçu le mulâtre Diondon, son chef d'atelier, il lui crie de sonner la cloche, afin d'appeler du secours. — Oui, oui, répond Diondon, attends. — Diondon va chercher une pince en fer pour enfoncer la porte. M. Bourgoin est massacré. Son fils reçoit de nombreuses blessures, il tombe. Les assassins le croyant mort se retirent. Après leur départ, quelques noirs, qui n'avaient pas voulu s'incorporer dans la bande des brigands, se transportent dans la maison et remarquent que le jeune Bourgoin respire encore. Dans l'impossibilité où ils sont de le secourir, de panser ses nombreuses et profondes blessures, ils prennent la noble et courageuse résolution de le transporter au bourg de Saint-François. Le plaçant sur un brancard, ils se mettent en route. Par malheur, il fallait passer sur l'habitation des héritiers de Vipart, demeure de Barsse et foyer de l'insurrection. Rendu là, le cortège est arrêté par une bande de cannibales. Ces forcenés, apercevant le blessé, l'arrachent de son brancard et achèvent de l'égorger. Une courageuse fille, nommé Christine, faisant partie du cortège, s'oppose à cet abominable assassinat et paie de sa vie sa noble et vaine résistance.
Durant le cours des assassinats, le nègre Hippolyte se faisait distinguer par sa férocité. Il sollicitait la faveur de porter les premiers coups. Un fait digne d'être noté, c'est qu'il n'y eut sur les habitations nul dégât, nul incendie. Après le massacre des blancs, on enlevait l'argent, les bijoux et les armes ; on enrôlait les nouveaux assassins, on sellait les chevaux et l'on partait pour aller renouveler sur une autre habitation les mêmes scènes, les mêmes horreurs. Mais les demeures étaient respec-
tées, comme si de nouveaux hôtes dussent venir bientôt prendre la place de ceux qu'on égorgeait.
En enlevant ainsi les chevaux de chaque habitation, les brigands finirent par avoir de la cavalerie. Sur l'habitation Lasouche, deux bandes se rencontrèrent et présentèrent un effectif de quatre-vingts hommes dont soixante fantassins et vingt cavaliers. Un conseil ayant été tenu, on arrêta d'attaquer à l'instant le bourg de Sainte-Anne que l'on espérait surprendre. La conquête de ce bourg, s'il n'était surpris, offrant des difficultés, Barsse passa prendre Millet de la Girardière, et lui donna, en sa qualité d'ancien militaire, le commandement des forces réunies. Mais le bourg ne devait pas essuyer une surprise, grâce au mulâtre Emmery Labranche.
Au milieu de tant de scènes d'horreur, l'esprit aime à se reposer sur des actes de courage, de dévouement et de générosité. On aurait compté un bien plus grand nombre de victimes si une foule d'habitants n'avaient été prévenus. M. Labarte Sainte-Foy dut la vie à son domestique Philippe. Sur l'habitation Lasouche, où presque tous les nègres de l'atelier s'étaient enrôlés sous la bannière des assassins, Pierre-François, loin de vouloir suivre cet exemple, a horreur des atrocités qu'il voit commettre. On veut l'entraîner, mais il se sauve et va prévenir M. Saint-Alary. Ce planteur, en même temps qu'il pourvoit à sa sûreté, écrit un billet à M. Claret, son voisin, et c'est Pierre-François qui reçoit la mission de le lui porter. Au lieu de se rendre directement près de M. Claret, il va réveiller le nègre Goudon dont la bravoure et la belle conduite avaient été déjà remarquées à l'affaire de Baimbridge. Il lui conte ce qui se passe. Goudon aussitôt va réveiller son maître. Le cheval de M. Claret lui est amené; mais, avant de se mettre à l'abri, il veut avertir les habitants du Port-Land du danger qui les menace, et c'est encore Pierre-François à qui il donne cette mission de confiance. Mais ce brave citoyen a déjà fait plusieurs courses à pied, il est fatigué ; Goudon a un cheval, il le lui donne, Pierre-François et Goudon, deux nobles cœurs, Pierre-François surtout que nous
aurions aimé à voir récompenser par un don encore plus éclatant que celui de la liberté.
Nous l'avons dit : sans Emmery Labranche le bourg de Sainte-Anne était surpris et ses habitants auraient été probablement égorgés. Quelques chefs des assassins s'étaient rendus chez lui pour tâcher de l'embaucher: il feint de les écouter, d'entrer dans leurs vues, mais trouve le moyen de s'échapper et en toute hâte va donner l'éveil aux habitants du bourg. Plus tard, les brigands, furieux de la conduite d'Emmery Labranche, eurent l'extrême audace de le dénoncer comme l'un de leurs complices ; d'accuser, en outre, lui et sa femme d'avoir reçu en dépôt tout l'argent enlevé sur les habitations. Le croirait-on ! cette fausse et abominable accusation faillit triompher : Emmery Labranche fut arrêté ! Pour l'honneur de l'espèce humaine, hâtons-nous de dire que la commune de Sainte-Anne tout entière se souleva et protesta contre l'arrestation de ce brave et généreux citoyen. Ce n'était pas la prison qui était due à Emmery Labranche, mais une récompense. Il en obtint une qui peut-être alors eut un certain prix à ses yeux.
Prévenus, les habitants du bourg s'arment et se réunissent. Quelques hommes de couleur se joignent aux blancs, notamment Emmery Labranche et Février (de la Martinique), celui-ci ayant servi huit ans dans la force armée de la Guadeloupe. Il s'agissait de la vie ou de la mort. M. d'Estrelan se met à la tête des habitants et organise la défense. Les hommes les moins valides, mais pourtant bien armés, avec les femmes et les enfants, se placent, après les avoir barricadées, dans les maisons les plus susceptibles d'être défendues. Les autres campent sur la place de l'Eglise. Dans cette situation, on attend les brigands, chacun résolu à vendre chèrement sa vie. Ils ne tardèrent point à se montrer. Leur premier soin fut de se rendre à la prison et de relâcher les détenus qu'ils considéraient comme des recrues. Le combat s'engagea. Il durait depuis quelques instants sans grands résultats ; l'obscurité de la nuit faisant tirer au hasard, peu de coups portaient. Les rebelles s'étaient postés dans une rue qui débouche sur la place de l'E-
glise. Février eut l'idée de prendre avec lui quelques hommes déterminés, de faire un circuit, de s'emparer d'une rue débouchant dans celle où étaient les brigands, et de les attaquer en flanc tandis que les hommes restés sur la place de l'Eglise les attaqueraient de front. Ce mouvement eut un plein succès. Les rebelles ne tinrent point et furent mis en déroute.
A ce combat, Barsse avait eu le triste courage d'user de son influence et même de la contrainte pour forcer à le suivre Jean-Pierre Brevet, son beau-frère et son pupille, un enfant n'ayant pas encore quinze ans. A la première décharge, les aissantes des maisons volant en éclats, et un fragment frappant au bras ce jeune homme inexpérimenté, il se crut blessé.
Barsse avait reçu une certaine éducation. Sans être riche, il possédait des moyens d'existence. Il avait une jeune femme, un enfant presque nouveau-né ; il risquait tout cela, y compris sa réputation, son honneur ; il assistait à des scènes que son cœur, son intelligence du moins devait réprouver, et pourquoi ? pour acquérir un peu plus de richesses, ou un peu d'autorité.
Les rebelles comprenaient l'importance d'être maîtres de Sainte-Anne, afin d'avoir un point d'appui. Ayant réuni de nouvelles forces, le lendemain, en plein jour, à dix heures du matin, ils eurent l'audace de venir tenter une nouvelle attaque. Mais cette fois ils n'avaient à leur tête ni Barsse, ni Millet de la Girardière, et cette attaque, moins sérieuse que celle de la nuit, fut repoussée.
Dans la commune du Gosier, laquelle est limitrophe de celle de Sainte-Anne, Edouard, dans la même nuit, avait levé l'étendard de la révolte. Par une circonstance heureuse pour les habitants, il n'avait mis ses assassins en campagne qu'un peu plus tard que ceux de Sainte- Anne ; de sorte que les propriétaires prévenus eurent le temps de pourvoir à leur sûreté. Et puis Edouard dédaignait de faire par lui-même des expéditions qui avaient pour objet l'assassinat de quelques blancs et l'enlèvement des armes et des chevaux.
Grâce à l'attitude des milices du Moule et de Saint- François et des forces qui y furent dirigées immédiate-
ment, l'esprit de révolte fut contenu et ne se propagea point dans ces deux communes. Cependant, le lendemain de l'affaire de Sainte-Anne et malgré les précautions prises, Jean Barbet espérait encore le soulèvement du Moule. Il fut aperçu coulant des balles. Le massacre du Moule était si bien arrêté qu'après l'assassinat du sieur Keryves, sa femme étant cachée dans une case éloignée et se montrant effrayée, des nègres lui dirent : « Pour- « quoi craindre ? Tout est fini à Sainte-Anne. A ce soir « le tour du Moule. »
Après le grand assassinat de Sainte-Anne, les révoltés tinrent encore la campagne pendant quelques jours. On ne put les disperser que par la force. La plupart des chefs furent pris, quelques-uns après avoir été blessés. Ceux qui, dans les premiers moments, purent se soustraire aux poursuites, étaient chassés comme des animaux malfaisants. Barsse était parvenu à se sauver et se tenait caché dans la commune du Moule. Un soir, succombant de fatigue et de besoin, manquant de nourriture, il se présente sur l'habitation de M. Larmony, l'un de ses amis. Ce propriétaire ayant été averti, saute sur son fusil chargé à postes, en d'autres termes avec des fragments de balles, court à sa rencontre, l'aperçoit et fait feu. Le proscrit, qui venait se rendre, disparaît dans l'obscurité. Toutes les recherches pour retrouver sa trace furent infructueuses. On le veilla toute la nuit. Au jour, on le trouva caché sous un arbre. Il se laissa saisir sans opposer la moindre résistance, sans tenter de fuir. Il demanda même, comme une grâce, qu'on voulût bien lui ôter ce qui lui restait de vie. On constata qu'il avait une blessure au poignet gauche, trois à l'avant-bras droit, deux à la cuisse droite, plusieurs au bas-ventre et quelques autres sur différentes parties du corps. Ces blessures peu dangereuses avaient été faites avec des postes. Barsse, lié et garrotté, fut conduit à Sainte-Anne.
Les crimes avaient été grands : le châtiment fut peutêtre encore plus terrible. Le Capitaine-général s'était rendu immédiatement de sa personne sur le théâtre des événements. Le 20, étant au Moule, sur l'habitation Maupertuis, il prenait un arrêté pour établir à Sainte-
Anne un tribunal spécial. Quelques-uns des juges désignés étaient tirés du tribunal de la Basse-Terre, dont le zèle ardent avait été apprécié. C'étaient :
Arnauld, chef de bataillon, président ;
Danthouars, commandant d'artillerie, juge ;
Fidelin, capitaine d'artillerie de la marine, idem ;
Labarte Sainte-Foy, ancien lieutenant-colonel d'infanterie, idem ;
Travest, capitaine d'infanterie, idem ;
Aubert, capitaine d'infanterie, idem ;
Vauchelet, notaire, idem ;
Gagneron, habitant-propriétaire, idem ;
Gatereau, capitaine d'artillerie, commissaire du Gouvernement ;
Ledeuff, secrétaire-greffier.
L'arrêté était précédé, entre autres motifs, des considérants suivants :
« Considérant que ce nouvel attentat, supposant un « système suivi d'égorgement général de tous les blancs « de la colonie, est de nature à provoquer toute la force « et la sévérité du Gouvernement contre ses auteurs et « complices ;
« Considérant que les mesures à déployer dans ces « circonstances doivent, en offrant aux habitants hon- « nêtes et paisibles une garantie certaine de leur vie et « de leurs propriétés, opposer en même temps aux bri- « gands de toutes couleurs l'exemple le plus terrible du « châtiment qui leur est réservé. »
Arnauld, étant retenu à la Basse-Terre par une indisposition, la présidence des premiers travaux du tribunal passa à Danthouars.
L'instruction marcha avec tant de rapidité que, le 29, le tribunal put ouvrir sa première séance. Le même jour, le chef de la colonie adressait au président une lettre ainsi conçue :
« Au Moule, le 29 octobre 1802.
« R. Lacrosse, contre-amiral, Capitaine-général de la « Guadeloupe et dépendances, au citoyen Arnauld.
« L'objet principal, Citoyen Président, de la création « du tribunal spécial, qui doit siéger à Sainte-Anne, est « la punition des auteurs et complices des assassinats « commis dans la nuit du 6 au 7 ;
« En conséquence, vous y ferez traduire tout individu « qui, d'après vos présomptions, serait prévenu d'y « avoir participé directement ou indirectement.
« Et comme les colonies doivent être régies par des « lois spéciales, on ne peut, dans les circonstances extra- « ordinaires où se trouve particulièrement la Guadelou- « pe, se dispenser de lui appliquer la rigueur de ce sys- « tème et des principes qui le justifient.
« Ainsi le genre de supplice à exercer contre les scélé- « rats qui ont trempé dans le massacre de Sainte-Anne, « doit offrir aux malintentionnés l'exemple le plus ter- « rible.
« Vous penserez donc comme moi, Citoyen, que le « supplice de la potence n'expiant pas assez le crime de « ceux des assassins que la loi condamne à la peine de « mort, ils doivent être rompus vifs et expirer sur la « roue.
« Dans ce nouveau genre de supplice à exercer contre « les grands coupables, il sera nécessaire que les juge- « ments du tribunal soient précédés de considérants « conformes à ceux qui ont motivé mon arrêté.
« Les geôles de la Pointe-à-Pitre et du Moule sont dé- « jà encombrées : il faut les déblayer le plus tôt pos- € sible.
t Lacrosse. »
Le tribunal comprit la dernière phrase de la lettre du Capitaine-général. Avec une promptitude effroyable, il prononça plus^de cent condamnations à morL Le plus grand nombre des assassins furent pendus. Mais on réserva un mode d'exécution plus effrayant aux chefs de
bandes, ou à ceux des assassins qui, à leurs forfaits, avaient mêlé de la cruauté. Parmi ceux-ci les uns furent rompus et étranglés, les autres rompus et brûlés vifs. Pendant que le tribunal fonctionnait, plusieurs commissions lui cherchaient des coupables. Pour les trouver, le commandant Pillet proposait un moyen aussi simple qu'expéditif. Son système avait cela de bon qu'il permettait de se passer d'un tribunal quelconque. Il disait : Vous voulez connaître les brigands ? Ce sont, pour ïa plupart, des nègres d'habitations. Faites sur les propriétés des appels de nuit, et tenez pour brigands ceux qui ne répondront pas à cet appel. Au jour, vous les ferez fusiller. — Ce commandant croyait aussi à un autre complot* et, d'après certaines données, il pensait que les initiés, comme signe de ralliement, s'étaient fait tondre. Pour mettre la main sur les conspirateurs, il suffisait, selon lui, d'une visite générale et de se saisir de tous les noirs dont les cheveux seraient coupés (1).
Le commandant aimait cette justice à la turque. C'est ( par ses ordres que les infirmiers de l'hôpital avaient été ; fusillés. Plus tard, allant faire une tournée à Sainte- Anne et trouvant huit prisonniers à la geôle, il se constitua leur juge : il fit exécuter les uns et renvoya les autres au tribunal spécial, alors siégeant à la Basse- Terre. Ce commandant n'avait pas encore subi l'arbitrai-
(1) Lettre du commandant Pillet au général Ménard : « Mon général,
« Par l'interrogatoire de la femme Barsse vous voyez que son « mari avait l'intention de se cacher au Gros-Cap. Peut-être est-il « dans cette partie de l'île ? Cette femme est malade, et c'est par « lambeaux que j'ai eu ses réponses.
« Les brigands sont bien certainement presque tous des nègres « d'habitations. Vous ne les connaîtrez que par des appels de <j nuit. En faisant fusiller le jour ceux qui ont manqué aux ap- <z pels, vous tomberez à coup sûr sur des coupables. Quant aux « noirs conjurés pour une explosion dont j'ignore le moment, « ordonnez qu'on visite tous les noirs, et ceux qui sont épilés « sont dans la conjuration. Ceux tués à Fleur-d'Epée et tous ceux « qu'on prend les armes à la main sont épilés. Il serait bon qu'il « y eût un ordre général.
« Mon général, je vous salue respectueusement.
« Pillet. »
re. S'il fût déjà de retour des pontons anglais, d'où il a rapporté un livre, il est probable qu'il eût tenu une conduite beaucoup plus réservée.
Jean Barbet n'attendit pas sa condamnation. Il devait comparaître au tribunal le 31 octobre. Lorsqu'on ouvrit sa prison pour le conduire devant ses juges, on le trouva mort. Il s'était dérobé au supplice par le suicide. Les deux pieds enferrés, les bras liés, mais d'une façon assez lâche pour qu'il ne fût pas à la torture, une corde lui passant autour du corps afin qu'il ne pût ni se retourner ni toucher avec la main les nœuds de la corde, il trouva le moyen d'ôter ses bretelles et de se pendre en se servant de l'anneau en fer fixé à la muraille, et auquel ses liens étaient attachés. Pour accomplir ce suicide, il fallut une force inouïe de volonté, car il ne put l'opérer qu'étant accroupi, les pieds touchant la terre.
Ce fut le 2 novembre que Barsse et Millet de la Girardière parurent devant le tribunal. Avant l'audience, Gaterau écrivait au commissaire du Gouvernement de la Pointe-à-Pitre :
« Le tribunal vous invite à faire dresser de suite un < échafaud sur la place de la Victoire, propre à faire « rompre des assassins qui vont être incessamment exé- « cutés à la Pointe-à-Pitre. Il convient aussi que vous « vous munissiez de quelques cordes de bois pour en « faire brûler quelques autres. »
Barsse fit un aveu complet de sa participation à la révolte. Mais Millet de la Girardière, malgré les témoignages qui l'accablaient, se renferma dans un système absolu de dénégation. L'un et l'autre furent déclarés coupables et condamnés. Voici la condamnation. Destinée à punir le crime, elle ressemble à un crime.
« Considérant que ce nouvel attentat, supposant un « système suivi d'égorgement général de tous les blancs « de la colonie, est de nature à provoquer un genre de « supplice qui donne l'exemple le plus terrible d'un
c châtiment qui puisse en imposer aux brigands de c toute couleur.
« Condamne Pierre Barsse à être rompu et brûlé vif « sur la place de la Victoire à la Pointe-à-Pitre ; ordonne « qu'il sera à cet effet dressé un échafaud sur ladite « place, où il sera exposé pendant trois heures sur la « roue.
« Condamne Millet de la Girardière à être exposé vi- « vant dans une cage en fer qui sera à cet effet dressée « sur la même place de la Victoire, de la Pointe-à-Pitre, « jusqu'à ce que mort s'ensuive. »
Le révoltant supplice de la cage en fer avait été imaginé par les Anglais comme moyen d'intimidation et de terreur contre ceux de leurs esclaves coupables de grands forfaits. Mais peu importe l'inventeur des supplices inhumains et barbares, les coupables sont ceux qui s'en servent. Le supplice de la cage de fer, peu connu, mérite d'être décrit.
Une cage en fer de sept à huit pieds carrés, à clairevoie, est exposée sur un échafaud. On y renferme le condamné placé à cheval sur une lame tranchante, les pieds portant dans des étriers. Des liens, disposés d'une certaine façon, en maintenant le corps et chacun des membres du patient, empêchent qu'il ne puisse tomber autrement que perpendiculairement, à cheval sur la lame. Pour éviter les atteintes de la lame, le malheureux, voué à ce supplice, est obligé de tenir les jarrets continuellement tendus. Bientôt le défaut de nourriture, la privation de sommeil, la fatigue des jarrets toujours tendus font que le patient tombe sur la lame ; mais, selon la gravité de la blessure et l'énergie du condamné, il peut se relever pour retomber encore. Afin de rendre cette mort plus cruelle, on place devant celui qui doit la subir une petite table sur laquelle on pose un pain et une bouteille d'eau auxquels, nouveau Tantale, il ne peut toucher. Cette affreuse torture n'a pas une limite fixe et peut durer un jour ou deux.
La cruauté dans les exécutions n'atteint jamais le but auquel on tend, tout au contraire elle efface l'effet moral de la condamnation, en changeant en pitié pour le
condamné le sentiment de juste indignation que Ton doit éprouver pour le criminel. Les juges savent cela et pourtant, longtemps encore, lorsque le délit ne sera pas parfaitement défini et que la peine sera laissée à l'arbitraire du magistrat, les tribunaux commettront de semblables méprises.
Selon le vœu du jugement, Barsse fut exécuté le 3 novembre 1802, à cinq heures après-midi.
Mais l'exécution de la condamnation prononcée contre Millet de la Girardière n'était pas chose aussi facile. Le jugement avait ordonné l'exécution dans les vingt-quatre heures, non-seulement, dans ce court délai, il était d'une impossibilité matérielle de confectionner l'instrument du supplice, mais encore il ne se trouvait pas, dans la ville de la Pointe-à-Pitre, d'ouvriers assez habiles pour construire la cage dont il n'y avait pas de modèle. Cependant le temps pressait, car Millet de la Girardière, âgé de 69 ans, déjà affaibli par près d'un mois d'un genre de détention qu'on trouverait barbare s'il n'était comme perdu au milieu de faits plus barbares encore, voulait se soustraire à l'horrible supplice qu'on lui préparait. Ne pouvant y parvenir autrement, il avait pris la résolution de se laisser mourir de faim. Plus de quarantehuit heures s'étaient écoulées depuis la condamnation, on était au 4 novembre et on ne savait encore à quoi se résoudre. Le général Ménard, consulté, conseillait aux juges de changer le dispositif du jugement, de se contenter, comme pour Barsse, de la roue et du bûcher (1).
(1) Le commissaire du Gouvernement Gaterau, par la nature de ses fonctions, ne pouvant se déplacer, l'exécution de la condamnation touchant Barsse et Millet de la Girardière fut confiée à deux juges du tribunal, les capitaines Aubert et Travest. Le lendemain de leur arrivée à la Pointe-à-Pitre, ils écrivaient au tribunal :
« Pointe-à-Pitre, le 4 novembre 1802.
« Aux membres du tribunal spécial, siégeant à Sainte-Anne.
« Nous sommes arrivés hier sur les neuf heures du matin, et « les condamnés Barsse et la Girardière ne l'étaient point encore. « Ils n'ont été transférés du bord de la goélette à la geôle qu'à € une heure après midi. L'exécution de Pierre Barsse a eu lieu « sur la place de la Victoire sur les cinq heures.
<t Nous croyons devoir vous faire part des difficultés qui se pré-
Une circonstance vint tirer tout le monde d'embarras : le 6, Millet de la Girardière fut trouvé mort dans sa prison. On a cru généralement que d'anciens amis, des personnes alliées à sa famille, avaient réussi à lui faire passer du poison. Mais le peuple, toujours ami du merveilleux, donna carrière à son imagination ; parce que Millet de la Girardière portait un nom pompeux et qu'il était de la Martinique, on voulait qu'il fût parent des de la Pagerie. Ce point établi, on disait que le Gouvernement local n'avait pas pu souffrir qu'un allié du Chef de l'Etat périt sur l'échafaud et d'une manière si ignominieuse ; comme si, dans cette supposition, il n'aurait pas été beaucoup plus simple d'ensevelir la poursuite et d'empêcher la condamnation ! Les absurdités, les impossibilités n'arrêtaient point. On annonçait, comme une certitude, que la mort de Millet de la Girardière était le fait de l'Administration. On faisait mieux : on désignait le genre de mort et l'homme qui avait été employé à l'exécution dans le cachot. On disait que Riffaut, commissaire du Gouvernement à la Pointe-à-Pitre, avait, pendant la nuit, étranglé le condamné avec une serviette. Causant avec des vieillards, nous n'avons pu leur retirer de la tête cette étrange pensée. C'est en vain que nous
« sentent et qui feraient traîner en longueur l'exécution de Millet
< de la Girardière. Sur le rapport du commissaire du Gouverne- « ment, qui a mis en réquisition les ouvriers pour travailler à la « cage de fer, elle n'est pas encore commencée, attendu qu'il ne « s'en trouve pas un qui puisse diriger cet ouvrage. Nous avons « fait part de ces inconvénients au général Ménard, qui nous a « engagés à vous en instruire, et nous croyons devoir y joindre ses « observations. La première, que Millet de la Girardière, déjà d'un « âge avancé et ne voulant rien prendre, pourrait éviter vivant « l'exécution de son jugement ; que d'ailleurs la cage de fer ne « peut être faite que dans deux jours au plus tôt, et les juge- « ments doivent être exécutés dans les vingt-quatre heures. Il « croit que la roue et le feu font une impression assez forte, et « que, sans inconvénient, le dispositif et le prononcé du juge-
< ment relatifs à la Girardière peuvent être changés.
« Quant à nous, nous attendons votre décision à ce sujet et « nous serons toujours d'accord avec ses résultats. Veuillez nous « en faire part de suite.
< Nous vous saluons avec respect.
« J. F. Travest, Aubert. »
leur expliquions que le cadavre de Millet de la Girardière avait été exposé, vu par tout le monde ; que s'il avait existé extérieurement des traces de mort violente, d'une strangulation, on s'en serait aperçu; que les hommes de l'art, appelés pour constater le genre de mort et l'état du cadavre, n'ont trouvé aucune lésion extérieure ni intérieure ; que, conséquemment, Millet de la Girardière n'avait pu mourir que par suite de la privation de nourriture, ou à l'aide d'un poison végétal, qui n'a laissé aucune trace ; le raisonnement n'a pu les convaincre : il a fallu les laisser dans leur folle erreur (1). On ne continua pas moins la confection d'une cage en fer ; mais elle ne fut pas faite sur le modèle que nous avons décrit. On lui donna la forme d'une guérite, deux mètres de hauteur sur un mètre de largeur et autant de longueur. Elle était traversée au milieu non par une lame tranchante, mais par une barre de fer de forme ronde. Dans le système de cette cage, le patient devait être placé à cheval sur la barre de fer et mourir simplement d'inanition. Afin de la faire servir d'épouvantail, on l'exposa au haut d'un mât planté sur la place du Marché.
(1) Voici le rapport du docteur Le Blanc :
c Aujourd'hui 6 novembre 1802, moi, Louis Le Blanc, chirur- « gien en chef de l'hôpital militaire de la Pointe-à-Pitre, appelé « par le commissaire du Gouvernement près le tribunal spécial, à « l'effet de constater la mort d'un détenu dans un des cachots de « la geôle, et requis en même temps de rechercher les causes de « cette mort, ai procédé à l'ouverture du cadavre de la manière « suivante. Après un examen soigneux de l'extérieur du corps sur « lequel je n'ai trouvé aucune trace de violence, et qui était gi-
< sant sur le plancher, la face contre terre, les mains menottées « derrière le dos, les fers aux pieds, j'ai ouvert le crâne et trouvé « tous les vaisseaux du cerveau dans un état d'engorgement ma- € nifeste ; deux cuillerées de sérosité sanguinolente remplis- « saient les ventricules latéraux. Les capacités de la poitrine et € du bas-ventre, ouvertes et examinées, ont été trouvées dans
< l'état suivant : les poumons volumineux et gorgés de sang ; « l'estomac et les intestins vides et sains.
« D'après l'exposé ci-dessus on peut attribuer la mort de cet « individu à la raréfaction de l'air du cachot dans lequel il était
< enfermé et au méphytisme qu'y occasionnait le voisinage des « latrines de la geôle. j>
Ainsi, des trois blancs qui avaient pris une part active aa complot un seul put être exécuté. Quant au jeune Pierre Brevet, on trouve dans le jugement qui le concerne le considérant suivant :
« Considérant que Jean-Pierre Brevet, blanc, quoique
« convaincu d'avoir marché avec les rebelles à l'attaque
« de nuit du bourg de Sainte-Anne, dans la nuit du 6 au
« 7 octobre dernier, est néanmoins excusable, étant suf-
« fisamment prouvé que le condamné Barsse, son tu-
« teur, a abusé de la faiblesse de son âge, en le forçant
« à marcher avec les brigands ; qu'il est de notoriété
« publique qu'il s'est échappé aussitôt qu'il l'a pu de
« leurs mains, et qu'il s'est présenté le lendemain au
« jour chez le commandant militaire pour lui deman-
« der des armes contre les brigands. »
Cependant il fut placé sous la surveillance du commissaire du Gouvernement, avec défense d'habiter jamais la commune de Sainte-Anne. Indépendamment du reproche qu'on lui faisait de s'être trouvé à l'attaque du bourg de Sainte-Anne, on l'accusait encore d'avoir eu connaissance des conciliabules tenus chez Barsse et de ne les avoir pas dénoncés.
Elisabeth Brevet, femme Barsse, âgée de 24 ans, comparut aussi devant le redoutable tribunal, sous la prévention d'avoir été initiée» sans les révéler, à tous les complots de son mari. Cette infortunée, brisée par la douleur, avait peine à se soutenir devant ses juges. Ils la renvoyèrent acquittée de l'accusation. En nous exprimant de la sorte nous errons évidemment, et ce sont les termes du jugement qui causent notre erreur. Tout en prononçant son acquittement, les juges la mirent sous la surveillance du commissaire du Gouvernement à Sainte- Anne, avec injonction de faire de cette commune sa résidence habituelle. Nous ne concevons pas pour cette jeune femme de châtiment plus cruel que la nécessité de résider là où le nom qu'elle portait était en exécration, où elle ne pouvait faire un pas sans rencontrer une chose, une personne qui dût éveiller chez elle un
douloureux souvenir, rappeler l'un des faits qui avaient conduit son mari à un épouvantable supplice.
Le tribunal spécial tint sa dernière séance à Sainte- Anne le 4 novembre, puis s'ajourna à la Pointe-à-Pitre où avaient été conduits tous les prisonniers faits au Gosier. Il rouvrit ses séances le 8. Il y avait eu amnistie pour l'affaire du camp Leroux, dispersé si promptement par le capitaine Richaud, mais les auteurs de la nouvelle conspiration appartenant presque tous à la première, on confondit l'une et l'autre dans l'instruction. On constata que le chef Edouard avait établi son camp sur l'habitation Leroux d'où il mettait des patrouilles en campagne pour lui amenait les individus qu'il désignait. Il faisait ainsi comparaître devant lui des nègres et des mulâtres qu'il gourmandait de leur lenteur à se joindre à lui. — Eh ! quoi, leur disait-il, il faut que je vous envoie chercher ! Vous savez que je suis ici et vous ne vous hâtez pas d'accourir ! — L'une de ces patrouilles surprit le sieur Bélair Maçon au moment où il se lavait les pieds et allait se coucher. Conduit devant Edouard, ce chef ordonne sa mort et cet ordre s'exécute.
Edouard fut condamné à être rompu et étranglé. Le tribunal ordonnant généralement l'exécution des noirs sur les habitations respectives de leurs maîtres, celle d'Edouard devait avoir lieu sur l'habitation Houda. Le 12 novembre, un détachement de la marine, commandé par le lieutenant Coulaux, et quelques dragons de la milice, furent chargés de le conduire avec six autres condamnés sur l'habitation Barbasse, où devaient les recevoir un autre détachement de marine et les dragons du Gosier, sous le commandement du lieutenant de dragons Labarrière. Les armes étaient chargées. Les deux détachements firent en effet leur jonction sur l'habitation Barbasse. Au moment de cette jonction, Edouard brise ses liens et s'enfuit. Les hommes à pied et les dragons se mettent à sa poursuite, mais il prend de l'avance. On craint qu'il ne s'échappe et on lui tire un, deux, plusieurs coups de fusils. . . . Edouard fuit toujours. . . . Il disparaît ! On chercha dans les buissons, dans les ra-
vins, partout ; ce fut en vain. Depuis, Edouard ne se montra plus, jamais on n'en entendit parler.
Philippe et Pierre - François furent déclarés libres. A Février et à Emmery Labranche, Lacrosse accorda l'honneur de partager avec les blancs le service de la garde nationale. Sans s'en douter, on était dans la bonne voie ; il n'y avait qu'à y entrer plus avant. Puisque l'on avait jugé nécessaire de rétablir des castes, on aurait dû se servir de celle des hommes de couleur comme d'une pépinière où l'on aurait puisé pour recruter celle des blancs. La bonne conduite, le mérite étant exigés pour passer de la classe des hommes de couleur dans celle des blancs, on aurait déterminé l'émulation au lieu de créer l'antagonisme ; et sans secousse, rien que par la force des choses et du temps, les deux classes se seraient fondues l'une dans l'autre. Mais on aurait dit cela aux administrateurs d'alors qu'ils en auraient trouvé l'idée parfaitement absurde, subversive de l'ordre social.