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Histoire de la Guadeloupe

Dans la colonie» comme dans la Métropole, les classes privilégiées poussent à la révolution. — Sentence du juge Legros de Blanohardière. — Convocation des Etats-généraux. — Députés élus à Paris. — Leur admission à TAssemblée nationale. — Refus de la colonie de les reconnaître. — Le club des amis des noirs.

— Le club de l'hôtel Massiac. — Offrande patriotique des hommes de couleur de Saint-Domingue. — Réclamation des nègres.

— Les hommes de couleur de la Guadeloupe. — Les blancs. — Les noirs, — Thyrus Pautrizel. — Extrait de son testament. — Prise du drapeau tricolore. — Fête changée en révolte à la Pointe-à-Pitre. — Convocation d'une nouvelle assemblée coloniale. — Réunion au Petit-Bourg. — Première séance. — Election de trois députés à l'assemblée nationale. — - Lettre du gouverneur concernant M. de Lacharrière, élu député.

Les grands écrivains du dernier siècle, en portant la lumière sur les institutions qui servaient d'étais à la vieille monarchie française, avaient mis à découvert et rendu saignantes toutes les plaies du corps social. Des livres des philosophes, les idées d'amélioration et de réforme avaient passé dans l'esprit des classes éclairées* Un grand fait, la proclamation de l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique, était venu hâter le travail de l'opinion. Aussi, au moment de la convocation des étatsgénéraux, les idées révolutionnaires bouillonnaient dans

toutes les têtes, mais avec plus d'énergie peut-être dans celles des hommes à privilèges que dans celles des autres citoyens, parce que là était amassée une plus grande somme de lumières. Cependant, dans Tétude de la marche des événements, on rencontre une particularité remarquable, qu'on ne démêle pas tout d'abord ; voyez agir les corps privilégiés, le clergé, la noblesse, les gens de robe et d'épée, les compagnies, les corporations : tous ces corps, pris dans leur ensemble, poussent à la révolution ; considérez-les, au contraire, chacun isolément, et vous trouvez dans tous une pensée de résistance. Cette apparente contradiction s'explique par une disposition d'esprit naturelle au genre humain. Il est une observation vieille comme le monde, mais qu'il faut rappeler lorsqu'il s'agit d'en faire découler des conséquences : aveugle sur ses propres imperfections, l'homme a un instinct admirable pour découvrir celles des autres, quelque cachées qu'elles soient. Au début de la révolution, chacun croyait, en montant à l'assaut d'un abus, n'attaquer que son voisin ; dans nul corps on ne pensait, en frappant sur les privilèges des autres, mettre en péril ses propres privilèges, par la raison qu'on ne soupçonnait pas qu'ils pussent constituer des abus. C'est cet aveuglement qui explique la facilité avec laquelle les privilèges furent emportés : attaqués par tous, ils n'étaient défendus que par un seul. Celui qui venait d'être vaincu, usant de représailles, n'apportait que plus d'ardeur dans les combats contre les abus qu'il supposait lui être étrangers. On ne voyait pas qu'on avait affaire à un vieil édifice qui ne pouvait se soutenir que par l'ensemble et l'harmonie de toutes ses parties, et que la chute de l'une d'elles devait amener la ruine des autres.

Aux colonies, comme dans la Métropole, la révolution commença par les classes élevées. Raynal, à l'endroit des sauvages et des nègres, avait mis la déclamation à la mode, et chacun déclamait. Les juges eux-mêmes, à l'occasion d'une question de procédure ou de mur mitoyen, pensaient faire preuve de science et de bon goût en se servant du langage de l'histoire philosophique des deux Indes.

Voici un exemple remarquable de ce dévergondage de la pensée :

Un sieur Antoine Lambert, quittant la colonie, avait, d'une part, laissé sa procuration au sieur Dubernard, et, de l'autre, fait un testament par lequel, après avoir institué ses parents de France ses légataires universels, il nommait le sieur Blin son exécuteur testamentaire. Antoine Lambert meurt, et peu après Dubernard, son mandataire, qui laisse une veuve. Les héritiers d'Antoine Lambert envoient dans la colonie le sieur Alphonse Lambert, l'un d'eux, pour réclamer la succession. Il attaque l'exécuteur testamentaire Blin. Celui-ci répond qu'il ne se refuse pas à faire la remise de la succession, mais qu'elle n'est pas encore en sa possession ; que, par le fait de la procuration laissée à Dubernard, la veuve de celui-ci se trouve détentrice de tous les biens qui ont appartenu à Antoine Lambert. Il conclut, avant dire droit, à la mise en cause de la veuve Dubernard. Cette mise en cause ordonnée, et toutes les parties étant devant le tribunal, un jugement intervient, qui condamne la veuve Dubernard à faire remise de la succession, sauf à être relevée et garantie par Blin, pour les objets dont il peut être en possession par suite de sa qualité d'exécuteur testamentaire. Et comme il n'était pas certain qu'Alphonse Lambert représentât tous les héritiers d'Antoine, le même jugement lui avait imposé l'obligation de fournir caution et certificateur de caution avant d'entrer en possession des biens de la succession. Cette sentence déférée au conseil supérieur fut confirmée par arrêt. C'était donc chose jugée entre toutes les parties. Alphonse Lambert, sans fournir la caution, pratique une saisie au préjudice de la veuve Dubernard. Procès. Toute la question à juger était de savoir si Alphonse Lambert, sans présenter la caution, pouvait se mettre en possession de la succession. L'affaire portée devant le tribunal de la Pointe-à-Pitre, le sénéchal par intérim Legros de Blanchardière, contre les conclusions du procureur du roi, décide qu'il le pouvait. C'était le droit du juge. Mais voici les considérations par lesquelles il crut devoir appuyer sa décision, laquelle porte la date du 11 mai 1787.

« Vu les pièces et dossiers laissés sur le bureau au « désir de notre sentence, qui ordonne le délibéré, en « date du 7 de ce mois, le tout considéré et examiné ;

« Nous disons que c'est avec un regret amer que nous « voyons Tinjustice et la cupidité éterniser les querelles « parmi les hommes. Notre cœur est brisé de douleur à « la vue des maux que ressent le pauvre opprimé par le « riche orgueilleux et fier des ressources que lui fournit « une chicane odieuse. O terre de l'Amérique ! quel « spectacle affreux tu présentes à l'œil affligé du philo- « sophe ! N'est-ce donc pas assez d'y voir l'humanité « outragée par des maîtres barbares, sans cesse occupés « d'appesantir le joug de l'esclavage sur la tête de leurs « semblables ? Faut-il encore y voir des ravisseurs in- « solents, parés des dépouilles de leurs victimes, insulter « à la faiblesse du pauvre qui réclame une faible portion « de ce que la loi lui accorde avec tant d'économie ? « Hélas ! rien dans ce genre ne doit étonner l'esprit d'un « homme accoutumé à réfléchir. Toutes les barbaries, « toutes les injustices qui affligent notre âme, partent

« de la même source la cupidité ! Ce monstre

« insatiable a choisi son temple sur cette terre de déso- « lation : c'est là qu'il commande avec un empire absolu. « Une foule d'adorateurs, prosternés au pied de ses « autels, attendent les inspirations de cet abominable « Dieu ; il crie au fond de leur cœur : tu es riche, mais « pour surpasser Crésus, fais couler le sang sous le fouet « des bourreaux. Tes monceaux d'or ne s'accroissent « pas assez rapidement ; tue, égorge sans preuve, sans « indice, sur le plus léger soupçon. Tu es riche ! mais « cet homme arrive du fond de sa province pour re- « cueillir l'héritage de ses pères ; plutôt que de lui céder « la plus faible portion de ton or, emploie toutes les « ruses, fatigue-le par tes chicanes ; qu'il repasse les « mers, et qu'il aille apprendre au vieillard qui a épuisé « ses dernières ressources pour l'envoyer ici qu'il peut « descendre dans le tombeau et laisser sa famille expirer « dans la misère.

« Mais tirons le rideau sur ces scènes affligeantes. « Notre ministère nous impose le devoir terrible de répa-

« rer les injustices, de protéger le faible contre Toppres- « sion du riche. Tâchons de répondre à la confiance « honorable qu*ont mise en nous les hommes vertueux « qui consacrent leurs veilles au soulagement de l'hu- « manité souffrante. »

Lorsqu'à l'occasion d'une question si simple nous voyons un juge émettre de semblables pensées dans un tel langage, nous pouvons nous former une idée du trouble qui existait alors dans les esprits.

Après deux réunions infructueuses des notables du royaume, le gouvernement de Louis XVI s'était décidé à convoquer les états généraux. A cette mémorable assemblée, d'où allait sortir le bien et le mal, n'avaient pas été appelés les députés des colonies. Toutefois, les colons blancs de Saint-Domingue s'étaient réunis et avaient élu douze députés. Il est évident que cette élection, faite sans convocation régulière et par une fraction de la population de la colonie, frappée de nullité dans son principe, n'aurait pu supporter l'épreuve d'une vérification de pouvoirs. Ces députés s'étaient pourtant présentés à la chambre du tiers-état, et avaient demandé à y être admis en qualité d'élus de Saint-Domingue. Il leur avait été répondu que lorsque l'assemblée serait constituée elle vérifierait leurs pouvoirs, et statuerait sur leur demande. Ils se présentèrent de nouveau à la séance fameuse du jeu de paume. Là, tout se faisant par enthousiasme, ils furent admis à jurer avec les autres députés de la nation de ne jamais se séparer jusqu'à ce que la constitution du royaume fût établie et affermie sur des fondements solides.

A l'imitation des colons de Saint-Domingue, ceux de la Guadeloupe qui se trouvaient à Paris, s'érigeant en mandataires de la colonie, élurent six députés, lesquels furent : les sieurs de Curt, de Galbert, Guillon, Boyvin, Filassier et le marquis de Dampierre. Mais l'assemblée nationale ayant décidé que le nombre des députés des colonies serait déterminé en raison seulement de leur population blanche, exclusion faite des noirs et des hommes de couleur, la députation de Saint-Domingue fut réduite à six membres ; et des six députés de la Guade-

loupe, sur un rapport fait le 22 septembre 1789 par M. de Vieuzac, depuis si célèbre sous le nom de Barrère, deux furent admis dans l'assemblée comme députés, les sieurs de Curt et de Galbert ; les autres élus, les sieurs Guillon, Boyvin, Filassier et le marquis de Dampierre obtinrent seulement le droit d'assister aux séances en qualité de suppléants.

Nous verrons dans un moment que la colonie ne voulait pas reconnaître ces députés et protestait contre leur élection.

Si à la Guadeloupe, sur la terre de la servitude, on déclamait, même dans les jugements, contre l'esclavage et la tyrannie des maîtres, dans la Métropole c'était bien pis encore. C'était en 1787 que Wilberforce avait fait au parlement britannique la proposition d'abolir la traite des noirs. Aussitôt en France, enchérissant sur le sectaire anglais, on poussa à l'abolition de l'esclavage. Dès les premiers jours de la révolution s'était formée la société des Amis des noirs. Comme tous les autres clubs, cette société était un foyer d'insurrection. C'est de là que partira le mulâtre Oger pour aller à Saint-Domingue soulever ses frères, qu'on disait opprimés par les blancs. Il périra, et sa mort donnera au feu de la révolte un aliment plus actif.

Dans le même club se concertaient toutes les mesures que l'on croyait devoir prendre dans l'intérêt des hommes de couleur. On avait décidé qu'ils iraient demander à l'assemblée nationale d'y avoir des représentants. C'était la mode des dons patrotiques : on pensa que la demande d'une représentation coulerait plus facilement appuyée de l'offre d'une somme d'argent. En conséquence, au commencement de la séance du 22 octobre 1789, la députation des hommes de couleur introduite, le sieur de Joly, portant la parole en leur nom, s'exprima ainsi :

« Les citoyens libres et de couleur des colonies repré- « sentent qu'il existe encore des Français avilis et dégra- « dés. Tels sont les colons américains désignés sous les « noms de marrons, mulâtres, etc., exclus dans leur pays « de toute fonction publique, de l'exercice même de quel- « ques arts mécaniques ; ils sont esclaves au sein de la

« liberté ; les colons blancs se sont arrogé le droit de

« s'assembler et d'élire des représentants des colonies.

« Les citoyens de couleur ont été exclus de ces assem-

« blées ; ils sont représentés, quoiqu'ils n'aient pas con-

« couru à une représentation qui, par le défaut de leurs

« concours, devient absurde et contradictoire.

« Les gens de couleur sont hommes libres, citoyens, « français ; ils sollicitent une représentation, et s'ap- « puient sur la déclaration des droits : comme les blancs, « nous sommes propriétaires ; nous sommes cultivateurs « et nous contribuons aux impositions. Nous avons « adressé nos réclamations aux blancs, ils les ont repous- « sées avec mépris. Nous ne demandons pas aujourd'hui, « Messieurs, une faveur ; mais nous réclamons les droits « de l'homme et du citoyen, et c'est comme citoyen que « nous nous soumettons à payer le quart du revenu de « nos biens, dont la totalité s'élève à 6 millions. Nous « offrons aussi à notre patrie le cinquième de toutes nos « propriétés, pour qu'il soit afiFecté au soulagement de « l'Etat. »

Fréteau présidait l'assemblée. Il répondit à la députation :

« Jamais aucuns citoyens ne réclameront vainement « leurs droits auprès de cette assemblée : ceux que les « mers et les préjugés ont éloignés de ses regards en « seront toujours rapprochés par elle. Laissez vos pièces « et votre requête sur le bureau, l'assemblée les prendra « en considération. »

Outre le discours du sieur de Joly, le procès-verbal suivant fut déposé sur le bureau :

« L'assemblée des colons, délibérant sur la proposition

« qui lui a été faite par l'un de ses membres, a unanime-

« ment arrêté que, pour donner une preuve de leur zèle

« et de leur dévouement, les colons américains votaient,

« et que MM. leurs députés demeuraient autorisés en

« vertu des présentes à offrir à l'assemblée nationale,

« pour subvenir aux charges de l'Etat, la quatrième

« partie de tous leurs revenus, ce qui peut être un objet

« de six millions, et, en outre, un cautionnement de la

« cinquième partie de leurs biens, pour liquider la dette « nationale.

« De Joly, président, Roland, Audiger, PoiZAT, secrétaires. »

Pour opposer club à club, les colons blancs fondèrent à Paris celui de Vhôtel Massiac.

Ces deux sociétés, par la manière d'attaquer et de se défendre, attisant toutes les haines, firent aux colonies un mal incalculable. Citons un exemple de leurs procédés. Les hommes de couleur avaient offert, mais n'avaient pas donné les 6 millions formant le quart de leurs revenus. La raison en est simple, c'est qu'ils ne les avaient point. La loi aux colonies avait pris des précautions excessives pour empêcher les hommes de couleur d'acquérir de grands biens, et certes en 1789 ceux de Saint- Domingue étaient loin de posséder un revenu du 24 millions. D'un autre côté, les hommes de couleur, dans leur requête à l'assemblée, n'avaient rien dit des noirs. Le club Massiac, voulant montrer tout à la fois et l'exagération de leur offre et l'isolement dans lequel ils s'étaient tenus à l'égard des noirs, poussa quelques-uns de ceux-ci à faire insérer au Moniteur la pièce suivante :

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